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Full text of "Livres Liberlog"

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PRINCIPES DE LA SCIENCE 

SOCIALE 


par m. Henri-Charles CAREY 

De Philadelphie 

TRADUITS EN FRANÇAIS PAR MM. SAINT-GERMAIN- 
LEDUC ET AUG. PLANCHE 



TOME DEUX 


PARIS LIBRAIRIE DE GUILLAUMIN ET Cie. 

Éditeurs du Journal des Économistes, de la Collection des 
principaux Économistes du Dictionnaire de l'Économie 
politique, du Dictionnaire universel du Commerce et de la 

Navigation, etc. 

RUE RICHELIEU, 14 
1861 

Éditions LIBERLOG 
Éditeur n° 978-2-9531251 


ISBN N° 9791092732184 
et N° 9791092732191 



Table des matières 


TOME DEUX 1 
Note sur la numérisation 3 

Du même éditeur 3 

L'auteur au lecteur 3 

Des Changements vitaux dans la forme de la matière. 5 

CHAPITRE XXI. 25 

CHAPITRE XXII. 48 

CHAPITRE XXIII. 76 

CHAPITRE XXIV. 88 

CHAPITRE XXV. 103 

CHAPITRE XXVI. 126 

CHAPITRE XXVII. 148 

CHAPITRE XXVIII. 163 

CHAPITRE XXIX. 192 
De l'instrument d'association. 212 

II. De l'approvisionnement de monnaie. 222 

III. » Du prix a payer pour l'usage de la Monnaie. 240 

IV. Du négoce de monnaie. 254 

V. Du mode de banque en Angleterre. 265 

VI. Du mode de banque en France. 296 

VII. Du mode de banque aux États-Unis. 302 

VIII. De Hume, Smith et autres qui ont écrit sur la monnaie. 

321 

























Note sur la numérisation 

La numérisation s'est faite en trois étapes. D'abord, le livre a été numérisé 
par Google pour être partagé sur archive.org. Ensuite, après le travail 
d'une première personne, Matthieu Giroux a créé les notes tout en 
corrigeant le texte. Enfin le livre est commenté sur Agora Vox pour relire 
l'œuvre et corriger de nouveau la numérisation. Cependant les numéros 
de page en allusion n'ont pas été corrigés de nouveau. 



Du même éditeur 


• Alors vous voulez tout savoir sur l'économie ? 
Lyndon Larouche 


De Matthieu Giroux : 

• L'Économie est Physique. 

• LAZARUS FREE PASCAL - Développement Rapide 

• LAZARUS et le Développement Rapide 

• Favoriser la Créativité 

• La généalogie c'est gratuit, avec les logiciels libres 

• France - Fonctionnement de notre société 

• Les Deux France 

• L'astucieux LINUX 

• Nos Nouvelles Nos Vies 

• Comment écrire des histoires 

• Poèmes et Sketchs - De 2003 à 2008 

Visibles chez LULU.COM et GOOGLE BOOKS. 

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www.economie-reelle.org . www.france-analyse.com . 


www.lazarus- 









L'auteur au lecteur 


Ce volume ayant été écrit, il y a deux ans, et étant imprimé aujourd'hui, 
tel qu'il avait été écrit, les faits et les chiffres que nous donnons ici sont 
ceux de 1856. Les prévisions de l'avenir se trouvent être, pareillement, 
celles que l'auteur affirmait être des déductions légitimes des faits 
existants. Un grand nombre de ces prévisions se sont vérifiées depuis 
cette époque, en même temps que d'autres sont en voie de l'être; tous les 
phénomènes de la période pleine d'événements qui s'est écoulée depuis, 
sont en parfait accord avec les idées que nous publions ici. 


Philadelphie, septembre 1860. 



Chapitre XX. 



Des Changements vitaux dans la forme de la 

matière. 


§ 1. Le premier colon, le Robinson de notre île, n'ayant à 
compter que sur ses bras, est contraint d'épuiser ses 
forces à parcourir de vastes étendues de terrain. 

Cela afin de chercher du gibier; et ce n'est que par moments qu'il a 
l'occasion d'appliquer son labeur, même à la simple œuvre de 
l'appropriation. Toutefois, avec le temps, ayant fabriqué un arc et des 
flèches, et s'étant ainsi assuré le secours de certaines forces naturelles, il 
se procure des provisions de subsistances plus amples et plus régulières; 
et ce résultat, il l'obtient en retour d'une proportion moindre de son 
temps et de son travail. Les forces dont il dispose se trouvant ainsi 
économisées , il peut appliquer une proportion plus considérable de son 
temps à l'augmentation de son capital, c'est-à-dire à augmenter la 
quantité de ses flèches, à fabriquer un canot, ou à construire une cabane. 
Chacun de ces changements se trouvant suivi d'une nouvelle diminution 
dans les efforts nécessaires pour effectuer les changements de heu, et 
d'un accroissement dans les efforts qui peuvent être consacrés à d'autres 
occupations, il se produit ainsi une continuité dans la demande de la 
force qui résulte de la consommation des subsistances; il en résulte, en 
même temps, une économie de puissance qui facilite considérablement 
une nouvelle accumulation de capital. 

Ce qu'il en coûte à une société, pour entretenir un individu dans un état 
d'aptitude parfaite à accomplir des efforts intellectuels ou physiques, est 
exactement identique, que les facultés de cet individu soient appliquées 
en effet, ou qu'elles soient perdues. Il faut qu'il se nourrisse, qu'il soit vêtu 
et protégé contre les intempéries de l'atmosphère, et il doit, 
conséquemment, consommer une portion de capital qui est ainsi 
soustraite au fonds commun. Cette portion, toutefois, bien que soustraite 
et consommée, n'est pas pour cela anéantie, car elle reparaît bientôt, 
après avoir revêtu une forme plus élevée : le froment, les choux, la chair 
de porc se sont transformés en un homme, c'est-à-dire en un être fait à 



l'image du Créateur, et capable de diriger les forces de la nature pour les 
faire servir à l'accomplissement de ses desseins. La société devient ainsi, 
de moment en moment, plus riche qu'elle n'était d'abord, pourvu, dans 
tous les cas, que l'emploi du capital ainsi reproduit, soit dirigé de telle 
façon, que sa consommation soit par elle-même un acte de reproduction. 
Le pouvoir que possède l'homme de changer les formes de la matière, de 
manière à l'approprier à ses desseins, dépasse considérablement les 
demandes de subsistances de la créature animale appelée homme; et 
toute la différence existante, entre la quantité de denrées consommée et 
la quantité produite, est autant d'ajouté à la richesse de la société même. 
Chacun des individus qui la composent se trouve, conséquemment, 
capable d'augmenter considérablement le fonds commun, en remplaçant 
la quantité de subsistances et de vêtements soustraite par une quantité 
reproduite plus considérable ; et, qu'il le fasse ou non, il dépend 
complètement de la demande existante des services qu'il est préparé à 
rendre. Là où cette demande existe, les sociétés s'accroissent rapidement 
en richesse et en puissance; mais, dans le cas contraire, elles déclinent 
aussi rapidement sous ce double rapport. 

Parmi les Sauvages, la demande constante et régulière des efforts 
humains étant chose inconnue, la reproduction est faible; et de là vient 
que, dans cette période de l'état social, se manifeste à un si haut degré la 
calamité de l'excès de population. À mesure que la population augmente, 
que les hommes deviennent, de plus en plus, capables de combiner leurs 
efforts, que le commerce se développe, chaque individu devient, de plus 
en plus, capable de produire quelque chose qu'il échangera avec d'autres 
individus, contre les efforts qu'il désire leur voir faire; et c'est ainsi que, 
de jour en jour, la demande des efforts intellectuels et physiques devient 
plus continue, en même temps qu'il y a pouvoir constamment plus 
considérable de fournir au fonds commun un revenu, dont la proportion 
excède le capital qui a été consommé. 

Les mots Commerce, Association et Société, n'étant, ainsi que le lecteur 
l'a déjà vu, que des modes différents d'exprimer la même idée, et toute la 
puissance de l'homme pour maîtriser les forces de la nature, résultant de 
l'existence de la puissance d'association et de combinaison, il suit de là, 
nécessairement, que plus le commerce est parfait, plus la circulation sera 
rapide, plus sera immédiate la demande de force humaine, plus les 



revenus du travail seront considérables, et plus grande aussi sera la 
proportion qui s'établira entre les denrées produites et les denrées 
consommées. C'est par suite de l'économie de puissance que les hommes 
associés entre eux accumulent si rapidement un capital à l'aide duquel, ils 
obtiennent un empire plus étendu sur les grandes forces naturelles, et 
peuvent ainsi marcher constamment de triomphe en triomphe, chacun de 
ces triomphes successifs étant plus éclatant que celui qui l'avait précédé. 
Leur marche est constamment accélérée, tandis que celle du sauvage, 
chaque jour obligé de gaspiller de plus en plus son capital, est 
constamment retardée; et, conséquemment, il arrive que, tandis que les 
premiers (les hommes associés entre eux) exercent chaque jour une 
diminution plus étendue sur la nature et sur eux-mêmes, le second (le 
Sauvage) se trouve devenir, de plus en plus, l'esclave de la nature et de ses 
semblables. 


§ 2. Du moment où le colon a appelé à son aide l'arc, le 
couteau et le canot, il a trouvé, à mesure qu'il en a fait 
usage successivement, une diminution dans la proportion 
de la somme du travail. 

Ce travail devait s'appliquer nécessairement à chercher les subsistances 
fournies par la nature, et une augmentation dans celle qu'il pouvait 
consacrer à défricher la terre autour de sa maison, dans le but de 
contraindre cette terre à lui fournir les subsistances nécessaires à son 
entretien. En ne faisant qu'effleurer la terre avec de médiocres 
instruments, il obtient de faibles provisions de blé; mais, quelque faibles 
qu'elles soient, elles produisent ce résultat, de diminuer 
considérablement la nécessité d'effectuer des changements de lieu de la 
matière, et d'augmenter de beaucoup la somme de temps qui peut être 
consacrée à la production. Plus tard, il soumet et utilise à son profit la 
force de l'eau courante et celle du vent; ce qui lui permet d'appliquer, 
dans une proportion constamment croissante, son temps et son 
intelligence au développement des trésors variés que renferme la terre, en 
même temps qu'il met au jour les matières avec lesquelles il fabriquera 
les instruments dont il a besoin, ou qu'il préparera le sol pour la 
réalisation de ces changements vitaux dans la forme de la matière, qu'il 



doit accomplir pour augmenter la quantité des subsistances et des 
matières premières des vêtements. Plus sera considérable la quantité de 
subsistances qu'on peut obtenir d'une surface donnée, plus grand sera le 
nombre des individus qui peuvent vivre réunis, plus grande sera la 
puissance d'association et de combinaison, plus doit être rapide la 
circulation, plus doit être intense le développement de l'individualité, 
plus immédiatement aussi la demande d'efforts physiques et intellectuels 
doit suivre la consommation du capital qu'elle représente; plus doit être 
considérable la proportion des efforts appliqués au développement des 
qualités utiles et latentes de la matière, et plus doit l'être également la 
tendance à créer des centres locaux d'activité, qui neutralisent l'attraction 
exercée par un centre capital, politique ou commercial. La terre étant le 
grand réservoir de la puissance, la marche progressive de l'homme vers la 
richesse et la liberté, ou vers la pauvreté et l'esclavage, est en raison 
directe de la proportion, plus ou moins considérable, d'intelligence qu'il 
peut consacrer à utiliser les forces existantes dans ce réservoir, forces 
latentes et qui n'attendent que ses ordres pour s'employer à son profit. 

Le mouvement qu'accomplit l'homme isolé est, ainsi que nous l'avons 
démontré, le mouvement de va-et-vient du couteau ou de la hache 
appliqués à couper ou à fendre le bois. Celui de l'homme vivant au sein 
d'un état social parfait, où chaque individu en trouve quelque autre 
disposé, et apte en même temps, à lui fournir une compensation en 
échange de l'emploi de ses facultés physiques et intellectuelles, est 
semblable au mouvement continu de la scie circulaire, à l'aide de laquelle 
on peut faire autant d'ouvrage avec un panier de houille consommé 
pendant une demi-heure de travail, que n'en auraient pu faire 
primitivement, avec un grossier couteau, des milliers d'individus. La 
somme de puissance dont l'homme peut disposer augmente, à chaque 
progrès que fait celui-ci dans la direction de ce dernier point; et comme 
alors il y a diminution dans la somme de puissance nécessaire pour 
transformer la laine en drap, ou le blé en pain, il en résulte 
inévitablement, qu'une proportion plus considérable de la quantité 
augmentée est disponible, pour être appliquée à accroître les provisions 
de blé et de laine. De là vient que la quantité de subsistances et de 
vêtements dont il peut disposer devient, à mesure que les travaux sont 
plus diversifiés, bien plus considérable et plus régulière qu'elle ne l'était, 
à l'époque où tous les individus s'efforçaient d'obtenir les subsistances en 



chassant le gibier, ou en écorchant la surface de la terre. 

En admettant, toutefois, que les facultés de chaque individu restassent les 
mêmes, sans subir aucune modification, et qu'on ne constatât l'effet 
résultant d’une plus grande facilité dans la combinaison des efforts, que 
dans l’économie résultant de l'accroissement du commerce, le tableau 
suivant montrera les changements qui se seront ainsi opérés: 



Puissance 

Puissance 

Puissance 


totale 

perdue. 

employée 

1 

100 

8o 

20 

2 

100 

70 

30 

3 

100 

6o 

40 

4 

100 

50 

50 

5 

100 

40 

6o 

6 

100 

30 

70 

7 

100 

20 

8o 

8 

100 

10 

90 


§ 3. « Là où les approvisionnements de subsistances ont 
lieu régulièrement, dit Jefferson, dans ses Notes sur la 
Virginie, une seule ferme nous montrera plus de bétail 
qu'une contrée couverte de forêts ne peut nous montrer de 
buffles. » 

Il en est de même par rapport à l'homme. Là où l'approvisionnement de 
subsistances est régulier, un seul comté entretiendra une population plus 
considérable que n'eût pu le faire un royaume tout entier, lorsque ses 
habitants dépendaient à cet égard du simple acte de l'appropriation; et 
plus la population est considérable, plus devient complète l'économie de 
travail et plus est rapide l'accroissement de capital. Il y a alors une plus 
grande tendance à soumettre les terrains plus riches à la culture, en 
même temps qu'un nouvel accroissement dans les quantités de 
subsistances, et à développer les richesse minérales de la terre, à l'aide 
desquelles augmente encore la puissance de l'homme sur les forces 
nombreuses et puissantes de la nature. 

Le Sauvage, ainsi que nous le voyons, gaspille presque complètement 
toutes ses forces. Le colon isolé en perd une part considérable, ainsi qu'on 
le voit dans tout pays qui n'a qu'une faible population. Dans les 
montagnes du Tibet, comme il n'existe point de demande de travail, on 



rencontre de nombreux monastères, remplis d'hommes oisifs qui vivent 
aux dépens de leurs semblables. Il en était de même, au Moyen-Age; et il 
en est ainsi aujourd'hui en Irlande, en Italie, en Turquie, en Afrique et 
dans l'Inde, où presque tous les individus sont voués aux mêmes 
occupations, où il n'y a aucun développement des facultés individuelles, 
et où, conséquemment, il se fait peu du commerce. La puissance du 
travail est, de toutes les denrées, la plus difficile à transférer et la plus 
périssable; car si elle n'est pas mise immédiatement en usage, elle est 
perdue à jamais 1 .. 


§ 4. Les proportions de travail perdu et de travail employé, 
ainsi que nous l'avons déjà démontré, changent avec le 
développement de la population. 


La société elle-même tend à revêtir, peu à peu, une forme correspondante 
à celle que nous avons décrite dans le der nier chapitre, ainsi qu'on peut 
le voir dans le tableau suivant, représentant sa division aux diverses 
périodes successives. 


Proportions? 

1. Travail 

perdu, ou 

appliqué à g 0 6o 20 1Q 

operer des 
changements de 
lieu. 


2. 


Travail 


10 10 10 11 11 11 12 12 12 


d'appropriation. 

3. Travail 
appliqué à 
opérer des 

changements o 10 12 13 15 17 18 20 22 

mécaniques ou 
chimiques dans 
la forme. 

4. Travail 
appliqué à 

développer les o o 8 16 24 32 40 48 56 

forces de la 

terre. 


Total 


100 100 100 100 100 100 100 100 100 


La proportion et la quantité de la première période diminuent 


constamment. Il demeurera évident qu'il en doit être ainsi pour tous ceux 
qui étudient l'homme, passant de la vie de chasseur, aux travaux de la 
civilisation, et abandonnant le transport des fardeaux à dos d'hommes, 
pour le transport par les wagons que pousse la locomotive sur les rails du 
chemin de fer. 

La proportion établie, entre la seconde période et le total de la quantité de 
travail appliqué, est une proportion décroissante; et il sera également 
évident que les choses doivent nécessairement se passer ainsi, pour ceux 
qui observeront combien est faible, dans la société civilisée, la proportion 
que comportent les soldats, les pêcheurs, les chasseurs, et autres 
individus voués à des occupations analogues, et combien est considérable 
la somme d'affaires accomplies par un seul commerçant dans une société 
compacte, comparée à celle que font une demi-douzaine de boutiquiers 
dans des établissements peu importants et disséminés. Il sera clair que la 
quantité augmente à mesure que la proportion diminue, pour tous ceux 
qui remarquent combien sont nombreuses et distinctes les divisions dans 
lesquelles se résout le commerce, avec le développement de la société, 
dans le but de satisfaire plus complètement les besoins de l'homme, 
besoins qui deviennent toujours plus nombreux et plus intenses, à 
mesure que s'accroît le pouvoir de les satisfaire. 

Il en est de même à l'égard de la troisième période. Un seul moulin à 
vapeur moud autant de blé que n'en pouvaient broyer, pour le réduire 
enfariné, des millions de bras armés seulement de pierres; et le moulin à 
coton fait l'ouvrage de milliers de fuseaux et de métiers ordinaires; mais 
la somme d'efforts musculaires et intellectuels appliqués à la 
transformation du blé en farine, et du coton en drap, augmente en même 
temps qu'avec l'accroissement de la somme de travail consacrée à 
l'agriculture, il se manifeste une augmentation rapide dans la quantité de 
blé et de coton que fournit la terre, accompagnée d'un progrès également 
rapide dans les goûts des consommateurs et dans leur pouvoir de les 
satisfaire. 

Les choses se passent différemment par rapport à la quatrième période, 
et il en doit être ainsi, nécessairement. S'il n'y avait une augmentation 
considérable dans la quantité de blé et de laine, il ne pourrait y avoir 
aucun emploi pour les machines perfectionnées appliquées à l'œuvre de 
transport et de transformation de ces denrées, et qu'un très faible emploi 



pour le commerçant. Quel avantage offrirait l'accroissement de nombre 
ou de puissance des navires, des moulins, des chemins de fer, ou des 
locomotives, s’il n'y avait une augmentation aussi rapide dans la quantité 
des matières premières extraites de la terre? Tout dépend des individus 
qui consacrent leurs labeurs au développement de la puissance du sol, 
augmentant ainsi la quantité de denrées à transporter, à transformer et à 
échanger.. 

La chimie, nous le savons, traite de la matière qui n'est pas susceptible de 
progrès, et les molécules des corps dont elle s'occupe se combinent dans 
des proportions définies et immuables; l'air atmosphérique se composait, 
au temps des Pharaons, et celui des Alpes et de l'Himalaya se compose, 
aujourd'hui, des mêmes éléments que celui qui nous environne. La 
science sociale, au contraire traite de l'homme qui progresse, depuis le 
moment où il est esclave de la nature, jusqu'à celui où il devient son 
maître; et conséquemment, il en résulte qu'il y a un changement dans les 
proportions qui accompagnent le développement de la population et de la 
richesse, et l'accroissement du pouvoir d'entretenir le commerce. À 
chaque degré dans le progrès du changement, la société tend de plus en 
plus à revêtir une forme à la fois stable et belle, en acquérant une base 
plus large, en même temps qu'une puissance d'élévation correspondante, 
ainsi que nous le démontrons ici. 

§ 5. Le tableau que nous avons présenté plus haut des 
proportions, suivant lesquelles la société tend 
naturellement à se partager, est vrai ou faux. 

S'il est vrai, il doit être, conséquemment, en harmonie avec ce que nous 
apercevons autour de nous, relativement à tous les travaux auxquels 
l'homme se livre ordinairement, puisqu'il ne peut exister qu'une seule loi. 
S'il est faux par rapport à une chose quelconque, il doit l'être par rapport 
à toutes. Le lecteur peut facilement se convaincre que ce tableau est 
partout conforme à la vérité, en considérant le mouvement qui a lieu dans 
nos établissements de l'Ouest. Là, le bois a généralement peu de valeur, à 
raison de son abondance; mais le bois de charpente est très cher à cause 
de l'éloignement de la scierie. La consommation est, conséquemment, 
faible, et la proportion que présentent les individus qui s'occupent 
d'abattre des arbres est insignifiante, si on la compare au nombre de ceux 



qui s'occupent de transporter ceux-ci au moulin, et de les transformer en 
bois de charpente. Cependant plus tard, il se construit d'autres moulins à 
scier et plus rapprochés, et la valeur du bois de charpente baisse en même 
temps que celle de l'homme s'élève, et qu'il y a également accroissement 
correspondant dans son pouvoir d'obtenir des maisons et l'ameublement 
destiné à les garnir. La demande des madriers augmente, et un plus 
grand nombre d'individus s'occupent maintenant d'ajouter à la quantité 
d'arbres qui arrivent sur le marché, tandis qu'un plus petit nombre 
s'occupe des travaux de transport et de transformation. Puis vient la 
machine à planer, qui donne lieu à une nouvelle diminution dans la 
différence entre la matière première et l'article fabriqué, à une nouvelle 
décroissance dans la quantité de travail dont l'application doit intervenir 
entre les deux, et à une nouvelle augmentation dans la valeur des arbres 
et le nombre des individus employés à les abattre. 

La houille et le minerai de fer sont peut-être abondants, mais ils n'ont 
aucune valeur à cause de l'éloignement des fourneaux; tandis que, par la 
même raison, le prix du fer est élevé. La proportion du travail consacré au 
transport du fer est considérable, tandis que celle qui est appliquée au 
développement des forces de la terre est faible; et comme conséquence de 
ce fait, on n'emploie que peu de fer. Avec le temps, cependant, il se 
construit des fourneaux dans le voisinage; et maintenant on applique une 
somme considérable de temps et d'intelligence à l'augmentation de la 
quantité de matière première produite, sans qu'il y ait peut-être 
accroissement dans celle qui est appliquée aux travaux de transport et de 
transformation. Les terres où se rencontre le minerai acquièrent alors de 
la valeur, mais le fer perd la sienne, la matière première et l'article 
fabriqué se rapprochant constamment, en même temps qu'a lieu un 
accroissement correspondant dans la proportion du travail consacré à 
l'augmentation de quantité, et une diminution dans celle qui est 
employée à opérer des changements de forme et de heu. Les utilités 
augmentent à mesure que les valeurs diminuent; et à chaque phase de 
cette diminution, il se manifeste un accroissement dans la valeur de 
l'homme et dans sa puissance d'accumulation. 

Ce qui est vrai relativement aux arbres et au bois de construction, à la 
houille, au minerai et au fer, doit l'être aussi relativement à la laine et au 
drap. Tout progrès dans la fabrication du drap tend à augmenter la 



demande de laine, et donne lieu à un accroissement de la somme d'efforts 
humains consacrés à l'œuvre de la culture, en même temps qu'il diminue 
la somme des efforts consacrés à la transformation, et qu'il produit ainsi 
ce changement dans les proportions du corps social, sur lequel nous 
avons déjà appelé l'attention. 

§ 6. Les changements que nous avons déjà décrits ne sont 
qu'un acheminement vers ce but important et essentiel. 

À savoir : obtenir des quantités plus considérables de subsistances, de 
vêtements, et des mille autres denrées nécessaires pour l'entretien et 
l'amélioration de la condition de l'homme, et pour le développement de 
ses diverses facultés. Pour atteindre ce but, il a besoin de faire travailler la 
terre à son profit, opération qui exige un haut degré de connaissance. La 
physique, la géologie, la chimie, la météorologie, la science de l'électricité, 
l'entomologie, la physiologie végétale et animale, et une connaissance 
approfondie des habitudes des plantes et des animaux, toutes ces sciences 
sont nécessaires pour constituer l'habile agriculteur, c'est-à-dire l'homme 
qui a pour mission de diriger les forces de la nature, de façon à produire 
ces changements essentiels auxquels nous sommes redevables d'un 
accroissement dans la quantité de blé, de laine, de sucre, de riz, de coton 
et de soie, susceptibles d'être transportée ou transformée. Sans cet 
accroissement, la population ne peut se développer, la société ne peut se 
former, ni le commerce s'entretenir. Chacun prête assistance à son 
semblable, et la reçoit à son tour. À mesure que les relations 
commerciales se développent, le travail est économisé, les facultés 
intellectuelles sont stimulées, et l'on voit, peu à peu, l'intelligence 
remplacer la force physique. À mesure que l'intelligence se développe, 
l'homme acquiert la connaissance des lois naturelles, s'élevant, avec le 
secours de la physique la plus abstraite, de la chimie et de la physiologie, 
jusqu'à l'agriculture éminemment concrète et spéciale, la dernière de 
toutes dans son développement, parce qu'elle exige la connaissance 
préalable des nombreuses branches primitives de la science. 

Pour que l'agriculture devienne une science, il est indispensable que 
l'homme rembourse toujours à la vaste banque dont il a tiré sa 
nourriture, la dette qu'il a contractée envers elle. La terre, ainsi que nous 
l'avons déjà dit, ne donne rien, mais elle est disposée à prêter toute chose, 



et lorsque les dettes sont remboursées ponctuellement, chaque prêt 
successif se fait sur une plus grande échelle; mais lorsque le débiteur 
cesse d'être ponctuel, son crédit baisse, et les prêts diminuent 
graduellement, jusqu'à ce qu'enfin, il soit chassé de la maison. Il n'est 
aucune vérité, dans l'ensemble de la science, plus susceptible d'être 
prouvée que celle-ci; à savoir que la société qui se borne à l'exportation de 
produits bruts, doit finir par l'exportation d'hommes, et d'hommes qui 
sont les esclaves de la nature, lors même qu'ils ne sont pas réellement 
achetés et vendus par leurs semblables. Jethro Tull introduisit le sillon et 
recommanda le labour profond et la complète pulvérisation des parcelles 
du sol; agissant ainsi sous l'impression de cette idée, que l’espace ainsi 
gagné, combiné avec un défrichement plus complet, se trouverait 
équivaloir à l'engrais; mais l'expérience lui enseigna bientôt que plus il 
enlevait à sa terre, plus elle s'appauvrissait, et moins était considérable la 
rémunération de tout son labeur. La persistance dans une pareille 
méthode aurait produit nécessairement la dispersion de la population, 
ainsi que l'abaissement dans la puissance d'association, dans le 
développement de l'individualité, et dans la faculté d'entretenir le 
commerce, en même temps qu'une constante détérioration de 
l'agriculture, et une diminution également constante de l'attraction 
locale, nécessaire pour résister aux tendances gravitantes de la 
centralisation. On peut constater aujourd'hui que tels sont les résultats de 
cette persistance, dans tous les pays qui exportent les produits du sol à 
leur état le plus grossier, tels que le Portugal, la Turquie, l'Irlande, l'Inde, 
les deux Carolines, et même l'État de l'Ohio, et quelques autres parmi les 
États de l'Ouest. Aussi voit-on aujourd'hui des individus quitter, par mille 
et par dizaines de mille, les terres de la Géorgie et de l'Alabama, États de 
création récente. La dispersion de la population entraîne avec elle, 
nécessairement, un accroissement du travail indispensable pour opérer 
l'échange et le transport, et une diminution dans la somme de travail que 
l'on peut consacrer à la production, qui changent ainsi les proportions de 
la société dans un sens opposé au progrès de la civilisation. Elle entraîne 
également un abaissement dans la puissance d'association, en même 
temps qu'un accroissement correspondant dans la somme de force 
physique et intellectuelle qui reste complètement sans emploi; et c'est à 
raison de cette déperdition incessante, que l'agriculture américaine 
continue de rester à un état si grossier. 



§ 7. De toutes les occupations auxquelles l'homme se livre, 
l'agriculture est celle qui exige le plus de connaissances. 

Cependant c'est celle qui est le plus sujette à se voir attaquée par des 
individus dont l'existence est fondée sur l'exercice de leur pouvoir 
d'appropriation. Forcé de travailler dans son champ, le fermier, est 
exposé, toutes les fois que la guerre a lieu, à voir ses récoltes détruites, ses 
bestiaux enlevés, sa maison et sa grange incendiées, et sa famille et lui- 
même obligés de chercher un refuge dans les remparts de la ville. Le 
général en chef réclame ses services, pour continuer les guerres 
entreprises contre un peuple lointain qu'on veut réduire à la même 
condition que lui-même. Le trafiquant fomente les dissensions parmi les 
nations de la terre et taxe le fermier, pour l'entretien de flottes et 
d'armées nécessaires pour entretenir « le système de navigation, de 
colonies et du commerce ». Tous ces individus se réunissent dans les 
villes et peuvent s'entendre pour l'accomplissement de leurs desseins; 
tandis que la population des campagnes, étant pauvre et très disséminée, 
ne peut se concerter pour sa défense personnelle. De là vient que 
l'individu qui cultive la terre est asservi à un si haut point; et que son 
travail, l'un de ceux qui sont le plus propres à dilater le cœur et à 
développer l'intelligence, a été et est encore, à cette heure, dans un si 
grand nombre de pays, considéré comme digne d'occuper seulement des 
esclaves. 

Pour que l'individu cesse d'être asservi et que l'agriculture devienne une 
science, il est indispensable qu'il y ait division de travaux; que ses facultés 
soient provoquées à l'activité, que la puissance d'association se 
développe, que le marché destiné à l'écoulement de ses produits 
s'établisse dans le voisinage de sa terre; que l'utilité de toutes les denrées 
fournies par celle-ci, sous la forme de subsistances ou de tissus végétaux, 
de houille, de minerai, de chaux ou de marne, s'accroisse par ce moyen; 
que le possesseur de cette terre soit ainsi affranchi des taxes énormes 
auxquelles il est soumis, par suite de la nécessité d'opérer des 
changements de heu; qu'il soit affranchi également de la déperdition 
énorme de force humaine, physique et intellectuelle, qui accompagne 
toujours le défaut de diversité dans les modes de travail, et que les forces 
productives de la terre soient augmentées, en lui remboursant 
continuellement l'engrais, par la consommation de ces produits. C'est à 



l'existence de l'état de choses que nous retraçons ici, que la Belgique est 
redevable d'occuper un rang si distingué dans l'agriculture et de pouvoir 
ainsi fournir des enseignements à ses voisins anglais, comparativement 
barbares; et c'est par de semblables causes qu'on a vu l'agriculture 
française, malgré des guerres étrangères presque continuelles, accomplir 
récemment de si rapides progrès. 

§ 8. À chaque accroissement dans le mouvement de la 
société, il y a une augmentation dans la force dont elle 
peut disposer, qui lui permet de consacrer une proportion 
plus considérable d'une quantité constamment croissante, 
au développement des ressources de la terre. 

Plus le mouvement est rapide, moins est considérable la somme des 
forces perturbatrices qui, jusqu'à ce jour, avaient tendu à diminuer les 
forces de la terre et celles de l'individu qui la cultivait, et c'est ainsi, 
conséquemment, que l'agriculture devient une science et que le 
cultivateur du sol, l'homme aux travaux duquel nous devons tous les 
aliments que nous consommons, tous les vêtements que nous usons, 
devient plus libre à mesure que les travaux se diversifient de plus en plus. 
Toutes les fois, au contraire, que l'industrie décline, toutes les fois que 
l'artisan et le mineur sont de plus en plus séparés du fermier et du 
planteur, cette séparation est accompagnée d'une rapide diminution dans 
la somme d'efforts physiques et intellectuels que l'on peut consacrer au 
développement des forces productrices de la terre, en même temps qu'a 
heu un accroissement correspondant des forces perturbatrices auxquelles 
nous avons fait allusion plus haut. C'est alors que l'agriculture, cessant 
d'être une science, passe aux mains des esclaves, ainsi que nous le voyons 
aux temps passés, en relisant l'histoire de la Grèce et de Pltalie, et de nos 
jours en Portugal, en Turquie, dans les Carolines et dans l'Inde. Sans 
différence de travaux il ne peut exister ni association ni commerce; et 
sans la diversité des travaux, il ne peut exister d'autres différences que 
celles que nous avons constatées aux premiers âges de la société encore à 
l'état de barbarie. Que les différences existent et que le commerce se 
développe, et l'on verra la valeur des denrées diminuer constamment, 
avec un accroissement correspondant dans l'utilité des matières dont se 
composent ces denrées et dans la valeur et la liberté de l'homme. 



L'artisan, ayant à vendre un travail fait avec talent, obtient un salaire 
élevé; tandis que l’individu qui cultive la terre ne peut offrir à l'acheteur 
qu'un travail fait grossièrement et se trouve partout, presque 
complètement, sinon tout à fait esclave; et cependant, l'occupation qui 
exige le plus haut degré de connaissances et qui récompense le mieux 
celui qui les possède, c'est le travail agricole. La raison d'un pareil état de 
choses dans le passé et aujourd'hui, presque en tout pays, c'est que la 
politique adoptée a favorisé l'établissement de la centralisation et la 
consolidation du pouvoir dans les grandes villes, tandis qu'elle s'est 
montrée hostile à la création des centres locaux nécessaires pour 
l'entretien du commerce. 

§ 9. L'agriculteur habile fabrique perpétuellement une 
machine, utilisant des matières qui jusqu'alors n'avaient 
pas été mises à profit pour les desseins de l'homme; et la 
somme des utilités ainsi développées se retrouve dans le 
revenu plus considérable qu'il recueille de son travail, et 
dans l'augmentation de valeur de la terre. 

En labourant plus profondément, il arrive à produire ce résultat, que les 
couches superficielles et les couches inférieures du sol se combinent entre 
elles ; et plus la combinaison est intime, plus la récompense de ses efforts 
est considérable. En drainant sa terre, il permet à l'eau de la pénétrer 
rapidement, et le résultat se traduit en accroissement considérable de ses 
récoltes. Un jour il la marne dont il recouvre la surface du sol ; un autre 
jour il tire de la carrière, la pierre à chaux au moyen de laquelle il peut 
rendre plus légers ses terrains gras et diminuer les dangers qu'il redoute, 
en certains moments, de pluies excessives et d'autres fois de la 
sécheresse; et dans toute circonstance, plus il enlève à la terre, plus est 
considérable la quantité d'engrais qu'il peut lui restituer, pourvu que le 
marché soit à sa portée. 

À chaque phase du progrès accompli dans cette direction, les diverses 
utilités des matières premières existant dans le voisinage, se développent 
de plus en plus; et à chaque phase, il trouve un accroissement de richesse. 
Il faut du granit pour construire la nouvelle usine, et des briques et des 
planches pour bâtir les maisons des ouvriers; dès lors, les rochers du 
flanc de la montagne, l'argile des terrains d'alluvion, et le bois dont ils 



sont couverts depuis si longtemps, acquièrent de la valeur aux yeux de 
tous ceux qui les entourent. La poussière de granit s'utilise dans son 
jardin, et lui permet de fournir des choux, des fèves, des pois et des fruits 
pour l'approvisionnement des ouvriers du voisinage. Les verreries ont 
besoin de sable et les verriers ont besoin de pêches et de pommes; et plus 
sont nombreux les individus qui fabriquent le verre, plus est grande la 
facilité de rendre de l'engrais à la terre et d'augmenter les récoltes de blé. 
D'un côté on lui demande de la potasse et de l'autre de la garance. Le 
fabricant d'étoffes de laine lui demande le chardon à foulon et le fabricant 
de balais le presse de développer la culture du genêt dont il fait ses balais. 
Les fabricants de paniers, et les fabricants de poudre à canon réclament le 
produit de ses saules; et c'est ainsi qu'il se convainc que la diversité des 
travaux auxquels se livrent ceux qui l'entourent, produit la diversité des 
demandes adressées à ses facultés physiques et intellectuelles et à l'usage 
du sol dans les diverses saisons de l'année, en même temps qu'il y a 
constante augmentation dans la rémunération actuelle de son travail et 
constante augmentation dans les forces productrices et dans la valeur de 
sa terre 2 .. Nous pouvons être assuré que rien ne pousse en vain ; mais 
pour que l'utilité des divers produits de la terre puisse se développer, il 
faut qu'il y ait association; et celle-ci ne peut exister lorsque les travaux 
ne sont pas diversifiés 3 _. 

Lorsque les travaux sont diversifiés, chaque chose devient, de jour en 
jour, plus utile 4 ., La paille qui, autrement serait perdue est convertie en 
papier et les copeaux provenant de la coupe des arbres balancent la rareté 
des chiffons; en même temps qu'il y a une constante augmentation dans 
la valeur de la terre et dans la rémunération recueillie par ceux qui 
s'occupent de développer sa puissance productrice. 

C'est précisément le contraire de tous ces faits qui se manifeste, à mesure 
que le consommateur s'éloigne de plus en plus du producteur et que la 
puissance d'association diminue. La garance, le chardon à foulon, le genêt 
des blés et l'osier cessent d'être demandés; et le granit, l'argile et le sable 
demeurent aux lieux où la nature les a placés. L'agent moteur de la 
société, le commerce décline, et avec le déclin du commerce, nous voyons 
s'arrêter le mouvement de la matière, en même temps qu'il y a une perte 
constamment croissante des facultés de l'homme et de la puissance 
productrice de cette immense machine que le Créateur a donnée à celui-ci 


pour l'appliquer à ses besoins. Son temps est perdu parce qu'il n'a pas le 
choix dans l'emploi de sa terre. Il doit produire du blé, ou du coton, ou de 
la canne à sucre, ou quelque autre denrée dont le rendement est faible et 
qui, par conséquent, supportera le transport à un marché éloigné.Il 
néglige ses arbres fruitiers, et ses pommes de terre sont données aux 
porcs. Il gaspille ses chiffons et sa paille, parce qu'il n'existe pas à sa 
portée de fabrique de papier. Il détruit ses arbres de haute futaie pour 
obtenir un prix insignifiant en échange des cendres qu'il en a faites. Sa 
graine de coton dépérit sur place ; ou bien il détruit la fibre du lin afin de 
vendre la graine. 

Non-seulement, il vend son blé sur un marché éloigné et appauvrit ainsi 
son terrain; mais il agit pareillement à l'égard des os mêmes des animaux 
qui ont été engraissés avec ses grains 5 _Le rendement diminue donc 
régulièrement en quantité, en même temps qu'il y a constante 
augmentation dans les risques à courir résultant des changements 
atmosphériques, par suite de cette nécessité, de dépendre d'une seule 
récolte; et diminution également constante dans la puissance de 
l'individu qui cultive la terre, jusqu'à ce qu'enfin, il se trouve être 
l'esclave, non-seulement de la nature, mais encore, parmi ses semblables, 
de ceux dont les facultés physiques sont supérieures aux siennes. Que ce 
soit le développement de la population qui fait croître les substances 
alimentaires sur les terrains fertiles, et rend les hommes capables 
d'acquérir la richesse, ou le pouvoir de s'asservir les diverses forces de la 
nature, c'est là une vérité dont l'évidence se manifeste à chaque page de 
l'histoire; et il n'est pas moins vrai, que pour arriver à la culture de ces 
terrains, il faut qu'il y ait ce développement des facultés latentes de 
l'homme, qui ne peut se trouver que dans les sociétés où les travaux sont 
diversifiés. 

§ 10. Le pouvoir d'entretenir le commerce, à la fois au 
dehors et à l'intérieur, augmente avec chaque 
accroissement dans la valeur des denrées nécessaires à 
ses besoins. 

La laine et le blé se transforment en drap; mais pour que cette 
transformation ait lieu, il faut que le manufacturier puisse avoir en sa 
possession des matières colorantes, des poudres propres à blanchir les 


tissus, des acides et des alkalis; et pour se les procurer, il doit aller 
chercher au dehors le bois de campêche de l'Honduras, l'indigo de l'Inde 
et le soufre de Sicile ou de Naples. Le fermier du Nord demande le sucre 
du Sud, et le planteur des régions tropicales le blé qui croit dans les 
régions tempérées; et plus le volume de ces denrées peut être réduit, plus 
le commerce doit être considérable. Pour que ce résultat ait lieu, il faut 
qu'il y ait diversité dans les travaux, c'est-à-dire que le raffineur de sucre 
et l'individu qui moud le blé viennent se placer près de ceux qui cultivent 
la canne à sucre et de ceux qui produisent le blé. 

En même temps que se développent la richesse et la puissance, il y a donc 
accroissement dans la faculté d'entretenir le commerce avec des individus 
à des distances éloignées. Mais plus il y a de richesse, plus il se fait 
d'efforts considérables pour étendre le commerce à l'intérieur. À mesure 
que la puissance productive de la terre se développe, de nouveaux 
produits se naturalisent; partout le froment remplace le seigle, le seigle 
l'avoine; le mûrier remplace le chêne, et le ver à soie le porc qui vivait des 
fruits du chêne. La pomme de terre passe des régions de l'Ouest à celle de 
l'Est, et la pêche, de l'Est à l'Ouest; la chèvre de Cachemire se naturalise 
dans la Caroline et l'alpaga est transporté sur les collines de la France; 
chaque changement qui s'opère ainsi tend à supprimer le temps et 
l'espace entre le producteur et le consommateur; et le résultat est une 
diminution dans la proportion du travail que l'homme doit consacrer à 
opérer les changements de heu, et un accroissement dans celle qu'il peut 
appliquer à augmenter la quantité et à améliorer la qualité des produits 
de la terre-.. 


§ 11. La fixité et la régularité augmentent avec 
l'accroissement dans la diversité des denrées à la 
production desquelles la terre peut être consacrée. 

L'agriculture perd ainsi graduellement son caractère aléatoire, en même 
temps que les facultés de ceux qui cultivent la terre sont de plus en plus 
provoquées à l'action. L'individu voisin d'un marché non-seulement a, 
sur son exploitation rurale, croissant en même temps, une grande variété 
de produits à différents états et exposés à être affectés différemment par 
les accidents et les changements de la température, mais il recueille de la 


même terre plusieurs récoltes successives 2 _ et augmente ainsi 

considérablement le revenu du travail A chaque accroissement semblable, 
il apprend à attacher une plus haute valeur aux facultés productives de la 
nature dont il dispose en maître, et chaque année il les économise de plus 
en plus; et c'est ainsi que l'économie des efforts humains conduit à 
ménager avec soin les forces de cette même nature-.. 

La maladie est également bannie, à mesure que la population se 
développe, à mesure qu'il se crée un marché sur la terre même ou dans 
son voisinage, et à mesure que la puissance productive de celle-ci se 
développe de plus en plus. Le pauvre travailleur de l'Irlande voit sa 
récolte de pommes de terre périr sous ses yeux, résultat de l'épuisement 
incessant du sol; et l'agriculteur portugais voit ses espérances anéanties 
par le constant retour de la maladie de la vigne; tandis que le fermier 
américain est continuellement visité par la nielle, par suite de la nécessité 
d'enlever constamment au sol les matériaux nécessaires pour le rendre 
susceptible de fournir complètement une récolte de blé perpétuelle. 
L'individu qui a un marché à sa porte voit les insectes et la nielle « bannis 
» de sa terre, aussi rigoureusement qu'ils le sont de la cour d'Obéron '. Et 
de plus il devient capable, chaque année, de profiter plus complètement 
des découvertes des savants, et grâce à ce secours, de s'affranchir de 
toutes les causes pertubatrices qui, jusqu'à ce jour, avaient tendu à lui 
faire éprouver des pertes, à lui et à ses semblables; il rend ainsi le résultat 
de ses travaux assez rapproché de la certitude pour ajouter 
considérablement à la valeur de son travail et de sa terre, et pour offrir la 
preuve convaincante que la richesse consiste dans le pouvoir de diriger 
les forces de la nature au profit du service de l'homme \ 

Dans toute l'étendue de l'univers et dans tous les siècles, la prospérité de 
l'agriculture et la valeur de la terre ont été en rapport direct avec la 
proximité du marché. Aux premiers jours de l'Italie, la Campanie était 
couverte de bourgs et de cités florissants dont chacun offrait un centre 
local d'échange et le commerce était alors considérable. Il en était de 
même en Sicile, et dans toutes les îles de la Grèce, au Mexique, avant 
l'époque de Cortez et au Pérou sous l'empire des Incas; et depuis on a vu 
se produire les mêmes faits en Belgique et en Hollande. Partout, à mesure 
que la centralisation s'est développée et que les individus ont été forcés de 
chercher un marché éloigné, le commerce a décliné, ainsi que nous 


l'avons constaté en Grèce, en Italie, au Mexique et au Pérou; et partout, à 
mesure que l'agriculture a décliné, les hommes ont été de plus en plus 
asservis. 


§ 12. Les idées que nous venons de présenter sont en 
parfaite harmonie avec celles d'Adam Smith, tandis 
qu'elles diffèrent complètement de celles de l'école 
anglaise. 

Cette école a donné au monde la théorie de l'excès de population, théorie 
qui forme aujourd'hui la base fondamentale de l'économie politique 
moderne. Jamais il n'y eut entre deux systèmes de divergence plus 
profonde; l'un d'eux s'occupant entièrement de développer le commerce, 
tandis que l'autre s'occupe aussi exclusivement du trafic. Et cependant, 
ceux qui enseignent le dernier système prétendent appartenir à l'école de 
l'illustre Anglais, auquel le monde doit la Richesse des nations 9 .. 

L'un considère l'homme comme un être, tel qu'il existe en effet, destiné 
par son aptitude à obtenir l'empire sur la nature et conquérant cet empire 
à l'aide de l'association avec ses semblables, tandis que l'autre ne voit en 
lui qu'un pur instrument que doit employer le trafic. Les choses étant 
ainsi, il n'y a pas lieu d'être surpris qu'en démontrant comment il arrive 
qu'à mesure que les nations progressent, la population tend à se diviser, 
le second système n'ait songé uniquement qu'aux corps, laissant 
complètement en dehors de l'examen l'effet que produit le commerce, en 
stimulant et mettant en activité les facultés, variées à l'infini, dont 
l'homme a été doté et au seul développement desquelles ces corps ont été 
destinés. Le corps formé de chair doit être regardé comme un pur 
instrument qu'emploiera l'esprit, c'est-à-dire l'âme qui réside au dedans 
de lui et qui constitue l'homme; et cependant, de cet homme réel, 
l'économie politique ne tient aucun compte; elle se contente de voir en lui 
simplement l'esclave de passions animales le poussant à suivre une ligne 
de conduite qui le conduit inévitablement à être asservi par ses 
semblables. Accordez-lui l'exemption des maux qu'entraîne la guerre, 
avec l'accroissement dans la facilité de se procurer les subsistances, et 
immédiatement, suivant ce système, il se précipite dans le mariage, 
procréant son espèce avec une telle rapidité, qu'au bout d'une courte 


période, on voit se reproduire la pauvreté et la misère auxquelles il venait 
à peine d'échapper. Ainsi il avait été créé esclave, et c'est comme un 
esclave qu'il est traité. 

Pour prouver que l'homme pouvait être considéré avec raison comme tel, 
il fallait présenter une loi de la nature, en vertu de laquelle les besoins de 
celui-ci augmentaient à mesure que sa puissance décroissait. C'est ce que 
firent Malthus et Ricardo lorsqu'ils prouvèrent, ainsi qu'ils le 
supposaient, qu'à raison « de la fécondité constamment décroissante du 
sol la terre était une machine dont les forces décroissaient constamment, 
tandis que la culture exigeait l'application d'une quantité constamment 
croissante de travail, que ne devait rémunérer qu'un revenu aussi 
invariablement décroissant. Dès lors, l'agriculture arriva à n'être 
envisagée que comme la moins avantageuse de toutes les occupations; 
d'où il résulta, naturellement, que la diminution dans la proportion des 
travaux d'une société appliquée à augmenter la quantité des subsistances 
et des matières premières, et l'accroissement dans la proportion de ceux 
appliqués à l'industrie, au commerce et à l'exportation, devaient être 
salués comme des bienfaits et comme des preuves d'une civilisation en 
progrès. L'Angleterre, nous dit-on, est supérieure à la France, parce que, 
dans ce dernier pays, les deux tiers de la population se livrent à 
l'agriculture; tandis que, dans la première, un quart seulement se 
consacre au travail agricole, en même temps que le peuple est mieux 
nourri; et l'on conclut de là que des fermes considérables, dirigées par des 
tenanciers et exploitées par des travailleurs dont on loue les services, sont 
plus productives que des fermes de peu d'étendue, possédées par des 
individus qui les exploitent, et qui trouvent dans leur exploitation des 
petits fonds d'épargne, en retour de tous les efforts physiques et 
intellectuels que le simple ouvrier mercenaire dépense en pure perte à 
chercher du travail, soit au cabaret où il passe ses heures de loisir, soit 
dans ses allées et venues au heu où il travaille. Le bon sens enseigne le 
contraire de tout ceci, et c'est aussi ce que fait Adam Smith. Cet 
économiste savait, ainsi que tout le monde le sait, que le petit 
propriétaire, consacrant tout son temps et toute son intelligence au 
morceau de terre sur lequel il résidait constamment, était un plus grand 
améliorateur que le possesseur absent d'immenses domaines ou son 
locataire intermédiaire, ce dernier ne songeant qu'au profit actuel et 
ayant des intérêts directement opposés à ceux de l'individu qui possédait 



la terre et de ceux qui accomplissaient l'œuvre de la culture. Telle n'est 
pas cependant la doctrine de l'école anglaise qui a succédé au docteur 
Smith, et dont les enseignements peuvent se résumer brièvement dans ce 
petit nombre de paroles : « Plus il y aura d'intermédiaires, c'est-à-dire 
plus il y aura de gens placés entre le producteur et le consommateur pour 
s'entretenir à leurs frais communs, mieux il en ira pour tout le monde. » 

Que telle soit la tendance des doctrines de cette école et que la diminution 
dans la proportion existante entre la population agricole et la population 
qui s'occupe de transporter, de transformer et de vendre les produits soit 
regardée comme un progrès, c'est ce qui demeure évident par ce fait, que 
l'un des professeurs les plus distingués de l'école anglaise affirme à ses 
lecteurs « que la bonté de la nature est illimitée dans le travail industriel; 
mais que cette bonté a des limites, et qui sont très restreintes, dans le 
travail agricole. Le capital le plus considérable peut être dépensé—.dans la 
construction de machines à vapeur ou de toute autre espèce de machines; 
et après avoir multiplié celles-ci indéfiniment, les dernières employées 
peuvent être aussi puissantes et rendre autant de services que les 
premières pour produire les denrées et épargner le travail. Les choses ne 
se passent pas ainsi quant au « sol. Les terres de première qualité, dit-il 
encore, sont promptement épuisées, et il est impossible d'appliquer le 
capital indéfiniment, même aux meilleurs terrains, sans éprouver 
constamment une « diminution dans les produits qu'ils rendent. 

S'il en était ainsi, le pays qui serait le plus en progrès serait toujours celui 
où les attractions du commerce et de l'industrie seraient le plus 
considérables et où celles de l'agriculture le seraient le moins; et la 
perfection de la richesse et de la puissance se trouverait dans l'abandon 
de la culture, et la concentration de toutes les populations dans les rues 
étroites, les maisons et les caves malsaines de villes telles que Londres, 
Liverpool, Manchester et Birmingham, assertion positivement contraire à 
celle qui a été soutenue par Smith. Heureusement la vérité se trouve dans 
une direction aussi complètement opposée à celle-ci, que le sont les faits 
réels relatifs à l'occupation et à la colonisation de la terre, par rapport aux 
faits imaginaires supposés par M. Ricardo et appuyés par tous ceux qui 
l'ont suivi. Les limites de la bonté de la nature se trouvent promptement 
dans le travail manufacturier, par cette raison que, quelque nombreux 
que puissent être les fuseaux, les métiers ou les machines qui les mettent 


en œuvre, ils sont complètement inutiles tant que la terre n'a pas 
accompli son œuvre en fournissant le coton, la laine ou la soie qu'il s'agit 
de filer ou de tisser; et ce qui prouve qu'il en est ainsi, c'est l'excessive 
préoccupation des manufacturiers anglais par rapport aux récoltes de 
coton que fournit le sol de l'Inde et de l'Amérique. C'est la puissance de la 
terre qui, au contraire, n'a point de limites. Son trésor regorge des 
matières premières des subsistances et des vêtements, et tout ce qu'elle 
demande à l'homme, c'est de venir les prendre. Laboure profondément, 
lui dit-elle, et ta récolte sera doublée. Étudie la nature, et tu seras plus 
sûrement garanti contre les fléaux de la sécheresse ou de la pluie, de la 
gelée ou de la nielle. Pénètre jusqu'au fond des entrailles de la terre pour 
en arracher la houille et le minerai, et tu te procureras des instruments à 
l'aide desquels ta puissance augmentera dans la proportion de 50 à 1. 
Extrais la marne du sol, la pierre à chaux de la carrière; calcine les 
coquilles d'huîtres, et la puissance productrice de ton terrain sera triplée. 
Améliore les terrains ingrats que tu cultives maintenant, et tu posséderas 
les riches terrains placés à ta disposition. Demande et tu obtiendras; mais 
c'est à cette condition unique mais indispensable, que, lorsque tu auras 
mangé, bu ou consommé les choses que je te donne, et lorsqu'elles auront 
cessé de pouvoir être utilisées pour tes besoins, elles retournent au lieu 
d'où elles ont été tirées. L'inaccomplissement de cette condition sera suivi 
de la pauvreté, de la famine, de l'exil, si ce n'est même de la mort. 

C'est précisément le contraire de tout ce que nous venons de dire 
qu'enseigne l'école moderne d'économie politique, qui se targue de 
marcher sur les traces d'Adam Smith, en même temps qu'elle rejette ses 
doctrines fondamentales; et c'est là qu'a pris sa source la théorie de 
l'excès de population. 

§13. Après avoir ainsi écarté de l'examen les qualités par 
lesquelles l'homme se distingue de la brute, et l'avoir ainsi 
réduit à la condition d'un simple animal. 

Après avoir, en second lieu, réduit la terre, notre mère, la source d'où 
nous tirons les aliments que nous consommons, la laine que nous 
transformons en drap, et le bois de charpente dont nous construisons nos 
demeures, à une condition d'infériorité, comparée au navire, à la 
machine, ou à la manufacture, transformations des portions de cette terre 



elle-même, il restait encore un pas de plus à faire nécessairement pour 
établir complètement le système. Ce pas a été fait parce qu'on a ignoré 
entièrement l'existence de faits évidents : d'abord que le capital de force 
humaine, physique et intellectuelle, n'est qu'une autre forme plus élevée, 
revêtue par les subsistances et les vêtements employés à le produire; 
secondement, que le progrès de la société elle-même vers la richesse et le 
pouvoir, dépend entièrement du rapport existant entre la demande du 
capital sous la forme d'homme, et les diverses espèces de capital 
nécessaires pour produire l'homme. 

Plus est faible la demande de force intellectuelle et physique, plus sera 
considérable nécessairement la proportion de celle employée, qui sera 
consacrée à la satisfaction du premier des besoins physiques de l'homme; 
et c'est pourquoi nous voyons les populations pauvres et disséminées de 
la terre, lorsqu'elles se livrent au travail, s'occupant presque 
exclusivement d'effleurer pour ainsi dire la surface du sol, pour y 
chercher leur subsistance. Ils consument ainsi la plus grande partie de 
leur temps et de leur intelligence, et cet état de choses doit se perpétuer, 
jusqu'au jour où, à l'aide de l'association et de la combinaison de leurs 
efforts actifs avec leurs semblables, ils pourront économiser l'un et 
l'autre. Plus la déperdition est considérable, plus est faible le pouvoir de 
consommer les produits du sol, et moins est grande la valeur de l'homme; 
moins est grand son pouvoir d'accumuler les instruments avec le secours 
desquels il peut développer les ressources de la terre, et plus est 
considérable, nécessairement, la proportion qui s'établit entre les 
individus qui transportent, vendent et transforment les denrées, et la 
masse des autres individus dont la société se compose. 

Si nous étudions maintenant le mouvement sociétaire dans tous les pays 
en décadence, dans les temps passés et les temps modernes, nous voyons 
qu'il a été tel que nous le montrons ci-dessous, et qu'il est précisément 
l'inverse de celui qui se manifeste dans toutes les sociétés qui progressent 
en richesse et en population. 

Telle est la route qui conduit de la civilisation à la barbarie, et que 
parcourent aujourd'hui dans le monde les sociétés où le trafic acquiert de 
la prépondérance aux dépens du commerce. À chaque période successive, 
la quantité de denrées obtenues devient moindre qu'elle n'avait été 
antérieurement, et à chaque période, il y a un accroissement dans la 



différence, entre les prix des produits bruts de la terre et ceux des denrées 
nécessaires aux besoins de l'homme, ainsi qu'on le verra ci-dessous: 

Le progrès descendant est ainsi précisément le contraire de celui que 
nous avons indiqué précédemment le pouvoir de l'intermédiaire 
augmentant constamment, et le travailleur devenant d'année en année un 
pur instrument qu'emploiera le trafic. 

§14. Non-seulement tout le travail consacré à l'œuvre de 
l'industrie est épargné, travail qui serait autrement 
dépensé en pure perte; mais c'est grâce à cette économie, 
et à cette économie seule, que nous pouvons augmenter la 
quantité d'efforts intellectuels et physiques consacrés à 
l'agriculture. 

Les choses étant ainsi, et l'on peut facilement s'assurer qu'elles le sont 
réellement, nous ne pouvons avoir de peine à comprendre la cause de 
faiblesse qui se retrouve dans toutes les sociétés purement agricoles de 
l'univers, ni comment il se fait que les famines, les pestes et la mortalité 
arrivent si rapidement, à la suite d'un système qui tend à n'avoir qu'un 
seul atelier pour le monde entier-.. 

Les neuf dixièmes de la puissance combinée, physique et intellectuelle, de 
l'Irlande, sont perdus. En évaluant la population de 1841, masculine et 
féminine, capable de faire le travail d'une journée complète, aux trois 
cinquièmes du chiffre total, soit 5,000,000, la perte serait égale à celle du 
travail de 4,500,000 individus; tandis que le total des individus, vieux et 
jeunes, mâles et femelles, qui s'occupent, en Angleterre, d'extraire la 
houille et le minerai, et des autres branches de l'industrie du fer et de la 
fabrication du drap, n'était que de 1,333,000. Si nous jetons les yeux sur 
l'Inde, nous trouvons le même état de choses par rapport à une 
population de plus de 100 millions d'individus. En parcourant l'étendue 
de l'univers, nous voyons des milliards d'individus placés dans la même 
situation, et n'ayant près d'eux aucun marché pour écouler le produit de 
leurs travaux. Limités à la production du coton ou du sucre, du tabac ou 
du blé, il n'y a point de demande adressée à leur goût ou à leur 
intelligence; tandis que celui qui vit dans le voisinage de Londres ou de 
Paris cultive des fruits et des fleurs, des choux-fleurs et des ananas, et 
trouve dans une rémunération constante de ses travaux un stimulant 


convenable pour l'emploi de ses diverses facultés. 

La tendance immédiate du système sous l'empire duquel de pareils 
résultats ont été, et sont encore, produits, est de donner lieu à une 
énorme déperdition de capital, en annulant la demande des services de 
l'homme, en empêchant toute autre demande que celle de la simple force 
brutale, en épuisant la terre elle-même, en interdisant l'acquisition des 
machines, en repoussant les individus, des sols fertiles des vallées vers les 
sols ingrats des hauteurs; et de diminuer ainsi la quantité des denrées 
produites, tandis qu'elle augmente celle des non-producteurs avec 
lesquels il faut les partager, manière de procéder qui, de toutes est la 
mieux faite pour produire le fléau de l'excès de population. 

De tous les systèmes que l'on a jamais imaginés c'est un des plus funestes 
pour l'intelligence, la morale et la vie; aussi voyons-nous toutes les 
sociétés soumises à son influence disparaître peu à peu et cesser d'exister; 
et il est probable qu'avant qu'un autre siècle se soit écoulé, elles auront à 
peine laissé après elles aucun témoignage qui atteste, que les terres 
qu'elles ont occupées aient jamais été les demeures d'hommes civilisés et 
heureux. 


§ 15. Les idées que nous venons de présenter ainsi 
peuvent maintenant se réduire aux propositions suivantes 
dont la vérité se trouvera confirmée par l'examen le plus 
scrupuleux de l'histoire du monde: 


1 . Dans les premiers âges de la société, lorsque la population est faible 
et que la terre est abondante, la proportion d'efforts humains 
nécessaire pour se procurer les choses nécessaires à la vie est 
considérable, mais la quantité de ces mêmes efforts employée 
réellement à cet effet l'est peu, la plus grande partie de la puissance 
productive du travail étant perdue, à raison de la peine consumée à 
opérer des changements de lieu ou de forme à l'égard des denrées 
que la terre fournit; en conséquence de ce fait, l'homme périt faute 
de subsistances. 



2 . Avec le développement de la population et de la richesse, la 
puissance d'association augmente, en même temps qu'il y a 
constante augmentation dans la faculté d'employer, d'une façon 
productive, la force résultant de la consommation des subsistances, 
et constante diminution dans la proportion nécessaire pour opérer 
les changements de heu, ou les changements mécaniques et 
chimiques de la forme. 

3 . La quantité d'efforts employée, s'accroissant constamment, en même 
temps qu'il y a diminution constante dans la proportion ainsi 
nécessaire, il reste une proportion constamment croissante de la 
quantité également toujours croissante des efforts que l'on peut 
consacrer à accroître la masse des denrées, nécessaires aux besoins 
de l'homme et susceptibles d'être changées de heu ou de forme; à 
chaque pas fait dans cette voie, on obtient des quantités plus 
considérables de subsistances et de toutes les autres denrées, en 
retour de moindres quantités d'efforts physiques et intellectuels. 

4 . À chaque phase de progrès, l'individualité se développe de plus en 
plus, avec une augmentation constante de la tendance à l'association 
et à la réunion des efforts, de l'amour de l'harmonie et de la paix, et 
de la tendance à la création de centres locaux d'attraction, qui 
neutralisent l'action centralisatrice des capitales commerciales et 
politiques. 

5 . À mesure que la puissance productrice de la terre se développe, les 
denrées nécessaires pour les usages de l'homme diminuent 
constamment de valeur, tandis que l'homme lui-même en acquiert 
davantage et devient plus heureux et plus libre. 

6 . En même temps que les événements suivent ainsi leur cours naturel, 
c'est précisément le contraire que l'on observe dans tous les pays 
soumis à la politique anglaise; partout l'individualité y diminue, ainsi 
que la puissance d'association, en même temps que s'accroît aussi 
constamment la tendance à la guerre, en même temps que s'accroît la 
valeur des denrées et que diminue celle de l'individu qui, d'année en 
année, est de plus en plus asservi. 



Les tendances du système se trouvant ainsi en opposition avec la 
satisfaction du premier et du plus important des besoins de l'homme, on 
comprendra, dès lors, facilement, pourquoi il a engendré la doctrine 
Ricardo-Malthusienne, et pour quelle raison il a provoqué la résistance 
dans les principaux pays du monde civilisé. 



CHAPITRE XXI. 

CONTINUATION DU MÊME SUJET 


§ 1. De toutes les sociétés de l'Europe, il n'en est aucune 
où la guerre et le trafic aient, plus qu'en France, fait une 
alliance étroite et constante. 

Il n'y en a aucune où se soient manifestés plus complètement les effets de 
cette même alliance, pour arrêter les progrès de l'agriculture et empêcher 
le développement des trésors de la terre. Au dehors, depuis le règne de 
Charlemagne jusqu'à la journée de Waterloo, elle s'est occupée presque 
sans relâche d'entraver le mouvement de la société chez ses voisins, 
dépensant en pure perte, dans ses efforts pour arriver à ce résultat, la part 
la plus considérable des forces intellectuelles et physiques de sa propre 
population; à l'intérieur, celle-ci était privée complètement du droit de 
décider au profit de qui elle travaillerait et quelle serait sa rémunération, 
tandis qu'en tout temps elle était regardée comme sujette à être taxée 
suivant le bon plaisir du souverain, pour le service de l'État. Toujours 
pauvres, ceux qui la gouvernaient avaient, d'un côté, affermé à quelques 
individus le privilège de prendre, pour ainsi dire à leur discrétion, le bien 
de leurs sujets, tandis que de l'autre, ils avaient, pour des sommes 
d'argent qui leur étaient payées comptant, accordé l'exemption du 
paiment des impôts. À un certain moment, ils avaient vendu des titres 
auxquels étaient attachées ces exemptions, et d'autres fois ils avaient 
annulé ces concessions. Cela fait, les titres avaient été vendus de nouveau, 
ce qui faisait payer aux acheteurs, jusqu'à deux et même trois fois, le 
même privilège. C'est ainsi qu'Henri IV fit des ventes semblables en 1593, 
les révoqua, sans remboursement en 1698, puis vendit encore de nouveau 
en 1606. Son successeur, Louis XIII, continua de vendre les titres 
jusqu'en 1638, puis en 1640 il annula toutes les concessions faites 
pendant les trente années antérieures. Louis XIV continua ce trafic, 
vendant et revendant en 1661 les titres qui avaient été annulés en 1640; et 
trois ans plus tard il annula et ré-annula « toutes les lettres, ou 
confirmations de noblesse qui avaient été accordées depuis 1634—.. Leur 


conduite fut encore pire par rapport à la circulation monétaire. Philippe 
le Bel altéra le titre de la monnaie du royaume plus de cent fois dans le 
cours de son règne, et jusqu'à treize fois en une seule année. Presque 
jusqu'à l'époque de la Révolution, ses successeurs imitèrent son exemple, 
achetant l'or et l'argent à bas prix, et le vendant à un prix élevé; et 
fournissant ainsi la preuve, que l'improbité et la bassesse sont pour ainsi 
dire les compagnes inséparables du pouvoir arbitraire. 


§ 2. Que les souverains d'un pays aussi magnifique se 
soient vus contraints à l'adoption de mesures telles que 
celles que nous avons rapportées plus haut. 

C'est là un des faits extraordinaires de l'histoire; et cependant il trouve 
son explication dans la tendance constante du système suivi en France, de 
donner au trafic la prééminence sur le commerce. À quelques exceptions 
près, tel fut le but de toutes les mesures adoptées par la maison de Valois, 
qui, pendant près de trois siècles 13 ., présida si fatalement aux destinées 
de la France. Sous le roi Jean 3, on établit de nombreuses douanes à 
l'intérieur, dans lesquelles on percevait, sur toute marchandise passant 
d'une province dans une autre, les mêmes droits qui eussent été exigés 
pour des denrées similaires venant des pays étrangers; tandis qu'on 
accordait des privilèges de toute espèce, à des négociants étrangers 
occupés d'introduire leurs marchandises respectives pour les échanger 
contre les produits bruts du sol. Le commerce étant ainsi sacrifié au 
trafic, et les facultés intellectuelles n'étant que faiblement développées, il 
régnait dans tout le royaume la plus complète ignorance des arts 
mécaniques les plus simples; tandis que par tout autour de celui-ci, dans 
les villes de Hollande et d'Allemagne, d'Italie et d'Espagne, les arts et les 
sciences faisaient les progrès les plus rapides. 

Le système suivi en Angleterre avait été précisément l'inverse. Au 
moment où le roi Jean étendait la prépondérance du trafic, et diminuait 
ainsi le pouvoir d'entretenir le commerce, Édouard III appelait des 
artisans flamands en Angleterre, et restreignait la puissance des étrangers 
qui, jusqu'à ce jour, avaient eu, à un si haut point, le monopole des 
produits anglais. La tendance générale des mesures adoptées par leurs 
successeurs ayant été identique, on trouve la différence des résultats dans 


ces faits, que les documents sur la maison de Valois, commençant à 
l'époque des guerres avec l'Angleterre et finissant à l'époque des guerres 
de religion, forment, pour ainsi dire, la partie la plus rebutante de 
l'histoire de France, et nous présentent, finalement, un état social où le 
travailleur était asservi, où la force brutale était l'unique loi; tandis qu'en 
consultant les annales de l'Angleterre, nous trouvons l'histoire d'un 
peuple marchant peu à peu vers la liberté, et offrant aux regards, à la fin 
de l'époque citée par nous, une société où naquirent et furent élevés les 
Hampden et les Pym, les Winthrop et les Williams, des hommes qui, à 
l'intérieur, imposèrent des limites au pouvoir de la couronne, et qui, au 
dehors, jetèrent les fondements de la grande république des temps 
modernes. 

Chez l'un de ces peuples (en France), nous voyons l'influence des états 
généraux décliner constamment, tandis que chez l'autre (en Angleterre), 
nous remarquons un accroissement progressif dans le pouvoir attribué au 
Parlement d'exercer son contrôle sur les affaires de l'État 14 .. Tels furent 
les différents résultats des deux systèmes, dont l'un ne songeait qu'à 
augmenter la puissance du trafic, tandis que l'autre s'occupait surtout 
d'étendre le commerce. 


§ 3. L'exemple que nous venons de rapporter comme ayant 
été établi par les souverains, fut suivi dans toutes les 
parties du royaume et dans toutes les branches de 
l'industrie. 

En France, plus qu'en aucune autre partie de l'Europe, il existait des 
catégories parasites, nombreuses et fortes. On vendait des offices de toute 
espèce; et il n'était pas rare que trois ou quatre personnes possédassent la 
même charge, à titre de premier, de second, de troisième ou de 
quatrième, par rang de date; chacun d'eux s'occupant avec ardeur de 
tirer, de la population, l'impôt nécessaire pour leur entretien. Les taxes 
locales étaient presque innombrables, tandis que les manufacturiers 
s'entouraient eux-mêmes de règlements tendant à empêcher la 
concurrence intérieure pour l'achat des matières premières, ou pour la 
vente des produits manufacturés. Du produit définitif du travail, une 
portion si considérable se trouvait absorbée en passant du producteur au 


consommateur, qu'en même temps que l'un ne pouvait obtenir que peu 
de drap en échange de ses subsistances, l'autre ne pouvait obtenir que 
peu de subsistances en échange de son drap. Le commerce n'ayant donc 
qu'une chétive existence, la nation n'offrait guère aux regards de 
l'observateur que deux grandes classes, l'une qui vivait et travaillait dans 
des conditions misérables, lors même que ses membres échappaient aux 
ravages de la disette et de la peste, tandis que l'autre se livrait aux orgies 
d'un luxe digne des barbares. Dans aucune partie de l'Europe, la 
magnificence d'un petit nombre d'individus n'était portée aussi loin; mais 
dans aucune autre aussi, la misère du plus grand nombre n'était aussi 
complète; et à aucune époque, le contraste, sous ce rapport, n'avait été 
plus parfait, qu'à celle où Colbert fut appelé à la direction des finances du 
royaume. Le système des relations internationales qui existait alors 
ressemblait beaucoup à celui adopté en Allemagne, au commencement du 
siècle actuel; on trouvait partout des douanes, entravant le passage des 
individus et des produits à travers le territoire de l'État. Jaloux d'écarter 
ces obstacles apportés au commerce, Colbert, autant que cela était 
possible alors, les transporta aux frontières; et il établit ainsi la liberté de 
circulation pour toutes les denrées, nationales ou étrangères, toutes les 
fois que ces dernières arriveraient dans les limites du royaume. En 
second lieu, il chercha à perfectionner les moyens de transport; et les 
canaux d'Orléans, de Briare et du Languedoc sont là pour attester sa 
sollicitude à cet égard. En outre, voulant développer le commerce entre 
les individus, en rétablissant les diverses industries qui avaient été 
presque anéanties durant la longue période des guerres civiles, il frappa 
de taxes onéreuses les produits des manufactures étrangères, en général, 
tandis qu'il déployait son activité en tout sens pour naturaliser, parmi ses 
compatriotes, les matières premières dont ils avaient besoin pour le 
développement convenable de leur agriculture, et l'habileté nécessaire 
pour les convertir en denrées appropriées aux besoins de l'homme. 

Pendant le règne de Louis XIV, la centralisation politique tendit à 
s'accroître, mais le système de son grand ministre avait pour but la 
décentralisation sociale et commerciale; et c'est en grande partie à ses 
mesures qu'on doit les progrès qui se sont manifestés depuis cette époque 
dans l'agriculture, l'industrie et le commerce. « L'ensemble de ces 
mesures, dit M. Blanqui, compose le plus bel édifice qui ait été élevé par 
aucun gouvernement à la science économique. Seul parmi les mines du 



passé, continue l'auteur, il est demeuré debout; et il plane encore de toute 
sa hauteur sur nos institutions, qui n'ont pas perdu, malgré le choc des 
révolutions, l'empreinte de son imposante originalité. Colbert, dit-il 
encore, ouvrit la carrière au travail national d'une manière régulière et 
savante; par lui, la France cessa d'être exclusivement agricole, et elle 
s'enrichit tout à la fois de la valeur nouvelle donnée à son territoire et à 
ses habitants 15 ..» 

§ 4. Toutefois, répétant dans son système, l'erreur 
commise par les anciens parlements de l'Angleterre, 
Colbert prohiba l'exportation des produits bruts du sol. 

À l'exemple de ces parlements, il chercha à venir en aide aux intérêts 
agricoles, en plaçant l'artisan dans le voisinage du fermier et 
affranchissant ainsi la terre de la taxe onéreuse du transport; mais aux 
mesures adoptées dans ce but, il en ajouta d'autres qui interdisaient au 
fermier d'aller chercher, avec ses produits, l'artisan éloigné. Par l'une de 
ces mesures, il préparait la disparition graduelle des obstacles placés 
entre le producteur et le consommateur; mais, lorsque par l'autre, il 
empêchait la libre exportation de l'excédant des grains, il augmentait 
ainsi à la fois, et dans une proportion considérable, les obstacles 
existants, il entravait la circulation des subsistances, et réduisait le 
fermier à la condition de dépendance vis-à-vis du manufacturier. Le 
temps, et plus tard l'expérience, auraient corrigé cette erreur si la paix se 
fût maintenue; mais c'est ce qui n'eut pas lieu malheureusement. À peine 
ce système donnait-il ses premiers résultats, que le maître de Colbert 
commença contre les Protestants ce mouvement, qui ne se termina que 
douze ou quinze ans après (en 1685), par la révocation de l'édit de 
Nantes. Pendant toute cette période, deux millions de Français, qui 
comptaient parmi les plus intelligents, les plus instruits et les plus 
essentiellement industrieux de la population du royaume, furent en butte 
aux persécutions de la nature la plus révoltante, persécutions qui eurent 
pour résultat la mort d'au moins 500,000 individus, en même temps qu'à 
la fin, un nombre à peu près égal abandonna le sol de la patrie, emportant 
avec eux, en Angleterre, en Hollande et en Allemagne, les débris de leurs 
biens qui avaient échappé à la ruine générale, ainsi que les secrets de leur 
habileté dans les diverses branches d'industrie, leur intelligence, et les 
excellentes habitudes par lesquelles ils s'étaient si fort distingués dans 


leur pays. Ce fut la répétition, bien qu'à un moindre degré, de la politique 
suivie par Ferdinand et Isabelle, lorsqu'ils chassèrent les Maures de 
l'Espagne; et elle fut accompagnée exactement du même résultat, la ruine 
de l'agriculture. Si nous ajoutons à cela que Louis XIV eut presque 
constamment des guerres à soutenir avec les États les plus puissants de 
l'Europe, guerres qui exigeaient d'énormes sacrifices, et qui se 
terminèrent invariablement par des traités—_dont les dispositions 
exigeaient, en faveur de ses adversaires, l'abandon de la protection des 
manufactures que Colbert avait établies, il n'y a pas lieu d'être surpris que 
la condition du peuple, à l'époque de sa mort, ait été misérable à un point 
que nous pouvons à peine concevoir aujourd'hui; ni que le règne de son 
successeur ait été remarquable par la faiblesse du mouvement social, par 
l'absence presque absolue du commerce, par la réduction dans le prix des 
subsistances, par l'impossibilité de trouver les moyens d'acheter celles-ci, 
et par une dépression générale des intérêts agricoles, résultat de 
l'annihilation presque complète des intérêts de l'industrie 12 .. 

§ 5. Un siècle après Colbert, nous trouvons Turgot, animé 
des mêmes idées, travaillant à affranchir la terre et le 
travail, des millions de monopoles qui existaient encore et 
retardaient le développement du commerce. 

L'intervalle pendant lequel il occupa le poste de contrôleur général des 
finances, nous présente une série continue d'édits ayant pour but d'abolir 
les privilèges exclusifs, et d'affranchir le travailleur de la domination des 
corporations composées d'individus « qui vivaient et jouissaient de leur 
existence, en vertu du droit qui leur avait été garanti jusqu'à ce jour, de se 
placer entre ceux qui avaient besoin de consommer et ceux qui 
travaillaient pour produire. Sa carrière de ministre fut courte, mais si elle 
se fût prolongée, il eût réalisé probablement la prédiction qu'il avait faite 
au roi, que dans dix ans, on ne reconnaîtrait pas la nation qu'il avait 
trouvée, lorsqu'il était entré en fonctions. Mais ce laps de temps ne lui fut 
pas accordé. Son administration ne dura que trois ans, et à leur 
expiration, disparut tout espoir de résoudre pacifiquement les embarras 
financiers de l'État, ou les charges qui pesaient sur le peuple. 
Théoriquement, Turgot était opposé à l'idée d'accorder protection au 
fermier, dans le but de seconder les efforts de celui-ci pour se rapprocher 


du consommateur; mais il n'essaya jamais d'intervenir, en ce sens, dans 
le système qu'il avait trouvé établi. Cette œuvre fut léguée à ses 
successeurs incapables, qui, en 1786, négocièrent avec l'Angleterre un 
traité aux termes duquel l'industrie française fut sacrifiée, et sans qu'on 
vît même apparaître aucuns avantages pour l'agriculture, les villes de 
France furent inondées de marchandises anglaises, et avant que le traité 
eût deux ans d'existence, l'industrie variée, formée avec tant de soin, était 
presque anéantie. Les ouvriers étaient partout congédiés et partout 
mouraient de besoin, faute d'un marché où ils pussent vendre leur travail, 
en même temps que l'agriculture souffrait, par la raison que les individus, 
qui ne pouvaient vendre leur travail, ne pouvaient acheter des 
subsistances. Le commerce avait péri sous les coups que lui avait portés le 
trafic. La détresse était générale; elle paralysait les mouvements du 
gouvernement et le forçait à adopter la mesure qui précéda la révolution, 
la convocation des Notables en 1788. 

Tout ce que Turgot, quelques années auparavant, avait réclamé, mais 
vainement, en faveur du peuple, fut conquis par celui-ci, lorsque la 
révolution emporta dans sa course rapide les privilèges des corporations 
industrielles et religieuses, lorsque les besoins de l'État amenèrent la 
confiscation des biens de la Noblesse et du Clergé, et que les pairs et les 
paysans furent déclarés égaux devant la loi. À partir de ce moment, le 
commerce fut affranchi, dans une proportion considérable des mesures 
restrictives qui l'entravaient antérieurement; le droit au travail cessa 
d'être un privilège, le sol devint la matière d'achats et de ventes; et le 
travailleur put appliquer son travail à une pièce de terre, assuré 
désormais que, quelle que fût la valeur qu'il lui donnerait, cette valeur 
profiterait à sa femme, à ses enfants et à lui-même. La décentralisation 
avait ainsi triomphé de la centralisation; mais les mesures auxquelles 
étaient dus les résultats que nous avons retracés plus haut, furent 
accompagnés des grandes mesures centralisatrices: de l'abolition de 
toutes les administrations provinciales, de la disparition des anciennes 
limites, et de la division de tout le territoire en départements, mesures 
tendant nécessairement à amoindrir le sentiment de l'orgueil local, qui 
contribue si efficacement à l'activité de la vie sociale. Des dispositions 
furent prises pour diminuer à l'avenir la centralisation sociale; mais la 
centralisation politique s'accrut immédiatement et considérablement. Et 
de là vient que la France, jusqu'à ce jour, n'a pu encore obtenir un 



gouvernement stable. 

Au milieu de cette guerre de divers éléments, le système de Colbert, en 
tant qu'il se proposait d'établir des relations directes entre les 
producteurs et les consommateurs et d'affranchir le commerce de la 
domination du trafic, ce système, disons-nous, resta intact; on reprit 
alors la voie rétrograde de ceux qui avaient négocié le traité de 1786, et 
l’on rétablit la protection. La guerre qui suivit, amenant la nécessité de 
s'adresser à l'intérieur, pour les approvisionnements de drap et de fer, 
tendit vers le même but. Telle fut également la tendance du système 
continental de Napoléon et ce fut ainsi, conséquemment, que le retour de 
la paix trouva le peuple et le gouvernement français préparés à agir de 
concert pour mettre à exécution, et même pour corroborer, les mesures 
de résistance à la centralisation commerciale inaugurée cent cinquante 
ans auparavant, par l'illustre ministre de Louis XIV, mesures qui avaient 
pour but d'affranchir le fermier de l'impôt vexatoire du transport. 

Jusqu'à quel point, ces mesures ont-elles contribué au progrès de 
l'agriculture, c'est ce qu'on verra parles chiffres suivants que nous 
empruntons à la Statistique de l'Agriculture de la France, ouvrage que M. 
Moreau de Jonnès a composé sur des documents officiels, et qui 
représentent l'augmentation, en valeur monétaire, du produit du travail 
agricole, depuis le commencement du dernier siècle. 

La première de ces périodes fut celle qui suivit l'épuisement des 
ressources du royaume résultant de la succession continuelle des guerres 
sous le règne de Louis XIV, période pendant laquelle suivant M. Blanqui 
« le commerce avait presque cessé d'exister et les manufactures, décimées 
par la prescription des protestants, semblaient condamnées à perdre 
toutes les conquêtes dont elles étaient redevables au génie de Colbert—..» 

La seconde fut celle où les idées de proscription qui avaient inspiré la 
révocation de l'Édit de Nantes, continuèrent à être appliquées, où le 
clergé conserva la censure littéraire, où les vendeurs de livres prohibés 
furent flétris de la marque et envoyés aux galères, période où Turgot 
s'efforça vainement d'appliquer plus complètement les idées de Colbert, 
relativement à l'affranchissement du commerce intérieur du royaume, 
des mesures restrictives, presque innombrables, qui interdisaient la 
circulation du travail et de ses produits 12 .. 


La troisième fut une période de guerre accompagnée d'une demande 
incessante d'hommes et d'argent, et qui aboutit à l'occupation du sol de la 
France par les armées coalisées de l'Europe; et cependant, les effets 
résultant de la disparition même d'une simple portion des obstacles 
apportés au commerce, ces effets furent tellement avantageux que 
l'augmentation annuelle des produits de l'agriculture, fut, ainsi que nous 
le voyons dans ce tableau, trois fois plus considérable qu'auparavant— 

C'est dans la quatrième et dernière période, que nous trouvons quelque 
chose qui approche de la réalisation des prévisions de Colbert, dans une 
moyenne d'accroissement annuel de la valeur monétaire des produits de 
la ferme, qui ne s'élève pas à moins de 100 millions de francs (soit 20 
millions de dollars) et dans le total d'un produit annuel dépassant 5,000 
millions de francs, en regard de moins de 3,000 millions vingt-sept ans 
auparavant. La rémunération du travail consacré à l'agriculture avait 
conséquemment presque doublé, et cependant, le nombre des individus 
entre lesquelles elle devait se partager n'avait augmenté que dans la 
proportion de moins de 25 %; le chiffre de la population s'était élevé de 
29 millions à 36 millions. 


§ 6. Dans les faits rapportés plus haut nous trouvons la 
preuve d'une accélération constante de production. 

Cette production croissante résulte de l'accroissement de population, et 
d'une activité croissante de circulation, fruit de l'amoindrissement du 
commerce qui consiste dans la nécessité d'effectuer les changements de 
lieu. 


Jusqu'à présent ces faits n'ont eu rapport qu'à la valeur monétaire 
seulement; il n'a pas encore été fait mention de la quantité de choses 
produites; et nous devons, conséquemment, invoquer la même autorité, 
dans le but de constater jusqu'à quel point il faut attribuer le changement, 
dans la première, à celui qui s'est effectué dans la seconde. En procédant 
ainsi, voici ce que nous apercevons itandis que dans la période qui suivit 
l'expulsion des Huguenots et la décadence des manufactures, la 


production moyenne des céréales baissa de 8 hectolitres à 7 hectolitres 
pas hectare, elle s'éleva pendant la dernière période, de 8 hectolitres, 
chiffre qu'elle accusait en 1813, à plus de 13 hectolitres; ce qui constitue 
un accroissement qui n'est pas de moins de 62 1/2 

Le changement survenu dans la quantité des diverses espèces de 
subsistances se trouve consigné dans le passage suivant emprunté à un 
ouvrage moderne d'un grand mérite; on y voit, que cette quantité a 
augmenté deux fois plus rapidement que la population, et que, par 
conséquent, la théorie Malthusienne trouve peu d'appui dans le cours des 
événements qui ont eu lieu en France. 

Quant aux céréales, notre statistique agricole donne les chiffres suivants: 


Année. 

Population. 

Quantités, hectol. 

1760 

21,000,000 

94,500,000 

1784 

24,000,000 

115,816,000 

1813 

30,000,000 

132,435,000 

1840 

34,000,000 

182,516,000 


Ce qui donne par tête, en 1760, 450 litres de céréales de toute sortes et en 
1840, 541 litres—Ce n'est pas tout, cependant, la qualité étant aussi 
supérieure que la quantité. 

En 1760 nous n'avions que 31 millions d'hectares de froment, «tandis 
qu'en 1840, nous en avions 70 millions. En déduisant les semences, nous 
pourrions nourrir complètement avec du blé 90 millions d'individus, 
tandis qu'il y a un siècle, nous n'aurions pu en nourrir 7 millions. » 

En outre de tout cela, nous avons une culture qui est tout à fait nouvelle, 
celle de la pomme de terre, culture qui occupe près d'un million 
d'hectares et donne 96 millions d'hectolitres. Nous avons encore 3 
millions de légumes secs, en laissant complètement de côté les légumes 
de jardin, les fruits et un grand nombre d'autres produits de la terre. 
Jusque-là nous avons, par tête: 

En 1760. En 1840. 


Froment^ 3 . 

Céréales secondaires 

Pommes de terre et 
légumes secs. 


150 litres. 
300 


208 litres 

333 

291 


450 litres. 


832 litres.- 54 


C'est là un grand changement, et cependant, ce n'est qu'une partie de ce 
qui s'est opéré. Le système de Colbert, qui cherchait à diviser les modes 
du travail agricole, ayant été mis en pratique par Napoléon 1er 
relativement au sucre, on en voit le résultat dans ce fait, que la France 
consacre aujourd'hui plus de cent mille acres de terre à la culture de la 
betterave, ce qui donne un produit en sucre de 60 ou 70 millions de 
francs (soit 12 ou 14 millions de dollars); et l'on peut le fournir à si bon 
marché que le sucre des colonies se trouve aujourd'hui forcé d'implorer la 
protection contre la fabrication à l'intérieur 25 .. 

En 1812, le total des cocons de soie produits, n'excédait guère 5 millions 
de kilogrammes; aujourd'hui il dépasse 25 millions, ayant une valeur de 
cent millions de francs (soit 20 millions de dollars). 

La France possède maintenant 32 millions de moutons, au lieu de 27 
millions qu'elle possédait en 1813, et de 20 millions en 1789—.. Mais, le 
progrès de la qualité a été bien plus considérable que celui de la quantité, 
les demandes résultant du développement constamment croissant des 
fabriques d'étoffes de laine, ont offert une large prime à ceux qui ont 
consacré leur temps, leur intelligence et leurs moyens pécuniaires à 
l'amélioration de la race ovine. 

Le prix du drap a constamment baissé, tandis que celui de la laine a 
haussé considérablement; et le blé, qui il y a un siècle, ne trouvait à se 
vendre que 12 francs et demi, valait 90 francs dans la période expirant en 
1840. Les prix des matières premières et des produits terminés, se 
rapprochent constamment l'un de l'autre, fournissant ainsi la preuve la 
plus solide des progrès de la civilisation. On aperçoit les conséquences de 
l'accroissement de la quantité et du prix, dans ce fait, que: tandis qu'il y a 
quatre-vingts ans, la valeur moyenne, en argent, du produit d'une acre de 
terre était de 87 fr. 1/2, cette valeur, depuis cette époque, s'est élevée à un 
chiffre qui n'est pas moindre que 237 fr., ayant ainsi presque triplé 22 ,. 

Nous voyons ainsi, qu'une grande partie de l'augmentation de la valeur 
monétaire résulte d'un accroissement dans la quantité, et 
particulièrement d'un accroissement de ces produits encombrants de la 
terre qui ne supporteraient pas le transport à des marchés éloignés. Une 
nouvelle portion de cette augmentation résulte de l'augmentation d'utilité 


d'un grand nombre de portions du produit, utilité qui dérive de 
l'existence d'un marché rapproché. C'est ainsi que la seule paille de 
froment est évaluée à 393 millions de francs (soit environ 80 millions de 
dollars), et la valeur totale de la valeur de la paille de France à 761 
millions de francs, ce qui équivaut à 150 millions de dollars, et dépasse la 
valeur totale de la récolte du coton des États-Unis; laquelle, d'une façon à 
peu près exclusive, n'occupe pas une étendue de sol inférieure à dix de 
nos États, et fournit presque tout le travail de tant de milliers de nos 
concitoyens. 

§ 7. On trouvera l'effet général produit par les 

changements décrits plus haut, dans le court résumé 
suivant des documents contenus dans un article étendu, 
communiqué par M. Moreau de Jonnès. 

Ce document a été trouvé à l'Annuaire de l'Économie politique et de la 
statistique pour 1851 (pp. 368-385). Nous l'empruntons à un ouvrage sur 
lequel nous avons déjà fréquemment appelé l'attention du lecteur — . 

Les recherches remontent à la période de Louis XIV, embrassant une 
expérience de 158 ans divisés, pour le besoin de la comparaison, en 5 
périodes. Les faits condensés en forme de tableaux, se présentent de la 
manière suivante: 

Le premier tableau contient un exposé, à différentes époques, du total des 
frais de culture du sol de la France (non compris la valeur de la semence) 
en millions de francs, de la proportion entre la somme totale des salaires, 
et la valeur des produits du sol, et du montant de ces frais par tête, pour 
la population actuelle du royaume, à chaque époque, ainsi qu'il suit: 

Proportion 

p Coût de par rapport Pour chaque 

1 ' culture. au produit habitant. 

total. 


458,000,000 35 24 fr. 

442,000,000 37 21 

725,000,000 43 30 

1,827,000,000 60 61 

3,016,000,000 60 90 


1700 Louis 

XIV 

1760 Louis 

XV 

1788 Louis 

XVI 

1813 

l'Empire 


1840 Louis- 
Philippe 


Le tableau suivant donne la répartition des salaires entre les familles 
agricoles du royaume, aux mêmes époques, sur la base moyenne de 
quatre personnes et demie par famille, indiquant le salaire annuel de 
chaque famille et le montant pour chaque jour: 




Nombre de 

familles 

agricoles. 

Salaire 

annuel. 

Salaire 

journalier de 
chacune 29 .. 

1700 

1769 


3 , 350,000 

35 

24 fr. 

1788 

Louis 

3,500,000 

37 

21 

XVI 


725,000,000 

43 

30 

1813 l'Empire 

1,827,000,000 

60 

61 

1840 

Louis- 

3,016,000,000 

60 

90 


Philippe 

M. Moreau de Jonnès compare ces prix du travail avec ceux du blé, afin 
de voir jusqu'à quel point ils pouvaient, à chaque période, fournir aux 
premières nécessités de la vie. Il suppute que treize hectolitres et demi de 
blé (l'hectolitre est de 2 83/100 boisseaux) ont été la quantité de grain à 
peu près nécessaire à la consommation d'une famille, plus nécessaire aux 
premières périodes qu'aux dernières, parce que l'on obvie maintenant, en 
grande partie à ce besoin, par une variété de légumes qui, autrefois 
étaient inconnus, ou peu cultivés. Il dresse un tableau où il donne le prix 
moyen du blé, déduit d'une moyenne des prix du marché pendant de 
longues séries d'années, sous chaque règne, ainsi qu'il suit: 

Prix moyen par 

hectolitre(fr). 


Sous Louis XIV 

Sous Louis XV 

Sous Louis XVI 

Sous l'Empire 

sous la monarchie 
constitutionnelle 


Moyenne de 72 
ans 


Moyenne de 60 
ans 

Moyenne de 10 
ans 

Moyenne de 10 
ans 


18.85 

13-05 

16.00 

21.60 

19.03 


Moyenne de 10 
ans 


Il donne, dans le tableau suivant, le résultat d'une comparaison, entre les 
gains annuels d'une famille de cultivateurs, et le coût de treize hectolitres 
1/2 de blé, nécessaires à sa consommation annuelle. 


Période 

Salaires(fr). 

Coût de 13.5 
hectolitres. 

Différence 

1 

135 

254 

-119 

2 

126 

176 

-50 

3 

161 

216 

-55 

4 

400 

283 

117 

5 

500 

256 

244 


Pendant le règne du Grand Monarque, la population rurale de France 
manqua de pain la moitié du temps. Sous celui de Louis XV elle eut du 
pain, deux jours sur trois. On avait fait sous Louis XVI assez de progrès 
pour qu'elle en eût les trois quarts de l'année, tandis que sous l'Empire et 
sous le gouvernement du roi-citoyen (Louis-Philippe) le salaire fut assez 
élevé pour fournir au travailleur du pain, toute l'année, et lui laisser un 
surplus pour se procurer une autre nourriture et des vêtements. Sans 
doute, les classes laborieuses, se procuraient, dans la première période 
une quantité d'aliments quelconques, suffisante pour entretenir la vie 
animale, et trouvaient aussi moyen de se procurer des vêtements. Mais 
leur pain était fait avec des grains de qualité inférieure, des châtaignes et 
même des matières moins nutritives, M. Moreau de Jonnès cite le 
marquis d'Argenson, un des ministres de Louis XV qui disait, en 1739. « 
Au moment où j'écris, au mois de février, en pleine paix, avec les 
apparences d'une récolte, sinon abondante, au moins passable, les 
hommes meurent autour de nous comme des mouches et sont réduits par 
la pauvreté à brouter l'herbe.» Il attribue leur condition aux taxes 
excessives, et déclare que le royaume est traité en pays ennemi, frappé 
d'une contribution de guerre. Le duc d'Orléans pour faire connaître au 
souverain le sort de son peuple, apporta au Conseil, comme argument 
décisif, un morceau de pain de fougère, et à l'ouverture de la séance il le 
plaça devant le Roi, en lui disant: « Sire, voilà de quoi vos sujets se 
nourrissent. Ceci peut être regardé comme un cas exceptionnel, mais il 
n'y a guère que quelques personnes, même parmi les gens instruits, qui se 
fassent, à notre époque, une idée juste de ce qu'était la misérable 
nourriture de la masse du peuple en Europe, il y a cent cinquante ans, et 



de ce qu'est encore à présent la subsistance de la plus grande partie 
d'entre eux 32 ..» M. Moreau de Jonnès dit de ses compatriotes en l'an de 
grâce 1850. Une grande partie de la population des campagnes continue, 
par habitude et par nécessité, à se nourrir d'un pain détestable, mélange 
indigeste de seigle, d'orge, de son, de haricots et de pommes de terre qui 
n'est ni assez levé ni assez cuit; et M. Blanqui, qui a voyagé pendant ces 
deux dernières années dans les provinces, chargé d'une mission de 
l'Institut, pour examiner leur condition et en faire un rapport, déclare que 
ceux-là seulement qui l'ont vu peuvent concevoir jusqu'à quel point sont 
misérables les vêtements, les meubles et les aliments de la population des 
campagnes. Un rapport officiel, pour 1845, du nombre de maisons en 
France sujettes à l'impôt des portes et fenêtres montre qu'il y a, en tout, 
7,5i9>3io maisons, dont 500,000 n'ont qu'une seule ouverture, 
2,000,000 n'en ont que deux et 1,500,000 n'en ont que de quatre à cinq. 
Les deux septièmes seulement du nombre total ont six ouvertures au 
plus. C'est ainsi que le peuple français est logé. 

Nous pouvons obtenir une idée plus complète du dénuement général en 
France, par l'estimation de M. Michel Chevalier, qui dit, que si la somme 
totale de la valeur produite annuellement en France était divisée 
également entre tous ses habitants, elle donnerait une moyenne de moins 
de 63 centimes (soit environ 12.5 cents) par jour à chacun. Tels sont les 
fruits d'un gouvernement mauvais et tyrannique. Si l'on considère à quel 
point les choses étaient pires avant la révolution de 1793, cela peut nous 
démontrer combien cette révolution était nécessaire, et combien peu elle 
a coûté, avec tous ses crimes et toutes ses horreurs, en échange des 
améliorations qui l'ont suivie. 

Nous avons été conduit à cette digression, parce que la pensée doit 
naturellement se présenter à l'esprit d'un lecteur américain, que les 
cultivateurs du sol doivent avoir eu du pain tous les jours à une époque, 
où, selon M. Moreau de Jonnès, leur salaire ne pouvait leur en fournir 
que pendant la moitié de l'année. L'objection est prévenue, lorsqu'on voit 
qu'ils se nourrissaient de toute autre chose que du pain de froment, qui 
est pris ici comme étalon alimentaire de leur salaire. 

En recourant maintenant à nos tableaux, relativement au but pour lequel 
ils ont été présentés, nous voyons qu'ils indiquent une grande 
amélioration, et dans le montant absolu du salaire, et dans la proportion 


de celui-ci, à l'égard du produit total et de la part du capitaliste. La 
proportion par rapport au produit total a presque doublé en cent 
cinquante ans; elle s'est élevée de 35 pour cent à 60. Entre les travailleurs 
et les capitalistes, elle était, en 1700, de 35 pour cent pour les premiers et 
de 65 pour les derniers; elle est maintenant de 60 pour cent pour les 
premiers et de 40 pour cent pour les derniers, qui, au lieu de prendre les 
deux tiers du produit, c'est-à-dire deux fois autant que les travailleurs, 
n'obtiennent aujourd'hui que les deux cinquièmes, laissant à ceux-ci trois 
cinquièmes, c'est-à-dire 50 pour cent de plus que les capitalistes. Mais 
quoique ceux-ci reçoivent une proportion moindre, la puissance accrue 
du travail et de capital a rendu la récolte plus considérable, à un tel point, 
que cette proportion moindre donne un chiffre non-seulement plus élevé, 
absolument, mais encore plus élevé relativement à l'augmentation de la 
population. C'est ce qui est démontré facilement par quelques chiffres 
extraits des tableaux de M. Moreau de Jonnès. Si nous prenons les deux 
extrêmes pour termes de comparaison, nous trouvons les résultats 
suivants: 


Salaire payé Produit 

Total de la Population aux total 

population agricole agriculteurs 

fr 


fr 


Laissant pour 
le reste de la 
population 


fr 


1700 19,500,000 15,000,000 458,000,000 1,308,000,000 

1840 36,000,000 27,000,000 3,016,000,000 5,025,000,000 


850,000,000 

2,009,000,000 


On voit, d'après cela, que, bien que les travailleurs soient beaucoup mieux 
payés, trois fois et deux tiers de plus qu'en 1700 (ou plutôt parce qu'ils 
sont beaucoup mieux payés), le reste, qui doit être divisé entre les 
capitalistes et les classes non agricoles, est plus considérable 
qu'auparavant; et qu'ils s'en trouvent également mieux. La population de 
la France a doublé à trois millions près, tandis que la production agricole 
a presque quadruplé; de sorte qu'étant donné une distribution égale, il y a 
maintenant, pour la consommation de chaque personne, deux fois autant 
qu'il y avait en 1700. Mais en considérant la distribution, telle qu'elle est 
maintenant et telle qu'elle était alors, nous voyons que, en même temps 
que la population non agricole a augmenté de cent pour cent, l'excédant 
qui reste, après que les cultivateurs ont reçu leur salaire augmenté et leur 
proportion accrue, s'est élevé de 127 pour cent. Tel est l'état des choses, si 
la comparaison est faite en argent. Si nous voulons faire l'évaluation en 



aliments, nous possédons les éléments nécessaires du calcul, puisque 
nous savons que le prix moyen du blé, à la première époque, était de 18 fr. 
85 cent, l'hectolitre, tandis qu'à la dernière, il était de 19 fr. 03 cent., 
différence de moins de deux cents par boisseau. Si l'on objecte que ces 
chiffres ne donnent pas la part du propriétaire, en sa qualité de 
possesseur du sol, et celle de l'homme qui avance le capital sous la forme 
de semences, d'outils, etc., pour la culture de ce sol, nous répondrons, que 
la proportion de la récolte qui les paye l'un et l'autre, est moindre 
qu'autrefois; si le propriétaire prenait le tout, la part serait moindre que 
celle obtenue par tous deux en 1700; et si, maintenant, il ne reçoit rien en 
sa qualité de propriétaire du sol, et laisse le tout pour rémunérer, soit lui- 
même, soit des tiers pour l'emploi du capital autre que la terre, elle est 
moindre, en proportion, que ce qu'il recevait primitivement pour la 
jouissance du sol et tous les autres capitaux appliqués à sa culture. 

L'effet de la loi est indiqué par une comparaison entre les différentes 
parties de la France. « C'est, dit M. Passy, le pays des contrastes. Il existe 
des départements qui semblent n'avoir fait aucun progrès en agriculture 
pendant un siècle; il en est d'autres où celle-ci n'est pas restée en arrière, 
vis-à-vis des pays les plus avancés de l'Europe. Dans les départements les 
plus arriérés, les frais de culture ne dépassent pas en moyenne 30 francs 
par hectare (2 et 47/100 acres), et le revenu brut est d'environ 70 francs. 
Dans les départements avancés, au contraire, la dépense monte à 200 
francs et plus par hectare; et à ce prix, on réalise un produit brut de 320 
francs au moins, laissant aux fermiers, tant pour acquitter le loyer du sol 
que pour leurs bénéfices propres, environ 120 francs. Dans ceux-ci, 
l'excédant du produit en sus du coût de la production, est le triple de ce 
qu'il est dans les autres; mais il exige des avances de capital presque 
septuples 32 -.» Les capitalistes qui obtiennent, pour rente et profit, les 
quatre septièmes de la valeur de la récolte, n'ont qu'un tiers du chiffre 
reçu par ceux dont la proportion n'est que des trois huitièmes. Les cinq 
huitièmes restant, que ces derniers emploient en salaires d'ouvriers et en 
améliorations du sol, s'élèvent à cinq fois ce que les départements plus 
pauvres dépensent pour ces objets. Ainsi se trouve démontrée, tant par la 
comparaison entre les différents districts d'un même pays que par celle 
du pays tout entier, aux différentes époques de son progrès, la proportion 
décroissante pour les capitalistes, en même temps que s’accroît la 
quantité. Le contraire de la proposition doit, évidemment, être vrai, 


relativement au salaire du travail. Après que l'on a accordé de plus forts 
salaires aux travailleurs actuels, il reste encore trois fois le montant à 
ajouter au capital des départements plus avancés, pour donner des 
salaires, dans ces départements, à de nouveaux ouvriers que les 
départements moins avancés pourraient fournir. Loin que la population 
empiète sur les limites de la subsistance, ces limites reculent à mesure 
que la population s'accroît. » 

La France est « un pays de contrastes résultant d'une excessive 
centralisation politique. La proportion des produits du travail, nécessaire 
pour les besoins du gouvernement, est prodigieusement considérable, la 
presque totalité de cette proportion doit chercher le capital avant qu'il ne 
soit distribué de nouveau, et Paris s'accroît, conséquemment, avec une 
rapidité surnaturelle ; dans ces cinquante dernières années, la population 
du département de la Seine s'est élevée de 600,000 individus à plus d'un 
million et demi; et toutes les mesures prises par le gouvernement tendent 
à produire et à développer le même effet. La question, toutefois, n'est pas 
tant une question d'existence qu'une question de progrès; et les faits 
présentés plus haut démontrent, d'une façon concluante, que la 
population agricole de la France voit sa condition s'améliorer 
constamment et rapidement, prouvant ainsi que la décentralisation 
sociale amende peu à peu les erreurs d'un système politique erroné 32 ..» 

§ 8. La première et la plus lourde taxe que doivent payer la 
terre et le travail étant celle du transport. 

C'est pour cette raison que, dans les pays purement agricoles, le fait de 
recueillir les moyens nécessaires pour l'entretien de l'État entraîne avec 
lui, à un si haut degré, l'intervention dans le développement du 
commerce. Dans tous ces pays, la terre et le travail sont à bas prix et les 
agglomérations sociales sont pauvres et faibles. Cette taxe diminue à 
mesure que la société revêt une forme plus régulière; et c'est ainsi, 
conséquemment, que s'élève à un tel point le prix des matières premières, 
la terre, le travail, le blé et la laine, ainsi que nous avons vu que cela a eu 
lieu en France. Le mouvement qui s'accomplit dans cette direction est 
une preuve de progrès, et cependant, certains économistes français 
déplorent la concurrence de ceux qui cherchent à acheter le travail, 
comme tendant à augmenter le taux des salaires, et la concurrence de 


ceux qui veulent acheter du blé comme tendant à faire hausser le prix des 
subsistances 33 ., le travail et les matières premières à bon marché étant 
regardées, apparemment, comme indispensables au pouvoir dont jouit le 
trafic, d'imposer les conditions auxquelles les diverses nations du globe 
pourront participer aux avantages du commerce. Tout ce qui économise 
le travail tend à donner de la valeur au travailleur. Tout ce qui économise 
le travail nécessaire pour échanger les matières premières contre de 
l'argent tend à faire hausser leur prix; et cette économie se manifeste à 
son tour, dans une élévation de salaires et un accroissement dans le prix 
du sol. Que ces résultats, en ce qui concerne les salaires, se soient 
produits dans la période qui s'est écoulée entre 1827 et 1840, c'est ce qui 
est prouvé par les chiffres produits plus haut; et il est un fait qui 
démontre que, depuis cette époque, ces résultats se sont manifestés 
même sur une plus grande échelle, c'est que M. Moreau de Jonnès 
n'évalue pas, aujourd'hui, le total de la production agricole de la France à 
moins de 8,000,000,000 de francs, et le produit total du travail à 
12,000,000,000, ce qui donne une moyenne de 350 fr. par tête au lieu de 
121 en 1789 34 .. La différence est prodigieuse, et fournit une preuve 
concluante de l'avantage qui découle de la poursuite constante d'un 
système qui se propose pour but la diversité des travaux et le 
développement des facultés latentes de l'homme, conséquence de cette 
diversité. 

Que ces résultats se soient produits en ce qui concerne la terre, c'est ce 
qui est clairement démontré par ce fait important que, en même temps 
que la rémunération du travail augmente si constamment, les millions de 
petits propriétaires voient leurs propriétés augmenter constamment de 
valeur; que les diverses qualités du sol arrivent si constamment à être 
utilisées, que les terres regardées auparavant comme étant de qualité 
inférieure atteignent promptement le niveau de l'égalité relativement aux 
terres de qualité supérieure; les rentes qui, il y a moins de trente ans, 
variaient de 8 à 58 francs, s'élèvent aujourd'hui de 40 à 80; les terres de 
la moindre qualité ayant quintuplé de valeur, tandis que celles de qualité 
supérieure n'ont augmenté que de 40 pour cent 35 .. Les « contrastes 
deviennent ainsi moins marqués, et ceci nous fournit une autre preuve, et 
la plus concluante, d'une civilisation en progrès. 


§ 9. Plus est intime le rapprochement de prix entre la 
matière première et le produit achevé, plus est faible, 
nécessairement, la proportion du produit du travail 
destinée à payer l'intermédiaire 

L'intermédiaire est l'individu qui se charge du transport, le trafiquant, le 
soldat et toutes les autres classes qui s'interposent entre les hommes 
travaillant pour produire et ceux qui ont besoin de consommer les 
produits. Plus ce rapprochement est intime, plus la circulation sera 
rapide, plus sera immédiate la demande du travail et de ses produits, et 
plus s'accroîtra le pouvoir d'appliquer les facultés intellectuelles et 
physiques à l'œuvre de la transformation, en même temps que celui-ci se 
consacrera, dans une proportion constamment croissante, au travail qui 
consiste à développer les richesses de la terre, et à augmenter ainsi la 
quantité des matières susceptibles d'être transformées. La quantité de 
subsistances a augmenté deux fois plus rapidement que la population; et 
cependant l'industrie manufacturière de la France a atteint des 
proportions tellement considérables, qu'on nous présente son produit 
comme s'élevant à 4,000,000,000 de francs (soit environ 800,000,000 
millions de dollars 3 ^, ce qui forme probablement le double du produit 
total de la terre et du travail, il y a cent ans. Le mouvement s'accélère 
aussi invariablement. Il y a 60 ans, la France n'absorbait que 60 balles de 
coton; aujourd'hui, elle en demande quatre cent mille. À cette époque, la 
valeur totale des soieries n'excédait guère cent millions de francs; 
aujourd'hui, elle s'élève presque à quatre cent millions. À cette époque, 
elle ne fabriquait que peu de fer; aujourd'hui, elle en fabrique plus d'un 
demi million de tonnes, chiffre complètement égal à ce qui a été produit 
en Angleterre il y a trente ans. À cette époque, ses mines ne donnaient 
que huit cent mille tonnes de houille, aujourd'hui, la quantité dépasse 
cinq millions; elle a sextuplé pendant celte courte période. Ce sont là des 
changements importants; et toutefois, il s'en faut tellement qu'ils aient 
été accompagnés d'une diminution dans la proportion des facultés 
physiques et intellectuelles consacrée à l'agriculture, qu'elles sont cause 
d'un constant accroissement de cette proportion même. 

Le total de la population, en 1700, s'élevait à 19,500,000 individus; dans 
ce nombre, tous, à l'exception de 4,500,000 sont classés comme ayant été 
employés aux travaux des champs, écorchant la terre à l'aide des 


misérables instruments alors en usage. Le produit total du travail de ces 
15 millions d'individus n'était alors, ainsi que le lecteur l'a vu, que de 
1,308,000,000 de francs (soit 270,000,000 de dollars) sur lesquels il ne 
restait pas un tiers pour l'entretien de ceux au travail desquels étaient 
dues les récoltes. 

La population est aujourd'hui de 36,000 millions d'hommes; sur ce 
nombre, suivant. Moreau de Jonnès, les trois quarts (soit presque la 
même proportion qu'en 1700) se consacrent aux travaux agricoles. Ceci 
toutefois ne regarde que le corps. L'esprit de la France, du temps de Louis 
XV était employé d'autre façon; tandis qu'à cette heure, il n'est aucune 
branche de travail auquel il se consacre plus complètement et plus 
largement qu'à l'agriculture. Si l'on réunit les facultés physiques et 
intellectuelles, on peut affirmer hardiment que la part proportionnelle de 
la force de la France, consacrée maintenant à cette même agriculture, 
n'est guère inférieure au double de ce qu'elle était il y a cent ans; et ce qui 
prouve qu'il en doit être nécessairement ainsi, c'est ce fait, que tandis que 
dans la première période les individus employés à la culture de la terre ne 
« retenaient pour eux qu'un tiers de la somme de 1,300,000,000 fr., 
aujourd'hui qu'il est établi que le produit total s'est élevé à 
8,000,000,000, ils retiennent presque les deux tiers. Le fond sur lequel 
le travail actuel doit être payé, s'est accru dans une proportion deux fois 
plus rapide que celui destiné au paiement pour l'usage des accumulations 
du passé; situation nécessairement accompagnée d'une diminution, dans 
la proportion du travail appliqué autrement qu'au développement des 
ressources que renferme le sein de la terre. 

§10. Plus la société achève complètement les produits 
bruts de son sol, de manière à les approprier à la 
consommation, plus sera considérable la somme de 
facultés physiques et intellectuelles de sa population 
employée d'une façon reproductive. 

Ainsi plus sera considérable également la proportion de cette somme 
accrue, consacrée à augmenter la quantité de produits bruts qui ont 
besoin d'être achevés. Le travail appliqué à la transformation est 
complètement économisé; non-seulement il en est ainsi, mais 
l'affranchissement ainsi obtenu, de la taxe onéreuse du transport, permet 



au cultivateur de diversifier les demandes qu'il fait au sol, aussi largement 
qu'il le faut pour accroître ses récoltes; ce qui lui permet de mieux se 
nourrir et se vêtir, en même temps qu'il améliore rapidement sa machine 
agricole. En outre, il peut restituer au sol l'engrais qui se fait à la ville 
voisine, et augmenter ainsi la puissance productive de ce même sol. La 
productivité de l'agriculture augmente donc en raison directe de la 
puissance d'association; d'où il suit, nécessairement, que la quantité des 
subsistances devient plus abondante, à mesure que le fermier et l'artisan 
peuvent de plus en plus se rapprocher l'un de l'autre. 

C'est précisément le contraire de ceci que l'on enseigne, dans cette école 
d'économie politique qui voit l'apogée de la perfection des arrangements 
sociaux, dans la création d'un atelier unique pour l'univers entier, et dans 
la résolution finale de toutes les autres agglomérations sociales en 
corporations composées de simples défricheurs de terre. On peut 
constater les conséquences de ce fait en Irlande, en Turquie et dans 
d'autres pays que nous avons cités; ils tendent tous graduellement à la 
décadence et à la dissolution; si au contraire nous tournons nos regards 
vers la France, dont le système est, et a été depuis longtemps, opposé aux 
enseignements de l'école anglaise, nous trouvons des preuves 
nombreuses de la vérité de cette proposition : qu'une nation, qui veut que 
la quantité des produits bruts de la terre soit abondante, doit créer une 
demande de ses produits, en rapprochant, le plus possible, les 
consommateurs des producteurs et diminuant ainsi les frais de transport. 

§ 11. Quelque considérable qu'ait été, dans ces dernières 
années, le progrès de la France, sa population, en thèse 

générale est encore pauvre —_et la puissance productive 
de ce pays est faible, si on la compare avec les immenses 
avantages qu'il possède. 

Pourquoi en est-il ainsi, c'est que, pour nous servir des expressions de M. 
Passy, déjà citées. « C'est un pays de contrastes » et qu'en même temps 
que son système social s'applique à favoriser le développement du 
commerce, son système politique tend, autant qu'il est possible, à 
l'anéantir. Pour entretenir un vaste établissement maritime et militaire, 
on exige des contributions pécuniaires exorbitantes; et cependant tout 
onéreuses qu'elles sont, elles sont moins funestes que le fait, d'arracher 


chaque année aux travaux des champs et de l'atelier une portion si 
considérable de la population jeune; et précisément à l'époque où leurs 
habitudes pour toute la vie doivent être déterminées. En outre, les 
exigences de l'État empêchent la libre circulation du travail, chacun étant 
obligé de prendre part aux chances de la conscription, et au lieu même où 
il peut avoir été enrôlé. Pour les besoins de la police on exige de chaque 
ouvrier qu'il se pourvoie d'un livret, ou petit registre, sur lequel son 
patron inscrit des renseignements sur sa moralité; et s'il ne produit pas ce 
livret, il s'expose à être puni comme « vagabond ». Le résultat nécessaire 
d'une pareille mesure est de rendre les travailleurs, dans une certaine 
mesure, esclaves de ceux qui ne travaillent pas; le patron pouvant 
toujours formuler les renseignements qu'il inscrit de manière à mettre ses 
confrères les capitalistes en garde contre les ouvriers qui lui paraissent 
trop strictement attachés à leurs droits; et l'ouvrier ainsi privé de travail à 
l'intérieur, se trouvant privé, légalement, du pouvoir de chercher du 
travail à l'étranger 3 ^.. 

Ce n'est là, cependant qu'une faible partie des entraves qui paralysent le 
commerce; la centralisation est générale et agit partout , amenant la 
déperdition de ces facultés physiques et intellectuelles, qui représentent 
les subsistances et les moyens de vêtements consommés. Rien ne peut se 
faire sans l'intervention de l'État; et l'on peut voir les conséquences qui en 
résultent dans ce fait, que chaque jour le pouvoir est exercé en pure perte, 
bien plus qu'il n'est appliqué avec avantage 32 .. 

C'est à cette déperdition incessante qu'il faut attribuer les faibles progrès 
faits jusqu'à ce jour par l'agriculture 42 ,. La puissance productrice réelle 
du sol demeure sans développement, et c'est pourquoi le peuple français 
se fait remarquer, à un si haut degré, par sa crainte de l'excès de 
population, et sa préoccupation de débouchés pour les produits de ses 
manufactures. 

La centralisation empêche le commerce à l'intérieur, et à cause de cette 
absence du commerce, les terres fertiles de la France restent jusqu'à ce 
jour sans être drainées ni mises en culture. « Il existe, à cette heure, dit 
un voyageur moderne, un pressant besoin de tout l'excédant de travail 
français, pour les 40 années futures, excédant qui doit s'absorber 
seulement dans un drainage convenable de son sol. Faute de ce drainage, 
des districts entiers sont submergés ou transformés en marais, pendant 


les trois ou quatre mois qui s'écoulent entre novembre et avril; et ces 
marais deviennent des obstacles au travail, chargent l’air d'une humidité 
malsaine et rendent les paysans tributaires des fièvres et autres maladies. 
Le drainage seul accroîtrait annuellement le produit annuel, la richesse, 
et, en fin de compte, la population française, en favorisant la santé et 
répandant l'abondance. 

Il en est de même par rapport au labourage. Le procédé employé n'est pas 
aussi mauvais ici qu'il l'est en Espagne, où l'un de nos amis a vu pendant 
cette saison des paysans labourer avec un instrument composé de deux 
grossiers bâtons, dont l'un (horizontal), se frayait un chemin à travers la 
terre, comme un porc avec son groin, tandis que l'autre, introduit dans le 
premier, suivant un angle convenable, servait de manche, dirigé par la 
main gauche du laboureur, pendant qu'il guidait l'attelage de sa main 
droite. Avec cette machine, relique du bon vieux temps, le paysan peut 
avoir tourmenté et irrité, pour ainsi dire, une verge de terrain dans sa 
journée, à trois pouces de profondeur; et comme on ne prend aucun souci 
d'infliger ce procédé à tout champ qui ne peut être arrosé, il peut arriver 
que, grâce à une chance favorable unie à une culture laborieuse, le 
cultivateur obtienne une demi-récolte. 

La nature, continue-t-il, a doté la France d'un sol magnifique. Tout 
considéré, je le préfère à celui de nos États de l'Ouest. Nous possédons 
beaucoup de terres plus riches au début, mais très peu qui restent telles, 
aussi bien que le sol français, en dépit des mauvais procédés de culture. 
La chaux y abonde sous toutes les formes, les chemins de fer traversent 
souvent des collines d'une craie friable, et une grande partie du sous-sol 
des environs parait être une pierre calcaire pourrie ou du gypse; mais 
c'est, dit-on, un dépôt formé par la mer, et ce qui le prouverait, c'est la 
quantité infinie de coquillages qui y sont incrustés. Il n'existe pas une 
parcelle de pierre à la superficie du sol; le gypse pourri est la plupart du 
temps entamé facilement parle soc de la charrue, bien qu'à dix ou vingt 
pieds de profondeur, la même formation primitive se trouve assez 
compacte pour être taillée en pierre à bâtir. Pour redonner de la vigueur à 
un pareil sol, après l'épuisement produit par cent récoltes successives de 
céréales, il ne faut que plonger le soc de la charrue à deux pouces de plus 
de profondeur qu'on ne l'a fait pénétrer jusqu'à ce jour; procédé qu'on 
doit désirer urgemment voir se reproduire, sur d'autres terrains que 



celui-ci. Je n'ai jamais observé un sol si complètement fortifié contre les 
influences destructives de l'ignorance, de l'apathie et de la folie humaine. 
Ensuite, l'été, en France, comparé avec le nôtre, est froid et humide; il 
expose moins les récoltes de blé aux dangers de la nielle, de la rouille, 
etc., et il entretient bien moins les insectes que ne le fait le nôtre. J'ai vu 
rarement de plus beau froment que celui qui croît en abondance aux 
environs de Paris; et je pense que cette région doit donner, en moyenne, 
plus de boisseaux, par acre, dans le cours d'un siècle qu'une partie des 
États-Unis 41 .. 


§12. Adam Smith enseigne à ses lecteurs que la valeur des 
relations entre les individus dépend de la fréquence des 
échanges. 

Ainsi un capital de 1,000 liv. sterl., « lorsque les rentrées s'en font » deux 
ou trois fois par an, peut entretenir dans un emploi constant une quantité 
de travail productif égale à celle que l'on pourrait entretenir avec un 
capital de deux ou trois mille liv. sterl. lorsque les rentrées n'ont lieu 
qu'une fois par an. Plein de foi dans les avantages du commerce, il voulait 
apprendre à ses compatriotes que « le commerce intérieur et national « 
était le plus important de tous, et celui « dans lequel un capital identique 
donnait le revenu et créait l'emploi le plus considérable à la population du 
pays, et il deviendra évident qu'il en doit être ainsi pour ceux qui 
réfléchissent que tout échange de service contre service, de produit contre 
produit, crée une double demande d'efforts humains; que plus les 
individus sont rapprochés du lieu d'échange, plus est faible la part 
proportionnelle de ceux qui s'occupent du trafic, du transport ou de la 
transformation des denrées 42 ., que, plus cette proportion est faible, plus 
doit être rapide l'accumulation de la richesse, plus doit être considérable 
la faculté de disposer des services de la nature, et plus immédiatement la 
demande des services de l'homme doit suivre la production de la 
possibilité de les rendre. 

Toute puissance de fournir des efforts intellectuels ou matériels est aussi 
bien le résultat d'une consommation de capital par la machine composée 
de chair et de sang, que l'est la puissance de traction par la machine en 
fer, résultant de la consommation du combustible; et la déperdition de 


capital par le mécanicien qui laisse échapper sa vapeur, sans qu'elle ait 
préalablement rempli son œuvre, est exactement semblable à la 
déperdition que fait la société, lorsqu'elle laisse la population dont elle se 
compose rester sans travail. Que les choses soient réellement ainsi, c'est 
ce qui était évident pour Colbert et Turgot, et, par suite, on vit toutes 
leurs mesures dirigées dans le but d'encourager le commerce et d'écarter 
les obstacles qui s'opposaient aux relations directes entre le producteur et 
le consommateur; parmi les principaux, se trouvent les obstacles 
résultant de la nécessité de dépendre du trafiquant, soit au dehors, soit à 
l'intérieur. 

C'est au système établi par Turgot et Colbert, système conforme aux idées 
de Smith, que la France a dû de prospérer et sa population de pouvoir 
constamment augmenter sa consommation des produits indigènes et 
étrangers, malgré sa déperdition incessante de travail pendant la guerre, 
malgré l'épuisement continuel de la puissance intellectuelle du pays 
résultant de ce fait, de la transformation annuelle d'une portion si 
considérable de ses jeunes gens en pures machines, et malgré les impôts 
de la nature la plus onéreuse. L'économie politique moderne voudrait, 
cependant, nous enseigner le contraire de tout ceci, en ajoutant aux 
pertes que cause la guerre ces autres pertes, qui résultent, à ce qu'elle 
nous assure, de la protection; et cependant la France prospère, malgré 
son effrayante centralisation et ses guerres presque continuelles, tandis 
que l'Irlande meurt à une époque de paix complète, et que le Danemark 
prospère, dans le même temps que le Portugal et l'Inde expirent. Le 
système moderne n'offre aucune explication de pareils faits, et il n'en 
donne et n'en peut donner aucune, parce qu'il ne tient compte de 
l'homme qu'en le considérant comme un animal destiné à procréer et 
qu'il faut nourrir, comme un être soumis à la nécessité et non doué de 
puissance. Avec ce système, le commerce et le trafic sont des idées 
susceptibles d'échange; et cependant, ainsi que nous l'avons vu, le dernier 
n'est que l'instrument employé par le premier dont le développement est, 
en raison directe de sa dépendance, moindre de l'instrument, qu'il a un si 
grand besoin d'employer dans les premiers âges de la société. La 
puissance de l'homme s'accroît avec l'accroissement du commerce, et elle 
diminue avec la nécessité d'avoir recours aux services du trafiquant. À 
chaque pas fait dans la première direction, il devient capable de cultiver 
des terrains plus fertiles et de développer de plus en plus les trésors de la 



terre ; mais, à chaque mouvement dans une direction opposée, il se 
trouve de plus en plus contraint d'abandonner les terrains plus fertiles 
qu'il avait cultivés jusque là et de s'adresser à des terrains plus ingrats, 
abandonnant aux générations futures les immenses trésors de houille et 
de minerai que la nature avait placés sous ses pieds. Le système de 
Colbert tendait à favoriser le commerce, et c'est pourquoi il est demeuré 
intact au milieu des catastrophes des révolutions. 



CHAPITRE XXII. 

CONTINUATION DU MÊME SUJET 


§ 1. Deux systèmes sont en présence du monde, l'un, dont 
les objets, pour être atteints, demandent l'accroissement 
de concurrence pour la vente des matières premières de 
l'industrie, en y comprenant le travail; et l'autre, qui vise à 
accroître la concurrence pour leur achat. 

Le premier tend à maintenir et même à augmenter la nécessité d'outillage 
pour le transport, et à augmenter ainsi l’influence du trafic. Le second 
tend à favoriser la croissance du pouvoir d'association, et ainsi à 
diminuer la nécessité d'un tel outillage en même temps qu'il élargit le 
champ du commerce. 

Le premier vise à élargir l'espace qui sépare le producteur et le 
consommateur, tandis que le second vise à le resserrer. 

L'un voudrait augmenter l'écart entre les prix des matières premières et 
des utilités achevées, tandis que l'autre voudrait assurer leur 
rapprochement plus étroit. 

L'un vise à ajouter à la valeur des utilités et ainsi à diminuer celle de 
l'homme, l'autre à diminuer la valeur des choses et à accroître celle des 
hommes qui ont besoin de se servir d'elles. 

L'un vise à accroître la proportion de pouvoir intellectuel et physique 
donnée au trafic et au transport, l'autre vise à un accroissement de la 
proportion donnée à la production, et à une diminution de la proportion 
appliquée à effectuer les changements de lieu des choses produites. 

L'une a encouru la réprobation d'Adam Smith, tandis que l'autre est en 
accord complet avec ses doctrines, aussi bien qu'avec celles de Colbert, le 
plus distingué de tous les fils de la France. 



La première a eu et a pour son champion éminent la Grande-Bretagne, la 
seconde a pour son fondateur et son soutien le plus persévérant, la 
France, et ainsi, après tant de siècles d'un effort sans relâche pour se 
nuire réciproquement par des opérations de guerre, ces deux nations sont 
aujourd'hui engagées dans une lutte pacifique pour diriger le monde; 
mais toute pacifique qu'elle est, cette lutte est destinée à exercer une 
influence en comparaison de laquelle celle résultant des mouvements des 
flottes et des armées dans le passé sera prouvée avoir été complètement 
insignifiante. 

Pour des siècles toutes deux furent engagées dans la guerre; mais le but 
proposé fut bien différent pour chacune la France cherchant la gloire et la 
domination, tandis que l'Angleterre n'eut en vue que la suprématie du 
trafic. Une égale différence a marqué leurs politiques respectives la 
France ayant imité Rome, qui tout en exerçant le brigandage universel, 
laissa intacts les arrangements locaux de ses provinces; tandis que 
l'Angleterre prenait exemple sur la Hollande, en cherchant à monopoliser 
l'outillage du trafic et de transport, et forçant par là les étrangers à faire 
leurs échanges sur un marché unique. La politique de l'une a été celle du 
soldat, celle de l'autre s'est basée sur cette simple idée. « Acheter sur le 
marché le plus bas, vendre sur le marché le plus haut. » 


La France a permis à ses colonies de raffiner leur propre sucre et de 
fabriquer leur drap. L'Angleterre, au contraire désireuse de prévenir « 
cette pratique mauvaise » inséra dans ses concessions de terres des 
clauses « qui les déclaraient milles » si les concessionnaires « 
s'appliquaient à fabriquer des lainages ou des objets de cette nature 43 ,» 
Visant à développer le commerce, la France, sous la direction de Turgot, 
abolit les monopoles des premiers temps; tandis qu'au même instant le 
parlement d'Angleterre visant toujours au trafic ajoutait d'année en 
année des restrictions aux mouvements de ses artisans et cherchait ainsi 
à créer un monopole à posséder contre le monde. Les tendances de leurs 
politiques respectives ayant été et étant encore telles, un examen des 
résultats qu'elles ont obtenus, mettra peut-être le lecteur à même de 
déterminer quel sera en définitive le vainqueur de la lutte. Avant de nous 
y livrer cependant, il convient d'appeler son attention sur le fait que la 
question est une question de progrès et non de condition actuelle. Chez 


les deux nations, il y a une somme énorme de pauvreté et de calamité; 
chez toutes deux la centralisation est considérable. Ce qu’il nous importe 
pourtant de considérer maintenant c'est: si elle sont en progrès ou en 
déclin, et à quel degré. Si l’on montre que l'une gagne continûment sur 
l'autre, nous sentirons alors l'assurance que bien qu'elle puisse sous 
quelque rapport nous sembler en arrière, c'est cependant à elle qu'en 
définitive il faut décerner la couronne de victoire. 


§ 2. Le caractère essentiel de civilisation, comme le lecteur 
l'a déjà vu, se doit chercher dans le rapprochement des 
prix des matières premières et des utilités achevées en 
lesquelles ces matières sont converties. 

Les premières sont en hausse et les dernières en baisse régulières; avec 
une diminution correspondante dans la proportion des produits du 
travail assignée à ceux qui vivent en se plaçant entre les producteurs d'un 
côté et les consommateurs de l'autre. 

À chaque degré de progrès dans cette direction, la terre la source d'où 
dérivent le blé, le coton et le sucre, est affranchie de plus en plus de la 
taxe de transport et tend à acquérir une valeur monnaie plus élevée; et 
plus cette tendance s'accroît, plus s'accélère le progrès humain. 

À l'époque de Solon, la terre d'Attique avait une grande valeur comme 
l'eut aussi la terre de la Campagna aux premiers jours de Rome, mais 
avec accroissement de centralisation, la terre perdit sa valeur, et ses 
cultivateurs furent asservis. À l'époque d'Yarranton, comme nous l'avons 
vu, les matières premières de l'Angleterre étaient à bon marché et les 
utilités achevées étaient chères, et la terre était à bas prix. Avec le temps 
et le marché domestique pour ses produits étant formé elle fut soulagée 
de la taxe de transport et son prix s’éleva rapidement. Précisément aussi, 
à mesure que la taxe diminua, les utilités différentes des sols divers se 
développèrent, avec tendance constante vers l'égalité de valeur les moins 
estimés au premiers temps étant ceux qui avaient le plus avancé, et ceux 
aussi qui aujourd'hui gardent le premier rang. Il en a été ainsi partout, le 
prix de la terre a d'autant plus avancé qu'il y a eu plus de tendance vers 
l'égalité de valeur vers l'accroissement dans la productivité du travail et 
vers l'établissement de la liberté et de l'égalité parmi les hommes. 



Considérons maintenant la France, nous voyons, dans le grand 
accroissement de la valeur-monnaie de la terre et dans la tendance vers 
l'égalité, la preuve la plus concluante qui se puisse offrir de civilisation en 
progrès. Il y a quarante ans, la production totale du travail agricole n'était 
que de 3,308,000,000 fr., sur quoi M. Jonnès, évalue que la portion à 
mettre à part comme représentant la valeur de la terre était 45 % soit 
1,500,000,000. Dans la période qui finit en 1840, la production moyenne 
était 5,025,000,000, sur quoi la terre avait droit de réclamer environ 
2,000,000,000 ou 40 %. En 1840 même, la production semble avoir été 
très près de 6,000,000,000, sur quoi la terre peut réclamer un tiers, ou 
2,667,000,000. Calculant sur le pied de vingt-cinq fois le produit annuel, 
nous obtenons les chiffres suivants pour la valeur monnaie du sol de 
France. 


37,500,000,000 francs. 

50,000,000,000 
66,667,000,000 

Eu moins d'un demi-siècle, le prix, comme nous voyons, a plus que 
doublé. 


1813. 

1840. 

1856. 


La tendance à l'égalité se montre dans les faits déjà donnés de l'avance 
des rentes des sols inférieurs, de 8 à 48 fr. par hectare, tandis que les sols 
supérieurs n'ont monté que de 58 à 80 fr.; les qualités inférieures ayant 
quintuplé, tandis que la moyenne de tous a à peine doublé. 

De l'autre côté du canal, nous trouvons un tableau très différent. Il y a 
quarante ans, la valeur annuelle de la terre du Royaume-Uni, en omettant 
les métaux, les mines, la pèche, etc., était comme il suit: 


Angleterre et pays de Galles 

Écosse 

Irlande 


34 , 330,462 liv. 

sterl. 

3,804,221 

12,715,478 

49,850,161 liv 

sterl. 


Trente ans plus tard, celle de l'Angleterre s'est un peu accrue, l'évaluation 
de 1843 ayant été de 37,412,000 liv. st., et M. Caird nous donnant le 
même chiffre pour iSsi 44 .. Celle d'Irlande, cependant, était tellement 


tombée, que la valeur totale annuelle de la terre dépasse de très peu, si 
même elle dépasse, celle de 1815; tandis que celle de France, comme nous 
voyons, s'est tellement accrue qu'elle est aujourd'hui à peu près deux fois 
ce qu'elle était alors. 

§ 3. La différence ci-dessus étant très remarquable, nous 
pouvons avec avantage rechercher les causes auxquelles 
elle est due. 

En France, comme nous avons vu, le rendement moyen du blé s'est accru, 
de 1813 à 1840, d'au moins 25 %; et la quantité totale de subsistances qui 
s'obtient aujourd'hui est presque le double de ce qui s'obtenait il y a 
quarante ans. Si nous consultons maintenant M. Caird, la plus haute 
autorité en Angleterre, nous trouvons que l'accroissement du rendement 
moyen du blé dans la longue période de quatre-vingts ans, n'a été que de 
15 %; le rendement actuel étant de 26 boisseaux et demi à l'acre, contre 
23 en 1770 45 .. Quant à la production totale, nous apprenons de la même 
autorité, que : « Nonobstant tous nos progrès en agriculture, les engrais 
dont nous disposons et nos procédés améliorés, la production totale de 
céréales de toute nature, blé, orge, seigle, avoine, fèves et pois, en 
Angleterre, d'après les estimations des écrivains les plus éminents, reste 
de deux millions de quarters au-dessous de ce qu'elle était en 1770, au 
rapport d'Arthur Young.» M. Caird est d'avis que ce dernier a évalué 
beaucoup trop haut la production d'alors; « mais, d'autre part, dit-il, il n'y 
a point certitude que nous soyons nous-même exact.» Il suffit, cependant, 
qu'un doute existe au sujet de la supériorité de l'une ou de l'autre période. 

En Écosse, à l'époque d'Adam Smith, environ un cinquième du territoire 
avait été substitué 4 ^.. Il y a dix ans, la proportion s'était élevée à moitié, et 
les substitutions se poursuivaient très activement; tandis que partout leur 
effet se manifestait par les propriétés négligées et par une culture moins 
bonne. 

En passant à l'Irlande, nous trouvons que la diminution dans la 
production de 1849, comparée à ce qu'elle avait été rien que cinq ans 
auparavant, n'avait pas été moins que 9,304,607 quarters, créant 
nécessité d'une importation, pour cette année et la suivante, de plus d'un 
million de quarters; tandis que peu d'années auparavant, l'exportation 
avait atteint deux millions et demi de quarters. Dans de telles 


circonstances, le manque de progrès qui est si remarquable au sujet de la 
valeur de la terre du Royaume-Uni, devient quelque peu compréhensible. 


§ 4. La quantité totale de subsistances de différentes 
sortes a certainement et beaucoup augmenté dans la 
période mentionnée par M. Caird ; mais d'un autre côté, les 
prix ont tombé considérablement. 

On peut le voir par le tableau suivant des prix moyens du blé par quarter, 
dans la première moitié du présent siècle. 

La marche des choses a été bien différente en France, c'est ce qu'on voit 
dans le tableau suivant des prix moyens par hectolitre, pendant à peu 
près la même période. 

Dans l'un, nous avons une production qui ne tient pas pied à 
l'accroissement de population, et cependant les prix sont 
considérablement tombés, tandis que dans l'autre nous avons une 
production qui, non-seulement lient pied à l'accroissement du chiffre, 
mais prend une grande avance, et cependant le prix, dans la dernière 
période, est considérablement plus élevé que dans les précédentes. Pour 
comprendre la cause de la chute des prix, en Angleterre, il faut revenir sur 
quelques-uns des faits déjà mentionnés. 

Avec le déclin des manufactures irlandaises, la demande domestique de 
subsistances et de travail diminue bien vite, produisant une nécessité de 
les exporter sur le marché anglais, avec un grand avilissement du prix 
pour les deux. Plus il fut reçu de subsistance irlandaise en Angleterre, et 
moindre fut la demande pour le travail anglais; et plus il vint de travail 
irlandais, moindres furent les salaires du travailleur anglais, moindre fut 
la demande pour les produits de la ferme, et moindre l'aptitude du 
fermier à faire les améliorations demandant les services du travailleur. 
Les prix des matières premières et des utilités achevées allèrent écartant 
les uns des autres, avec une augmentation constante de la difficulté 
d'obtenir la subsistance et le vêtement, et une augmentation constante 
des demandes de contributions pour entretenir, en qualité de pauvres, 
ceux qui ne trouvaient plus à vendre leur travail. Cet état de choses doit 
s'attribuer à l'arrêt de circulation en Irlande, qui, lui-même, fut une 



conséquence nécessaire du système qui vise à avilir le prix des matières 
requises pour les fabriques, et à favoriser ainsi le trafic aux dépens du 
commerce. 


§ 5. En France, comme nous avons vu, le pouvoir du blé 
pour acheter les métaux précieux s'est maintenu, en même 
temps que la quantité produite a beaucoup augmenté, 


Cela permet au propriétaire du sol de profiter de toutes les améliorations 
qu'il a faites. Là aussi, la terre étant très divisée, le propriétaire et le 
tenancier sont généralement une seule et même personne; et ainsi 
l'accroissement du prix de la terre et de sa production a tourné à 
l'avantage de son cultivateur, ce qui lui permettait à la fois d'améliorer ses 
méthodes et d'augmenter ses demandes sur ses voisins, pour les produits 
de leurs professions 42 .. 

En Angleterre, tout a différé. Les terres ont été généralement tenues sous 
des baux exigeant de forts payements en argent, faute de payer, le 
tenancier s'exposait à être expulsé, abandonnant au propriétaire tous les 
avantages des dépenses qu'il avait pu faire. La lourde baisse des prix 
rendit impossible l'acquittement de telles rentes, et quant aux 
conséquences, voici quelques faits donnés par M. Caird, qui sont 
réellement un index pour l'histoire agricole du royaume entier. 


« Sept de ces fermes de première classe, toutes contiguës, et ce qu'il y a de 
mieux dans le comté, fournissent la mention suivante: La première, après 
une tenue de sept ans, fut abandonnée, offerte au public par la voie 
d'annonces, et alors relouée à un rabais de 20 %. La seconde, après faillite 
du tenancier, fut relouée à un autre avec réduction. La troisième, 
abandonnée par le tenancier, fut relouée à un rabais de 22 %. La 
quatrième vit son tenancier faillir et fut relouée à un rabais de 13 %. 
Faillite aussi dans la cinquième, qui passe à un nouveau tenancier. La 
sixième a été relouée à un rabais de 20 %. La septième a été abandonnée, 
elle est en ce moment offerte à un rabais de 20 pour %. Ce sont de tristes 
faits qui mettent en pleine évidence les résultats désastreux où conduit 
inévitablement la concurrence indûment encouragée par le propriétaire. 
Les tenanciers sont invités à ajouter ferme à ferme, avec l'idée qu'un 
homme tenant une ferme sur laquelle il vit, peut fournir une plus grosse 


rente pour une autre sur laquelle les frais de ménage seront épargnés. Les 
gens sont induits ainsi à étendre leur tenure bien au-delà de leur capital; 
mais tant que le propriétaire voit sa rente s'élever, il ne trouve pas le 
système vicieux, et peut-être ne se met-il pas en peine de songer aux 
résultats probables. La bulle crève enfin, et il paie cher sa négligence, ses 
fermes lui retombent sur les bras durant une période de dépréciation 
sans précédent. Mais la perte tombe encore plus irréparable sur le 
tenancier, qui, forcé de quitter pendant une période de transition, sacrifie 
de 30 à 40 % de son capital, car il lui faut réaliser à tout prix. Les rentes 
de quelques-unes des fermes en question varient de 1,400 à 2,200 livres 
par an. Un fermier paie pour ses différentes fermes, 7,700 livres par an, 
dont 6,000 allaient à un propriétaire éS .» 

Les petits propriétaires ont disparu, remplacés par le tenancier d'une part 
et le journalier de l'autre. Les tenants, à leur tour, vont se ruinant, et c'est 
ainsi que le système tend à l'annihilation de toutes ces classes de la 
société qui existaient d'ordinaire entre le grand propriétaire et le simple 
exploitant d'une ferme 42 -. Plus cet état de choses s'est produit, plus 
s'accroît, pour celui qui est déjà riche, le pouvoir « d'ajouter champ à 
champ, domaine à domaine, laissant des milliers d'acres dans un demi- 
développement de fertilité, pour la satisfaction d'ajouter des acres 
négligés à ceux déjà négligés 52 .. » 

Le système entier repose sur l'idée qu'il faut chercher la prospérité de 
l'homme dans l'avilissement des prix des produits bruts de la terre; et 
cependant l'expérience du monde passé et présent enseigne que partout 
où ils sont avilis, le cultivateur est le plus asservi; en même temps que la 
terre a peu de valeur et que ses possesseurs vont ajoutant « champ à 
champ », avec une diminution constante de la quantité de subsistance 
produite 51 .. 


§ 6. En règle générale, la France fournit à sa 

consommation. 

Sur trente-trois années, il est arrivé une fois en 1847 que les importations 
ont répondu à l'entretien de 2,700,000 âmes. Deux fois en 1832 et 1846 
l'importation s'est élevée à la moitié de cela. Six fois ses importations ont 


répondu à l'entretien de trois ou quatre cent mille âmes; mais dans dix- 
neuf années sur les trente-trois, le chiffre d'importation a été 
insignifiant 52 .. 

La moyenne annuelle de ses exportations dans les dix ans qui finissent en 
1836, a été d'un peu plus que 500,000,000 francs 53 .. En 1852, le chiffre 
s'éleva à 1,250,000,000 soit une augmentation de 150 %; tandis que la 
moyenne des cinq années d'auparavant, y compris celles désastreuses de 
1848 et 1849, dépassa 1,000,000, ooo 54 _; or cependant, toute 
considérable que fût l'augmentation, c'est à peine si le montant total du 
travail exporté directement représente la subsistance produite sur le sol 
français. Combien faible est la quantité de matières premières étrangères 
qui vont à la production des objets exportés, se voit par le fait que tandis 
que la valeur des cotonnades exportées en 1854 était de 60,000,000 
francs, le poids n'était que de 7,300,000 kilogrammes donnant une 
moyenne de 70 % pour le coton brut qui a passé dans les mains du 
manufacturier à un prix moyen probablement de dix cents. Le poids total 
des tissus exportés cette année ne dépassait pas 16,000,000 kilogrammes 
le chargement de trente ou quarante navires d'un tonnage très médiocre; 
et cependant cette petite masse ne contenait pas moins de soixante 
millions de dollars de subsistance française condensée, conformément 
aux idées d'Adam Smith, de manière à pouvoir voyager jusqu'aux points 
du globe les plus lointains. 

La tendance de la politique de la France est de rendre les fabriques les 
subsidiaires de l'agriculture, de combiner une petite quantité de produits 
bruts étrangers avec une large quantité de produits domestiques et de 
mettre ainsi les fermiers vite en état d'entretenir commerce avec les 
contrées lointaines. C'est à peine si un objet sort avant d'avoir atteint une 
forme assez élevée, pour que l'habileté et le goût, qui représentent sa 
propre subsistance, soient dans une proportion très forte relativement à 
la valeur de la matière première employée. Le montant de ses 
exportations de produits bruts est insignifiant; et celle même des vins est 
très peu au-dessus de ce qu'elle était dans les années qui ont précédé 
immédiatement la Révolution; la moyenne de 1844 à 1846 n'a été que de 
1,401,800 hectolitres, contre 1,247,700 de 1787 à 1789 55 .. 

La valeur totale de l'exportation de productions et d'objets manufacturés 
était en 1854 de 1,400,000,000 francs, sur laquelle les matières 


premières étrangères représentaient tout au plus un cinquième, laissant 
plus de 1,100,000,000 de francs, comme valeur actuelle de subsistances 
et d'autres produits domestiques fournis au monde après avoir été 
condensés de manière à économiser le plus possible le coût de transport. 
La terre et le travail gagnent en valeur, précisément en raison de ce qu'ils 
sont affranchis de cette première et la plus oppressive des taxes; et voilà 
pourquoi nous voyons une telle élévation de leur prix en France. 


§ 7. Venons à l'Angleterre, en 1815, nous trouvons un état 
de choses qui n'est pas très différent; 

Ainsi par exemple, dans cette année, la valeur déclarée des exportations 
anglaises de productions et d'objets fabriqués a été: 

Tissus de laines 

9,381,426 liv. 

• de coton 20,620,000 

de soie 622,118 
Toiles 1 >777,563 
Et autres articles x 9,231,684 


Total 51,632,791 liv. 

L'importation dans la même année donne: 

Laine. 13,634,000 
Coton . 99,306,000 
Soie.. 1,809,000 
Chanvre 41,009,000 
Grains. 267,000 quarters, 

Farine. 202,000 carts. 

Beurre. 125,000 
Fromage. 106,000 

Si aux cotons, laine, soie et chanvre à l'état brut qui ont été réexportés à 
l'état ouvré, et aux matières tinctoriales et autres articles nécessaires pour 
la fabrication, nous ajoutons la nourriture étrangère, nous obtenons, des 
utilités étrangères réexportées, douze et peut-être treize millions, laissant 
un peu moins que quarante millions livres st. comme valeur actuelle de la 
production anglaise exportée dans cette année; et cela, divisé parmi la 



population du Royaume-Uni, donnerait près de 2 liv. par tête. 

Le producteur de subsistances a ici profité par le négoce d'exportation. Si 
le coton et la soie qui sont sortis étaient étrangers, le blé incorporé dans le 
drap était d'origine domestique, et s'expédiait à peu de frais vers les pays 
étrangers, grâce à la condensation qui s'était accomplie dans l'usine. De 
même aussi pour l'éleveur de moutons qui a vu sa laine combinée avec le 
blé, ce qui rend les deux aptes à aller au dehors. 

Venant à une période plus récente, nous trouvons pour les exportations 
de 1851.: 

Manufactures de laine 

10,314,000 Livres. 

• de coton 30,078,000 

• de soie 1,329,000 

• de toiles 5 ’ 048 ’ 000 

21,723,569 

Autres articles 

Total 68,492,569 

Presque tout l'accroissement qui a eu lieu dans la longue période de 
trente-six ans, s'est trouvée ainsi dans quatre branches de l'industrie 
manufacturière, dont les matières premières étaient entièrement tirées 
du dehors, comme le montre le tableau suivant des importations pour 
cette année: 


Laine 

Coton 

Soie 

Chanvre 

Œufs 

Bœufs, Vaches, Veaux, Moutons, 
Cochons 

Grains 

Farine 

Pommes de terre 


83,000,000 lbs. 

700,000,000 

5,000,000 

135,000,000 

115,000,000 

300,000 

8,147,675 grs. 

5,384,552 cwts. 
635,000 



Provisions 450,000 
Beurre 354,000 
Fromage 338,000 
Jambon et lard 130,000 
Riz 450,000 
Esprits 2,004,000 gall. 

Avant d'entamer l'examen des présents chiffres, peut-être il convient 
d'appeler l'attention du lecteur sur l'idée que ceux qui fournissent la 
nourriture, le vêtement et le logement fournissent en fait le travail. Une 
locomotive n'est qu'un instrument au moyen duquel la force fournie par 
la consommation de combustible est mise au service des desseins de 
l'homme. C'est de même pour les hommes. Leur pouvoir quotidien de 
travail résulte de leur consommation quotidienne d'aliment ; d'où il suit 
que ceux qui fournissent la nourriture et le vêtement sont réellement les 
parties qui fournissent le pouvoir mis en œuvre. Ceci entendu, nous 
pouvons maintenant chercher quel chiffre de la population d'Angleterre 
se trouve nourri par les nations agricoles du monde, recherche 
préparatoire pour celle du chiffre employé à faire l'ouvrage de cette 
population. 

Divisés entre quatre millions d'individus, les articles de subsistances 
mentionnés ci-dessus donneraient pour chaque tête: 

de grains, 
de farine, 
de viande fraîche, 
de viande salée 
livres Je pommes de terre, 
de beurre et fromage, 
de riz. 

d’œufs et demi-gallon de 
spiritueux 5 ^.. 


1,100 

150 

12 

16 

18 

20 

12 

28 


Cela étant plus que la consommation moyenne des hommes, femmes et 
enfants employés dans les usines de la Grande-Bretagne, on peut 


hardiment affirmer que le monde fournit quatre millions de travailleurs 
avec nourriture et vêtement, et aussi avec abri, puisque, la plus grande 
partie de la charpente consommée ici se tire du dehors. 

À la susdite quantité de subsistances, nous avons maintenant à ajouter la 
quantité totale de café, thé, cacao et sucre, de citrons et d'oranges, de 
figues et de raisins, d'épices et de tabac consommée par la masse des 26 
millions d'individus composant la population du Royaume-Uni. 

En denrées brutes, les nations étrangères fournissent tout le coton et la 
soie, tout le salpêtre et toutes les matières tinctoriales; quant aux peaux, 
laine, chanvre, lin et divers autres articles, elles fournissent non- 
seulement tout ce qui est réexporté sous forme ouvragée, mais de plus ce 
qu'il en faut pour une grande partie, sinon pour la masse entière des 
quatre millions d'individus en question, que par conséquent l'on peut 
considérer comme étant nourris, vêtus, logés et entretenus pour le service 
du peuple anglais par les autres sociétés du globe. 


§ 8. Le chiffre total des individus de tout âge et des deux 
sexes employés en 1841, dans les fabriques de 
cotonnades, de bas, lacets, estâmes, lainages, soiries, 
toiles de chanvre et de lin de la Grande-Bretagne, était de 
800,246. 


Dans les mines il était de 193,825. Dans les usines pour métaux, comme 
chargeurs de fourneaux, fondeurs, forgerons, cloutiers, fondeurs de 
cuivre, couteliers, faiseurs d'épingles et d'aiguilles, filetiers, serruriers, 
enfin tout ce qui s'occupe de convertir le minerai en métal, et les métaux 
en instruments à l'usage soit du fermier, soit du manufacturier, de 
l'ouvrier en bâtiments ou du drapier, etc.... 303,368. Cela donne au total 
•••• 1,297,439“ 


Le chiffre ainsi employé, en 1851, doit avoir été plus considérable, et 
peut-être convient-il de l'évaluer à 1,500,000. Il suit alors que la 
population du globe nourrit, habille et abrite (et aussi fournit leur travail) 


environ trois fois autant de monde qu'il y en a d'employé dans 
l'Angleterre à extraire sa houille et son fer, à fondre ses minerais, à mettre 
son fer en gueuse, en barre, en rails, à construire son outillage de toute 
nature, et à convertir le fer, le cuivre, le bronze, le coton, la laine, la soie, 
le chanvre et le lin en utilités aptes à la consommation; qu'ainsi, en outre 
de la fourniture de toutes les matières premières, elle fournit tout le 
travail, et que de plus elle fournit nourriture, vêtement et logement pour 
deux millions et demi d'individus qui pourraient être autrement 
employés. 

Du million et demi, il n'y a cependant qu'une petite proportion employée 
à travailler pour les étrangers qui fournissent cette subsistance et ces 
matières premières. Des utilités exportées, presque toutes sont des sortes 
les plus grossières, exigeant pour leur préparation une faible dose 
d'habileté et de goût. Ainsi, par exemple, sur une exportation de 
87,000,000 liv. sterl., en 1854, près de 15,000,000 liv. consistaient en 
métaux à l'état le plus grossier, ayant donné occasion à un travail très peu 
au-dessus de la force brute. Les houilles constituent 1,500,000 liv., tandis 
que de simples filés de laine figurent pour 10,000,000 livres. Les 
cotonnades, d'une valeur moyenne de 3 deniers 1/2 l'aune, montent à 
près de 24,000,000 liv. Des toiles d'une valeur moyenne de 8 deniers à 
l'aune figurent pour plusde4,ooo,ooo;à côté de poterie, alcali, bière, aie, 
beurre, chandelles, cordages, poisson, sel et laine, qui contribuent à la 
masse pour 5,000,000 livres. La différence entre les chiffres que 
présentent les exportations française et anglaise est très remarquable, la 
première présentant rarement un objet qui n'ait été ouvragé jusqu'au plus 
haut degré; l'autre prouvant que de toute cette immense quantité 
d'articles reçus du monde, ceux qui font retour n'ont reçu que le plus bas 
degré de préparation requis pour les faire accepter chez une population 
d'ordre inférieur. Si l'on excepte la mécanique et les appareils d'usine 
dont le chiffre n'atteint pas 2,000,000 livres, et la quincaillerie et 
coutellerie qui donnent le double de cette somme, il n'y a presque aucun 
article sur la liste des exportations anglaises qui exige du goût ou de la 
dextérité. En présence de ce fait, on est en droit de douter si plus d'un 
cinquième du travail donné aux manufactures, soit celui de trois cent 
mille mains, est appliqué à la production des objets exportés; mais pour 
éviter toute possibilité d'erreur, nous pouvons l'évaluer à un tiers, cinq 
cent mille individus; c'est un contre huit de ceux dont le travail est, 



comme nous l’avons vu, fourni par les nations agricoles qui se trouvent 
elles-mêmes forcées de considérer la Grande-Bretagne comme un 
marché. 

Le compte entre ce pays et le globe nous semble s'établir ainsi: 

D0IT - AVOIR. 

Au travail de quatre millions 
d'individus employés dans la 
Grande-Bretagne, et nourris, 
vêtus et logés par d’autres 
nations. 

Au sucre, thé, café, tabac, 
fruit et autres denrées 
nécessaires pour la 
consommation de vingt-huit 
millions d'individus. 

Au coton, lin, soie, chanvre, 
bois et autres matières 
premières nécessaires pour 
consommation domestique 
et pour exportation. 


Par le travail d'un demi- 
million d'individus, hommes, 
femmes, enfants, employés à 
la sorte la plus infime des 
labeurs de conversion. 

Par une petite portion des 
matières premières fournies. 


§ 9. Le changement ci-dessus exposé dans le mouvement 
de ces deux grandes sociétés est le plus remarquable qui 
dans l'histoire ait été accompli dans un si court laps de 
temps. 

Il n'y a que quarante ans, la Grande-Bretagne entretenait un grand 
commerce avec le globe, donnant blé, laine et autres de ses productions 
sous la forme de drap et de fer contre coton, thé, café, sucre, riz et fruits. 
Aujourd'hui ce commerce a complètement disparu pour faire place à un 
trafic entrepris pour le globe, qui consiste à prendre blé, laine, sucre, café 
et coton, et à les renvoyer sous forme de filés de laine, de drap et de fer. 
C'est précisément l'inverse de tout cela que nous trouvons dans le 
mouvement de la France. Il n'y a que quarante ans, le commerce entier de 
ce pays avec les nations étrangères ne s'élevait qu'à 500,000,000 francs. 
Il monte aujourd'hui, comme nous avons vu, à 1,400,000,000, et il n'a 
pas perdu son caractère primitif. La France est dépendante pour les 
matières premières très peu plus qu'il n'est nécessaire pour mettre ses 



cultivateurs à même de condenser leurs masses de subsistance, de 
manière à les expédier à peu de frais au dehors. 

Il y a quarante ans, la Grande-Bretagne se nourrissait elle-même et avait 
environ une valeur de deux cents millions de dollars en productions de 
son sol à donner au monde, en échange contre les utilités nécessaires à la 
consommation de ses populations. Aujourd'hui, elle a quatre millions de 
sa population qu'elle ne peut nourrir; et elle n'a, de fait, rien de son crû à 
donner aux autres nations, en échange contre l'énorme quantité de 
produits étrangers qui se consomment chez elle. Elle est devenue un pur 
trafiquant en denrées d'autres pays changeant leur forme à l'aide du 
travail fourni par les populations de ces pays, et vivant entièrement sur la 
taxe ainsi imposée au globe entier. Comment cela s'est-il accompli? Un 
examen du mouvement de l'article coton va nous le montrer. 

Pour 800,000,000 livres de coton 

exportés de l'Inde à la Gr. Bretagne, ceux 

qui le cultivent reçoivent au plus 1 cent et en tout 

demi par livre, 1,200,000 doll. 

Admettant que cela ne serve à fabriquer 
que 360,000,000 d'aunes de cotonnades, 
le coût de la même quantité de coton 
réexpédiée à l'Inde, au prix moyen des 
exportations de cotonnades d'Angleterre, 25,000,000^. 

7 cents par aune donneraient 

À quoi il faut ajouter, pour les 
nombreuses charges pour le transport, et 
dans l'Inde pour la distribution aux 
consommateurs, une somme supposons 10,000,000 
de 


Formant un total de 


35,200,000 

doll. 


et laissant pour être fournie par l'Inde la somme de 34,000,000 dollars, 
ce qui est la différence entre la matière première et l'utilité qu'elle sert à 
fabriquer, une somme suffisante pour absorber la plus grande partie, 
sinon le tout du sucre, de l'opium, de l'indigo qu'elle exporte, pour 
laquelle, de fait, elle ne reçoit rien, et dont la culture va épuisant 
rapidement son sol. Ces 34,000,000 dollars sont requis pour le paiement 
des gros salaires des fonctionnaires anglais, les dividendes de la 
Compagnie de l'Inde, les frais, profits et les mille charges de la 
nombreuse population qui s'interpose entre le pauvre Indien qui cultive 
le coton, et ses voisins qui font croître le sucre ou le riz, et ont besoin de 


consommer de la cotonnade. 


Un examen sur le négoce entier, relatif au coton, donnera, le lecteur va le 
voir, un résultat précisément semblable. 1 1 y a quarante ans, 
l'importation du coton en Angleterre était de 96,000,000 liv., et obtenait 
20 deniers 1/2 par livre, ce qui donne 8,200,000 liv. st 59 .. 

Trente ans plus tard, le mouvement du négoce, d’après la même autorité, 
était ainsi: 

Matière première 500,000,000 de livres à 5 10,000,000 
deniers par livre. liv. 

Salaires de 542,000 filateurs, tisseurs, 

VI V 7 . a 1 13,000,000 

blanchisseurs, etc., a 24 liv. par an par tete.: 

Salaires de 80,000 mécaniciens, faiseurs de 
machines, serruriers, maçons, menuisiers, à 4,000,000 
50 liv. par an par tête 

Profits des manufacturiers, salaires de 
surintendance, sommes pour acheter les 9,000,000 
matières de l'outillage, houille, etc 

Total 36,000,000 

Nous voyons là que tandis que les matières premières consommées 
étaient cinq fois plus considérables, le prix de vente en Angleterre était 
plus élevé d'un peu plus que 20 pour cent. Si nous considérons cependant 
qu'à chaque degré de cette hausse on a dû nécessairement, par suite de 
l'épuisement incessant de la terre en culture, recourir à des terres de plus 
en plus éloignées, ce qui a produit augmentation constante dans le coût 
de transport, et si nous déduisons la charge domestique ainsi créée, et 
ensemble les frets, magasinages, courtages et autres charges sur cette 
quantité immense, nous trouvons que ces 500,000,000 livres, ce qui est 
moindre que trente ans auparavant, ont été reçues par les producteurs de 
96,000,000, et c'est moins aussi qu'il ne fallait pour payer le dommage 
causé à la terre en laissant de côté le coût de culture—.. 

Les 5,000,000 de liv.sterl. ainsi payés pour l'usage de tant de millions 
d'acres, deviennent 36,000,000 avant d'avoir quitté la fabrique; et 
pourtant, comme nous avons vu, les transformations effectuées sur tout 
cela sont de celles qui ne demandent que les plus infimes sortes 
d'habileté. De là, ces articles passent en Turquie, dans l'Inde, l'Irlande et 
le Portugal, la Jamaïque et l'Espagne, les États-Unis et le Canada; et 



avant d'arriver aux consommateurs, ils ne sont pas devenus moins que 
60,000,000 liv. sterl., dont environ un douzième va au cultivateur du 
coton, tandis que les autres douzièmes sont absorbés en route entre ceux 
qui ont converti le coton brut et ceux qui ont usé l'étoffe, donnant 
l'entretien à des mille et dizaines de mille individus employés à obstruer 
les rouages du commerce. Les conséquences se manifestent dans le fait 
que le planteur tout importante que soit son utilité n'obtient nulle part 
l'outillage convenable pour la culture; que ses terres sont partout 
épuisées et que l'asservissement devient de plus en plus, d'année en 
année, le lot des travailleurs des pays à coton. Tels sont les résultats 
nécessaires du système qui vise à avilir les matières premières de fabrique 
et à augmenter la différence entre leur prix et celui des utilités qui se 
fabriquent avec elles. 

Onze douzièmes ou cinquante-cinq millions liv. sterl. sont partagés par 
les individus d'intermédiaires, et de cette énorme somme, les trois quarts 
probablement se concentrent sur les propriétaires anglais de navires, 
d'usines et autres appareils d'échange et de transformation. Pour payer 
cela, il faut que les nations agricoles envoient en Angleterre d'énormes 
quantités de thé, café, sucre, indigo et autres articles en même temps 
qu'eux-mêmes subissent par jour déperdition de plus de travail qu'il n'en 
est employé par mois dans toutes les mines et usines du Royaume-Uni. 
De là leur impuissance d'obtenir un outillage amélioré, et de là la 
nécessité où ils sont partout de borner leur culture aux sols de qualité 
inférieure. 


§10. L'avilissement du prix du coton a eu pour effet direct 
de forcer le travail dans la production du sucre avec un 
effet semblable, 

Ceci en permettant au peuple anglais d'obtenir trois livres pour le prix 
qu'on payait pour une, mais en ruinant la population de la Jamaïque. La 
baisse dans le prix du sucre force le travail dans la production du café, 
dont, à son tour, le prix s'abaisse; car il y a une solidarité d'intérêt de 
prospérité ou d'adversité parmi tous les cultivateurs du globe. Les 
fermiers des États-Unis et d'Allemagne ont été atteints par le chômage 
des fabriques d'Irlande, qui a eu pour effet de diminuer la consommation 



irlandaise de subsistances, et de forcer des quantités considérables sur le 
marché anglais. Les planteurs ont été atteints parce que cela non- 
seulement arrêtait la consommation du coton parmi le peuple d'Irlande 
lui-même, mais de plus, en forçant de grandes quantités de travail sur 
l'Angleterre, diminuait la faculté du travailleur anglais de consommer 
tant coton que subsistances. Que toutes les sociétés prospèrent par la 
prospérité de toutes les autres et que toutes souffrent de l'atteinte reçue 
parles autres, c'est une vérité qu'on arrivera quelque jour à admettre; et 
dès lors, on verra les fermiers et les planteurs du globe combiner 
ensemble pour imposer le maintien dans la conduite des affaires 
publiques d'une ferme moralité, visant à l'avancement des intérêts du 
commerce et à leur propre émancipation de la tyrannie du trafic. 

Il en est ainsi pour les travailleurs du globe entier. Tout ce qui tend à 
détériorer la condition de ceux de l'Inde est préjudiciable à ceux de 
France et d'Angleterre; d'où il suit que ces nations trouveraient profit à 
mettre dans leurs relations internationales la même moralité que celle qui 
convient d'homme à homme. L'avilissement des prix du sucre et du 
coton, et l'asservissement qui s'en suit pour les producteurs de ces 
denrées, ne sont que des conséquences du système qui a si fort tendu à 
l'asservissement des travailleurs du fer et du coton, ce système qui a 
tellement cherché à anéantir la faculté d'association et de combinaison 
partout en dehors de la Grande-Bretagne—.. 

La tendance du mouvement de la France est l'inverse de ce que que nous 
venons de décrire. Toute considérable qu'est devenue sa production 
agricole et tout rapide qu'a été son accroissement, elle a trouvé un marché 
domestique pour le tout; et les conséquences se manifestent dans le fait 
que les prix de son blé, de sa soie, de sa laine se sont non-seulement 
maintenus, mais élevés, mettant ainsi le fermier largement à même 
d'augmenter sa consommation de coton et de sucre, et le relevant en 
même temps de la nécessité de presser sur le marché du monde avec son 
blé. L'effet général sur la condition de la population employée dans 
l'agriculture se trouve dans ce fait important que tandis que la production 
totale prend un tel accroissement, la quote part retenue par le travailleur 
va s'augmentant rapidement; et tandis que les salaires s'élèvent, la terre 
acquiert journellement plus de valeur, au grand avantage de ses 
propriétaires—.. 


La différence essentielle entre les deux systèmes consiste en ce que celui 
de la France vise au rapprochement des prix des matières premières et 
des utilités achevées, ce qui est toujours un caractère de civilisation; 
tandis que celui de la Grande-Bretagne vise à rendre leur écart plus 
prononcé, ce qui est toujours un symptôme de marche de la barbarie. 


§11. Plus ces prix se rapprochent, plus il y a tendance à ce 
que s'élève la condition du travailleur agricole et à ce que 
la société prenne des bases plus profondes et plus 
solides; 

C'est pourquoi nous voyons en France s'accroître fortement la part 
proportionnelle de force physique et intellectuelle donnée à l'œuvre 
d'augmenter la quantité des utilités susceptibles d'être transportées, 
converties ou consommées. 

C'est l'inverse de ces faits que nous observons dans la Grande-Bretagne; 
le petit propriétaire, qui cultivait son propre champ, ayant disparu pour 
être remplacé par des tenanciers à volonté, employant des journaliers 
sans intérêt dans le travail qu'ils sont requis d'accomplir, et qui n'ont que 
le cabaret où employer le temps qu'on ne leur demande pas de donner en 
échange contre la pitance du salaire qu'ils reçoivent^ 3 ,. Depuis que les 
cottages ont partout été jetés bas, à mesure que les palais se sont élevés, 
le travailleur est tenu de consacrer une grande partie de la force, résultat 
de la consommation d'aliments au travail de changer de heu, ayant à 
parcourir des milles pour aller et revenir de la ferme sur laquelle il est 
employé. La profession du fermier devient de plus en plus un pur trafic, 
et les propriétaires se livrent d'année en année, de plus en plus à 
l'absentéisme, se faisant représenter par des agents plus ou moins enclins 
à user de leurs pouvoirs pour leur propre avantage, aux dépens du 
propriétaire d'un côté, et du tenancier de l'autre. Les grands propriétaires 
gênés par les hypothèques et les constitutions de rentes, sont forcés de 
laisser l'œuvre d'amélioration au tenancier, tout en lui refusant la sécurité 
d'un bail^_. Les bâtiments d'exploitation sont mauvais, offrant un 
contraste fâcheux avec « les commodes et vastes bâtiments de ferme dont 
la Belgique, la Hollande, le sud de la France et les provinces Rhénanes^ 5 
,» tous pays où la terre est tenue par petits domaines, et en grande partie 


cultivée par l'homme qui, en étant le propriétaire, est induit de toute 
manière non-seulement à la tenir en ordre, mais à développer au plus 
haut point ses pouvoirs de production. Les propriétaires souffrent, car ils 
reçoivent une faible rente comparée aux prodigieux avantages dont jouit 
leur terre, d'avoir un marché sous la main pour tous les produits, et aussi 
un marché où se verse une telle quantité d'engrais provenant du 
raffinement et de la conversion d'une si grande partie des matières 
premières du monde. Le travailleur souffre de n'être regardé que comme 
un instrument aux mains du trafiquant qui le rejettera à tout moment, 
aussi aisément qu'on rejette un chapeau usé ou un gant. Les salaires sur 
lesquels il doit entretenir sa famille varient de 6 sch. à 9 sch. par semaine 
; et sur cela il lui faut payer 2 sch. pour le loyer de son cottage; si bien 
qu'il lui reste environ 20 cents par jour pour pourvoir à la nourriture, le 
vêtement et les autres besoins de sa famille, et l'éducation de ses enfants. 

M. Caird (ibid., p. 147), établit ainsi l'entretien par semaine d'une famille: 

1 stone de farine 1 s. 10 d. 

1/2 livre de beurre O 6 

1 livre de fromage O 7 1/2 

1/2 once de thé O 41/2 

1/2 livre de sucre O 2 . 

Total 3 s. 6 d. 

Laissant ainsi 2 s. 6 d. par semaine pour l'achat de toutes les autres 
nécessités de la vie. Dans de telles conditions, il y a peu pour se vêtir. Le 
commissaire d'assistance, chargé, il y a quelques années, d'une enquête 
sur la condition des femmes et des enfants employés dans l'agriculture, 
rapporta que changer de linge était tout à fait hors de question. Le haut 
des jupons des femmes pendant le travail, et même leurs corsets, sont 
vite trempés par la transpiration, tandis que le bas ne peut échapper à 
l'humidité dans presque tous les genres de travaux auxquels elles sont 
employées, excepté dans la saison la plus sèche. Il arrive assez 
fréquemment, ajoute-t-il, qu'une femme, en revenant du travail, est 
obligée de se mettre au lit pendant une heure ou deux, afin de laisser 
sécher ses hardes. Il lui arrive assez communément, si elle ne le fait pas, 
de les remettre le lendemain aussi humides que lorsqu'elle les a quittées. 
Un rapport au parlement montre la condition des femmes et des enfants 
employés dans les houillères encore plus déplorable. Beaucoup 



travaillent, et cela en compagnie des hommes, dans un état de nudité 
complète. 

Le cottage dont le loyer absorbe un quart de la totalité de son travail, est 
généralement, tous les rapports au parlement en font foi, dans un état de 
délabrement, et presque toujours si resserré, que les habitants mariés et 
non mariés, hommes, femmes, enfants, au mépris de toute décence, 
doivent coucher dans la même chambre, et souvent dans le même lit— 
Tout mauvais que soit l'état de ces cottages, leur nombre va toujours 
diminuant et le travailleur est de plus en plus contraint à chercher refuge 
au village. Comme spécimen de la condition de beaucoup de ces villages, 
M. Caird donne la description suivante du spectacle qui se présente au 
voyageur qui visite les rives de la Tweed : « L'œil se repose avec délices 
sur la riche et fertile vallée, à travers laquelle la rivière serpente en 
gracieux détours, là ombragée par des groupes d'arbres magnifiques, là 
glissant lentement entre de longues îles, couvertes de moissons dorées. 
Tout auprès est le village lui-même, le vrai type de la malpropreté et de la 
négligence. De misérables maisons plantées çà et là sans ordre, des 
ordures de toutes sortes répandues ou amoncelées le long des murs. » 
Chevaux, vaches et cochons logés sous le même toit avec leurs 
propriétaires et entrant par la même porte; souvent un toit à porc au- 
dessous de Tunique fenêtre de l'habitation ; 300 âmes, 60 maisons, 50 
vaches, outre les pigeons, les cochons et la volaille, tel est le village de 
Wark dans le Northumberland. » Nous avions, ajoute-t-il, rencontré dans 
quelques-uns des plus misérables villages de l'Irlande plus de pauvreté 
qu'ici, mais rien de plus abject en malpropreté et en ordures^ 2 .. 

C'est dans de telles circonstances que la partie agricole de la population 
décline continûment—., avec une diminution constante de la faculté de 
payer pour les produits des autres pays, et une nécessité correspondante 
d'accroître les efforts pour réduire le prix du coton, sucre, café et laine, et 
un accroissement correspondant dans la tendance vers l'asservissement 
de l'homme sur tout le globe. 

Beaucoup de cela se dirait avec autant de vérité à propos de la France; 
une partie de sa population, comme le lecteur l'a déjà vu, est mal nourrie, 
vêtue et logée. Il s'agit cependant d'une question de progrès; et il est très 
certain que la condition des travailleurs ruraux de cette contrée s'est 
améliorée bien plus vite^_que celle des gens de même profession en 


Angleterre; et cependant ils ont été soumis à une centralisation politique 
de la sorte la plus épuisante. Leur progrès aussi a été et est retardé par 
l'action du système anglais. Que les populations de la Jamaïque et du 
Portugal soient plus prospères, qu'elles extraient leur minerai, et se 
construisent des machines, elles auront plus d'utilités à donner à la 
France et pourront lui acheter davantage. Que celles de la Caroline 
fassent de grossières cotonnades et augmentent la fertilité de leur terre, 
elles éprouveront davantage le besoin des soieries de France et des 
tableaux d'Italie. Le pouvoir d'acheter dépend du pouvoir de vendre, et 
tous les pays de l'Europe sont retardés dans leur mouvement par la 
diminution du pouvoir de produire, résultant de l'existence d'un système 
basé sur l'idée d'accroître la différence entre les prix des matières et ceux 
des utilités achevées, et ainsi d'asservir le travailleur agricole. Nonobstant 
tous ces obstacles, la population française devient de jour en jour plus 
apte à payer pour les produits des autres pays, et cela vient de ce que la 
politique vise à augmenter la concurrence pour l'achat des produits 22 
bruts de la terre et à élever la condition de l'agriculteur; tandis que celle 
d'Angleterre cherche à augmenter la concurrence pour la vente de tels 
produits, et à faire disparaître parmi sa population, toute cette grande 
classe qui d'ordinaire se tenait entre le simple journalier et le grand 
propriétaire non résidant. 

§ 12. Le chiffre total des individus de tout sexe et de tout 
âge employés dans la Grande-Bretagne à la production des 
filés et des tissus, à celle du fer, à la poterie et d'autres 
utilités semblables au moyen desquelles ce pays non- 
seulement paye pour tous les envois nécessaires à sa 
nombreuse population. 

Mais il se trouve à même de mettre les producteurs de ces envois 
tellement en dette, est de beaucoup au-dessous d'un million, c'est un fait 
de toute certitude; il est même très probable qu'il ne va pas à quatre cent 
mille. Que des quantités considérables d'envois soient reçues, et qu'on 
donne très peu en retour, c'est un fait qui n'admet point le doute; comme 
aussi que la conviction de son existence doit tôt ou tard éclore chez les 
sociétés agricoles du globe. Le jour où il sera compris, ces sociétés 
viendront à conclure qu'elles peuvent aussi bien extraire et fondre leurs 


minerais, filer et tresser leur propre coton et faire leur propre poterie; et 
alors elles diront à ce petit nombre d'individus : « Venez chez nous fondre 
le minerai, fabriquer le fer, filer le fil et tisser l'étoffe.» Le jour où elles se 
mettront à faire chez elles ce qui se fait aujourd'hui en Angleterre, au lieu 
de nourrir quatre millions d'individus, elles n'en auront à nourrir qu'un 
million; et au lieu de donner de si prodigieuses masses de coton, de sucre, 
café, thé, bois de charpente, matières tinctoriales et autres produits bruts 
en échange d'un peu de grossiers tissus et de très peu de fer, elles auront 
le tout de cette immense quantité à appliquer à l'achat d'un outillage 
perfectionné, ou des conforts et des jouissances de la vie. Quelle sera 
cependant dans ces circonstances la condition de la société anglaise, qui 
aura quatre millions d'individus à nourrir et plus de vingt autres millions 
dépendants du trafic à l'étranger pour être fournis de toutes les 
jouissances et de beaucoup des nécessités de la vie? Les besoins 
existeront encore, mais où seront les utilités avec lesquelles payer les 
envois? Nulle part, car la Grande-Bretagne n'a de son crû rien à vendre. 
Toutes ses accumulations et la plus grande partie des fournitures 
nécessaires à sa population et à l'entretien de son gouvernement dérivent 
de profits faits en achetant le coton, la laine, le blé et les autres produits 
bruts à vil prix, et les revendant cher; et du moment que ces profits ne 
seront plus faisables, elle cessera d'avoir le pouvoir de nourrir ou de vêtir 
sa population, à moins d'un changement total de système. 

Un tel changement visera à élever le travailleur au lieu de le déprimer, à 
développer ses facultés au lieu de les comprimer, à faire de lui un 
HOMME au lieu d'une pure machine 21 ., à développer le commerce par le 
développement des pouvoirs scientifiques et artistiques de la population, 
et non à augmenter le pouvoir du trafic par mille ruses pour chasser le 
pauvre Hindou de son métier à tisser, et pour empêcher les différentes 
nations du globe de se servir elles-mêmes des dons de Dieu, sous la forme 
de houille, de métaux, de vapeur et d'autres pouvoirs. Un tel changement 
cependant demandera beaucoup de temps, la tendance du système 
pendant une si longue période ayant été d'abrutir le travailleur et le 
réduire à une condition qui est à peu près l'esclavage 22 .. 

Quel sera cependant l'effet sur la France du changement de politique dont 
nous parlons, de la part de l'Irlande, la Turquie, le Portugal, le Brésil, 
l'Inde, les États-Unis et les autres contrées? Sera-t-elle placée dans la 


même position? Non, parce que sa politique est complètement d'élaborer 
et de perfectionner ses propres produits bruts et ceux des autres pays 
reçus en échange. Avec elle, en règle générale, la valeur des matières ne 
comporte qu'une faible proportion à celle des utilités achevées; et tandis 
qu'elle envoie de par le globe les plus belles soieries et les plus beaux 
draps, les vins, la porcelaine, sa rivale exporte des filés de coton, des 
couvertures, de la houille, du fer en gueuse et en barre, et de la poterie. 
L'une aspire à marcher en tête du monde, l'autre cherche à le sous- 
travailler. Dans l'une, le goût artistique est de jour en jour stimulé de plus 
en plus à l'action; tandis que dans l'autre la tendance à faire de l'homme 
une pure machine s'accroît d'année en année. L'une vise à avilir le prix du 
travail et de la terre; tandis que la politique de l'autre tend à élever le prix 
des deux. 

Ceux qui désireraient invalider l'une, n'auront besoin que de l'habileté du 
genre le plus infime, qui se peut acquérir en très peu de temps; tandis que 
ceux qui chercheraient à supplanter l'autre auront besoin d'une habileté 
qui ne s'acquiert qu'après beaucoup d'années d'application, et un goût qui 
ne peut se développer que par un facile accès aux œuvres d'art; et quels 
que puissent être leurs progrès, la France continuera à garder l'avance. 

Comme preuve qu'il en sera ainsi, il nous suffit de prendre les tableaux 
des exportations. Nous voyons que les acheteurs de marchandises 
françaises se trouvent surtout dans les pays qui sont depuis longtemps 
grands manufacturiers, et qui sont eux-mêmes jaloux de lutter avec la 
France. 

Angleterre 250,000,000 fr. 

États-Unis 162,000,000 
Belgique 121,000,000 
Sardaigne 72,000,000 
Espagne 65,000,000 
Suisse 58,000,000 
Zollverein 42,000,000 
Russie 14,000,000 
Villes Hanséatiques 13,000,000 
Hollande 15,000,000 

En ajoutant pour la colonie d'Algérie 103,000,000, nous avons 
905,000,000 fr. pour l'exportation en 1852, laissant 345,000,000 pour le 



reste du globe; et presque toute cette balance se divise de manière à 
montrer que la France préside partout aux goûts des parties les plus 
raffinées des différentes sociétés du monde. Elle est par conséquent si 
loin de craindre concurrence, qu'elle a raison de la désirer, sachant qu'à 
chaque augmentation ailleurs du pouvoir de fabriquer les tissus de coton 
et de laine, et le fer, il y aura accroissement de demande à ses ateliers 
pour les articles qui exigent ce haut développement de faculté artistique 
qu'elle seule peut fournir. 

Venant à l'Angleterre, nous trouvons que ses exportations aux parties 
avancées de l'Europe, c'est-à-dire à l'Europe, en excluant la Turquie, 
lTtalie et le Portugal, ne s'élèvent qu'à 19,000,000 liv. 

Tandis que les matières premières qui ont reçu la simple modification du 
filage et qui ne vont qu'aux pays manufacturiers, montent à eux seuls à 
10,000,000. 

En ajoutant les métaux non ouvrés et la houille envoyés aux autres pays, 
nous aurons la balance complète, l'Angleterre n'ayant en fait que très peu 
à envoyer à tout pays qui est lui-même en progrès de civilisation 23 .. 

À notre pays, les exportations dans cette même année 1852, ont déposé 
16,000,000 livr. ; mais presque tout le montant consiste en grosses 
cotonnades et gros lainages, fer et autres articles qui ne demandent que 
peu d'habileté et de goût, tandis que de la France ont été importés 
presque tous ceux qui exigent l'habileté artistique. Déduisant les deux 
sommes ci-dessus, il ne reste pas moins de 38,000,000 livres ou plus de 
la moitié du total pour l'Inde, l'Australie, et les autres colonies, et pour 
Portugal, Turquie, Buenos-Aires, Mexico et autres pays, où il n'existe 
point de manufactures et où par conséquent se trouvent les symptômes 
de barbarie, les matières premières étant avilies, tandis que les utilités 
achevées sont chères. 

Le système de la France est basé sur l'idée du développement du 
commerce, résultant de la condensation des produits bruts sous la forme 
la moins encombrante; et de l'émancipation du cultivateur de la taxe de 
transport. Le commerce s'accroît avec l'accroissement des pouvoirs de 
l'homme; et conséquemment la France profitera, par l'adoption dans 
d'autres pays, du système qui a été si bien pratiqué chez elle. 

Le système de l'Angleterre est basé sur l'idée de la suprématie du trafic, et 


l'augmentation de la taxe du transport. Le trafic s’accroît avec 
l'accroissement des disettes de l'homme; et par conséquent l'Angleterre 
souffrira de tout système conduisant dans les autres pays au 
développement des facultés et à l'accroissement dans les pouvoirs de 
l'homme. 


§ 14. Mais, demandera-t-on, comment les différentes 
sociétés pourront-elles accomplir l'œuvre suggérée ? 

Toutes sont pauvres et semblent devoir rester pauvres. Elles le resteront 
tant qu'elles continueront l'œuvre de détruire le capital comme elles font 
aujourd'hui, tandis qu'elles devraient commencer par établir cette 
circulation de services qui constitue la société et économise le travail. 
L'Irlande nourrit quotidiennement une population de plus de sept 
millions d'individus qui, tous, consomment du capital, tandis que bien 
peu sont producteurs de quelque chose qui représente les choses 
consommées. Plus des trois quarts du pouvoir physique et intellectuel de 
ce pays s'en vont en pure perte; mais cette déperdition cessera du jour où 
À et B seront mis à même d'échanger des services avec C et D, et que 
chacun et tous seront en état d'échanger avec d'autres. En estimant la 
déperdition équivaloir rien qu'au travail de deux millions d'hommes et de 
femmes, et la valeur de ce qu'ils pourraient produire, rien qu'à un demi- 
dollar par jour, nous aurons par jour une somme d'un million de dollars, 
soit une somme annuelle de 300,000,000 dollars. L'effet de ce travail, en 
utilisant la houille, le minerai et les mille autres articles aujourd'hui sans 
utilité, dont ces millions d'individus inoccupés sont entourés, serait 
d'ajouter moitié en plus par année à la valeur de la terre en culture. »Et 
là, nous avons une somme annuelle dépassant de beaucoup la valeur 
totale de tout l'outillage pour exploiter la houille, fondre le minerai de fer, 
filer et tisser le coton, la laine, la soie, employés aujourd'hui dans la 
Grande-Bretagne. Quant à l'Inde, nous y voyons une population de 100 
millions d'individus et les pouvoirs des neuf dixièmes perdus faute du 
commerce. Donnez-leur cela, et le capital va éclore à un chiffre bien 
autrement considérable que celui de l'outillage de la Grande-Bretagne et 
de la France réunies. Jetons les yeux sur la Caroline, l'Alabama et la 
Louisiane, nous voyons des millions d'individus dans une situation 



précisément semblable; et, cependant, tous doivent être nourris, vêtus, 
logés, entretenus pour le travail journalier. La perte journalière ici 
représente plus que la somme annuelle d'habileté et de travail donnée par 
l'Angleterre pour la conversion du coton et de la laine, du fer, cuivre, 
étain qu'ils peuvent fournir à l'achat. Laissez les emplois se diversifier, et 
cette perte cessera, et il se trouvera que le capital existe en grande 
abondance. Il en est de même partout. Mexique et Pérou,Turquie et 
Portugal, auront une abondante provision de capital dès qu'ils 
modifieront leur politique de manière à produire dans la société cette 
circulation qui est nécessaire pour assurer que chaque homme est mis à 
même de vendre ses propres pouvoirs et devenir un concurrent pour 
l'achat des pouvoirs d'autrui. Toute force résulte de mouvement; et c'est 
uniquement parce que le mouvement fait défaut dans la société d'Irlande, 
de la Chine et de la Caroline, que ces sociétés restent pauvres. 

Dans tous pays, le capital s'accumule en rapport exact avec l'économie du 
pouvoir humain. Pour que ce pouvoir s'économise, il faut qu'existent dans 
la société des différences résultant du développement des diverses 
facultés des hommes. La politique commerciale de la France tend dans 
cette direction, et c'est pourquoi la France s'enrichit, tandis que, par 
manque de cette politique, la Turquie, le Portugal, l'Irlande et l'Inde 
déclinent de jour en jour; déclin dont la raison claire et simple est que 
dans chacun de ces pays, il y a une déperdition forcée de capital qui 
s'élève par semaine à plus que la valeur annuelle des produits de 
manufacture qu'ils consomment aujourd'hui. Faites qu'ils soient 
émancipés de la domination du trafic, qu'ils aient commerce domestique, 
et aussitôt ils auront dix fois plus à vendre et seront à même d'acheter dix 
fois plus qu'à présent, devenant de plus gros consommateurs pour les 
producteurs de coton et de sucre d'une part, et pour les fabricants de 
soieries et de rubans d'autre part; et ajoutant ainsi au marché de ces 
derniers par l'accroissement de la demande pour les produits des 
premiers. Il y a parfaite harmonie des intérêts internationaux, et c'est une 
erreur des plus grandes que de supposer qu'une nation puisse d'une 
manière durable profiter aux dépens des autres. 


§ 15. Le système français vise spécialement à 



rélargissement de la base agricole 

Ses effets se manifestent dans une ferme diminution de la quote pari du 
produit du travail allant à l'entretien des autres classes de la société, et 
dans une diminution qui s'ensuit dans le chiffre proportionnel de ces 
dernières, comparé à la masse qui compose la société. Le commerce est 
là, corrigeant graduellement avec efficacité, les maux résultant de la 
centralisation politique sous laquelle la France a si longtemps souffert. 

Le système anglais, au contraire, vise au resserrement de la société; et la 
grande-Bretagne présente aujourd'hui le spectacle d'une grande société 
qui repose entièrement sur les épaules de probablement moins d'un 
demi-million d'hommes, femmes et enfants, constamment en guerre 
contre ceux qui les emploient. Les premiers, désireux d'amener un état de 
choses dans lequel il soit reconnu qu'ils sont réellement les êtres humains 
décrits par Adam Smith, tandis que les derniers persistent, avec sir James 
Grabam 24 , à ne voir en eux que de purs instruments à l'usage du trafic. 
Ici, la société a déjà pris la forme d'une pyramide renversée 25 .. 

D'après cela, nous pouvons facilement compter sur la solidité de la 
politique commerciale de l'une des deux nations, nonobstant les chocs de 
révolutions répétées; et pour l'excessive instabilité de la politique 
trafiquante de l'autre, quoique les révolutions politiques^.soient chez elle 
inconnues. L'une, après longue expérience, a justement annoncé au 
monde par le président du conseil, M. Baroche, sa détermination « 
formelle de rejeter le principe du libre échange, comme incompatible 
avec la sécurité d'une grande nation et comme destructeur de ses plus 
belles manufactures. « Nul doute, a-t-il ajouté, que nos tarifs douaniers 
ne contiennent des prohibitions inutiles et surannées, et nous pensons 
qu'elles doivent être effacées; mais la protection est nécessaire à nos 
manufactures. Cette protection ne doit pas être aveugle, non modifiable 
ou excessive; mais le principe en doit être maintenu avec fermeté. » 
L'autre, au contraire, a changé son système à plusieurs reprises, et 
surtout dans les trente-cinq dernières années. Jusqu'en 1825, elle a été 
entassant protection sur protection ; mais depuis cette époque, sa 
politique a subi altération sur altération, jusqu'à ce que la forme de celle 
actuelle ait perdu à peu près toute ressemblance avec celle de l'époque de 
Georges III, quoique l'esprit reste le même. 


L'une est calme, tranquille et confiante dans son mouvement en avant; 
tandis que l'autre, agitée, hésitante, est sans cesse engagée dans des 
guerres pour l'extension du commerce, guerres militaires conduites par 
des soldats et des marins, des amiraux et des généraux, et guerres de 
trafiquants, conduites au moyen « d'énormes capitaux dirigés de manière 
à prévenir ou écraser la concurrence au dehors ou au dedans. » 

L'une devient rapidement le guide des nations avancées de l'Europe , 
tandis que l'autre s'entoure graduellement des ruines de nations, naguère 
importantes, qui ont été ses amies. 

La politique de l'une est en accord avec les vues de son illustre fondateur 
Colbert et avec celles d'Adam Smith, alors qu'il enseigne « que le pays 
qui, dans ses cargaisons, compte le plus de produits nationaux et le moins 
de produits étrangers, doit toujours être celui qui en bénéficie davantage. 
L'autre est en harmonie avec les doctrines de sir Robert Peel, qui 
enseigne que « le principe du gouvernement anglais » doit se trouver 
dans la simple détermination « d'acheter sur le marché le plus bas et de 
vendre sur le marché le plus cher, » achetant le travail étranger et 
domestique à bas prix et le vendant cher au dehors et à l'intérieur 22 .. 

Tandis que l'une ne présente pas un seul fait à l'appui de la théorie 
d'excès de population, l'histoire de ses progrès est un vaste arsenal de 
faits tendant à la démonstration de cette grande vérité: que les trésors de 
la terre sont illimités et n'attendent que les demandes de l'homme pour se 
mettre à son service. L'autre, au contraire, a enfanté la théorie 
malthusienne et fournit chez elle et au dehors tous les phénomènes qui 
semblent pouvoir lui prêter appui 2 ^.. 

L'une acquiert d'année en année plus de force et d'influence, tandis que 
l'autre est en déclin continu sous ce double rapport. À quel point ce 
déclin, qui s'est récemment manifesté avec tant d'énergie, est dû à la 
marche de la politique ci-dessus, le lecteur peut maintenant l'apprécier 
par lui-même. Dans tous les pays et à tous les âges, la centralisation, 
l'excès de population, le déclin physique et intellectuel ont marché de 
compagnie; et c'est la raison pour laquelle la prospérité n'a jamais résulté 
d'une tentative pour établir et étendre la domination du trafic. Dans 
aucun pays cette tentative n'a jamais été plus continue et consistante que 
dans le pays en question; et c'est pourquoi tous les phénomènes que 
l'Angleterre présente aujourd'hui sont ceux de centralisation croissante et 


de déclin, symptômes d'une mort prochaine. 

L'époque de Périclès est celle de la plus grande splendeur d'Athènes; mais 
cette splendeur n'était que l'avant-coureur du déclin et de la mort 
politique, le nombre des petits propriétaires ayant déjà diminué; la terre 
allant, se monopolisant de plus en plus; et les hommes arrivant à être 
regardés à peu près comme de pures machines. L'époque la plus brillante 
de Rome fut celle des Antonins; mais même alors elle penchait vers sa 
chute qui était si voisine. Comme ç'avait été le cas pour Athènes, la base 
de l'édifice social s'était graduellement rétrécie, le libre travailleur ayant 
disparu du sol et la terre elle-même formant investiture à des 
propriétaires absents. Les mêmes causes produisent les mêmes effets, et 
l'historien des temps futurs trouvera probablement que la période de la 
plus grande splendeur de l'Angleterre a été celle où la propriété foncière 
est devenue le privilège de quelques hommes, celle où le libre travailleur 
allait disparaissant graduellement du sol, celle où l'on inventait la 
doctrine malthusienne, et celle où l'homme devenait de jour en jour 
davantage un pur instrument à l'usage du trafic 22 .. 


CHAPITRE XXIII. 

CONTINUATION DU MÊME SUJET 


§ 1. La fin des guerres de la Révolution française, en 1815, 
apporta avec elle la paix dont l'arrivée fut saluée comme le 
précurseur de la prospérité et du bonheur universel; 


Mais au lieu de cela, ce fut la ruine universelle. Les usines et les hauts- 
fourneaux des États-Unis et de l'Europe continentale se fermèrent 
presque partout, parce que les cultivateurs n'étaient pas en mesure 
d'acheter du drap ou du fer ; et partout les fermiers allaient se ruinant par 
suite de l'inaptitude des charpentiers et maçons, fileurs et tisserands, 
mineurs et ouvriers des hauts-fourneaux à acheter les subsistances. On 
en a donné pour raison que l'effort physique et intellectuel qui, pendant 
tant d'années, avait été consacré à l'œuvre de détruire, s'appliquait dès 
lors à la production; mais comment ce changement impliquant, comme il 
le faisait, une grande augmentation dans la somme d'utilités requises 
pour l'usage de l'homme, pouvait-il produire de tels effets, on ne 
l'expliquait pas. La cause réelle était, que la paix apporta avec elle la 
destruction du commerce et la suprématie du trafic. Sous le système 
continental, des manufactures avaient éclos en Allemagne et en Russie et 
dans d'autres des principaux pays de l'Europe, en même temps que les 
mesures qui interrompirent les relations avec la Grande-Bretagne, et la 
guerre qui les suivit avaient produit le même effet aux États-Unis. Avec la 
paix ces manufactures disparurent, et le cultivateur cessa d'être à même 
de faire des échanges autrement que par le médium des usines et des 
hauts-fourneaux étrangers ; or, chaque accroissement dans la nécessité 
de dépendre de l'armateur et du trafiquant est suivi de déclin dans la 
quote part du produit qui incombe à son producteur. L'homme qui doit 
aller à un marché doit payer le coût de voyage, n'importe quelle forme 
puisse prendre ce coût; et du moment que les usines de l'Allemagne et ses 
fermiers furent forcés d'aller chercher au dehors un marché pour quelque 



partie de leurs produits, bien que petite, le prix obtenu pour cette petite 
quantité détermina le prix de celle de la quantité beaucoup plus 
considérable consommée à l’intérieur. Le trafiquant réalisa des profits, 
parce qu'une plus grande demande se fit pour les services qu'il désirait 
rendre. L'armateur profita, parce qu'il y eut demande pour des vaisseaux. 
Le fonctionnaire public profita, parce que cela lui donna plus de 
subsistances pour moins d'argent. Le rentier profita, parce que son cinq 
pour cent acheta plus de nourriture et d'habillement que dix n'avaient fait 
auparavant. Le propriétaire foncier souffrit, car il ne recevait plus qu'une 
faible rente; et l'ouvrier souffrit, car il ne trouvait pas à rendre ses 
services. La circulation du travail et de ses produits cessa presque 
entièrement, et la cessation amena déclin de pouvoir dans les individus et 
dans les sociétés dont ils faisaient partie. 

L'état de choses qui s'était produit ainsi et qui avait fait de la paix une 
calamité plus grande que la guerre dont on avait été affligé 
précédemment, conduisit nécessairement à une enquête sur les causes et 
à une étude du grand livre d'économie politique, la Richesse des Nations. 
À chaque page du livre, les lecteurs rencontrèrent l'évidence des 
avantages supérieurs du commerce sur le trafic; et de la nécessité absolue 
d'avoir commerce domestique, s'ils voulaient avoir commerce au dehors. 
« Le grand commerce de toute nation civilisée », leur disait-on, est celui 
qui se pratique entre les habitants de la ville et ceux de la campagne, 
consistant « dans l'échange des produits bruts contre les produits 
manufacturés. Mais ce commerce, ils ne pouvaient l'avoir, car leurs 
usines s'étaient fermées, et leurs artisans avaient été renvoyés au travail 
rural. De plus, ayant trouvé là « que le blé qui croît dans le rayon d'un 
mille de la ville se vend le même prix que celui qui vient d'une distance de 
vingt mille », que le dernier « doit payer les frais de culture et de 
transport au marché », et que le gain du fermier est en raison directe de 
la proximité de ce marché; ils examinèrent leur situation et trouvèrent 
que leur marché devenait de jour en jour plus distant, en même temps 
que croissait constamment la part proportionnelle du produit, requise 
pour payer le coût de l'apporter. 

Puis ils apprirent que le commerce portait avec lui ce double avantage : 
qu'en même temps « qu'il crée pour le fermier la facilité d'échanger sa 
laine et son blé contre du drap à user à la maison, il facilite grandement 



l'accès aux marchés lointains, parce qu'il condense « sous un petit volume 
le prix d'une grande quantité de la production. La pièce de drap, par 
exemple, tout en ne pesant que quatre-vingt livres, contient « en elle le 
prix non-seulement de quatre-vingt livres de laine, mais parfois celui de 
quelques milliers de fois le poids de blé consommé par ceux qui ont 
transformé le produit brut en drap. Sous sa forme originelle, « il ne 
pouvait que difficilement s'expédier au dehors »; mais sous celle qu'il a 
acquise, il pourrait, leur assurait-on, et «comme ils avaient eu sujet de le 
savoir, être expédié facilement aux points du globe les plus lointains. » 

À chaque page de ce grand ouvrage, ils trouvaient l'évidence que s'ils 
voulaient prospérer, ils ne le pourraient qu'à une seule condition, cette 
condition qui veut que le consommateur et le producteur prennent place 
l'un à côté de l'autre, pour qu'ainsi elle rapproche autant que possible les 
prix des produits bruts et des utilités manufacturées. » Mais comment 
accomplir cette condition, c'était une question dont la réponse était 
moins facile. L'Angleterre, qui avait joui d'une paix intérieure, avait pu 
consacrer ses forces à l'amélioration de l'outillage nécessaire pour 
commander aux diverses forces de la nature, qui toutes existent dans le 
sol et l'atmosphère de l'Allemagne et de la Russie, du Brésil et des États- 
Unis, ainsi que dans les îles britanniques; mais le monopole du pouvoir 
ainsi acquis était soigneusement gardé par une série d'actes de la sorte la 
plus rigoureuse.Quand donc la population d'Allemagne chercha comment 
tirer profit du pouvoir de la vapeur et voulut obtenir une machine, elle se 
trouva arrêtée par une loi qui prohibait l'exportation des machines, tant 
de ce genre que de tout autre. Voulaient-ils convertir leur blé et leur laine 
en drap, ils trouvaient que la loi anglaise interdisait de fabriquer pour eux 
des machines dans les ateliers nationaux, comme aussi d'aller les 
fabriquer à l'étranger. Voulaient-ils exploiter la houille, ils trouvaient 
interdiction aux mineurs anglais de s'expatrier. Il y a plus : En même 
temps que l'Angleterre faisait tout son possible pour les empêcher 
d'appeler la nature à leur aide, elle grevait de taxes les plus lourdes tous 
les produits de l'industrie étrangère, dans le but déclaré de se constituer 
elle-même l'atelier et l'unique atelier du monde. 

Étudiant ensuite les discours des hommes d'État d'Angleterre, ils y 
rencontrèrent des déclarations à l'effet : que n'importe la perte énorme 
que le peuple anglais pouvait faire en vendant à des prix tellement avilis, 



il y trouvait en définitive un grand avantage. Le résultat 
infaillible,déclarait-on ouvertement, doit être d'anéantir l’industrie de 
toutes ces nations qui s'étaient trouvées protégées par les effets de la 
guerre et du système continental; et un brillant avenir indemniserait du 
sombre présent. En tout ceci les peuples du continent ne pouvaient 
manquer de voir un effort déterminé pour empêcher les différentes 
sociétés du monde d'employer « leur capital et leur industrie dans la voie 
« qu'elles jugeaient la plus avantageuse pour elles ». Ainsi lorsqu'ils 
recouraient à Adam Smith pour avoir son opinion au sujet d'une telle 
manière d'agir, ils trouvaient qu'il « la dénonçait comme une violation 
manifeste des droits les plus sacrés des nations » et qui, par conséquent, 
justifiait la résistance. 

Venant ensuite à Colbert et Cromwell, les hommes qui avaient émis 
l'exemple de résistance au monopole du trafic et du transport, ils 
trouvèrent que leur marche avait été une marche de protection pour les 
intérêts en danger, et que cette protection avait produit tous les effets 
désirés. L'un avait visé principalement à favoriser le commerce 
domestique, et sous son système, poursuivi avec une fermeté 
remarquable, les manufactures avaient beaucoup grandi, et maintenant la 
France se fournissait à elle-même à si bon marché beaucoup des articles 
protégés par son système, qu'elle était en mesure d'en fournir le monde. 
L'autre avait visé principalement au trafic, et l'effet de sa politique avait 
été de mettre ses concitoyens en état de disposer d'une marine à un fret si 
modéré, qu'il leur permît de supplanter le monde, et encore de s'enrichir 
eux-mêmes. Passant aux successeurs de Cromwell, et étudiant la marche 
suivie par eux et ses effets, on vit que cette protection avait rendu les 
articles coton à si bon marché en Angleterre, que sa population allait 
chassant rapidement celle de l'Inde, non-seulement du marché du 
monde, mais même de son propre marché; que la protection aux 
fabriques de laine avait mis les lainages à si bon marché en Angleterre, 
qu'il excluait la concurrence sur les lointains marchés de Russie et 
d'Allemagne, où la laine était produite; que la protection au fer avait créé 
un tel développement des trésors de la terre, qu'il avait permis au peuple 
anglais d'en monopoliser la fabrique pour le monde entier; et cette 
protection aux fermiers anglais dans leur effort pour amener la division 
d'emplois, a eu l'effet de les rendre complètement indépendants de 
marchés étrangers et de les affranchir de l'énorme taxe de transport, d'où 



a suivi qu'ils peuvent réaliser plus d'argent avec la récolte obtenue, rien 
que d'un acre, que le fermier de Russie, d'Allemagne ou de l'Ohio ne le 
peut avec une douzaine d'acres. 

Un examen attentif de ces faits leur donna conviction que, s'ils voulaient 
arriver à obtenir plus de drap et plus de fer en échange d'une quantité 
donnée de travail; s'ils voulaient avoir commerce entre eux; s'ils voulaient 
créer une demande pour les pouvoirs physiques et intellectuels dont il y 
avait chez eux déperdition; s'ils voulaient entretenir commerce avec le 
monde; s'ils voulaient regagner une position de puissance qui leur permît 
de commander le respect des autres nations, ils ne le pourraient qu'au 
moyen d'une politique pareille à celle qui a été suivie avec tant de succès 
par l'Angleterre et par la France; une politique qui a eu pour résultat un 
tel accroissement du pouvoir d'association comme conséquence du 
développement d'individualité grandement accru parmi la population. 
Aussi le système qui avait été presque simultanément mis en pratique par 
ces deux pays fut-il adopté par les principales sociétés, tant de l'Europe 
que de l'Amérique, le mouvement en Allemagne qui aboutit, en 1835, à 
l'union douanière allemande ou Zollverein, ayant commencé en 1820, et 
la Russie et les États-Unis ayant suivi l'exemple en 1824. Depuis lors, les 
positions relatives de la France et de l'Angleterre ont complètement 
changé : la première ayant continué d'adhérer à la politique qui vise à 
développer le commerce, tandis que l'autre a dirigé toutes ses énergies 
sur la consolidation du pouvoir du trafic. Plus tard, cependant, la 
dernière n'a trouvé d'imitateurs que les États-Unis, le Danemark et 
l'Espagne, la Russie, la Suède et l'Allemagne ayant continué de suivre les 
traces de la France. Voyons les résultats. 


§. 2. Comparé à l'Irlande, l'Inde ou la Turquie, le Danemark 
est un pays très pauvre. 

« Il n'a, dit l'un des voyageurs anglais les plus éclairés, ni métaux, ni 
minéraux, point de pouvoir de combustible, ni de pouvoir hydraulique. Il 
n'a aucuns produits ou aucune capacité pour devenir un pays 
manufacturier qui fournisse au consommateur étranger. N'ayant pas de 
ports sur la mer du Nord, sa navigation se borne à celle de la Baltique, « 
et son commerce est naturellement borné à la consommation domestique 



des nécessités et raffinements de la vie civilisée que l'exportation de son 
blé et de ses autres produits agricoles le met à même d'importer et de 
consommer. Il se tient, continue l'écrivain, seul dans un coin du monde, 
échangeant le pain et la viande qu'il peut épargner contre des articles 
qu'il ne peut fabriquer lui-même, et pourtant fabriquant tout ce que son 
industrie lui permet—..» 

Cette industrie est protégée par de forts droits de douane établis dans le 
but avoué de protéger le commerce en rapprochant les producteurs et les 
consommateurs du pays; et en affranchissant ainsi le cultivateur de la 
lourde taxe qui provient de la nécessité d'effectuer des changements de 
lieu. « La plus grande partie de leurs étoffes pour vêtements, dit M. 
Laing, le lin, les toiles de lin et coton, et la draperie se fabriquent dans le 
pays, le chanvre et la laine croissent et sont ouvrés à la ferme; on les file 
et tisse à la maison, blanchissage, teinture, tout se fait à la maison ou 
dans le village—.. » 

La fabrication de vêtements occupe presque toute la population féminine 
de la campagne et bon nombre d'hommes, durant les mois de l'hiver, et 
met ainsi en valeur du travail et de l'adresse qui, autrement, seraient 
perdus, en même temps qu'elle développe les facultés de tous et les met à 
même d'entretenir commerce l'un avec l'autre. Avec un différent système, 
le prix-monnaie du vêtement pourrait temporairement être moindre; 
mais alors qu'adviendrait-il de tout ce pouvoir-travail? Quelle serait sa 
valeur monnaie? Le capital demande à être consommé à mesure qu'il se 
produit d'un jour à l'autre ; et si une fois produit il n'est pas mis en usage, 
il y aura nécessairement déperdition, comme c'est le cas en Irlande. Le 
drap est là à bon marché, mais l'homme est à un prix tellement inférieur 
que non-seulement il va en haillons, mais qu'il meurt de faim, forcé qu'il 
est d'épuiser son champ et de perdre son travail. « Que gagnerait, 
demande M. Laing, la nation danoise si la petite partie de sa population 
qui ne vit que de l'agriculture, avait ses chemises et ses vestes et tous ses 
autres vêtements à moitié meilleur marché, et si la grande majorité qui 
aujourd'hui trouve un emploi l'hiver à fabriquer les matériaux de son 
habillement, moyennant le temps et le travail qui, pendant celle saison, 
n'ont aucune valeur pour elle, et ne peuvent entrer en compte, restait 
plongée dans l'inaction par l'effet de la concurrence des produits 
supérieurs et à meilleur marché des mécaniques et des ateliers—.? 


Rien. Le seul bénéfice que l'homme tire du perfectionnement de 
l'outillage de conversion, c'est d'être mis à même de donner plus de 
temps de travail et de pensée au développement des pouvoirs de la terre, 
la grande machine de production; et en cela il ne peut y avoir 
d'amélioration sous un système qui vise à l'exportation des produits 
bruts, à l'envoi des constituants du sol au dehors, et à l'épuisement de la 
terre. 

Le système danois tout entier tend à l'emploi sur place à la fois du travail 
et du capital, et par conséquent à l'augmentation de richesse, la division 
de la terre et l'amélioration des modes de culture. Comme une 
conséquence, il y a un accroissement large et soutenu de la proportion de 
terre tenue en petites fermes, appartenant aux paysans propriétaires, en 
même temps que parmi tout le corps agricole il existe un haut degré 
d'esprit d'entreprise, qui favorise l'adoption de tous les 
perfectionnements modernes en agriculture et qui menace, dit M. Laing, 
d'une rivalité formidable « sur les marchés anglais, les vieux fermiers 
routiniers et besogneux de l'Angleterre et même nos grands fermiers 
améliorateurs d’Écosse. » 

Il y a soixante-dix ans, les domaines et terres des nobles étaient cultivés 
par les serfs, tenus de travailler chaque jour sur la ferme principale du 
seigneur, qui pouvait les faire fouetter ou emprisonner, et les réclamer 
dans le cas où ils s'enfuyaient de sa terre. Sauf qu'il leur était alloué des 
cottages et un lopin de champ qu'ils pouvaient mettre en culture lorsque 
le service sur le domaine du seigneur leur en laissait le temps, leur 
condition ne différait de celle du nègre de la Caroline qu'en ce qu'ils 
étaient attachés au sol et ne pouvaient être vendus qu'avec lui. Le lecteur 
peut apprécier toute l'importance du changement opéré, s'il considère 
que dans les deux duchés de Holstein et de Schleswich, avec une 
population de 662,500 âmes, il n'y a pas moins que 125,150 fermes 
capables d'entretenir dix ou quinze têtes de gros bétail, et qu'elles sont 
possédées par de petits propriétaires « d'une classe, dit M. Laing, qui 
correspond aux yeomen, aux francs tenanciers, aux électeurs ruraux du 
nord de l'Angleterre, tandis que pour la classe des petits tenanciers 
inférieurs, les cottages proprement dits tenant à loyer une habitation avec 
cour, un coin de terre pour une ou deux vaches, et recevant des salaires à 
l'année, le chiffre est 67,000^..» 


Le plus pauvre même des travailleurs cottagers a un jardin, un peu de 
terre et une vache 24 ., et partout on peut voir que l'œil et la main du 
maître sont actifs; « tandis que les plus gros fermiers, dit M. Laing, sont 
au courant de nos expositions de bétail, des travaux de nos sociétés 
agricoles, sont des hommes d'éducation, initiés à toutes les améliorations 
agricoles, ont eux-mêmes des sociétés agricoles et des expositions de 
bétail, et publient leurs rapports et leurs expériences. Ils font usage du 
guano et de tous les engrais animaux ou chimiques, ont introduit le 
drainage par tuyaux, la machine à fabriquer les tuyaux et les tuiles, et ne 
sont point étrangers à l'irrigation sur leurs vieux herbages 25 .. 

Partout où la circulation du travail et de ses produits est très rapide, il y a 
proportion très large du travail de la communauté à donner au 
développement des ressources de la terre et à l'augmentation de la 
quantité d'utilités nécessaires aux usages de l'homme, et là se trouve 
développée au plus haut degré cette individualité qui tend à engendrer le 
respect de soi-même. Le système danois tend à maintenir cette 
circulation, et comme une conséquence : « on ne voit là, dit M. Laing, que 
bien peu de gens aussi mal vêtus que les ouvriers sans ouvrage ou à demi- 
salaire, et les journaliers à Édimbourg; une classe prolétaire à demi-nue 
et en haillons ne se rencontre pas—..» 

« L'habitation, ajoute-t-il, est bonne. Le paysan est bien logé dans des 
maisons bâties en briques et partout un parquet de bois. En dehors du 
plus humble cottage, la tenue extérieure de la cour, du jardin, des offices, 
approche plus de celles des demeures de la même classe en Angleterre 
que de celle d'Écosse 22 .. » 

Chaque paroisse a un établissement pour son maître d'école et un 
établissement pour son ministre, et les instituteurs sont mieux rétribués 
que leurs confrères d'Écosse et sont d'une éducation bien supérieure, a Le 
gouvernement a établi des écoles et entretient des instituteurs qui ont du 
mérite et sont bien payés, mais sans leur donner un monopole de 
l'enseignement. Chacun est libre d'ouvrir une école, et les parents ont le 
choix d'envoyer leurs enfants à l'école publique ou aux écoles 
particulières. Comme l'éducation, la littérature et le goût littéraire sont 
partout répandus, les grandes villes ont des bibliothèques publiques et 
circulantes, des musées , des journaux, tandis que dans chaque petite 
ville , dit M. Laing, « le voyageur rencontre des établissements pour 


l'éducation, et des indices de goûts intellectuels, comme le goût pour la 
lecture, la musique, les spectacles, bien supérieurs, il est forcé de le 
reconnaître « à ce qui se trouve chez nous, en Angleterre, dans des villes 
du même ordre, et parmi les mêmes classes—.. » 

Voilà qui prouve abondamment l'effet bienfaisant de l'action locale 
comparée à la centralisation. Au lieu d'avoir des universités à 
Copenhague et point d'écoles locales ni de journaux, il y a provision 
universelle pour l'éducation et l'évidence universelle que la population en 
fait usage. Leurs goûts sont cultivés et le deviennent davantage de jour en 
jour ; c'est un contraste frappant avec le spectacle qu'offre le littoral 
opposé de la mer d'Allemagne; et pourtant les avantages naturels de la 
Grande-Bretagne surpassent de beaucoup ceux du petit royaume en 
question. Cette différence se doit attribuer à ce que le système de l'une 
vise à avilir le prix de la terre, du travail et de toutes les autres matières 
premières de manufacture , et à sous-travailler le travailleur du dehors, 
pour que le trafic bénéficie; tandis que l'autre vise à développer le 
commerce, à mettre à bon marché les utilités demandées parle 
travailleur, et à accroître la valeur de l'homme. 

Le système danois vise à développer l'individualité, et il en résulte que 
même dans les plus pauvres maisons, « il est rare que les fenêtres 
manquent d'un ornement faisant draperie, et qu'elles sont toujours 
couvertes de fleurs^et de plantes en pots, » tout le monde ayant une 
passion pour les fleurs et ayant partout « le loisir d'être heureux, récréé et 
éduqué 20 .. » 

La condition matérielle et intellectuelle de ce peuple, déclare M. Laing, 
qui est un voyageur d'expérience et de beaucoup d'observation, est 
supérieure à celle de tout autre peuple en Europe 21 ., tandis que M. Kay, 
qui est aussi une très grande autorité, place la population d'Angleterre 
parmi les plus ignorantes et les plus malheureuses de celles de l'Europe. 
Le Danois consomme plus d'aliments pour l'intelligence que « l'Écossais; 
il a plus de journaux quotidiens et hebdomadaires et d'autres œuvres 
périodiques dans sa capitale et dans ses villes de provinces, et publie plus 
d'ouvrages tant traduits qu'originaux; il a plus de bibliothèques 
publiques, des bibliothèques plus considérables, et des bibliothèques plus 
accessibles aux lecteurs de toute classe ; il a plus de petites bibliothèques 
circulantes, de clubs de lecture, de sociétés musicales, de théâtres et de 


sociétés de spectacle, et de compositions dramatiques de son crû; plus de 
musées, de galeries de collection de statues, de tableaux, d'antiquités et 
d'objets qui plaisent aux goûts d'une population raffinée et intellectuelle, 
et tout cela ouvert à toutes les classes également, que la population 
d’Écosse n'en peut produire dans la longueur et la largeur de son 
territoire 22 .. 

Chaque pas vers le développement du commerce tend vers l'égalité, et 
comme c'est la tendance du système danois, rien d'étonnant que nous 
trouvions le Danois se distinguant par la bienveillance, l'urbanité, 
l'attention pour autrui 23 ., ou que là pré-vaille parmi « les individus des 
situations ou des classes les plus différentes un sentiment 
d'indépendance et de respect mutuel 24 ., et une égalité dans les relations 
sociales qui est directement l'inverse de l'inégalité croissante que nous 
voyons partout ailleurs s'élever chez les sociétés qui sont de plus en plus 
chaque jour soumises à l'autorité du trafic. « Le vagabondage est chose 
inconnue, par la raison qu'il n'y a pas un tel afflux, » que dans les grandes 
villes de la Grande-Bretagne, « d'ouvriers dans chaque profession qui, 
venant de la campagne pour chercher condition meilleure, sont beaucoup 
trop nombreux pour la demande, » doivent prendre de l'ouvrage à 
salaires de plus en plus avilis pour ne point mourir de faim, et réduisent 
leurs camarades du même métier et eux-mêmes à une égale misère. 
L'occupation est plus fixe et plus durable pour les employés et les 
employeurs. Le trafic étranger ou la consommation domestique ne vient 
pas occasionner une grande et soudaine activité et une extension des 
manufactures suivies d'une stagnation et d'un collapsus aussi grands et 
soudains 25 ., ainsi qu'on le voit arriver périodiquement dans tous les pays 
dont les systèmes visent à augmenter la dépendance de l'outillage du 
transport. Le Danemark est « une preuve vivante de la fausseté de la 
théorie que la population augmente plus vite que les subsistances, 
lorsque la terre est tenue par de petits propriétaires travailleurs 2 ^.. Il est 
aussi une preuve vivante de la fausseté de la théorie que les hommes 
commencent par la culture des sols les plus productifs, et se trouvent, à 
mesure qu'augmentent la richesse et la population, forcés de recourir à 
ceux plus pauvres, avec une moindre rémunération du travail. À quoi 
doit-il de pouvoir fournir une preuve aussi concluante? à ce qu'il poursuit 
une politique tendant à assurer à sa population cette liberté réelle du 



commerce qui consiste à avoir le pouvoir de choisir entre les marchés 
étrangers et le marché domestique, pouvoir dont l'exercice est refusé à 
l'Inde et l'Irlande, le Portugal et la Turquie. Il désire exercer autorité sur 
ses propres mouvements et non sur ceux des autres; et c'est pourquoi sa 
population gagne de jour en jour en liberté, et sa terre d'année en année 
en valeur. 

La Turquie est le paradis du système communément connu sous le nom 
de libre-échange, ce système qui ne permet pas à l'action de prendre place 
à côté du producteur de la soie et du coton, et dont l'effet se montre dans 
la dépopulation croissante du pays, l'accroissement de pauvreté et des 
charges, la non-valeur de la terre et la faiblesse du gouvernement. Le 
Danemark est à un certain point le paradis de la liberté du commerce, ce 
système qui permet à l'artisan et au fermier de combiner leurs efforts; et 
dont l'effet se manifeste par l'accroissement de population, celui de 
richesse et de liberté, celui de la valeur de la terre, celui de la tendance à 
l'égalité, et celui de la force du gouvernement, comme on l'a pu voir dans 
sa résistance à toute la puissance de l'Allemagne du nord pendant la 
dernière guerre de Schleswig-Holstein; et ensuite vis-à-vis de ceux de ses 
propres sujets qui avaient aidé à allumer la guerre, sans qu'il en ait coûté 
la vie ou un membre à aucun des coupables pendant la durée de cette 
guerre, ni lorsqu'elle eut pris fin. 


§ 3. Dans aucune partie de l'Europe, il n'existait, il y a 
quelques siècles, une si grande diversité d'emplois que 
dans le sud de l'Espagne. 

Nulle part conséquemment l'individualité n'était aussi développée; nulle 
part autant du commerce. Une succession constante de guerres 
cependant amena un changement. » Les Maures, cette population 
éclairée et industrieuse, furent chassés du royaume, et la centralisation 
du pouvoir de diriger la pensée et l'action s'établit complètement, au 
moment où les découvertes à l'est et à l'ouest donnèrent à la couronne le 
pouvoir de diriger les forces de la nation vers des guerres de conquête; 
mais là, comme partout ailleurs, la centralisation est venue donnant la 
main à la pauvreté et à la dégradation tant du gouvernement que du 
peuple. Depuis lors jusqu'à nos jours, c'est avec difficulté extrême que 



l'Espagne a maintenu ses propres droits sur son propre territoire, et par 
la raison qu'en brisant un anneau important de la chaîne sociale, elle 
détruisit cette circulation du travail et de ses produits, sans laquelle il ne 
peut exister de force sociale. Son système a tendu à détruire le commerce, 
et à y substituer le trafic, à épuiser le sol et à anéantir la valeur à la fois du 
travail et de la terre; et chaque page de son histoire confirme cette 
assertion que les nations qui manquent au respect des droits d'autrui 
n'ont que peu à compter sur le maintien des leurs. 

Avant l'expulsion des Maures éclairés et industrieux, le royaume 
contenait une population de trente millions d'âmes, il ne compte 
aujourd'hui que la moitié; et de l'un des plus riches qu'il était, il est 
devenu l'un des plus pauvres de l'Europe. Grenade qui, il y a quatre 
siècles, avait 400,000 habitants, n'en a plus que 60,000. Séville qui, il y a 
deux siècles, en avait 300,000, dont 130,000 s'adonnant aux travaux 
industriels, n'en a aujourd'hui que 96,000. Tolède, qui en avait 200,000, 
n'en a plus que 15,000, et Mérida est tombée de 40,000 à 5,000. La 
population de Valence, qui fut de 600,000 âmes, n'est plus que de 
60,000; et le diocèse de Salamanque, qui a compté 127 villes et villages, 
n'en a plus que 13. En 1778, on ne comptait, pour le pays, pas moins de 
15II villages abandonnés, et il est constaté que le nombre a augmenté 92 .. 
Tels ont été les effets de la substitution de l'œuvre d'appropriation à celle 
de production. Le Mexique et le Pérou, les îles des Indes orientales et 
occidentales, lTtalie et les Pays-Bas ont à leur tour été dépouillés ; en 
même temps que le commerce domestique se détruisait par la demande 
constante d'hommes pour l'exportation et par les interférences 
croissantes dans l'association locale, sous la forme de taxes sur tout 
transport du travail ou de ses produits. Dans aucune partie du monde le 
système n'a autant visé à interposer des obstacles entre les producteurs 
des denrées brutes et ceux qui désiraient les consommer. Le résultat se 
montre dans l'abandon à l'intérieur des sols les plus fertiles et la 
diminution du pouvoir d'association avec un déclin continu dans le 
mouvement sociétaire, dans le pouvoir de production, et dans celui de 
consommation. 

Dans de telles circonstances, la grande classe moyenne des artisans, cette 
classe dont l'existence est indispensable au maintien du mouvement 
sociétaire, s'est graduellement éteinte. Les villes et les cités ont 


conséquemment déchu, et la terre s’est de plus en plus consolidée dans 
les mains des nobles et du clergé; en même temps que le talent ne 
trouvait nulle demande, si ce n'est au service de l'Église ou de l'État dans 
l'exercice du pouvoir d'appropriation. 

Tout en détruisant ainsi le commerce, on s'efforça de l'édifier, au moyen 
de restrictions sur le négoce extérieur; mais le fait positif que le 
commerce était détruit, conduisit nécessairement des milliers et des 
dizaine de milliers d'individus à s'engager dans la contrebande; et le pays 
se remplit d'hommes toujours prêts à violer la loi, par suite du manque de 
demande pour l'effort physique et intellectuel. Les lois qui restreignaient 
l'importation de la marchandise étrangère, furent facilement violées, 
parce qu'elle avait grande valeur sous faible volume. Le système entier 
conséquemment tendit efficacement à empêcher l'artisan de prendre 
place à côté du producteur de subsistances et de laine, et il s'ensuivit la 
désolation, la pauvreté et la faiblesse de ce pays jadis riche et puissant. 

Heureusement pour l'Espagne, cependant, vint le jour où elle perdit ses 
colonies et se trouva forcée de suivre la recommandation d'Adam Smith, 
viser au revenu domestique. De ce jour jusqu'à présent sa marche, 
quoique lente, a été en avant, chacune des années successives a apporté 
avec elle accroissement de la diversité d'emploi, accroissement du 
pouvoir d'association et de combinaison; avec accroissement 
correspondant du pouvoir du peuple dans ses rapports avec le 
gouvernement et du gouvernement lui-même dans ses relations avec ceux 
des autres nations. 

Au nombre des plus pressantes mesures relatives à l'émancipation de la 
France et de l'Allemagne, était le rappel des restrictions, l'achat et la 
vente de la terre, le grand instrument de production. Ça été la même 
chose en Espagne. Il y a quarante ans, vingt millions d'acres 
appartenaient à des hommes travaillant à la culture, tandis que le double 
était aux mains des nobles et du clergé. La vente des biens du dernier a 
depuis eu pour résultat que le chiffre de petits propriétaires cultivant leur 
propre bien s'est élevé de 273,000 à 546,000, et le nombre des propriétés 
de 403,000 à 1,095,000^.. 

Un autre pas vers l'émancipation du commerce a été l'abolition d'une 
grande variété de petites taxes vexatoires, et parmi elles celles qui étaient 
payées précédemment sur le transit des matières brutes de manufactures. 


Elles sont aujourd'hui remplacées par un impôt foncier qui se paie par le 
petit et par le grand propriétaire, un impôt dont l'existence fournit 
abondamment la preuve du pouvoir croissant du peuple et de la tendance 
croissante à l'égalité devant la loi. À chaque pas successif de progrès, nous 
trouvons tendance croissante vers cette diversification dans la demande 
de l'effort humain qui développe l'individualité, et dans laquelle seule se 
trouve la cause de la hausse de la valeur de la terre et du travail. De 1821 à 
1846, le chiffre des broches en Catalogne s'élève de 62,000 à 121,000, et 
celui des métiers à tisser de 30,000 à 45,000, en même temps que des 
fabriques de coton s'ouvrent dans différentes autres parties du royaume. 
» Grenade s'efforçant de rivaliser avec la Catalogne en industrie 
manufacturière 93 -. En 1841, la valeur totale de la production des 
fabriques de coton s'évaluait à 4,000,000 dollars, mais, en 1846, elle 
montait à plus de six millions et demi. Les fabriques de laine aussi se sont 
accrues rapidement, formant une demande de travail dans beaucoup de 
places du royaume. L'une d'elles, Alcoy, dont M. Block fait mention 
spéciale—-, est située dans les montagnes qui séparent les anciens 
royaumes de Valence et de Murcie; elle emploie à la fabrication du drap 
au moins douze cents ouvriers, et de plus un grand nombre de femmes et 
d'enfants. » Les industries des soies, des lins et du fer ont fait aussi un 
grand pas, ce qui stimule les fermiers à un développement de la culture 
de toutes les denrées brutes, soie, chanvre et blé que réclament ces 
diverses usines. 

Grâce à ce rapprochement du marché et au déclin de la taxe du transport, 
l'agriculture, d'année en année, devient de plus en plus une science. Il y a 
trente ans, la valeur de la production agricole ne s'élevait qu'à 
232,000,000 réaux; il y a cinq ans, elle était revenue à 450,000,000, 
ayant presque doublé en moins de vingt-cinq ans. Les moyens de 
transport étaient alors si mauvais, que la famine pouvait sévir en 
Andalousie et les individus périr par milliers, tandis que les épis se 
perdaient dans les champs de la Catalogne, parce que les silos 
regorgeaient, même aujourd'hui dans quelques districts. « C'est un fait 
assez extraordinaire, nous dit un voyageur, que le vin d'une récolte se 
perd, qu'on le répand afin de fournir des outres pour le vin de la récolte 
nouvelle, la difficulté et le coût de transport au marché étant tels qu'ils 
empêchent complètement le producteur d'essayer de disposer utilement 
de leurs denrées. Des articles de la nécessité la plus absolue et la plus 



régulière, par exemple le blé, sont à des prix absurdement différents dans 
les diverses contrées du royaume; la proximité d'un marché suffisant 
pour leur donner leur valeur courante dans une localité, tandis que dans 
une autre ils pourrissent peut-être en magasin sans l'espoir d'une 
demande. Tant qu'on ne remédiera pas à un tel état de choses, ajoute ce 
voyageur, « il sera inutile d'améliorer le sol ou de stimuler la production 
dans les districts retirés, et toute circonstance qui semble porter 
promesse d'un tel remède, doit entrer dans les calculs de l'avenir, et être 
utilisée selon ses probabilités. 

Ce n'est là cependant que ce qui se rencontre dans tout pays, où, par suite 
du manque de pouvoir d'association et de combinaison, le fermier dépend 
entièrement de marchés éloignés et est forcé de payer la lourde taxe qui 
résulte de la nécessité d'effectuer des changements de lieu. La déperdition 
ici est énorme et, comme suite nécessaire, c'est à peine si le pouvoir existe 
de faire de nouvelles routes ou de réparer les vieilles. Si la population des 
districts en question avait un marché sous la main, où son blé se pût 
combiner avec la laine qui se tond dans le voisinage immédiat, elle 
pourrait exporter du drap, et ce drap voyager même sur les routes qu'elle 
possède. Dans la circonstance actuelle, elle a à exporter tous les deux, blé 
et laine, et sur de telles routes; tandis que si l'artisan pouvait, 
conformément à la doctrine d'Adam Smith, prendre partout place à côté 
du laboureur et du berger, et si les femmes étaient mises à même de 
trouver occupation autre que le travail des champs, les villes 
s'accroîtraient, les hommes gagneraient en richesse et en pouvoir, et l'on 
pourrait faire vite des routes meilleures. Même aujourd'hui toutefois, il y 
a tendance rapidement croissante vers la construction de chemins de fer, 
et nul doute que les modes de communication ne tarderont pas à 
s'améliorer de manière à rapprocher de beaucoup les prix payés par le 
consommateur et ceux reçus par le producteur—.. Un tel rapprochement, 
cependant, ne serait pas en concordance avec les doctrines des 
économistes modernes disciples de l'école ricardo-malthusienne qui 
trouvent compensation pour la perte de population « dans le grand 
Stimulus qu'une émigration considérable donnera à chaque branche de 
l'intérêt maritime—.. » Plus la place d'échange est voisine, moins il faut 
de vaisseaux et de marins, et plus s'enrichissent le producteur et le 
consommateur le nombre d'individus entre qui le total de la production 
est à diviser se trouvant ainsi réduit au plus bas. 


Avec le pouvoir accru d'association, il y a ferme amélioration dans le soin 
de pourvoir au développement des facultés intellectuelles. Il y a un demi- 
siècle, le nombre total d'étudiants dans tous les établissements 
d'éducation du royaume, n'était que de 30,ooo lü3 _, et il n'avait pas 
sensiblement changé en 1835; tandis qu'aujourd'hui le chiffre dans les 
écoles publiques seulement pour l'entretien desquelles il est affecté une 
somme annuelle de 750,000 dollars dépasse 700,000; soit 1 sur 17 de la 
population. Les écoles primaires et les autres écoles sont au nombre de 
16,000, et, comme intermédiaires entre elles et les universités, il y a 
quantité d'autres établissements consacrés à des branches spéciales 
d'éducation, les uns pourvus par l'État, les autres entretenus par les 
contributions particulières. 

L'effet de ces changements se manifeste partout par un accroissement de 
la valeur de la terre. Les biens du clergé, à la vente, ont obtenu une 
moyenne double du prix d'estimation officielle, au taux de la valeur 
courante lors de leur saisie, et nous ne voudrions pas d'autre preuve du 
progrès de l'Espagne que ce fait lui seul. 

Le commerce avec les nations étrangères croît avec l'accroissement du 
commerce domestique. Dans les trois années de 1846 à 1849, 
l'importation de coton brut était de 16,000,000 à 27,000,000 livres; celle 
de filé, de 5,200,000 à 6,800,000 livres, et celle du fer en barres, de 
5,400,000 à plus de 8,000,000; et le mouvement général, pour les trente 
dernières années, a été ainsi qu'il suit: 



Importations en 
francs. 

Exportations en francs. 

1827 

96,235,000 

71,912,000 

1843 

114,325,000 

82,279,000 

1846 

157,513,000 

129,106,000 

1851 

181,912,000 

124,377,000 

1852 

172,000,000 

166,000,000 


À mesure que s'accroît le commerce et que le consommateur et le 
producteur tendent de plus en plus à prendre place l'un auprès de l'autre, 
la population acquiert pouvoir de se protéger elle-même, comme on l'a vu 
par la liberté de discussion dans la Chambre des députés, et par la 
publicité qu'ont donnée dans tout le royaume à ces débats, avec leurs 


commentaires, les journalistes d'une presse qui, en dépit de fortes 
restrictions, a été bien caractérisée comme « hardie et allant trop loin. » 
Il y a trente ans, Madrid n'avait que deux journaux quotidiens, tous les 
deux du caractère le moins recommandable. Depuis cinq ans on en 
compte treize, réunissant 35,000 abonnés; et cependant Madrid n'a pas 
du commerce, et ces journaux n'ont que très peu d'annonces pour aider à 
les défrayer. 

Avec l'augmentation de population et de richesse, avec l'accroissement du 
pouvoir d'association et avec le développement d'individualité parmi la 
population le gouvernement acquiert graduellement de l'importance dans 
la communauté des nations et du pouvoir pour donner force à ses lois. 
D'où il suit qu'il y a eu un décroissement considérable dans les 
exportations anglaises au Portugal et à Gibraltar, autrefois le grand dépôt 
de contrebande pour la manufacture anglaise, comparées à celles directes 
pour l'Espagne. 

PORTUGAL. GIBRALTAR. ESPAGNE. 

En 1839 1,217,082 liv. 1,433,932 liv. 262,231 liv. 

1852 1,048,356 481,286 1,293,598 

Le système qui vise au trafic et qui détruit le commerce tend à la 
consolidation de la terre à l'inégalité de conditions parmi les hommes et à 
un déclin de la proportion du travail physique et intellectuel donné au 
développement des ressources de la terre, et nous avons vu pleinement 
que telle a été la tendance du système anglais, n'importe où il se soit 
établi. 

Celui d'Espagne tend aujourd'hui, comme celui du Danemark, dans une 
direction contraire le résultat se manifestant dans la division de la terre, 
dans la tendance graduellement croissante vers l'égalité de condition, et 
dans la proportion plus grande des pouvoirs de la communauté donnée 
aux travaux des champs. Le changement est lent, et par la raison que 
l'Angleterre et la France sont toutes deux actives à prévenir le 
développement de manufactures dans la Péninsule dans la croyance, 
apparemment, que leur propre accroissement en richesse et en pouvoir 
dépend du degré auquel elles peuvent appauvrir et affaiblir les autres 
sociétés du globe. L'Angleterre dépense dix fois plus que le profit sur le 
commerce d'Espagne à conserver Gibraltar, qui lui sert, au mépris des 
stipulations des traités, comme d'un dépôt de contrebande; et ses 



économistes font ressortir l'énorme avantage qu'elle tire de ses relations 
actuelles avec le Portugal, à cause des facilités ainsi fournies d'envoyer 
des laines et des cotons « en contrebande en Espagne 104 ,En trafic et en 
guerre », la fin sanctifie les moyens; et, comme la politique britannique 
ne vise qu'à l'extension du trafic, il est naturel que les enseignants anglais 
arriveront à conclure que le contrebandier « est le grand réformateur de 
l'époque », et que leur gouvernement doit fournir toute facilité pour la 
violation des lois de tous les pays qui cherchent, au moyen de la 
protection, à favoriser l'accroissement du commerce. 

On ne peut imaginer de politique à vues plus étroites que celle de ces 
deux nations vis-à-vis de l'Espagne. En la tenant pauvre, elles détruisent 
son pouvoir productif et l'empêchent d'acquérir l'aptitude d'acheter les 
produits de la terre et du travail de leurs propres populations. Le sens 
commun, la moralité commune et la vraie politique marchent toujours de 
conserve, tant dans la vie privée que dans la vie publique; et, là où ils sont 
le plus parfaitement combinés, la population tend à augmenter le plus 
rapidement avec déclin constant de la crainte d'un excès de population. 



CHAPITRE XXIV. 

CONTINUATION DU MÊME SUJET 


§ 1. « L'Allemagne, dit le professeur Litz l'homme aux 
labeurs patriotiques de qui l'on doit l'existence de 
Zollverein, 

l'Allemagne doit son premier progrès industriel à la révocation de l'édit 
de Nantes, et aux nombreux réfugiés que cette mesure insensée jeta sur 
presque tous les points de l'Allemagne et qui établirent des fabriques de 
laine, de soie, de bijouterie, de porcelaine, de gants et de beaucoup 
d'autres articles. » 

Les premiers pas pour l'encouragement des fabriques allemandes furent 
faits par l'Autriche et la Prusse, par l'Autriche sous Charles VI et Marie- 
Thérèse, mais surtout sous Joseph IL L'Autriche avait auparavant 
souffert considérablement de l'expulsion des protestants, les plus 
industrieux de ses habitants, après cet événement on ne voit plus dans les 
conseils de l'Autriche de sollicitude pour le savoir ni pour la culture 
intellectuelle. Néanmoins, grâce à des droits protecteurs, à des 
améliorations dans l'élève des moutons, dans la construction des routes 
et à d'autres encouragements, les arts industriels firent des progrès 
remarquables même dès le règne de Marie-Thérèse. 

Ce progrès fut encore plus rapide et prospère sous les mesures énergiques 
de Joseph IL II est vrai que d'abord les résultats furent faibles, parce que 
l'empereur, selon son habitude, précipita sa réforme et parce que 
l'Autriche était fort arriérée des autres États. On vit alors que le mieux 
n'était pas d'entreprendre trop à la fois, et que les droits protecteurs, pour 
opérer conformément à la nature des choses et ne pas trop perturber les 
relations existantes, ne doivent pas être trop élevés dans le principe. Mais 
plus le système prit de durée et plus se révéla sa sagesse. L'Autriche lui 
doit sa magnifique industrie présente et sa prospérité agricole. 

L'industrie de la Prusse eut à souffrir plus que celle d'aucun autre pays 



des ravages de la guerre de trente ans. Sa principale fabrication, celle des 
draps, dans la Marche de Brandebourg, fut réduite presque à rien. La 
plupart des fabricants avait émigré en Saxe, car dès lors même 
l'importation de marchandises anglaises mettait à bas chaque branche 
d'industrie. Heureusement pour la Prusse, survinrent à cette époque la 
révocation de l'édit de Nantes et la persécution des protestants dans le 
Palatinat et dans l’évêché de Strasbourg. 

Le grand électeur saisit alors d'un coup d'œil ce qu'Élisabeth avait si 
clairement aperçu. Attirés par lui, grand nombre de fugitifs s'établirent 
en Prusse en améliorèrent l'agriculture, y introduisirent par leur habileté 
plusieurs branches nouvelles d'industrie et firent avancer l'art et la 
science. Ses successeurs suivirent ses traces, mais aucun d'eux avec plus 
de zèle que ce roi qui fut plus grand par sa sagesse dans la paix que par 
ses succès dans la guerre. Il est inutile d'énumérer en détail les mesures 
sans nombre par lesquelles Frédéric II attira en Prusse une foule de 
cultivateurs étrangers, par lesquelles il refit ses terres dévastées, 
encouragea la formation des prairies artificielles, des plantes alimentaires 
pour le bétail, des légumes, des pommes de terre et du tabac par 
lesquelles il améliora l'élève des moutons, du gros bétail, des chevaux, 
fournit les engrais minéraux, etc., et aida les agriculteurs par du capital et 
du crédit. Tout en encourageant l'agriculture par ces moyens divers, il lui 
rendit indirectement un service encore plus important en faisant éclore 
les manufactures domestiques sous un système protecteur, établi dans 
cette vue; en facilitant les transports, et par l'institution d'une banque de 
crédit foncier. Par ces mesures et d'autres du même genre, il 
communiqua une impulsion plus puissante au progrès de l'industrie en 
Prusse que n'en ressentit aucune autre partie de l'Allemagne. 

Le blocus continental de Napoléon, vint former une ère nouvelle dans 
l'histoire de l'industrie de l'Allemagne aussi bien que dans celle de 
France; quoique J.-B. Say„ le plus célèbre des disciples d'Adam Smith, ait 
stigmatisé cette mesure comme une calamité. Il est reconnu cependant, 
en dépit des théoriciens et surtout des théoriciens anglais tous ceux qui 
connaissent l'industrie allemande en témoignent et les statisticiens 
éclairés en fournissent la preuve que de ce blocus date l'impulsion en 
avant des fabriques allemandes de toute sorte; le progrès dans l'élève des 
moutons, déjà commencé, devint distinctement marqué; l'amélioration 



des moyens de communication obtint alors pour la première fois, la 
considération due. Il est vrai que l’Allemagne perdit en grande partie son 
premier négoce d'exportation, notamment les toiles; mais les nouveaux 
bénéfices dépassaient de beaucoup la perte, surtout pour les fabriques de 
Prusse et d'Autriche qui avaient devancé toutes les autres en Allemagne. 
Au retour de la paix, les manufacturiers anglais renouvelèrent, ou 
continuèrent leur formidable concurrence à ceux d'Allemagne; car durant 
une période de restrictions les inventions nouvelles, et la possession 
exclusive du marché du monde leur avaient donné une immense 
supériorité : mieux pourvus de capital, ils pouvaient fournir de meilleurs 
articles et à meilleur marché, et accorder des crédits bien plus longs que 
les Allemands qui en étaient encore à lutter contre les difficultés d'un 
début. Une ruine générale et une grande détresse s'en suivirent parmi les 
derniers et surtout chez les fabricants du Bas-Rhin contrée qui, après 
avoir été pour plusieurs années attachée à la France, se trouvait 
maintenant en dehors du marché de ce pays. L'ancien tarif prussien avait 
essayé sur plusieurs points de modifier la tendance, ou intérêt de libre 
échange absolu, mais sans déployer une suffisante protection contre la 
concurrence anglaise. La bureaucratie prussienne cependant résista 
longtemps à toute demande de venir en aide. Elle était trop 
profondément imbue par ses universités de la théorie d'Adam Smith 105 
pour comprendre vite les besoins de l'époque. Il y eut en Prusse des 
économistes qui allaient même jusqu'à proposer de ressusciter le système 
Physiocrate, mort depuis plusieurs années. 

Mais là encore la nature des choses l'emporta sur la théorie. On ne 
pouvait plus longtemps rester sourd au cri de détresse, poussé par les 
fabricants, surtout lorsque ce cri vint de l'industrie d'un pays qui 
regrettait sa précédente union à la France et où il était important pour la 
Prusse d'entretenir un bon esprit. L'opinion que le gouvernement anglais 
poussait, et très efficacement, à inonder d'objets manufacturés les 
marchés du continent, afin d'étouffer au berceau l'industrie qui venait de 
naître, gagnait alors du terrain. On l'a tournée en ridicule; mais rien 
d'étonnant que celte opinion prévalut, la conduite de l'Angleterre était 
précisément celle que dictait une telle politique. L'inondation eut lieu 
exactement comme si elle eût été préméditée. Un illustre membre du 
parlement, Henry Brougham, depuis lord Brougham, a pleinement 
déclaré en 1815 « que l'Angleterre pouvait risquer quelque perte sur 


l'exportation des produits anglais dans le but de miner les manufactures 
étrangères dans leur berceau ». Cette pensée d'un homme qui depuis a 
été tellement vanté comme un philanthrope cosmopolite et libéral, était 
reproduite dix ans plus tard, dans les mêmes termes à peu près par un 
autre membre du parlement, non moins fameux par ses vues libérales, M. 
Hume, qui lui aussi émettait le vœu « que les manufactures du continent 
fussent étouffées dans leur berceau. » 

La réclamation des fabricants prussiens fut enfin écoutée bien tard il est 
vrai, car ils avaient eu des années à lutter entre la vie et la mort et le 
remède fut appliqué de main de maître. Le tarif prussien de 1818, 
répondit, à l'époque de sa rédaction, à tous les besoins de l'industrie 
prussienne, sans augmenter d'une manière indue la protection 
nécessaire, et sans restreindre les relations dont il était besoin avec les 
pays étrangers. Ce tarif était beaucoup plus modéré dans ses droits que 
ceux d'Angleterre et de France, comme cela devait être, car il ne s'agissait 
pas de passer par degrés du système prohibitif au système protecteur, 
mais de ce qui est appelé libre échange à la protection. Un autre mérite 
éminent de ce tarif, considéré dans son ensemble, fut de spécifier les 
droits principalement selon le poids et non pas ad valorem. Non- 
seulement on prévenait ainsi la contrebande et la sous-évaluation, mais 
de plus on atteignait un autre but : les articles de consommation générale 
que chaque pays peut aisément fabriquer pour lui-même, dont la 
production domestique importe le plus, en raison du haut chiffre de la 
valeur totale, encouraient les droits les plus lourds, ces droits protecteurs 
se réduisant en proportion du raffinement et du plus haut prix des 
produits; conséquemment, la tentation de faire la contrebande n'avait 
que peu ou point de possibilité d'intervenir dans l'industrie domestique. 

Ce système de droits spécifiés au poids, comme on peut l'imaginer, pesa 
plus lourdement sur le commerce avec les autres États allemands que sur 
le négoce étranger. Les petits États intérieurs de l'Allemagne, déjà exclus 
des marchés d'Autriche, de France et d'Angleterre, furent ainsi à peu près 
exclus des marchés de Prusse. Ce coup fut le plus vivement senti, parce 
que nombre de ces États sont entièrement ou partiellement enclavés dans 
les provinces prussiennes—.. 


§ 2. L'Allemagne était, à cette époque, tout à fait désunie. 

Chacun de ses États avait ses douanes locales, et chacun étant jaloux 
d'augmenter son revenu en mettant obstacle à la voie du commerce. En 
1819, cependant, la Prusse réussit à effectuer un arrangement avec 
quelques-uns des plus petits États, Saxe-Weimar, Mecklembourg et 
autres, en vertu duquel le tarif prussien devint le tarif général et les lignes 
douanières furent portées à la frontière générale le revenu devant se 
partager parmi les quelques parties contractantes, au prorata de la 
population. Les mesures adoptées par les autres pouvoirs allemands 
étaient cependant, dit un écrivain récent, »de nature à causer les doutes 
les plus sérieux sur la possibilité d'assurer jamais leur accession aux 
principes du système protecteur. Et il ajoute : « D'un autre côté, la Prusse 
n'avait jamais cessé de faire appel aux intérêts commerciaux des 
différents États allemands, et même elle était parvenue, à différentes 
époques, à faire tenir plusieurs congrès commerciaux, par exemple, à 
Darmstadt en 1823, et à Stuttgart en 1825, mais le résultat n'avait pas été 
favorable à sa cause, qui semblait parfaitement désespérée. En 1827, le 
Wurtemberg et la Bavière se laissèrent persuader de conclure au moins 
un traité du commerce avec l'Union, mais sans qu'on pût les décider à se 
joindre à elle. 

À la tête de l'opposition était le Hanovre, complètement dominé par 
l'influence anglaise ; la Saxe, dont les nobles avaient maintenu une sorte 
de libre échange, et la Hesse, où les intérêts féodaux étaient encore très 
puissants. Sous leurs auspices, une confédération de treize États 
s'organisa en 1828, dans le but de s'opposer au progrès de la pernicieuse 
doctrine de protection. Une autre union se forma en 1830, plus 
cependant en opposition à la Prusse que contre ses hérésies. Toutes deux 
échouèrent et furent dissoutes en 1831, lorsque la Hesse abandonna leur 
cause pour se joindre à la ligue prussienne, qu'elle déclara lui offrir de 
plus grands avantages financiers. L'exemple de la Hesse ne fut pas sans 
avoir ses conséquences. Elle avait enfin découvert le secret de 
l'accroissement de la force nationale de la Prusse, et les autres États 
suivirent bientôt ce que leur dictaient leurs intérêts. L'événement forme 
dans l'histoire de l'union allemande un revirement dont on peut fixer la 
date à l'an 1831. Tout ce qu'elle a accompli date de cette époque récente. 
Quelques-uns des plus petits États, dans une succession rapide, 



épousèrent la cause à laquelle ils avaient longtemps fait opposition. En 
1833, la Bavière, le Wurtemberg et le royaume de Saxe en firent autant; si 
bien qu'en décembre de la même année, l’Union comptait une population 
de 14,800,000 âmes; le chiffre, en 1834, monta à 23,500,000. En 1835, 
Bade, Nassau et Francfort y joignirent le leur. En 1839, la fédération 
s'étendait sur 20 milles géographiques carrés, avec une population de 
27,000,000 d'âmes qui, en 1852, s'élevait à 32,600,000. »En 1834, le 
revenu était d'environ 12,000,000 de thalers; en 1837, de 16,000,000 et 
en 1852, de 22,000,000. Des traités du commerce furent conclus avec la 
Hollande en 1839, avec la Turquie en 1840, avec la Grande-Bretagne en 
1841, avec la Belgique en 1844 et avec la Sardaigne en 1845. L'Autriche 
conserva une attitude hostile contre cette marche des choses jusqu'en 
1853, époque où elle conclut un traité du commerce avec la Prusse, 
comme un pas préliminaire pour se joindre à l'Union douanière, aussitôt 
qu'elle aurait réussi à réconcilier les intérêts des différentes classes de sa 
population avec le changement. Par l'accession des possessions 
allemandes de l'Autriche, l'Union douanière comprendra une population 
d'environ 45,000,000. 

Ainsi fut accompli le plus important mouvement de la première moitié du 
siècle, et l'un des plus importants dans les annales de l'Europe. Par lui, 
toute l'Allemagne du nord est devenue une grande société, avec liberté 
parfaite de circulation dans ses différentes parties conservant cependant 
tous les centres locaux d'activité qu'elle possédait auparavant. La Saxe et 
la Bavière, la Prusse et le Hanovre conservent leur individualité intacte se 
gouvernant elles-mêmes à leur propre manière, et combinant avec leurs 
voisins dans les mesures qui ont pour objet le développement plus parfait 
d'individualité parmi leurs différentes populations. 


§ 3. Jusqu'à quel point le but a été atteint, 

Aussi, à quel degré les mesures de protection ont créé tendance à 
diversifier l'emploi et à rendre chaque individu plus apte à former 
association plus parfaite avec ses semblables, nous le voyons par les faits 
suivants: 

Il y a quarante ans, la Grande-Bretagne ne recevait de l'Allemagne que 
3,000,000 livres de laine; mais, par suite du déclin des fabriques 



allemandes, l'exportation de produits bruts avait tellement augmenté, 
qu'en 1825 l'Angleterre n'en reçut pas moins que 28,000,000 dont une 
grande partie fut payée en drap expédié d'Angleterre à l'Allemagne. Dans 
un tel état du négoce, il suit nécessairement que la laine, dans ce dernier 
pays, doit avoir été à plus bas prix que dans le premier, tandis que le drap 
doit avoir été plus cher. Un écart énorme a dû se produire entre les deux 
prix. 

En 1851, la quantité de laine et de filés de laine importés en Allemagne 
montait à 34,000,000 de livres, et la quantité exportée à 9,000,000 ne 
laissant pas moins que 25,000,000 d'importation nette, et donnant la 
preuve que la laine, en Allemagne, doit avoir eu plus de valeur que dans 
les autres pays. Dans la même année, la quantité de drap exporté montait 
à 12,000,000 de livres donnant la preuve qu'il doit être devenu à meilleur 
marché que dans les autres pays. Les prix des produits bruts et des 
articles achevés se sont fermement rapprochés, ce qui est la preuve la 
plus concluante d'une civilisation qui avance. 

À chaque pas dans le progrès de ce rapprochement, le producteur de 
subsistance et de laine est mis à même de consommer plus largement 
toutes les utilités nécessaires pour l'entretien de ses pouvoirs. Nous allons 
voir, par les faits suivants, que ç'a été le cas de l'Allemagne à un degré 
prodigieux. 

L'exportation de laine, à la Grande-Bretagne seulement, était, il y a trente 
ans, comme nous avons vu, de 28,000,000 livres; mais, depuis lors, la 
production a tellement augmenté que, si la consommation domestique 
n'était pas plus grande, l'exportation aurait probablement doublé pour le 
moins. Non-seulement, cependant, tout le drap fait de cette laine se 
consomme maintenant dans le pays, mais il s'y joint une large quantité de 
laine étrangère l'importation nette étant de 26,000,000 livres, tandis que 
l'exportation nette de drap n'est que de 7,000,000 livres. Additionnant 
ces deux quantités, nous n'obtenons pas moins de 50,000,000, et plus 
probablement 60,000,000, comme la quantité ajoutée à la 
consommation domestique en conséquence du rapprochement des prix 
des produits bruts et des utilités achevées 102 .. 


II y a vingt ans, l'importation, en Prusse, de coton et de filés de coton, 


était de 16,000,000 livres n'ayant augmenté que de 6,000,000 dans les 
douze années qui s'étaient alors écoulées. Voici le mouvement qui s'est 
opéré dans le Zollverein pendant la période écoulée depuis. 

1836. 1846. 1851. 

Coton 152,264 cwts. 443,847 cwts. 691,796 cwts. 

Filés de coton 244,869 574,303 676,000 

Total 397,233 1,018,150 1,362,796 

L'exportation de filés et de tissus dans cette dernière année montait à 
159,241 quintaux laissant pour la consommation domestique plus que 
1,200,000 quintaux, et prouvant d'abord que le tissu de coton est devenu 
meilleur marché; et en second lieu que le pouvoir de consommation a 
largement augmenté chez la population agricole. Cette augmentation 
était une conséquence nécessaire de l'agrandissement du marché pour le 
travail et pour les produits de la terre, résultat de l'extension de cette 
fabrication. Le poids des articles coton exportés était, comme nous 
l'avons vu, moins que le huitième du coton brut et des filés importés; et 
pourtant la valeur de cette petite quantité était de 20,000,000 thalers 
suffisante pour payer toute l'importation. Les trois quarts au moins de 
cette somme considérable consistaient en travail représentant la 
subsistance allemande, ainsi mise en état d'être expédiée facilement aux 
pays lointains. 

Il y a vingt ans, l'Allemagne fournissait le monde de chiffons, et importait 
du papier, dont elle ne consommait alors que peu. En 1851, tout a changé, 
l'importation nette des premiers ayant été de 3,700,000 livres 
l'exportation nette du dernier s'étant élevée à 3,500,000. À la première 
époque les chiffons étaient à plus bas prix que dans les autres pays, tandis 
que le papier était plus cher. Les prix des deux articles se sont beaucoup 
rapprochés; aussi la consommation du papier a-t-elle augmenté tellement 
qu'elle absorbe non-seulement toute la quantité produite dans le pays, 
mais en outre, plus de 30,000,000 produits au dehors. Le lecteur 
appréciera pleinement la valeur de ces faits, s'il considère combien 
énorme doit avoir été la production domestique de chiffons, résultat d'un 
surcroît de consommation de coton montant à plus de 100,000,000 de 
livres. 

En 1830, la quantité de houille exploitée n'était que de 7,000,000 de 



tonnes—_et en y ajoutant 1,200,000 de charbon brun, nous avons un 
total de 8,200,000. En 1854, la première était portée à 34,000,000 et la 
dernière à 12,000,000, formant un total.de 45,000,000. 

En 1834, on fabriquait 76,000 tonnes de fer en barre; en 1850 le chiffre 
avait monté à 200,000, et le fer en gueuse s'élevait à 600,000 tonnes 102 .; 
la consommation actuelle du Zollverein dans la moyenne annuelle de 50 
livres par tête c'est plus que dans aucun pays de l'Europe, excepté la 
France et la Belgique, et plus que dans aucun pays du globe, excepté les 
deux susdits, la Grande-Bretagne et les États-Unis—et pourtant le 
premier pas est le plus coûteux et le moins productif. Chaque haut 
fourneau qui se bâtit, chaque mine qui s'ouvre tend à faciliter le progrès 
dans le même sens, car chacun d'eux tend à favoriser association et 
combinaison. 

En 1849, o n ne voyait pas un haut fourneau dans les environs de Minden, 
en Westphalie. Maintenant, dit un récent voyageur, a ils s'élèvent comme 
des tours dans la vaste plaine créant une vaste demande de subsistances, 
de vêtement et de travail. Sur 80 mines de cuivre qui s'exploitent en 
Prusse, on n'en compte pas moins de vingt-quatre dont l'ouverture date 
de quelques années. Chaque mine, chaque haut fourneau et chaque usine 
aide à la création de nouvelles routes et à l'amélioration des anciennes 
tout en facilitant l'ouverture de nouvelles mines, l'utilisation des pouvoirs 
de la nature, et le développement d'intelligence, et augmentant ainsi la 
valeur de l'homme en même temps qu'elle abaisse la valeur de toutes les 
utilités nécessaires à son usage m _. 

La valeur des articles de coton et de laine exportés en 1850 était 
36,000,000 thalers; la plus grande partie de cette énorme somme 
consistait en aliments qui avaient été combinés avec du coton et de la 
laine par l'opération de les convertir en tissus. D'où s'en était suivi quant 
à la nécessité d'aller chercher au loin un marché pour la subsistance une 
diminution telle que l'exportation nette, pour le pays qui, il n'y a que 
trente ans était le grenier de l'Europe, ne montait plus qu'à 10,000,000 
de boisseaux. 


§ 4. Plus le développement des facultés individuelles 


augmente, plus se perfectionne le pouvoir d'association. 

Aussi plus diminue le besoin d'aller au dehors faire des échanges; mais 
plus augmente le pouvoir d'améliorer l'outillage de transportation le 
mouvement de la société, quelque soit sa direction, étant un mouvement 
constamment accéléré. Dans tous les États prussiens, y compris la 
Pologne, il y a aujourd'hui un mille de chemin de fer pour moins de dix 
milles de superficie, et lorsque les chemins en voie d'exécution seront 
achevés, il y aura plus d'un mille pour chaque cinq milles. La somme 
annuelle qui reçoit cette application monte à 14,000,000 dollars la 
somme entière est fournie par le peuple allemand, en même temps qu'il 
contribue à la construction de chemins de fer ailleurs. 

La combinaison locale tient fermement pied à l'accroissement du pouvoir 
d'association dans tout l'État des compagnies par actions se forment 
partout dans les divers buts d'exploiter la houille et les métaux, de 
fabriquer des étoffes, construire des routes, et des bateaux à vapeur et 
pour l'assurance contre les sinistres d'incendie. À chaque pas dans cette 
direction, le nombre et la force des centres locaux augmentent des cités 
éclosant là où il y a peu d'années on obtenait à peine une maigre moisson 
du sol rebelle. À chaque pas le fermier trouve son marché plus à sa portée 
et il est plus apte à disposer de l'outillage amélioré nécessaire à sa 
profession. À chaque pas la demande pour le travail s'accroît rendant de 
plus en plus nécessaire d'invoquer l'aide de la vapeur, et d'augmenter 
ainsi la richesse. 

« Des milliers de bras robustes, dit un écrivain récent, qui s'employaient 
naguère à l'agriculture, sont engagés dans des travaux mécaniques; mais 
quoique les bras ne travaillent plus à la production des moyens de 
subsistance, les estomacs auxquels ils sont adjoints doivent tout aussi 
bien se remplir qu'auparavant. Le revenu de ces travailleurs ayant 
augmenté, ils consomment, dans leur rude travail, plus de substance 
nerveuse et musculaire, et il leur faut plus de nourriture et de boisson 
qu'auparavant; et comme ils sont en état de les payer, ils causent un 
développement dans la demande des produits du sol. D'un autre côté, les 
rangs des gens de campagne vont s'éclaircissant et le fermier est menacé 
du danger de ne pouvoir obtenir à aucun prix des bras pour travailler sa 
terre II y a dix ans, poursuit l'écrivain, nous n'avions pas ouï parler 
d'amélioration dans les instruments de culture on employait pour 



retourner le sol la même charrue sur laquelle pesaient les Germains de 
Tacite, vêtus de peaux. La bêche, la pioche, la herse, la faux et le fléau, 
étaient les simples outils du journalier sur les grandes fermes comme sur 
le jardin du plus pauvre paysan. Quiconque introduisait pour son service 
une machine à vapeur, une machine à semer, ou une locomobile parfaite 
passait pour devoir avant peu faire faillite. Aujourd'hui tout cet outillage, 
avec des charrues de vingt sortes, est d'usage constant. Nous creusons des 
fossés, nous drainons, nous irriguons, nous fumons avec du guano, du 
salpêtre et de la poudre d'os enfin, avec tout ce que la chimie 
recommande. L'assolement triennal avec ses jachères fréquentes ayant 
disparu devant le système rationnel de la rotation des récoltes et la 
culture du trèfle, nos fermiers en sont déjà à se proposer de changer leurs 
engrais, au lieu de changer leurs récoltes. » 

Le rendement de la terre est en accroissement soutenu avec élévation 
constante des prix. « La vie coûte aussi cher dans une petite ville de 
Westphalie, nous dit le même écrivain, qu'à Berlin. La population 
conséquemment s'entend mieux à régler sa vie, et devient plus raffinée 
dans ses goûts et ses amusements, » l'habitude universelle de voyager, 
que les chemins de fer ont nourrie, ayant déjà augmenté l'étendue de leur 
horizon, et fourni de nouveaux aperçus à leur intelligence. Les provinces 
les plus éloignées sont mises en communication avec les points centraux 
de civilisation les manières, les habitudes et les idées se répandant avec 
une rapidité merveilleuse, et les avantages des plus grandes cités étant 
mis à la portée de tous. C'était anciennement la coutume pour les 
apprentis de dépenser quelques années à voyager pour acquérir quelque 
expérience de plus du monde et de l'humanité, et recueillir des idées qui 
pussent leur servir dans leur profession et dans le cours de leur vie. 
Durant sa vie entière, l'artisan se rappelait avec un doux regret le temps 
où, heureux voyageur, le sac sur le dos, il allait gaiement de ville en ville, 
d'un pays à un autre, sollicitant de chacun la contribution accoutumée. 
Aujourd'hui tout cela est changé. Tout le monde voyage plus 
fréquemment et acquiert chaque jour plus d'expérience pour la 
communiquer à son tour à ceux que la nécessité ou leur inclination a 
retenus à la maison. 

Anciennement, alors qu'il fallait un voyage de plusieurs jours et même de 
plusieurs semaines pour venir des provinces les plus éloignées de Berlin, 



il arrivait souvent de rencontrer des gens qui n'avaient jamais vu la 
capitale. Aujourd'hui cependant on en trouverait comparativement peu 
parmi les gens d'une certaine éducation, et les fonctionnaires civils et les 
artisans de quelque mérite sont tenus d'y venir pour passer leurs examens 
et recevoir leurs diplômes. Les particuliers aussi ont désir de visiter la 
capitale au moins une fois dans leur vie. Il en a résulté, comme on peut 
facilement l'imaginer, d'importants changements dans les villes et les 
cités de province raffinement et amélioration chez leurs habitants. 

Ce tableau de l'État prussien est également vrai pour l’Allemagne du nord 
et du centre dans toute son étendue. La terre et le travail gagnent partout 
en valeur, et partout conséquemment se montrent les preuves les plus 
concluantes de civilisation qui avance. Le travailleur a plus d'argent à 
dépenser, en même temps que le prix des utilités nécessaires à son usage 
baisse de jour en jour. Chacun ayant plus à dépenser pour l'achat de ce 
qui avait été regardé auparavant comme le luxe de la vie, nous pouvons 
dès lors facilement comprendre la cause du grand accroissement dans la 
consommation de papier et d'articles de coton et de laine produits dans le 
pays, et dans l'importation d'utilités plus raffinées produites au dehors. 


§ 5. Comment cela a-t-il agi sur le pouvoir d'entretenir 
commerce avec le monde entier? 

Voici des faits qui le montrent : En 1825, on transportait sur l'Elbe à l'aval 
110,600 tonnes et à l'amont 66,000 tonnes les premières composées 
surtout de blé et de laine, pour être payés en drap et quincaillerie; un 
quart de siècle plus tard, le cours des choses avait si bien changé, que les 
chargements à l'aval n'étaient qu'un peu plus que la moitié en volume de 
ceux à l'amont les premiers montant à 174,000 tonnes et les derniers à 
315,000. Au lieu d'expédier au dehors la laine brute et la subsistance qui 
devaient acheter le drap; c'est le drap lui-même qu'on expédie avec lequel 
acheter de la laine et du sucre. 

L'effet général sur le commerce se manifeste mieux dans le tableau 
suivant qui représente les contributions par tête aux revenus douaniers 
de l'Union, donnés en groschen d'argent. 

Nous avons là un ferme accroissement dans la consommation de 



marchandises payant droit depuis le commencement de l'Union jusqu'à 
l'année de la révolution de 1848, époque à partir de laquelle le montant 
n'a jamais regagné le chiffre où il s'était tenu auparavant. Dans le cours 
naturel des choses, cependant, les revenus douaniers devraient décliner 
la tendance du système protecteur étant celle d'abaisser tellement ces 
articles plus grossiers de fabrique qui payent les plus hauts droits, qu'en 
définitive leur importation s'arrête tout à fait et d'y substituer les articles 
de luxe qui entrent graduellement dans la catégorie des nécessités, et sur 
lesquels, en raison de leur facilité à se prêter à la contrebande, on prélève 
des droits plus légers. Un million de dollars en tableaux ne payerait 
probablement pas autant de droits d'entrée au Zollverein que n'en 
payeraient cent tonnes de filés de coton. 

§ 6. Les faits ci-dessus prouvent: 

1 . Que les prix des produits bruts de l'Allemagne ont tendu à la hausse, 
à l'avantage des fermiers et à celui de l'intérêt agricole du monde 
entier; 

2 . Que les prix de toutes les utilités manufacturées ont tendu à la baisse 
permettant au fermier de profiter doublement : d'abord en obtenant 
plus de métaux précieux de son blé; et, en second heu, en obtenant 
plus de drap pour une quantité donnée de ces métaux; 

3 . Que la réduction dans le coût de conversion a été assez grande pour 
permettre à la population d'Allemagne de fournir à tout le globe 
beaucoup de subsistances et de laine combinées sous forme de drap, 
et ainsi d'aider les fermiers de tous pays à obtenir des fournitures de 
drap; 

4 . Que la condition améliorée des fermiers allemands leur a permis 
d'étendre considérablement leur demande aux contrées tropicales en 
coton, café, riz et autres produits bruts de la terre; 

5 . Que sous le système de Colbert, aujourd'hui adopté dans ce pays, le 
commerce tend fermement à augmenter, tandis que le pouvoir du 
trafiquant tend aussi régulièrement a décliner; 



6. Qu'avec l'accroissement du commerce il y a eu rapide accroissement 
d'individualité dans la grande communauté qui vient de se former, 
accroissement manifesté par un ferme et régulier accroissement de 
revenu, sur lequel la grande crise de 1840-42 n'a point eu 
d'influence, et que même n'ont affecté que légèrement les 
mouvements révolutionnaires de l'Europe en 1848. 

Ces résultats correspondent précisément, comme le lecteur s'en 
apercevra, avec ceux obtenus en France, Espagne et Danemark, tandis 
qu'ils sont directement l'inverse de ceux observés dans l'Irlande et l'Inde, 
en Turquie et Portugal. 

Dans nul pays il n'y a eu plus rapide accroissement dans la diversification 
d'emplois, et accroissement dans la demande pour le travail, que dans le 
pays que nous examinons en ce moment. Partout les hommes vont 
aujourd'hui se mettant en état de combiner les travaux de l'atelier avec 
ceux des champs ou du jardinage, a Les résultats économiques de cette 
combinaison, dit un récent voyageur anglais très observateur m _ne 
peuvent être évalués trop haut. L’inter-change du travail horticole avec 
les travaux industriels, qui est avantageux pour l'ouvrier qui travaille au 
logis, est un luxe et une nécessité réels pour l'ouvrier des ateliers, où le 
travail est presque toujours fatalement préjudiciable à la santé. Après son 
travail du jour à l'atelier, il éprouve d'un travail modéré en plein air une 
restauration de sa vigueur physique, et en même temps il en tire quelques 
avantages économiques. Il peut de la sorte cultiver au moins une partie 
des végétaux pour la consommation de sa famille, au lieu d'avoir à les 
acheter fort cher sur le marché. Il peut quelquefois aussi entretenir une 
vache qui donne du lait à la famille, et fournit une occupation salubre à sa 
femme et à ses enfants au sortir de l'atelier. 

Comme une conséquence de la création d'un marché domestique, le 
fermier a cessé d'être forcé de se consacrer lui-même exclusivement à la 
production de blé ou autres articles de petit volume et de haut prix, et 
peut maintenant « avoir une succession de récoltes comme un maraîcher 
trouvant emploi sur sa terre et pour son travail dans toute saison de 
l'année, et se plaçant à un très haut degré, hors de l'atteinte de ces 
accidents par lesquels le fermier éloigné, qui dépend d'une seule récolte, 
est si souvent ruiné 113 .. » 



L'étroite proximité du marché l'exemptant de la taxe de transport, il est à 
même d'obtenir la pleine valeur des utilités qu'il produit, et d'en 
rapporter une partie dans l'engrais qui se produit à la ville ou cité voisine; 
et, plus il a pouvoir de le faire, plus le produit de son sol augmente, et 
plus la terre gagne en valeur, et aussi l'homme qui la cultive 114 .. 

Dans de telles circonstances, chaque nature de sol trouve son emploi 115 .. 
Le caractère du sol de « chaque district, dit M. Kay, est étudié avec soin, 
et on détermine un assolement qui permette d'obtenir le plus haut 
rendement sans nuire à la terre; et le bétail est bien logé, tenu à ravir, 
étrillé et soigné comme les chevaux de nos amateurs de chasse—.. » 

L'agriculture passe ainsi à l'état de science, et c'est pourquoi le pouvoir de 
la terre de donner la subsistance augmente à mesure que s'accroît la 
perfection à laquelle les denrées brutes de la terre sont amenées, grâce 
aux travaux du peuple chez lequel on les cultive. Plus il y a de travail 
appliqué de la sorte, plus augmente partout la somme de temps et de 
travail qui se peut donner à utiliser les pouvoirs de la terre et à augmenter 
la quantité d'objets qui demandent à être convertis. « Par toute 
l'Allemagne, » dit le docteur Shubert, « on prend un intérêt tout 
particulier et croissant à l'agriculture, à l'élève du bétail; et si dans 
quelques localités, en raison de circonstances spéciales ou d'un degré 
inférieur d'intelligence, certaines branches de la science sont moins 
développées que dans d'autres, on ne peut nier cependant qu'un progrès à 
peu près universel s'est accompli dans la culture de la terre et l'élève du 
bétail. Personne ne pourrait, comme il y a trente ans, dire encore que le 
système d'agriculture en Prusse se borne à l'assolement triennal, ni que la 
bonne culture ne se trouve que dans de rares localités : aujourd'hui il 
n'est pas de district, en Prusse, où l'intelligence, l'énergie persévérante et 
un emploi non avare du capital n'aient immensément amélioré une partie 
considérable du sol, pour l'approprier à l'agriculture et à l'élève du 
bétail 112 ..» 

« La science, » dit M. Kay, est partout « la bienvenue. » « Chaque petit 
fermier, ajoute-t-il, est si jaloux de rivaliser et de surpasser ses voisins, 
que toute invention nouvelle qui donne profit à l'un est à l'instant adoptée 
par les autres. Tels sont les effets de ce commerce qui résulte de la 
diversification dans les demandes pour le pouvoir humain, tant physique 
qu'intellectuel, et donne valeur à la terre et à l'homme. » 


§ 9. La terre, en Allemagne, est très divisée 

Cela a été, comme en France, jusqu'à un certain point, l'œuvre des 
gouvernements; mais, l'impulsion donnée, la chose a été poussée encore 
davantage grâce au système qui élève le prix de la terre en ajoutant à la 
valeur de l'homme qui la cultive. Là où existe un tel ordre de choses, les 
hommes ne peuvent réussir à tenir la terre en quantité considérable, 
parce qu'on ne peut lui faire rapporter autant qu'on obtiendrait sous 
forme de pur intérêt du prix auquel elle peut être vendue. La division de 
la terre parmi les hommes qui la cultivent vient donc en vertu d'une loi 
générale à laquelle on ne peut échapper, excepté en suivant une marche 
tendant à détruire la valeur du sol et de l'homme par lequel il est cultivé, 
comme nous avons vu qu'on l'a accompli en Irlande et dans l'Inde En 
tous lieux, par toute l'Allemagne, la terre est au plus haut prix là où elle 
est le plus divisée entre petits propriétaires, et les petits propriétaires ont 
prospéré en raison directe de l'élévation des prix qu'ils ont payés pour 
leur terre cette élévation étant une conséquence de l'affranchissement 
progressif de la première et de la plus oppressive des taxes, celle du 
transport 11 ^.. 

La disparition des grandes propriétés, en Allemagne, a marché par 
disparition avec celle des petites dans la Grande-Bretagne l'une étant une 
conséquence nécessaire de l'accroissement du pouvoir d'entretenir 
commerce, et l'autre de l'asservissement croissant à la domination du 
trafic. Dans l'un de ces pays, l'individualité prend un ferme 
développement, avec augmentation constante dans la quantité de 
produits obtenus du sol; tandis que dans l'autre elle va déclinant 
constamment, avec une diminution rapide dans la proportion de 
subsistances produite à ce qui est nécessaire pour l'accroissement de 
population 112 ,. Dans le premier, la terre va constamment changeant de 
mains, et « le peuple de toutes classes, » dit M. Kay, « est apte à devenir 
propriétaire. Les boutiquiers et les ouvriers des villes achètent des jardins 
hors de la ville, où ils travaillent en famille dans les belles soirées, à faire 
pousser des légumes et du fruit pour le ménage. Les boutiquiers qui ont 
fait une petite fortune achètent des fermes, où ils se retirent avec leur 
famille pour se reposer du travail et oublier la vie de la ville. Les fermiers 


achètent les fermes qu’ils tenaient à bail des grands propriétaires, tandis 
que la plupart des paysans ont acheté un faire-valoir ou bien économisent 
et mettent de côté tout ce qu'ils peuvent épargner de leurs gains, afin 
d'acheter un champ ou un jardin aussitôt que possible—.. » 

« La vie du paysan dans ces pays où la terre ne rencontre pas dans les lois 
obstacle à la subdivision est, comme le dit avec très grande raison M. Kay, 
une vie d'éducation de la plus haute moralité. Sa condition nullement 
entravée le stimule à se faire une condition meilleure, à économiser, à 
être industrieux, à ménager ses ressources, à acquérir des habitudes 
morales, à user de prévoyance, à augmenter ses notions d'agriculture, et à 
donner à ses enfants une bonne éducation, qui leur permette d'améliorer 
le patrimoine et la position sociale qu'il leur laissera— _. » Aussi 
l'agriculture va-t-elle donnant d'année en année plus de produits; d'où 
suit qu'il n'existe pas là de plainte, comme dans la Grande-Bretagne, au 
sujet du paupérisme grandissant. Le système dans un pays vise à 
développer l'habitude de compter sur soi; dans l'autre il vise à 
l'anéantir—. 

Où cependant, dans l'Allemagne elle-même, ces effets sont-ils le plus 
pleinement manifestés? Dans la contrée où existe le plus grand 
développement industriel, l'Allemagne centrale. « Dans le nord, dit un 
écrivain récent, nous voyons une suite monotone de champs de blé ou de 
pommes de terre, des prairies et de vastes bruyères: c'est la même 
uniformité de culture que sur les larges surfaces des plateaux du sud, et 
des pâturages alpestres. Dans l'Allemagne du milieu au contraire, 
continue-t-il, un court espace vous offrira une perpétuelle variété de 
culture. La diversité des sols et la variété correspondante dans les espèces 
de plantes, sont une invitation à diviser les domaines et un 
encouragement de plus au caractère mélangé de la culture. Dans le 
premier pays, nous avons terre centralisée, dans l'autre terre 
décentralisée « distinction, dit le même écrivain, bien représentée par ce 
fait que le nord et le sud de l'Allemagne possèdent les grandes lignes 
ferrées qui sont le médium du trafic du monde; tandis que l'Allemagne du 
milieu est beaucoup plus riche en lignes pour les communications locales 
et possède la plus grande longueur de voies ferrées sur une superficie 
moindre. L'une est la terre de trafic ; tandis que l'autre est celle du 
commerce 123 .. » 


Les admirables effets du développement du commerce se montrent 
partout dans le travail de plus en plus allégé, et dans l'amélioration 
morale physique et intellectuelle du peuple. On donne là moins de temps 
qu'en Angleterre au simple travail, et plus à une récréation saine et 
améliorante; en même temps que les amusements sont d'un caractère 
supérieur et plus hygiénique. « On peut affirmer, dit M. Kay, que les 
amusements du pauvre en Allemagne sont d'un caractère plus élevé que 
ceux de la partie inférieure de la classe moyenne en Angleterre^.Tout le 
monde à peu près a de l'éducation le chiffre des jeunes hommes de vingt 
ans qui ne savent ni lire et écrire, n'est que de deux pour cent. Cinq ou six 
familles d'ouvriers se cotisent pour avoir un abonnement aux journaux, 
les classes les pins pauvres lisent les romans de Walter Scott et d'autres 
ouvrages étrangers, en outre de ceux des principaux écrivains de 
l'Allemagne. « Pris ensemble, dit le même écrivain, la condition morale et 
sociale des paysans et ouvriers de ces parties de l'Allemagne, de la 
Hollande, de la Suisse et de la France, où le pauvre a reçu de l'éducation, 
où la terre a été affranchie des lois féodales et où les paysans ont été mis à 
même d'arriver à la propriété, est beaucoup plus élevée, plus heureuse et 
plus satisfaisante que celle des paysans et ouvriers de l'Angleterre; et 
tandis que ceux-ci se débattent dans la plus profonde ignorance, dans le 
paupérisme et la dégradation morale, les premiers atteignent d'un pas 
progressif et soutenu une condition, considérée sous le rapport moral et 
social, d'un caractère plus élevé, plus heureux et animée de plus 
d'espoir 125 ..» 

La diffusion de la possession foncière engendre ici, comme partout 
ailleurs, le respect des droits de la propriété. « Autour des villes, dit M. 
Kay, la terre est à peine plus enclose, sauf les petits jardins qui entourent 
les maisons, que dans les districts les plus agricoles. Cependant on abuse 
rarement de ce droit. Un champ qui avoisine une ville allemande, suisse 
ou danoise, est aussi en ordre, aussi propre, aussi respecté des passants, 
que dans la partie la plus retirée et la plus strictement préservée de nos 
districts ruraux. Tous les pauvres ont des parents ou amis qui sont 
propriétaires. Chaque individu, quoique pauvre, sent que lui-même un 
jour ou l'autre il peut devenir propriétaire. Tous par conséquent sont 
immédiatement intéressés à la conservation de la propriété et à veiller sur 
les droits et les intérêts de leurs voisins—.. » 



§11. Là où il y a diversité d'emplois la terre gagne en 
valeur et se divise 

C'est alors que les hommes deviennent libres. Le système anglais du trafic 
tend dans la direction contraire vers la consolidation de la propriété 
foncière; et c'est pourquoi « le travailleur anglais, » dit M. Howit, « est 
tellement séparé de l'idée de propriété qu'il arrive d'ordinaire à la 
regarder comme une chose dont il reçoit avis par les lois des grands 
propriétaires et conséquemment il devient sans activité, sans initiative. » 
Le paysan allemand au contraire, ajoute-t-il, « voit la contrée comme 
faite pour lui et ses compagnons. Il se sent lui-même un homme. Il a un 
enjeu dans le pays aussi bon que celui de la masse de ses voisins; 
personne ne peut le menacer de le chasser ou de l'envoyer au Workhouse, 
tant qu'il est actif et économe. Aussi marche-t-il d'un pas fier, il vous 
regarde en face du regard d'un homme libre et cependant respectueux 122 
.» 

Il y a quatre-vingts ans l'électeur de Hesse vendait bon nombre de ses 
pauvres sujets au gouvernement d'Angleterre, pour l'aider à établir une 
domination illimitée sur notre pays, qui était alors les colonies 
américaines. Alors Frédéric de Prusse, entretenait partout des émissaires 
chargés de saisir de force les hommes ayant la taille d'ordonnance pour 
son régiment de grenadiers. La poursuite était si active qu'il était 
dangereux pour un homme de toute nation bien que libre, mais ayant six 
pieds, de se tenir à portée d'eux. Les peuples étaient esclaves, mal 
nourris, mal vêtus, mal logés, ayant pour chefs des tyrans. Les classes 
supérieures parlaient français, l'allemand passait pour une langue 
grossière et vulgaire, bonne seulement pour le serf. La littérature 
allemande n'en était qu'à s'efforcer d'éclore. On ne savait que bien peu 
des arts mécaniques, la population était presque toute entière agricole, et 
les instruments de culture étaient de l'espèce la plus primitive. Peu du 
commerce domestique; celui du dehors, se bornait à l'exportation des 
produits bruts de la terre pour les échanger contre les objets de luxe de 
Londres et de Paris, demandés par les plus hautes classes de la société. 

Quarante ans plus tard, la traite humaine fournissait des cargaisons à 
beaucoup, sinon à la totalité des vaisseaux qui passaient entre les États- 


Unis et Brème ou Hambourg. Hommes, femmes, enfants étaient achetés 
et vendus pour des baux de quelques années, à l'expiration desquels ils 
devenaient libres; et nombre des hommes les plus honorables dans nos 
États du milieu sont descendus de ces allemands serviteurs « par contrat. 
Aujourd'hui l'Allemagne marche en tête de l'Europe sous le rapport du 
développement intellectuel, et elle avance dans la condition physique et 
morale de sa population avec une rapidité plus grande que dans aucune 
partie de l'hémisphère oriental—.. » 

Il y a trente ans, l'Allemagne était une collection de petits États 
constamment en opposition l'un à l'autre. Aujourd'hui son système a 
revêtu cette forme naturelle dans laquelle l'attraction locale s'accroît 
rapidement balançant l'action centrale et maintenant l'ordre et 
l'harmonie dans le tout. Alors l'Allemagne était encore exposée à voir son 
système dérangé par des influences étrangères, mais les événements des 
trois dernières années ont prouvé qu'avec l'accroissement d'individualité 
dans la population, avait marché, de compagnie, l'individualité 
correspondante du gouvernement prussien qui le met en état de 
maintenir la paix en dépit des menaces des grands pouvoirs qui bordent 
l'Allemagne du Nord à l'est, à l'ouest et au sud. 


CHAPITRE XXV. 

CONTINUATION DU MÊME SUJET 


§ 1. Avec un immense territoire et une population 
disséminée, la Russie était, il y a un demi-siècle, un pays à 
peu près purement agricole. 

À cet endroit, par manque de diversité d'emplois chez sa population, le 
pouvoir de combinaison existait à peine. Comme une conséquence 
naturelle, les diverses facultés des individus dont se composait la société 
restaient sans développement, et l'homme était partout l'esclave de 
l'homme. Les fabriques étaient à peu près inconnues : les caravanes, 
faisant négoce à l'intérieur et fournissant aux besoins des lointaines 
tribus de l'Asie, arrivaient chargées des produits des ateliers anglais et 
d'autres pays étrangers. Lors de l'accession au trône de l'empereur 
Nicolas, en 1825, le pays n'était pas même en état de produire le drap 
pour l'armée, et, pour presque tous les autres produits du métier à tisser, 
il dépendait entièrement de l'ouest de l'Europe. 

La production russe, devant aller chercher les marchés du monde sous la 
forme la plus grossière, chargée d'énormes frais de transport, rendait par 
conséquent peu à ses producteurs, qui, conséquemment, avaient peu 
pour acheter la production d'autres pays. Le commerce étranger était 
donc insignifiant, l'exportation ne montant qu'à 56,000,000 roubles, et 
l'importation à 63,000,000. C'était moins d'un dollar par tête de la 
population. La dernière, toute faible qu'elle était, se composait d'articles 
de luxe à l'usage des classes supérieures grands propriétaires, hauts 
fonctionnaires et autres personnages tirant leurs moyens d'entretien de 
taxes payées par les travailleurs ruraux; et de la sorte, en même temps 
que la population n'était pas en état de fabriquer son drap chez elle, le 
pays était tellement pauvre, qu'il ne pouvait l'acheter du dehors. Il en 
était de même pour toutes les autres branches d'industrie. Non- 



seulement l'agriculture en était aux instruments primitifs, et, faute de 
toute notion pour les améliorer, devait continuer à se borner aux sols 
inférieurs, la terre et l’atmosphère abondaient toutes deux en forces qui 
attendaient le commandement de l'homme; mais le pouvoir de fabriquer 
une machine à vapeur n'existait pas encore sur le sol russe; le peuple 
restait dans un état de barbarie : c'était l'esclavage général. 


§ 2. Le système continental donna aux fabriques une forte 
impulsion, mais il fallait du temps pour opérer quelque 
changement considérable. 

Aussi, à la date de 1812, on ne comptait encore que 265 usines de toute 
nature, tant grandes que petites, pour la production des étoffes de coton 
et de laine, en face d'une population de plus de 50,000,000 âmes. La 
guerre terminée, cependant, il s'opéra un changement dans le sens 
opposé. L'empereur Alexandre formé, en matière d'économie politique, 
aux enseignements de M. Storcb, qui avait une grande foi dans 
l'omnipotence du négoce résolut d'appliquer à l'administration de 
l'empire ce qu'il avait appris dans le cabinet; le résultat fut très 
désastreux 122 ,. Survint dans le pays un afflux constant de marchandises 
anglaises, et l'or russe s'écoulait au dehors, et le gouvernement était 
paralysé, en même temps que les fabriques étaient ruinées. Ce fut dans 
cet état de choses que le comte Nesselrode émit une circulaire pour 
préparer à un changement. On y déclarait que la Russie se trouvait forcée 
de recourir à un système du commerce indépendant; que les produits de 
l'empire ne trouvaient plus de marchés au dehors; que les fabriques 
nationales étaient au plus bas; que la monnaie du pays s'écoulait 
rapidement chez les nations éloignées; que les plus solides maisons du 
commerce étaient en danger, et que l'agriculture et le commerce, aussi 
bien que l'industrie manufacturière, étaient « non-seulement paralysées, 
mais touchaient à leur ruine. L'année 1824 vit inaugurer le nouveau 
système système visant à accroître le pouvoir d'association et de 
combinaison par tout l'empire, et en harmonie parfaite avec celui établi 
en France par Colbert, et qui s'y est continué jusqu'à ce jour. Commerce 
et manufactures se reprirent à fleurir, et, dès l'année 1834, le drap russe 
était pris par les caravanes pour les foires d'Asie. Depuis lors le progrès a 


été tel, que les marchés de l'Asie centrale sont alimentés surtout par les 
produits des métiers russes. Dans l’Afghanistan et dans la Chine, ils vont 
supplantant rapidement les draps anglais, nonobstant que les derniers 
ont l’avantage du transport; tandis qu'en Tartarie et dans la Russie elle- 
même on parle rarement des laines anglaises. De 1812 à 1829, on constata 
que le nombre des usines avait triplé, et que, de tous les produits de 
fabrique consommés dans le pays, le sixième seulement était de 
provenance étrangère. Depuis lors l'accroissement industriel a été très 
rapide. 

Le pouvoir d'entretenir commerce avec les sociétés lointaines s'accroît 
avec l'accroissement du commerce domestique. De 1824 à 1834, les 
importations de marchandises étrangères ont été de près de 20 % 
supérieures à celles de 1814 à 1824, avant qu'on eût établi la protection. 
Ces importations ont consisté, pour une partie considérable, en matières 
brutes dans la conversion desquelles la population a trouvé à employer 
un temps qui autrement eût été perdu, ce qui a donné plein retour de tout 
le capital que ces travailleurs ont consommé sous forme de nourriture et 
de vêtement. 

De cette époque jusqu'à présent le système a été fermement suivi, et ses 
effets, en économisant le pouvoir humain, dans lequel consiste tellement 
le capital de la communauté, se manifestent par l'amélioration constante 
de la condition du peuple, et par la puissance accrue de l'empire, comme 
le montrent les faits suivants tirés surtout du livre récent de M. 
Tegoborski, l'un des meilleurs et des plus vrais qui aient paru depuis 
quelque temps. Il donne en grand détail la production agricole de la 
Russie européenne, et en estime la valeur, avec une modération qui ne 
laisse pas de place à l'imputation d'inexactitude, à 2,000,000,000 de 
roubles, somme énorme, comparée avec les idées qu'on se fait 
généralement de l'agriculture russe. Cette somme, cependant, ne 
comporte qu'une faible idée de la quantité, qui est la chose matérielle, 
puisqu'un boisseau de blé nourrit un homme presque aussi bien en 
Russie, où il s'échange pour très peu d'argent, qu'en France où il en 
obtient beaucoup plus. Voici les quantités comparatives de quelques 
produits annuellement récoltés; le chiffre du gros et menu bétail et des 
chevaux entretenus, et l'étendue de terres en prairies, pâtures et forêts de 
la France et de la Russie: 




France. 

Russie europ. 

Céréales (en y adjoignant les 
légumes secs). Tchet. 

102,800,000 

260,000,000 

Lin et chanvre. Poods 

5,128,000 

20,000,000 

Graines oléagineuses. 

Tchetwerts 

1,238,000 

4,865,000 

Gros bétail (non compris les 
veaux). Têtes 

7,870,000 

25,000,000 

Bêtes ovines 

32,000,000 

50,000,000 

Porc 

4,910,000 

12,000,000 

Chevaux 

2,818,000 

18,000,000 

Prairies. Dessiatines 

5,288,000 

60,000,000 

Pâturages et friches 

14,700,000 

80,000,000 

Forêts 

8,063,000 

180,000,000 


La quantité de produits bruts de la seule Russie européenne serait, 
d'après le tableau, le triple de celle de France, et cependant la valeur 
monnaie des deux est à peu près égale. Celle de la dernière, comme nous 
avons vu, étant estimée actuellement à 8,000,000,000 francs, tandis que 
la première ne donnerait que 7,500,000 francs. Les cultivateurs de 
Russie sont loin du marché, ceux de France l'ont à leur porte; et aussi, 
tandis que dans le premier pays, le prix moyen des céréales est à 5,46, 
dans le second, il est à 3,50; tandis que la production maraîchère est 
estimée dans l'un à environ 20 roubles, dans l'autre elle ne l'est qu'à 25; le 
lin et le chanvre sont estimés en France à 4 roubles et eu Russie à 2 
seulement; et le produit des prairies dans le premier pays se tient à 30 et 
dans le dernier à 6 seulement. La cause de toutes ces différences se trouve 
dans l'immense déperdition qui résulte de l'absence de marchés 
domestiques, comme ceux dont jouissent la terre et la population de 
France; et ce fut dans l'intention d'arrêter cette déperdition et pour 
soulager le cultivateur russe de la taxe oppressive de transport qu'on a 
rétabli le système protecteur. 

Déjà ce résultat a été en partie atteint; nous le voyons par ce fait que, de 
1824 à 1851, il y a eu ferme élévation des prix, nonobstant le surcroît 
considérable de la quantité produite. De 1824 à 1833, la moyenne du blé 
était 4,34 roubles par Tchetwert, et celle du seigle 3,3 roubles; tandis que 



celle pour les années finissant en 1851, a été 6,52 pour le blé, et 4,33 pour 
le seigle, une élévation d'un peu moins de 50 pour cent. 

La fermeté et la régularité de ce mouvement en avant, sont tellement 
remarquables qu’il est bon de donner les chiffres fournis par M. 
Tegoborsk : 


Blé par Seigle par 

Tchetwert. Tchetwert. 

Roubles Kopecks Roubles Kopecks 


De 1824 à 1833 

4 34 

3 03 

De 1826 à 1835 

4 60 

3 27 

De 1828 à 1837 

4 94 

3 12 

De 1830 à 1839 

5 21 

3 31 

De 1832 à 1841 

5 23 

3 72 

De 1834 à 1843 

5 29 

3 71 

De 1836 à 1845 

5 14 

3 32 

De 1838 à 1847 

5 49 

3 94 

De 1840 à 1849 

6 77 

4 58 

De 1841 à 1850 

6 62 

4 46 

De 1842 à 1851 

6 52 

4 33 

Moyenne générale 

5 39 

3 63 


cf Forces Productives de la Russie Vol 1 


§ 4. À chaque pas du progrès mentionné, il y a eu 
décroissance de la nécessité d'aller chercher les marchés 
étrangers. 

Comme le montre le fait, que tandis que, de 1827 à 1832, l'exportation 
moyenne des grains de toute nature s'élevait à plus de 3,000,000 de 
Tchetwerts. Ce chiffre a été à peine dépassé dans aucune période jusqu'en 
1850, excepté dans les années de disette entre 1845 et 1848, alors que les 
hauts prix de l'Angleterre offraient un énorme bénéfice sur l'importation 
de subsistances. Le rappel des lois sur les céréales paraît avoir exercé à 
peine le plus léger effet, à en juger par le total des exportations de blé et 
les quantités expédiées à l'Angleterre d'après les documents officiels. 



Total. Dont à l'Angleterre. 

1848 18,396,211 boisseaux 6,225,632 boisseaux 

1849 13 , 453,888 4,721,630 

1850 14,596,120 5,710,208 

1851 13 , 911,240 3 , 140,336 

En 1852, les exportations à la 7,663,026 

grande-Bretagne ont atteint 

Total 2 M6 i, 082 
Moyenne 5,49 2 ,2i6 

La production entière de céréales est évaluée à 260,000,000 Tchetwerts, 
ou environ 1,600,000,000 de boisseaux, et de toute cette énorme 
quantité, le seul article qui peut, jusqu'à un certain point, supporter les 
charges de transporta des marchés lointains est le blé; et cependant 
l'exportation totale de cette nature, pour la moyenne de cinq ans, paraît 
avoir été au-dessous de 15,000,000, ou moins un pour cent de la 
production totale. La cause s'en trouve dans le fait qu'avec le 
développement constant des marchés domestiques, il y a eu ferme 
élévation du prix, conséquence du déclin de la nécessité d'aller chercher 
un marché lointain. Plus la population est apte à consommer chez elle 
une utilité, moindre sera la quantité à expédier au dehors et plus cette 
population pourra acheter de toutes les autres utilités; et cependant les 
économistes modernes, visant exclusivement au trafic et négligeant le 
commerce, trouvent la plus grande preuve de prospérité dans la quantité 
dés exportations ! 

Que devient toute cette subsistance? Elle est consommée par les gens qui 
font le drap, bâtissent les maisons et les usines, exploitent l'or, le fer, la 
houille, construisent des navires et des bateaux, et accomplissent les 
divers services qu'amène l'entretien d'un commerce étendu. 

La fabrication du lin et du chanvre emploie plus ou moins directement, 
selon M. Tegoborski, 5,000,000 d'individus au moins; et la 
consommation de toiles de lin est évaluée à environ 550,000,000 
d'aunes, soit neuf aunes par tête de la population. Cette branche 



d'industrie se trouve partout. « Elle a son siège dans les plus humbles 
chaumières, et elle n'enlève point de bras au travail des champs. » Et plus 
loin: « C'est l'aide de plusieurs petites industries subsidiaires: le rouet, la 
navette, le métier à tisser qui fournit emploi à beaucoup de bras de la 
population rurale. » 

La consommation de laine est d'environ 1,75 livres américaines par tête, 
donnant un total de plus de 100,000,000 livres qui demande, pour sa 
conversion en drap, une grande somme de travail; et ces travailleurs 
demandent de grandes fournitures de subsistances. 

La première usine à coton ne date au plus que d'une vingtaine d'années ; 
et cependant on ne compte aujourd'hui pas moins que « 495 fabriques de 
coton employant 112,427 ouvriers et produisant annuellement 
40,907,736 livres de filés et une quantité correspondante de blancs 
tissus 13 ^,» généralement de qualités inférieures pour satisfaire à 
l'immense demande de manufactures plus grossières. Le district où ces 
manufactures sont établies est lui-même un grand empire avec une 
population de 16,000,000 d'âmes; et les résultats de ces établissements 
se manifestent par la substitution croissante de belles cotonnades peintes 
« aux étoffes grossières qui se portaient auparavant, et par l'amélioration 
générale dans la manière de se vêtir 131 .. » 

Les paysans reçoivent le fil de leurs contractants et s'occupent à tisser 
pendant l'hiver. C'est ainsi que marche une fondation d'industrie pour 
leur pays, tout en utilisant le travail et l'habileté qui autrement seraient 
perdus. Les établissements qui produisent des articles supérieurs sont au 
nombre de 140. On fait beaucoup de velours de coton, qui trouve son 
marché principal en Chine, marché qui, jusqu'à l'établissement des 
fabriques russes, était approvisionné par les produits des métiers anglais. 
On dit qu'aujourd'hui les cotonnades imprimées russes égalent celles de 
l'Alsace et du Lancashire; et tout ce progrès est le résultat de moins de 
trente années du système qui vise à économiser le capital, en assurant au 
travailleur un choix dans les moyens d'employer ses facultés physiques et 
intellectuelles. Ce progrès n'est dû qu'au système uniquement; car, dans 
l'Irlande, l'Inde et les autres pays qui ont été régis par les hommes 
engagés dans le trafic et le transport, le déclin d'industrie domestique a 
été un accord complet avec l'accroissement que nous indiquons ici 
comme résultant du développement du commerce. 


Le siège principal de la manufacture des cotonnades fines en Russie est à 
Saint-Pétersbourg; on y emploie surtout des ouvriers suisses. La quantité 
manufacturée est évaluée à 3,000,000 de pièces, qui suffisent à la 
demande domestique de tout l'empire. » On n'importe pas aujourd'hui 
plus de 1,500 pièces des impressions de première qualité. La fabrication 
de mousselines prend aussi de l'accroissement et apporte une 
diversification dans les travaux de la campagne, la culture du coton ayant 
été introduite avec succès dans les provinces caucasiennes. 

La valeur totale de la fabrication du coton, en Russie, était évaluée, il y a 
quelques années, à 32,000,000 dollars par an. On jugera mieux du 
mouvement de cette industrie par le tableau suivant des importations de 
1846 et 1850: 

1846. 1850. 

C< brut 26 > 1 5 2 >484 livres. 44,257,500 livres. 

Coton filé 18,402,750 6,338,750 

On voit qu'en cinq années son importation de coton brut a presque 
doublé, tandis que celle des filés, pour lesquelles elle dépendait de la 
Grande-Bretagne, a diminué de deux tiers. 

L'exportation d'indigo, pour la Russie, a pris un accroissement soutenu, 
comme on le voit d'après les chiffres suivants, qui prouvent une grande 
augmentation d'industrie dans les années qui suivent celles indiquées ci- 
dessus. 

1849 - 1850. 1851. 1852. 

Caisses 3,225 4,105 4,953 5475 

De plus, on donne beaucoup plus d'attention au développement des 
trésors métallurgiques de la terre. La production de fer a augmenté d'une 
manière soutenue, et la découverte récente de vastes gisements de houille 
promet un développement considérable de cette branche d'industrie; 
tandis que la production de l'or et de l'argent s'est élevée à plus de 
20,000,000 dollars annuellement. 


§ 5. Nulle part au monde il n'existe plus de tendance à 
l'activité locale et à la combinaison locale qu'en Russie. 



Dans certaines parties du pays sont les potiers, et, dans d’autres, les 
cordiers et les selliers. Dans telle contrée sont tous les fabricants de 
chandelles, dans telle les fabricants de chapeaux de feutre, et dans telle 
autre les serruriers et les charrons. Un district compte de nombreuses 
tanneries, tandis que dans d'autres presque tous les bras s'emploient à 
faire la lanière d'écorce qui trouve des usages très variés. Pour ces 
industries, les familles d'un district se réunissent en une sorte de 
compagnie d'actionnaires, qui vend le produit des travaux et répartit les 
résultats à toutes les parties engagées dans l'œuvre de production. 

Ces fabriques prennent développement à mesure que se développe la 
demande du travail pour le coton, la laine et les autres branches 
d'industrie, ce qui fait l'accroissement du commerce; non-seulement ce 
commerce qui résulte des différences d'emploi domestique, mais celui qui 
dépend des différences de sol et de climat parmi les nations du globe. Il 
va au dehors plus de suif, et l'on reçoit en retour plus de café et de coton; 
tandis que laine, café, blé et coton sont convertis en étoffe pour la 
fourniture des marchés tant domestiques qu'étrangers. Ce n'est pas 
cependant dans les manufactures grossières seulement que la Russie 
réussit aujourd'hui. L'esprit d'invention et l'habileté de ses ouvriers 
commencent à se faire remarquer dans toutes les industries, comme elle 
l'a prouvé à l'occasion de la grande exposition générale au palais de 
Cristal, il y a cinq ans 132 .. 

Le travail fourni ainsi est autant de gagné. C'est tout autant de pouvoir 
qui se trouve de la sorte économisé. Quelle déperdition immense avait 
lieu, et combien était indispensable pour la Russie cette diversité 
d'emplois qui, seule, permet l'économie, voici un passage du livre de M. 
Tegoborski qui nous en fera juger. 

« Dans des pays où le climat est tempéré et la population est dense, où il y 
a nombre de petites villes et où le négoce domestique est actif, le paysan, 
dont le travail aux champs dure depuis le commencement de mars 
jusqu'au mois de novembre, trouvera peu de difficulté à utiliser son 
temps durant les trois ou quatre mois d'hiver. Il peut charrier ses 
produits au marché; il peut abattre et apporter le bois au logis; il peut 
s'occuper d'engraisser son bétail; il peut louer son travail comme 
transporteur de marchandises, ou s'engager dans quelque autre branche 
subsidiaire d'économie rurale. Chez nous ces ressources sont très 


limitées, tandis que notre travail subit une interruption bien plus longue. 
Jugez quelle déperdition de forces productives, et quelle cause 
d'appauvrissement doivent résulter, si, dénués de toute industrie, sur les 
60 millions d'âmes qui composent la population de la Russie d'Europe, 
plus de 50 millions doivent rester oisifs pendant les six ou sept mois que 
le travail des champs est suspendu. Pour éviter cette déperdition, nous 
sommes jetés sur nos ressources industrielles; et c'est cette situation qui 
nous est propre, jointe à l'abondance et à la variété de nos produits et à 
l'intelligence naturelle et instinctive de notre population, qui a donné 
l'impulsion récente à notre industrie et lui a imprimé le cachet spécial et 
national qui la distingue. 

Dans ce passage se trouve le secret de la pauvreté de tous les pays de la 
terre qui ne sont simplement qu'agricoles. Sans diversité d'emplois il n'y 
a pas d'association possible, et là où il n'y a pas commerce il y a 
déperdition de pouvoir physique, en même temps que les facultés 
intellectuelles restent à l'état latent et sans développement; d'où suit la 
perte de la plus grande partie de force qui devrait résulter de la nourriture 
consommée. C'est par l'économie de force que le manufacturier habile 
réussit à triompher de ses rivaux, et c'est par une économie semblable 
que le pays dont la politique vise à produire l'association et le 
développement du commerce acquiert puissance et gagne considération 
parmi les nations du globe. 


§ 6. Parmi les récents voyageurs en Russie, l'un des plus 
distingués est le baron Haxthausen. 

Il nous apprend que Moscou est devenu un grand siège d'industrie 
manufacturière, où les serfs sont transformés en ouvriers travaillant pour 
leur propre compte, et que dans cette cité affluent annuellement, en 
automne, de 80 à 90,000 individus pour vendre leurs services durant la 
période où ils cessent de pouvoir travailler aux champs. La condition et 
l'apparence de ces ouvriers, mis ainsi à même de vendre un travail qui, 
autrement, serait perdu, lui ont semblé plus satisfaisantes que celles des 
individus de condition semblable en Allemagne, en France et en 
Angleterre. Ainsi que M. Tegoborski, M. Haxthausen émet des doutes sur 
le système protecteur, comme tendant à élever les salaires du travail et à 



atténuer « ce lien patriarcal qui jusqu'alors a existé entre le maître et ses 
serfs. » Mais puisque le commerce se développe par l'affaiblissement de 
ce lien, et puisque avec le développement du commerce les hommes 
s'enrichissent et la terre gagne en valeur, nous avons raison de regarder la 
tendance ainsi remarquée comme une preuve d'accroissement de richesse 
et de pouvoir. 

Pour montrer à quel point la diversité d'emplois a agi sur l'augmentation 
de la demande du travail et sur sa rémunération, voici quelques faits 
glanés dans le livre de M. Haxthausen. Dans un endroit de son livre il 
donne, comme le salaire des femmes employées à tisser la toile fine, de 22 
à 28 cents par jour c'est à peu près l'équivalent du prix d'un boisseau de 
seigle. Ailleurs il établit que les hommes engagés à tisser des serviettes 
gagnent 2 roubles-papier, ou environ 60 cents par jour « Dans le 
gouvernement de Yaroslaf, le travail du paysan, dit-il, a une valeur 
pécuniaire plus haute, par suite de l'état florissant des manufactures. » À 
Ekaterinoslaf, un bon ouvrier adulte reçoit 27 roubles par mois; mais 
quelquefois il est payé le double. 

Quelle influence cela exerce-t-il sur la condition des paysans engagés 
dans l'agriculture? Nous le voyons par ce fait que, tandis qu'autrefois il y 
avait toujours de grands arriérés de rentes, il n'y en a plus aucun, nous 
assure-t-il. De plus il nous dit que, de vingt-trois fermes achetées en bloc, 
avec leur propre liberté, par nombre de paysans appartenant au prince 
Koslowski, au prix de 50,000 roubles, les deux tiers ont été payés 
comptant. Dans un autre cas, les paysans du prince Viazemski ont acheté 
sa terre avec leur liberté moyennant 129,000 roubles. 

La résistance au système qui vise à avilir le travail et les denrées brutes 
amène partout augmentation de liberté parmi les travailleurs, et nous en 
voyons ici la preuve dans les faits que fournit le voyageur qui observe. 
N'importe où il va il trouve que la diversité d'emplois a amené à peu près 
cet état de choses dans lequel, tout en retenant un droit pour un petit 
paiment annuel, les grands propriétaires permettent à leurs serfs de 
choisir leur mode d'emploi et de disposer à leur gré des produits de leur 
travail, tandis qu'eux-mêmes se font servir par des domestiques gagés 133 .. 

Chaque mesure du gouvernement a tendu dans le même sens. Un ukase 
de 1827 déclara le serf une portion intégrale et inséparable du sol, et ainsi 
fut abolie d'un seul coup la traite de chair humaine. Aujourd'hui une 


grande banque a été fondée, qui fait des prêts au propriétaire foncier 
jusqu'à concurrence des deux tiers de la valeur de la propriété, et sous des 
conditions de remboursement qui tendent beaucoup à produire le 
résultat de permettre à la couronne, éventuellement, de devenir 
propriétaire en payant le dernier tiers ce qui tend à transformer la 
population attachée à la terre en sujets de la couronne, tandis 
qu'auparavant ils n'étaient que de simples serfs de simples particuliers. 
Comme paysans de la couronne, ils tiennent leurs habitations et leurs 
petites pièces de terre moyennant paiment de 5 roubles par chaque tête 
mâle, au heu de rente, et sont libres d'user de leur terre et de leur travail 
comme il leur plaît. Aujourd'hui est garanti au serf, non seulement le 
droit de posséder en propre, mais le droit de contracter et de tester en 
cours de justice, ce qui lui était refusé auparavant. 

« Le serf, nous dit un autre récent voyageur, ne peut encore acheter sa 
liberté, mais il devient libre par l'achat du morceau de sol auquel il était 
hé. Le droit de contracter lui a ouvert la route à un tel achat. Le Russe 
paresseux qui travaillait à contre-cœur pour son maître, faisant aussi peu 
que possible d'ouvrage pour le bénéfice de celui-ci, travaille nuit et jour 
dès qu'il y va de son propre avantage. À la paresse succède une 
amélioration diligente de sa terre; à l'ivrognerie brutale, la sobriété et la 
frugalité. La terre, auparavant négligée, répond par ses plus riches trésors 
au soin qu'on lui prodigue. Par la magie d'industrie, de misérables huttes 
se transforment en demeures confortables; un désert, en champs 
florissants; des steppes désolées, des marais profonds, en un sol 
productif; des communautés entières, naguère plongées dans la pauvreté, 
présentent les signes indubitables d'aisance et de bien-être. » 

Par la force d'une série de mesures de la nature que nous venons 
d'indiquer, poursuivies avec fermeté pendant une longue suite d'années, 
une moitié de la population russe est déjà affranchie de toute réclamation 
de services personnels, et partout où l'ouvrier trouve facilement à 
s'employer, les paysans trouvent avantage dans les changements opérés; 
là où cette circonstance fait défaut, mieux vaut pour le paysan rester serf 
que devenir libre. C'est l'opinion de M. Tegoborskit. 

1) Individus soumis à la corvée. 

Population 

mâle. 



Paysans appartenant aux particuliers dans 
tous les gouvernements de la Russie 
d'Europe, d’après le recensement de 1851 


Paysans attachés aux terres que possèdent 

les odnordvortsy. 


11,000 


Paysans des domaines de la couronne non 

encore affranchis de la corvée dans 221,000 
quelques-uns des gouvernements de l'ouest 


Total 11,683,200 


2) Cultivateurs non-soumis à la corvée. 

Population 

mâle. 


Paysans des domaines de l'État payant un 

cens 

Colons étrangers sur les domaines de l'État. 

Colons juifs 
Paysans libres 
Odnordvortsy 

Paysans des apanages et autres cultivateurs 

non-corvéables 

Total 


8,629,300 

188,500 

17,700 

230,000 

I, 500,000 

1,122,000 

II, 687,500 


Ces deux totaux nous présentent le nombre des paysans encore soumis à 
la corvée égal à celui des cultivateurs qui disposent librement de leur 
travail; mais si l'on considère que dans beaucoup de domaines 
appartenant à des particuliers, la corvée a été convertie en une redevance 
pécuniaire, on peut admettre que plus des deux tiers du sol cultivé ne 
sont plus sous le système de la corvée. Forces productives de la Russie, 
vol. I. 


C'est le dernier cas dans ces parties de l'empire qui sont loin d'un marché, 
« celles qui sont peu favorisées par les consommateurs et l'industrie, » et 
parmi cette population où la circulation de numéraire est si insignifiante 
qu'il est plus aisé d'acquitter la rente en travail « que de payer une rente 
quelconque sous forme de monnaie. » Il serait presque impossible 
d'imaginer une plus forte preuve de la nécessité de diversité dans les 
modes d'emploi, comme précédent de la liberté de l'homme, que celle 



fournie dans cette partie de l'intéressant ouvrage de M. Tegoborski. Il ne 
serait pas moins difficile de trouver une preuve plus concluante des 
désastreux effets du système qui vise à séparer le consommateur du 
producteur, à confiner des nations entières dans les rudes labeurs de 
l'agriculture, à accroître la nécessité de l'outillage de transport et des 
services du négociant et à annihiler le commerce, que les preuves fournies 
par M. Haxthausen disant : « Le négoce étranger est exposé à des 
fluctuations tellement incalculables qu'il ne peut jamais servir de base 
offrant sécurité pour la vie d'un peuple, et les preuves fournies par un 
récent voyageur anglais déjà cité, » qui dit : « qu'une saison favorable et 
de belles récoltes ne garantissent pas une année profitable pour le 
cultivateur russe, parce qu'il arrive souvent que les prix sont avilis au 
point que nulle combinaison physique des circonstances ne pourrait venir 
à son bénéfice auquel cas il devient nécessairement un esclave de l'usurier 
ou du négociant du voisinage. 


§ 7. On ne peut mettre en doute que le commerce intérieur 
de l'empire n'ait augmenté 

Voici des faits qui établissent complètement la grande vérité que tout ce 
qui tend à augmenter le commerce domestique, tend également à 
augmenter le pouvoir d'entretenir le commerce extérieur. De 1814 à 1824, 
la période où le pouvoir du trafic fut en croissance et le commerce en 
déclin si rapide, les importations en Russie s'élevaient à 165,000,000 de 
roubles papier qui subissaient 60 % de perte; mais ce système fut si 
épuisant que, dans l'année qui clôt la période, l'escompte alla jusqu'à 75 
%, ce qui réduisit la valeur du papier du gouvernement à un quart de la 
valeur nominale. À une valeur-monnaie réelle, le marché total que la 
Russie présentait pour les produits des terres étrangères était d'environ 
32,000,000 dollars, ou 60 cents par tête. 

Dans les dix années de 1824 à 1834, la première décade de protection les 
importations atteignirent une moyenne de 195,000,000 roubles, en 
même temps que la valeur du rouble papier se releva d'environ 10 %, et 
ainsi le marché russe pour produits étrangers fut porté à 42,000,000 
dollars, ou environ 80 cents par tête. En 1841, il avait atteint 90,000,000 
roubles argent, soit 1 doll. 10 cents par tête. En 1845, ils étaient à 



85,000,000 roubles argent ou environ 1 dollar par tête, quoique les 
récoltes de cette année fussent très faibles. En 1852, ils avaient monté à 
100,000,000 roubles ayant plus que doublé depuis 1824, sous un 
système qui, selon les économistes anglais, devait détruire tout commerce 
avec le monde. 

Comment les deux systèmes ont affecté le revenu public, les faits 
mentionnés le montrent. Le pair de valeur d'une livre sterling est quelque 
peu moins que 7 roubles et il s'est tenu à ce taux jusqu'à la guerre de 
1807. En 1814, la livre a haussé jusqu'à pouvoir acheter 18 1/2 roubles. La 
paix apporta avec elle l'ascendant du trafic et le déclin du commerce, ce 
qui causa un tel écoulement d'or, qu'en 1823-24 une livre valut 25 
roubles. Avec l'adoption de la protection le courant changea, et au bout de 
peu d'années la valeur du numéraire fut rétablie le rouble argent 
devenant de nouveau l'étalon. 

En dix années, de 1814 à 1824, les revenus de douane n'avaient été en 
moyenne que de 40,000,000 roubles papier, mais dans celles de 1824 à 
1834, la moyenne fut de 67,000,000 roubles. En 1852, les recettes de 
cette source furent de 29,000,000 roubles, ayant augmenté de 150 % 
depuis l'adoption du présent système. Une des conséquences fut que le 
gouvernement put construire le grand chemin de fer de Moscou à Saint- 
Pétersbourg qui a 400 milles et a réduit le temps à vingt-deux heures, en 
même temps qu'il avance considérablement de Moscou à Saint- 
Pétersbourg à Varsovie, une distance de six cent soixante-huit milles. 
D'autres routes ont été projetées avant que la guerre éclatât; nous 
ignorons l'influence qu'elle a eu sur ces projets. 


§ 8. Avec le rapprochement du marché et l'économie de 
transport qui en résulte, et avec la tendance journellement 
croissante vers le rapprochement des prix des matières 
premières et des articles manufacturés, il y a amélioration 
régulière et soutenue dans le caractère de l'agriculture 
russe. 

M. Tegoborski cite un district où « l'on a introduit un système rationnel 
de culture, » dans un autre « les traces d'amélioration sont visibles; » 



dans un troisième « le mode de culture est visiblement amélioré. » Dans 
un quatrième « le système triennal a été introduit avec une grande 
amélioration d'instruments. Dans d'autres « l'économie rurale fait des 
progrès sensibles. ». L'amélioration de culture commence à attirer 
l'attention sérieuse des propriétaires ruraux, la culture de la betterave 
pour le sucre s'étend de plus en plus, et tandis que chez plusieurs 
propriétaires nous trouvons un système de culture qui pourra servir de 
modèle, « l'usage d'instruments meilleurs, et l'adoption de méthodes 
améliorées se remarquent, nous dit-on, « sur les champs des paysans. 
Pour amener l'amélioration par les premiers, il est indispensable, dit M. 
Haxthausen, que s'établisse « un système de travail combiné avec 
quelque entreprise industrielle, qui fournisse les moyens d'employer 
utilement les forces productives le travail de l'homme et des animaux qui 
autrement resterait sans action pendant les longs intervalles où les 
travaux des champs sont interrompus. » « Durant sept ou huit mois, 
selon son expression, le travail fait une halte, « et il s'en suit une 
déperdition si énorme de capital qu'elle équivaut complètement au petit 
progrès qui a été accompli. » 

Le gouvernement a établi quelques fermes modèles, comme écoles 
d'agriculture, où sont admis les paysans, tant de la couronne que des 
particuliers, et le nombre d'élèves, en 1849, était 706. Le cours d'études 
est très complet et dure quatre ans. Comme un résultat de toutes ces 
mesures, le rendement de la terre augmente graduellement tandis que la 
taxe de transport diminue; le prix du blé s'élève et celui du drap décline, 
tandis que le sol et l'homme qui le cultive gagnent en valeur. Dans 
quelques districts, la terre se vend cinq et même dix fois le prix qu'on en 
eût donné il y a vingt-cinq ans, tandis qu'en masse tous les hommes 
gagnent en liberté d'année en année. 

Le système communal présente cependant au progrès agricole un 
obstacle qui sera difficile à surmonter. Par tout l'empire, le sol reste non 
divisé étant tenu en commun et distribué annuellement parmi les 
membres de la commune ; et cela s'applique aussi bien aux terres qui sont 
possédées par la commune elle-même qu'à celles tenues de la couronne 
ou du grand propriétaire. Dans les cas où l'obrok, ou la rente-monnaie se 
doit payer, chaque individu mâle du village reçoit une part égale de la 
terre le père même prend celle de son fils enfant et chacun devient 



responsable pour sa part à payer de la rente. Dans les districts où prévaut 
la corvée, la rente-travail, les enfants et les vieillards n'ont pas droit à la 
terre, dont l'usage n'est donné que comme un équivalent pour le travail 
accompli; mais pour remédier à cette difficulté, on forme un tiaglo, en 
réunissant quelques individus, trop faibles pour fournir chacun une 
journée de travail l'ensemble représente un travailleur complet et 
acquiert droit à une part de terre. La naissance de chaque enfant mâle 
crée un nouveau titre et les parts de ceux qui meurent retournent à la 
commune. Les bois, pâtures, terrains de chasse et pêcheries restent 
indivis et libres pour tous les habitants; mais la terre arable et les prairies 
sont divisées selon leur valeur entre les individus mâles l'étendue des 
parts diminuant d'année en année à mesure qu'augmente la population 134 

Comme dans de telles circonstances, il ne peut exister de propriété 
foncière permanente, rien ne stimule à consacrer du travail à faire des 
améliorations; et il suit que « l'industrie agricole est négligée et 
abandonnée là même où le sol n'est pas naturellement bon, dit M. 
Haxthausen, des engrais et un peu plus d'industrie le pourraient 
améliorer; mais les efforts de quelques rares propriétaires sous ce 
rapport, n'ont trouvé que peu d'imitateurs et pas un chez les paysans 135 .. 
» 

Le négoce et les manufactures enlèvent la main-d'œuvre à l'agriculture, et 
par la raison qu'ils offrent stimulant de toute sorte à produire, taudis que 
la dernière n'en offre que peu. Quelles que puissent être les 
accumulations résultantes du négoce, elles restent la propriété 
particulière de l'homme aux efforts de qui elles ont été dues; et à sa mort 
il les peut léguer à sa femme et à ses enfants; tandis que quelle que 
grande que puisse être la valeur ajoutée à la terre, cette valeur devient un 
jour la propriété de la communauté, sans qu'il en aille une partie à la 
veuve ou à la fille de l'homme dont les travaux ont créé les améliorations. 

Le communisme est partout le même, soit qu'on le rencontre en Russie 
ou en France dans les coutumes d'un peuple ou dans les livres des 
enseignants qui se refusent à voir que le pouvoir d'association s'accroît 
avec le développement d'individualité et cherchent à favoriser 
l'accroissement du premier par la destruction du dernier. Dans un cas, il 
n'est qu'un pas dans le progrès de l'homme vers la civilisation; tandis que 


dans l’autre il se propose de réduire l'homme à un état de barbarie. Et 
c'est pourquoi les efforts pour l'introduire parmi les hommes civilisés ont 
toujours été suivis d'un insuccès si notable. 

§ 9. Avec la division de la terre le travail gagne en valeur, et 
plus il est évalué plus on l'économise, plus augmente la 
proportion qui en est employée productivement. 

Ainsi plus augmente la quantité qui peut être donnée au développement 
des ressources de la terre. À chaque pas, dans cette direction, les hommes 
sont mis en état de bâtir maison sur leur propre terre, et les fermes 
disséminées succèdent graduellement aux sales villages. Rien de la sorte 
ne se rencontre en Russie, parce qu'il n'y a pas de terre que le paysan, pris 
individuellement, puisse appeler son bien. La population rurale est donc 
groupée en larges villages où les maisons sont entassées autant que dans 
les villes. Il en résulte pour un grand nombre de cultivateurs une 
habitation très distante du champ qu'ils cultivent, ce qui, 
indépendamment de la perte de temps pour aller et retour, amène une 
cause morale de négligence dans la culture ; il est impossible que 
l'homme qui a plusieurs werstes à parcourir pour atteindre son champ le 
cultive avec le même intérêt, lui prodigue le même soin que lorsqu'il l'a 
sous les yeux et peut saisir juste le moment le meilleur pour fumer, 
labourer, semer ou moissonner, irriguer sa prairie ou tondre sa haie. C'est 
là une des causes de la prospérité plus grande des colonies allemandes, 
où les habitations sont distribuées de telle sorte que chaque colon a pour 
ainsi dire sa propriété sous la main. C'est ce qui explique aussi en partie 
le progrès agricole dans les provinces de la Baltique, où la population est 
beaucoup plus répandue que dans les autres parties de la Russie. 
L'agglomération de la population rurale en groupes nombreux prédomine 
chez les nations qui ont été jadis exposées aux incursions des Barbares ou 
aux dévastations des animaux sauvages, et ont éprouvé le besoin 
d'habiter en voisinage pour se protéger mutuellement 13 ^.. 

La culture commence toujours par les sols de qualité inférieure, et ce 
n'est qu'au moyen de l'association et de la combinaison que les plus 
riches sont appropriés aux Ans de l'homme. Comme cependant une telle 
combinaison est impossible sous le système de communauté, il en résulte 
que les jeunes hommes actifs et diligents du village, ceux en qui l'on 


pourrait espérer, pour l'amélioration agricole, passent aux bourgs et aux 
villes, abandonnant la terre et cherchant ailleurs cet avantage permanent, 
pour eux-mêmes et pour leurs familles, qui est refusé par le système 
existant à ceux engagés dans le travail rural. 

Tels sont quelques-uns des obstacles que rencontre l'agriculture pour 
passer à l'état de science. Ils sont grands ; mais, tout grands qu'ils soient, 
ils sont dépassés de beaucoup par ceux qui résultent du manque encore 
existant, de la convenable diversité d'emplois, sans laquelle association et 
combinaison ne peuvent avoir lieu. Dans d'immenses parties de l'empire, 
le fermier ne peut aucunement varier les objets de sa culture. Il faut qu'il 
se borne à ces utilités seulement qui souffrent les frais de transport; il ne 
peut cultiver pommes de terre, turneps, foin, ou quel qu’autre article 
encombrant qui veut être consommé sur place. Il faut qu'il épuise sa terre 
et il faut donc que ses récoltes diminuent avec augmentation constante 
dans la sujétion à la maladie qui si souvent les balaye, en le réduisant lui 
et sa famille à la pauvreté, sinon à mourir de faim. Il faut qu'il se borne à 
la culture des sols plus pauvres, car une si large part de sa récolte 
s'absorbe dans l'œuvre du transport qu'il reste hors d'état d'obtenir 
l'outillage qui l'aiderait à défricher et drainer les sols riches. Il devient 
ainsi, d'année en année, de plus en plus l'esclave de la nature, et 
conséquemment de plus en plus dépendant des chances du négoce et 
esclave de son semblable. Si les récoltes de l'ouest de l'Europe sont 
abondantes, il est ruiné : ce qui le conduit à souhaiter dans ses prières la 
sécheresse et la gelée et d'autres causes de dommages pour son 
semblable; et le tout à cause de son inaptitude à décider lui-même 
comment il emploiera son travail et sa terre. Le commerce lui donnerait 
ce pouvoir et le mettrait à même de se réjouir de la prospérité de ses 
semblables; mais le commerce aujourd'hui ne se développe nulle part en 
l'absence du système inauguré par le premier des hommes d'état 
modernes, Colbert. 


Les différences de prix dans les diverses parties de l'empire sont énormes, 
le seigle valant dans une localité moins qu'un rouble le Tchetwert, tandis 
que, dans une autre, il se vend plus de n roubles, et le blé variant d'un 
peu plus de 2 à 13 roubles. Telle est la taxation à laquelle les producteurs 
sont encore exposés par suite de la nécessité de dépendre des marchés 



lointains; mais le remède s'applique graduellement par la création de 
centres locaux diminuant la nécessité d'aller au loin, tout en augmentant 
le pouvoir de construire de nouvelles et meilleures routes. 


§ 10. Le système de centralisation que cherche à établir le 
peuple anglais requiert l'avilissement du prix du travail tant 
domestique qu'étranger, 

Alors il tend partout à produire. Moindre est le commerce domestique, 
plus augmente pour toutes les nations leur dépendance du peuple qui a 
navires et wagons ; et moins ils ont pouvoir de développer les ressources 
de leur sol, ou d'augmenter la quantité des denrées brutes qu'il faut 
transporter. Ceci conduit à s'efforcer de stimuler les diverses sociétés du 
globe à une concurrence entre elles pour la vente des denrées brutes sur 
le marché lointain, à leur grand préjudice, mais au bénéfice actuel, 
quoique seulement temporaire, du trafiquant lointain, qui de la sorte tue 
la poule pour avoir les œufs d'or. Plus il se pourra obtenir de laine 
d'Australie, plus le prix de celle de Russie ira s'abaissant; plus il se peut 
obtenir de coton et de chanvre de l'Inde, plus tomberont les prix du 
chanvre de Russie et du coton d'Amérique; et plus les agriculteurs des 
deux pays viendront à dépendre des chances du marché lointain, et des 
combinaisons qui s'y forment si facilement. De là suit que nous voyons 
chez les sociétés du monde purement agricoles une absence si entière du 
pouvoir de se gouverner soi-même, une impuissance si grande de faire les 
routes qui sont si nécessaires, et une dépendance si complète du 
trafiquant lointain pour tout l'outillage de négoce et de transport. 

L'individualité, tant chez les hommes que chez les nations, se développe 
avec le développement du commerce. Elle se développe en Russie; et c'est 
pourquoi la Russie a, dans les trois années dernières, montré un pouvoir 
de résistance aux attaques du dehors, qui n'eût point été possible avec le 
maintien de sa politique du libre-échange, et si elle avait continué à 
marcher dans la voie anglaise. Ce qui serait advenu, M. Cobden l'a vu 
clairement, et il a fourni l'argument le plus concluant en faveur de la 
politique de la France et de la Russie, lorsqu'il a écrit que : « sevrer 
l'empire russe dans la période de 1815 à 1824 « de tout commerce avec 
l'étranger, eût été condamner à l'état de nudité une partie de son 



peuple 132 -.» Le système adopté ensuite tend vers la décentralisation, 
l'individualité, la vie, la liberté; tandis que celui que M. Cobden veut 
imposer au monde, ayant pour objet d'accroître la nécessité des services 
du trafiquant, tend vers la centralisation qui est toujours la route vers 
l'esclavage et la mort. 


§11. La Suède est naturellement un pays très pauvre, rude, 
mouvementé, montagneux. 

Le sol, là où le roc n'est pas à la surface, est léger et sablonneux. En 
général, sol et climat sont défavorables à l'agriculture; cependant il existe 
quelques parties fertiles au sud du 6i°. Elles donnent seigle, avoine, 
pommes de terre, carottes, betteraves et divers autres végétaux, et aussi 
des fruits et un peu de blé. 

Quant à sa politique commerciale, la Suède est dans la voie française, tout 
son système ayant été basé sur l'idée de rapprocher le consommateur du 
producteur, en économisant ainsi le transport et rapprochant autant que 
possible les prix des denrées brutes et des articles manufacturés. Il y a 
vingt ans, son tarif fut légèrement modifié dans le sens du libre-échange ; 
mais, six ans après, elle revint sur ses pas, et inaugura de nouveau la 
politique de pleine protection. Quel a été l'effet, nous allons le voir. 

L'industrie cotonnière, en 1831, comptait moins de 2,000,000 broches; 
mais, en 1840, le chiffre s'élevait déjà à 6,000,000. Dans la première de 
ces années, elle importait en coton brut moins de 800,000 livres, mais, 
dans la dernière, le chiffre atteignit 1,800,000. Dans les trois années qui 
finissent en 1846, il fut de 10,000,000; tandis que, dans les trois qui 
finissent en 1853, il atteignit jusqu'à 27,000,000. Dans la première de ces 
périodes, la quantité de filés importés montait à 5,000,000, et, dans la 
dernière, à 3,600,000. La moyenne annuelle de coton, tant brut que filé, 
fut dans la première 5,000,000 livres; tandis que, dans la dernière, elle 
dépassa 10,000,000. 

Prenant les années 1845 et 1852 comme la moyenne de ces périodes, nous 
avons donc une consommation qui a doublé dans le court espace de sept 
années, ce qui donne par tête plus que trois livres ; en tenant compte de 
la nature du climat, c'est plus que la consommation de nos États-Unis, la 



patrie du coton. 

Voici pour l'importation d'autres denrées brutes: 


1844 à 1846 

Chanvre 5,400,000 livres. 


1851 à r853 
6,200,000 livres. 


Cuirs et peaux 6,400,000 


8,700,000 


Laine 5,000,000 


5,600,000 


Toutes ont ainsi considérablement augmenté. 

L'industrie lainière existe, par tout le pays, dans les habitations rurales, 
employant ainsi du temps et de l'intelligence qui autrement seraient 
perdus; et pourtant il se fabrique annuellement dans de plus grands 
établissements au-delà de 1,000,000 aunes de drap. 

En 1840, il se fabriquait environ 80,000 tonnes de gueuse de fer, pouvant 
fournir environ 65,000 tonnes de fer en barre. En 1853, le fer en barre 
montait à 115,000 tonnes; et, en y ajoutant environ 10,000 tonnes de 
fontes, nous avons un total de 125,000 livres, c'est-à-dire un doublement 
de la production dans le court espace de treize années. Le mouvement de 
l'industrie du fer est tel, et tel est le développement des ressources de la 
terre, qu'en 1853 d ne s'est pas ouvert moins de 327 mines nouvelles, et 
que l'on a rouvert plus du double en mines anciennes et abandonnées. 


§ 12. Voici quel a été le mouvement de la population: 


En 1751 1,795,000 


En 1826 2,751,000 


1805 2,414,000 


1853 3,482,000 


Entre les deux premières de ces périodes, il s'est écoulé quarante-quatre 
années pendant lesquelles l'augmentation a été de 34 %. Entre les deux 
dernières il s'est écoulé moitié moins d'années, et l'augmentation a été 26 
1/2 %. Le mouvement est donc en accélération constante, donnant 
accroissement de pouvoir d'association, et facilitant l'accroissement de 
richesse. 


Dans la dernière période, la quantité d'effort physique et intellectuel 
donnée au travail de conversion a, nous l'avons vu, beaucoup augmenté; 
et pourtant, loin que cela ait produit une diminution de pouvoir de 



donner du temps et de l’intelligence à l'opération de la culture, celle-ci 
s'est prodigieusement développée, ainsi que le montrent les faits suivants 
: Dans les dix années qui expirent en 1787, l'importation moyenne de 
grains fut de 700,000 barils de 280 livres chaque, ce qui équivaut à 
environ 196,000,000 livres, ou 100 livres par tête 13 ^ . Dans la décade qui 
finit en 1853, l'importation moyenne a été 120,000 barils, ne donnant 
que 34,000,000 livres, tandis que la population a presque doublé. À 
l'importation de la dernière période on peut ajouter une moyenne 
annuelle de farine et gruau montant à 4,000,000 livres; ce qui, calculé 
comme grains, porterait l'importation totale à environ 40,000,000 livres, 
ou moins de 12 livres par tête. Ce qui prouve que le peuple est bien mieux 
nourri dans la dernière période que dans la première, c'est le grand 
développement de l'achat du drap, la nourriture passant avant tous les 
autres besoins de l'homme-animal, et exigeant satisfaction première. À 
l'appui, voici un tableau qui montre le rapide accroissement dans la 
consommation d'autres articles: 


Café, importation totale. 

K T • 20,000,000 

Livres 

Sucre 56,000,000 
Tabac 10,000,000 


29,000,000 

75,000,000 

13,000,000 


§ 13. Le commerce domestique prend un développement 
très rapide, en même temps que le commerce étranger 
progresse d'une marche soutenue et régulière. 


Cette marche n'est égalée nulle part ailleurs, comme le montre le tableau 
suivant: 



Importations. 

Exportations. 

1831. Rixdales 133 . 

12,303,000 

13,565,000 

1836 

15,562,000 

18,585,000 

1840 

18,308,000 

20,434,000 

1844 

18,480,000 

21,680,000 

1853 

34 , 470,000 

34,387,000 


Que le pouvoir d'acheter les produits du travail des autres dépende du 
pouvoir de vendre les nôtres, nous en avons ici largement la preuve. Tant 
que les Suédois ont eu à peine une industrie, ils ont été de pauvres clients 
pour les autres nations; mais, avec l'accroissement rapide de circulation, 
ils ont acquis de la force, et aujourd'hui, nous le voyons, leur pouvoir de 
consommation va se développant à un degré presque égal à celui d'aucun 
autre pays du monde; tandis que l'Irlande, l'Inde, la Turquie, le Portugal 
et les autres pays de libre échange déclinent aussi régulièrement. Tels 
sont les effets différents des politiques, dont l'une tend à la diminution de 
la taxe de transport et au développement du commerce, tandis que l'autre 
veut augmenter cette taxe et établir ainsi la domination du trafic. 


§ 14. Avec le développement du commerce la terre gagne 
en valeur et va se divisant 

À mesure que grandit le pouvoir du trafic, la terre perd en valeur et va se 
consolidant, comme nous voyons que c'est le cas en Irlande, Angleterre, 
Turquie et Inde. Le chiffre des paysans de Suède qui sont propriétaires de 
la terre qu'ils cultivent a été recensé à 147,974 âmes, et la tendance à une 
division plus grande de la propriété foncière se manifeste par le fait que, 
de 1832 à 1837, les ventes de terre par propriétaires nobles ont monté à 
environ 10,000,000 rixdales de Suède, la terre ainsi vendue passant en 
parties à peu près égales aux mains de la classe moyenne et des 
paysans 140 . 

Quelle est la condition des petits propriétaires, et comment l'industrie 
manufacturière et agricole sont-elles combinées dans la plus grande 
partie du royaume? Nous le pouvons voir dans cet extrait d'un voyageur 
anglais distingué.: 

« Angermanland, où je suis pour le moment, ressemble à un district 
manufacturier de l'Angleterre. Le métier y bruit dans chaque chambre de 
chaque maison. Chaque foyer a sa chaîne de toile sur ses bancs verts. 
C'est une industrie toute domestique, qui s'accomplit dans toutes ses 
phases sur la petite ferme où croît le lin, et par les femmes de la maison, 
excepté labour et semailles. Elle ne se borne pas à la toile pour le ménage 
ou pour le linge de la famille. La toile se vend par tout le royaume; et à 
une petite auberge, Borsta, il y avait une table dressée, comme nous le 


voyons parfois dans les districts manufacturiers d'Angleterre, et couverte 
des produits de la localité 141 ,.... La population de ces deux pays Nord et 
Sud-Angermanland, semble réunir sur une petite échelle tous les 
avantages d'une population industrielle et agricole plus qu'aucun autre 
district que j'aie jamais vu. La terre est toute en petits faire-valoir 
possédés par des paysans. Les hommes font le travail des champs; les 
femmes exercent une branche d'industrie non moins profitable. Il y a au 
métier ou au rouet emploi pour la vieillesse et la jeunesse du sexe 
féminin. Les servantes ne sont point une charge. L'extérieur et l'intérieur 
des habitations offrent toute la propreté, la netteté d'une population 
industrielle prospère, et l'abondance d'une population agricole. La nappe, 
que l'on ne manque jamais de mettre pour votre tasse de lait et votre 
morceau de pain, est toujours propre ; les lits et les draps propres et bien 
blancs. Chacun est bien vêtu ; car leur fabrication est comme leur culture, 
pour leur propre usage en premier heu, et le surplus seulement, comme 
objet secondaire, pour la vente; et, d'après le nombre des petits meubles 
dans leurs demeures, comme de bonnes tables et chaises, rideaux de 
fenêtres et persiennes (dont la moindre hutte est pourvue), pendules, 
bonne literie, papiers de tenture et quelques livres, il est évident qu'ils 
dépensent leurs gains pour leurs conforts, et qu'ils ne sont pas à un bas 
degré de bien-être social, mais à un degré aussi élevé que celui conçu par 
ceux de nos artisans assurés de trouver constamment à vivre dans leur 
profession. Voilà la Suède. C'est là, dans les provinces du Nord, ce qu'un 
pays peut se sentir justement fier d'avoir réalisé 142 ..» 


§ 15. Plus se perfectionne le pouvoir d'entretenir 
commerce, plus l'esprit acquiert de développement, et plus 
augmente la soif de connaître. 

Rien donc d'étonnant qu'ici, comme en Danemark, nous trouvions une 
littérature en progrès rapide, se développant dans la capitale et se 
manifestant dans les petites villes sous la forme de magasins de librairie 
bien fournis. « Je suis ici, dit M. Laing, écrivant d'un village de Laponie, 
dans une maison plus confortable, plus propre qu'aucune de nos petites 
villes du nord de l’Écosse, à l'exception peut-être d'Inverness, ne peut se 
flatter d'en posséder. Cette petite ville de onze cents habitants, à quatre 


cent soixante-dix milles de la capitale, compte deux libraires, chez qui j'ai 
trouvé un bon assortiment de livres modernes, parmi lesquels la vie de 
Colomb par Washington Irving, en anglais. Tous les conforts, toutes les 
convenances, et, à juger d'après l'apparence des dames et des gentlemen, 
toutes les élégances d'une vie raffinée se trouvent en aussi grande 
abondance que dans nos petites villes, et peut-être même pénètrent plus 
bas dans la société, grâce à la vie de tous les jours qui est moins coûteuse. 
Dans la tenue et dans les habitudes du peuple, rien qui vous donne l'idée 
d'ignorance, de grossièreté, de bassesse. Rien qui sente la Laponie, si ce 
n'est peut-être dans la cuisine 143 .. 

Tel était l'état des choses il y a une vingtaine d'années, et autant que l'on 
peut juger d'après l'importation de papier, il y a eu progrès soutenu 
depuis, la quantité importée ayant atteint le chiffre de 400,000 livres 
dans les trois années qui finissent en 1853, contre 150,000 dans celles 
finissant en 1846. 


§ 16. La tendance à l'égalité croît avec l'accroissement de 
richesse 

Aussi voyons-nous en Suède se corriger peu à peu, avec le temps, les 
maux d'une centralisation politique. Il y a vingt ans, deux tiers de la terre 
payaient toutes les taxes tandis que leurs propriétaires étaient exclus de 
la représentation au Corps législatif. Aujourd'hui tout ce qui appartient à 
l'ordre des paysans a droit de représenter et d'être représenté dans la 
chambre des paysans 144 .. 

Ici comme partout ailleurs, la liberté croît avec la diversité d'emplois et le 
développement d'individualité dans la population. C'est aussi là le cours 
des choses, malgré l'existence d'une centralisation politique de la nature 
la plus oppressive. Les fonctionnaires abondent, et à un tel point que 
selon M. Laing « on peut dire, avec vérité, qu'ils ne sont pas faits pour le 
service public, mais que le service public est fait pour eux 145 .. 

Leur entretien donne lieu à des taxes très lourdes qui ne représentent pas 
moins que le cinquième de la production totale de la terre et le dix- 
huitième de sa valeur actuelle. Comme une grande partie de la terre est 
exempte d'impôt, il suit nécessairement que le fardeau pèse plus que cela 


sur les petits propriétaires, dont la plupart payent au gouvernement, en 
addition à leurs taxes locales, non moins que le tiers de la production 
totale de la terre et du travail 14 ^.. 

Le droit au travail est regardé là comme un privilège pour lequel on paye 
sous forme d'une taxe, par l’acquittement de laquelle la partie acquiert « 
titre à être protégée par la loi, comme tout autre propriétaire, contre 
quiconque voudrait lui ôter de sa valeur et lui porter préjudice dans ses 
moyens de vivre et d'acquitter sa taxe 147 .. » Et comme une conséquence le 
chaudronnier ne peut s'aventurer hors de la ligne régulière de sa 
profession jusqu'à fondre le métal dont il a besoin pour l'exercer, les 
règlements abondant, qui empêchent la libre circulation du travail et 
s'opposent au développement du commerce. Des hauts fourneaux et des 
usines à fer sont autorisés pour des quantités spécifiées, que l'on ne peut 
dépasser sous peine de confiscation. Ces licences sont garanties par le 
collège des mines qui contrôle tous les travaux, ayant des collèges locaux 
dans tous les districts avec une hiérarchie de fonctionnaires ; et chaque 
fourneau et chaque forge paye une taxe, à raison de sa capacité, pour 
l'entretien des gens chargés de mettre obstacle dans la voie du commerce 
et d'arrêter ainsi le développement des ressources de la terre. 

Quant à ses relations internationales, la Suède à suivi la direction 
indiquée par Colbert; pourtant elle aurait besoin d'un Turgot pour 
balayer les obstacles au commerce domestique 14 ^.. 


§ 17. Nous avons étudié les opérations des six 
communautés importantes du nord et du sud de l'Europe, 

Elles sont tout à fait différentes de race, d'habitudes, de manières, de 
religions et qui n'ont de conformité que dans l'adoption d'un système 
tendant à accroître le pouvoir d'aspiration, et à développer les diverses 
facultés de leurs membres, et dans les résultats par là obtenus. Dans 
toutes il y a accroissement soutenu dans la proportion du travail que la 
communauté consacre au développement des pouvoirs de la terre, et 
diminution de celui requis pour l'œuvre du négoce et du transport. Dans 
toutes il y a grand accroissement du pouvoir d'entretenir commerce 




domestique, avec grande augmentation dans la valeur de la terre et de la 
rémunération du travail; dans toutes, la société va d'année en année, 
prenant de plus sa forme naturelle; dans toutes, population et richesse 
ont un accroissement soutenu et dans toutes, il y a développement 
d'individualité qui les met en état de plus en plus d'occuper une position 
indépendante parmi les diverses nations de la terre. 

C'est directement l'inverse que nous avons vu chez les catholiques 
d'Irlande et de Portugal, les Turcs de l'est de l'Europe, les Hindous de 
l'Inde, et les races blanches et noires des Indes occidentales. Différentes 
aussi en tout, ces sociétés ont une conformité en un seul point; et c'est 
dans la nécessité de se soumettre à une politique contraire à l'association 
et qui empêche le développement des facultés diverses de leur 
population. Dans toutes conséquemment le travail est de la nature la plus 
superficielle, appliqué à gratter la terre avec de pauvres instruments, 
faute d'aptitude à acquérir les meilleurs; dans toutes, le mouvement 
social et le pouvoir sont faibles; dans toutes, la proportion de travail 
donnée à l'œuvre de négoce et de transport tend à augmenter; et dans 
toutes, la valeur de la terre et du travail tend fermement à décliner, avec 
diminution quotidienne de richesse et de population et du pouvoir 
d'entretenir commerce domestique et étranger; et dans toutes il y a déclin 
d'individualité, les communautés devenant de plus en plus dépendantes 
du vouloir d'autrui et perdant leur position parmi les nations de la terre. 


§18. L'homme cherche association avec ses semblables. 

Pour avoir association il faut diversité d'emploi et développement 
d'individualité. Ces points obtenus, et consommateurs et producteurs 
prenant de plus en plus place les uns auprès des autres, le rapprochement 
soutenu s'opère entre les prix des produits bruts et des produits achevés, 
avec diminution constante dans la valeur de tous et accroissement de la 
richesse, du pouvoir et de la valeur de l'homme; et avec tendance 
constante à ce que la société prenne la forme de la plus grande stabilité, 
celle d'une vraie pyramide, exemple: 

- APPROPRIATION - 
-TRANSPORT.- 





CONVERSION. - 
-AGRICULTURE 


Telles sont les tendances dans tous les pays qui marchent dans la voie de 
la France, et celles de la France elle-même. 

Lorsqu'au contraire ces tendances ne sont point obtenues, et que par 
conséquent les prix des denrées brutes et des utilités achevées vont 
s'écartant les uns les autres, c'est le contraire qui se voit; la société 
prenant alors la forme suivante: 

-APPROPRIATION- 

-TRANSPORT.- 

-CONVERSION.- 

-AGRICULTURE— 

Telles sont les tendances dans tous les pays qui marchent dans la voie 
anglaise et celles de l'Angleterre elle-même. L'instabilité est donc le 
caractère distinctif de ces pays. 

La politique américaine n'a été en harmonie avec ni l'une ni l'autre de ces 
grandes sections de la race humaine. Tout en reconnaissant, en général, 
la convenance de la protection, et l'avantage de créer un marché 
domestique pour les produits du planteur et du fermier, des partis 
puissants ont tenu qu'il fallait voir là, non une mesure de politique 
nationale, favorable au bien de tous, mais une faveur spéciale pour 
certaines classes, dont les intérêts devaient être favorisés aux dépens de 
tous, et, pour cette raison, ne l'accordent que dans la mesure qui se 
concilierait avec la production du plus large revenu public. L'instabilité a 
donc été le caractère spécial de la politique américaine, on a eu recours à 
la protection alors que le trésor public était vide, on l'a abandonnée après 
qu'il s'est empli. Il en résulte que nous avons maintenant l'occasion 
d'étudier, sur le même terrain , l'action des deux systèmes que nous avons 
déjà examinés par rapport à des notions si différentes et si largement 
répandues; et pour cet examen nous proposons de nous adresser à nous- 
mêmes. 












CHAPITRE XXVI. 

CONTINUATION DU MÊME SUJET 


§ 1. La France est un pays « d'anomalies», ce qui provient 
de ce que son système social et son système politique 
sont perpétuellement en guerre. 

Le premier tend à augmenter la valeur de la terre et de l'homme, et le 
second tend à diminuer la valeur des deux. L'un tend à créer des centres 
locaux et à établir la liberté; l'autre à centraliser richesse et pouvoir dans 
la capitale et à réduire les hommes à la condition de pures machines. 

Dans l'Union américaine aussi, nous trouvons un pays « d'anomalies», ce 
qui provient de ce qu'elle a un système social qui tend à la centralisation 
et à l'esclavage en face d'un système politique basé sur l'idée d'activité 
locale et de parfait self-gouvernement, gouvernement personnel. En 
France, un système social sensé va corrigeant graduellement les erreurs 
du système politique, avec tendance constante vers l'accroissement de 
liberté; tandis qu'aux États-Unis, l'erreur sociale va l'emportant par 
degrés sur la vérité politique, avec tendance croissante à disperser 
l'homme, à absorber les centres locaux d'action, à centraliser le pouvoir 
dans les grandes cités, et à asservir davantage ceux qui travaillent au 
vouloir de ceux qui vivent de l'exercice de leurs pouvoirs d'appropriation. 
Les premiers parmi les nations à déclarer « que tous les hommes sont nés 
égaux », ils sont aujourd'hui seuls parmi les nations civilisées à compter 
chez eux des écrivains distingués qui affirment « que la société libre a fait 
complètement faillite, que « l'esclavage », tant de l'homme blanc que du 
noir, est « une institution légitime, utile et convenable, et que c'est un 
devoir de s'efforcer, «non-seulement de le maintenir là où il existe, mais 
de l'étendre aux pays où il est encore inconnu. 

Dans aucun pays du monde le système politique basé, comme il l'est, sur 
l'idée de centres locaux faisant contrepoids à la grande attraction 



centrale, ne correspond d'aussi près à ce système merveilleusement beau 
établi pour le gouvernement de l'univers. Aussi dans aucun les tendances 
naturelles de l'homme vers l'association et la combinaison avec ses 
semblables ne se manifestent autant. Si nous cherchons le type du 
système, nous le trouvons dans « l'abeille », c'est-à-dire dans l'union des 
membres plus anciens d'une colonie en vue de construire les logis auprès 
d'eux pour de nouveaux arrivants ; partant de ce point on le retrouve 
dans chaque opération de la vie. Il faut rouler les troncs d'arbre, élever le 
toit de la grange, ou battre le blé : tous labeurs qui exigeraient de rudes 
fatigues du colon solitaire, mais allégés par l'assistance des efforts 
combinés de ses voisins. Le surcroît qui s'adjoint à la population n'a 
probablement amené avec lui ni cheval, ni charrue; mais un voisin prête 
l'une, un second voisin prête l'autre. Ainsi, chaque nouvel arrivant est vite 
en état d'acquérir lui-même les deux : cheval et charrue. On a besoin d'un 
bâtiment pour le culte, tous tant méthodistes qu'épiscopaliens, baptistes 
ou presbytériens, s'unissent pour le construire; sa chaire sera occupée par 
les prédicateurs qui parcourent les solitudes. L'Église, favorisant les 
relations de voisinage, favorise l'habitude d'association; tandis que 
l'enseignement qui s'y prêche favorise l'amour de l'ordre; et bientôt la 
colonie se couvre de maisons d'assemblée. Dans l'une, les baptistes, et 
dans l'autre les presbytériens, se réunissent pour écouter le personnage 
qu'ils sont convenus de choisir pour leur prédicateur. Si l'une de ces 
maisons brûle, la congrégation trouve toutes les autres du voisinage à sa 
disposition, jusqu'à ce que le sinistre soit réparé. Un jour on s'associe 
pour faire des routes; on tient des assemblées pour décider qui dirigera 
leur construction et leur réparation, et qui recueillera les contributions 
nécessaires. Un autre jour on s'assemble pour élire la représentation au 
conseil du comté, à l'assemblée de l'État ou au Congrès de l'Union. 
» Ensuite on arrête où se construira la maison pour l'école, qui sera 
chargé de recueillir les fonds nécessaires ou de choisir les livres pour la 
petite bibliothèque qui servira aux enfants à appliquer avec avantage à 
eux-mêmes le savoir-lire acquis chez le maître d'école 142 .. Et puis voici 
que se créent des associations pour assurance mutuelle contre les voleurs 
de chevaux et contre l'incendie, ou pour de petits fonds d'épargne, 
prenant le nom de banques, où l'homme qui veut acheter un cheval ou 
une charrue trouve à emprunter la petite somme dont il a besoin. De 
petites fabriques naissent, qui ont un ou deux propriétaires, et qui 



grandissent, et dans lesquelles tous les petits capitalistes du voisinage, 
cordonniers, couturières, fermiers, avocats, veuves et orphelins ont un 
intérêt; de petites villes se forment, où chaque habitant possède sa 
maison et son terrain, et se trouve ainsi directement intéressé à leur 
bonne administration et à tout ce qui tend à leur progrès, chacun sentant 
que le point le premier et le plus important de tous est une complète 
sécurité dans la jouissance des droits de la personne et de la propriété. 
L'habitude d'association exerce ainsi l'influence la plus bienfaisante sur 
chaque action de la vie, et elle se montre surtout là où population et 
richesse sont le plus abondantes dans les États de la Nouvelle-Angleterre. 
Vous voyez là un réseau d'association tellement supérieur à tout ce qui est 
connu ailleurs, qu'il n'y a même pas de comparaison possible. L'armateur 
et le marchand, et le capitaliste le plus éclairé comme le moins actif, 
contractent avec le patron dans la propriété d'un navire, et font société 
avec l'équipage pour le partage de l'huile obtenue. Le grand marchand, le 
petit capitaliste, le mécanicien, le maître fondeur, le machiniste, l'ouvrier, 
la jeune fille qui conduit un métier, se partagent la propriété de la grande 
usine, combinant leurs efforts pour faire que le travail de chacun et de 
tous produise beaucoup plus d'étoffe. Regardez n'importe où dans les 
États du Nord, vous trouverez la même tendance à la combinaison 
d'action ; et cependant, n'importe où vous regardez, vous trouvez un état 
de choses qui fait contraste frappant avec tout ceci, comme nous allons 
voir. La population de l'Union est aujourd'hui (1856) de vingt-sept 
millions d'âmes, et la superficie comprise entre les États et territoires du 
littoral atlantique et ceux qui bordent immédiatement le Mississippi 
dépasse un million de milles carrés, ou 640,000,000 acres, dont chaque 
acre pourrait nourrir et habiller un homme adulte : et cependant l'on voit 
les hommes, par dizaines et centaines de milles, s'en aller au Kansas et à 
Nebraska, dans l’Oregon et en Californie, pour s'approprier plus de terre, 
laissant derrière eux les sols les plus riches encore non drainés, et 
commençant l'œuvre de culture sur les terres plus élevées et plus sèches 
de l'ouest, loin de tout marché, et ne pouvant, dans les circonstances 
actuelles, fournir qu'une faible rémunération au travail 152 .. 

L'homme a tendance naturelle à combiner ses travaux avec ceux de son 
semblable, sachant qu'à deux on roule un tronc qu'à soi seul on ne peut ni 
rouler ni soulever. Là, cependant, on voit les hommes s'éloigner de leurs 
semblables et chacun cherchant à rouler son propre tronc pour sa 


maison, car le soulever est une tâche qui dépasse ses forces. Le travail de 
chacun se perd ainsi sur la route, et se trouve dépensé sans profit à la fin 
de la journée. 

L'homme a tendance naturelle à combiner sa hache avec la bêche de son 
voisin, prêtant l'une et empruntant l'autre; là cependant l'homme à la 
hache s'éloigne de celui qui a une bêche. 

Sa tendance naturelle est de commencer sur le sol maigre au flanc de la 
colline et de descendre jusqu'au sol riche qui est au pied, recueillant de 
l'engrais sur l'un afin d'enrichir l'autre; mais là il s'éloigne des sols riches 
qu'il après de lui, pour aller chercher les sols pauvres qui sont au loin. 

Sa tendance naturelle est de combiner avec ses voisins pour améliorer les 
anciennes routes; mais là il s'éloigne à une distance qui nécessite 
l'application de son travail à en ouvrir de nouvelles, laissant les anciennes 
sans amélioration, d'où suit qu'il en a deux à entretenir au heu d'une. 

Sa tendance naturelle est de combiner avec ses voisins pour améliorer la 
nature de l'éducation dans les vieilles écoles; mais là il s'éloigne de ses 
voisins pour aller dans des localités où il n'y a pas d'école et où il ne peut 
y en avoir que lorsque lui-même en construira. 

La tendance naturelle est de s'attacher aux anciens lieux, aux anciens 
logis, adoucis par le temps, et sanctifiés par le souvenir de ceux qui les 
ont habités avant lui; mais là il s'en éloigne pour aller se tailler de 
nouveaux pénates dans les forêts dont la rudesse sauvage est quintuplée 
par le souvenir de ceux qu'il a quittés, et qu'occupent les amis de ses 
premières années. 

Pourquoi cela ? Comment se fait-il que des hommes quittent la partie 
ouest de New-York, où les routes courent parmi de riches terres couvertes 
d'épaisses forêts, et dans des fonds de vallées qui n'ont besoin que d'un 
drainage pour livrer à la culture les plus riches sols du globe; pour aller 
dans l'ouest, où il leur faut cultiver de pauvres sols, loin du marché, dont 
le faible rendement diminue chaque année, par suite de l'obligation de 
dépenser sur la route l'engrais fourni par les chevaux ou les bœufs 
employés à l'œuvre de transport, tandis que le grain lui-même va se faire 
consommer au dehors, ne laissant rien qui fasse retour au sol ? Comment 
se fait-il que par cette riche contrée, avec ses canaux et ses chemins de 
fer, ses villes et ses télégraphes, la population a cessé d'augmenter et la 



propriété foncière va de jour en jour se consolidant, ce qui est toujours 
une preuve d'un déclin de richesse et de pouvoir ? 

La réponse à ces questions et la cause de toutes les anomalies que nous 
venons d'exposer se trouve dans le fait que la politique du pays s'est 
obstinément opposée au développement du commerce et a toujours 
favorisé l'établissement de la suprématie du trafic. 


§ 2. La tendance à la décentralisation et à la liberté est en 
raison directe du rapprochement entre les prix des 
produits bruts de la terre et ceux des utilités en lesquelles 
ils sont convertis. 

En Allemagne, Russie, Danemark et Suède, comme le lecteur a vu, l'écart 
entre eux va diminuant, avec grande augmentation du commerce. En 
Irlande, Inde, Jamaïque et autres pays, il s'accroît graduellement avec 
accroissement constante du pouvoir du trafic. Dans la première de ces 
deux sections d'États, marchant dans la voie française, la politique suivie 
a été celle de Colbert, et les objets qu'on a cherché à atteindre ont été ceux 
indiqués par Adam Smith, comme nécessaires à l'amélioration de 
l'homme, considéré comme un être moral et responsable. Dans l'autre 
section qui marche, non sur les traces, mais sous la direction de 
l'Angleterre, la politique a été celle qu'Adam Smith, à l'époque où on 
l'infligea aux colonies, dénonçait comme étant une violation des droits les 
plus sacrés de l'humanité. 

La politique des États-Unis d'Amérique n'a été en harmonie avec aucune 
des deux; et pourtant la cause de leur révolution se trouvant dans la 
détermination de s'affranchir du système qui depuis a conduit à un tel 
épuisement de l'Irlande et des Indes, on aurait pu tenir, comme de 
certitude absolue, qu'ils auraient suivi la direction indiquée par Colbert, 
et adopté des mesures en vue d'amener le consommateur à côté du 
producteur, et de se soustraire à la première et la plus oppressive des 
taxes, celle du transport. Telles furent, en effet, les premières tendances 
du gouvernement, comme on le voit par le rapport étudié d'Alexandre 
Hamilton, secrétaire de la trésorerie pendant l'administration de 
Washington, dans lequel il dit : « Que non-seulement la richesse mais 
l'indépendance et la sécurité d'un pays semblent matériellement liées à la 



prospérité manufacturière. » Et il ajoute : « Chaque nation doit, en vue de 
ces grands objets, s’appliquer à posséder chez elle tout ce qui est essentiel 
à l'approvisionnement national. Et il entend par là « les moyens de 
subsistance, de vêtement, et de défense. Et plus loin : « Bien qu'il soit vrai 
que l'effet immédiat et certain de règlements contrôlant la concurrence 
faite par la fabrique étrangère à la fabrique domestique, est une hausse de 
prix, il est généralement vrai qu'en définitive c'est le contraire qui résulte 
de toute prospérité industrielle. Lorsqu'une industrie domestique est 
arrivée à sa perfection et à occuper un nombre convenable de bras, elle 
devient invariablement moins chère. Libre qu'elle est des lourdes charges 
qui frappent l'importation des marchandises étrangères, elle produit à 
meilleur marché, et par conséquent manque rarement, ou même ne 
manque jamais de vendre, avec le temps, à plus bas prix que se vendait 
l'article étranger pour lequel elle est un substitut. Le concurrence 
intérieure qui s'établit aussitôt chasse tout ce qui peut ressembler à un 
monopole, et par degrés abaisse le prix de l'article au minimum d'un 
profit raisonnable pour le capital employé .» « Ceci, dans son opinion, 
est d'accord avec la raison de la chose et avec l'expérience 151 .. » 

La grande guerre d'Europe avait déjà commencé, et ses effets se firent 
promptement sentir par une augmentation dans la demande des 
subsistances, fournissant au fermier un marché temporaire, et le relevant 
pour un temps de la nécessité de réfléchir sur le fait que la valeur de sa 
terre est tout à fait dépendante de son exemption de la taxe de transport. 
Le temps cependant apporta le correctif de ces erreurs sous forme 
d'ordres du conseil, de règlements, décrets de Berlin et de Milan, mesures 
ayant pour objet l'annihilation des droits de tous les pouvoirs non 
engagés, d'un côté ou d'un autre, des grands partis de la guerre. C'était « 
la bonne vieille règle, le simple plan: Prenne qui peut, et conserve qui 
peut, se substituant à la loi universellement reconnue des nations 152 .. 

Le pavillon américain chassé de nouveau de l'Océan, il devint nécessaire 
pour notre propre défense d'interdire les relations avec l'un et l'autre 
parti du débat. Le besoin pressant de drap, de fer et d'autres utilités força 
la population de fabriquer pour elle-même; mais le premier pas étant 
toujours le plus coûteux et le moins productif, le progrès fut 
nécessairement lent, car la politique entière du pays avait, jusqu'alors, été 
hostile à la diversité des emplois et à l'introduction de l'outillage 


nécessaire pour obtenir le service de la vapeur et d'aucune des forces de la 
nature, sauf la simple exception du vent pour pousser les navires. La 
nation était donc pauvre, et si pauvre lors de la déclaration de guerre 
contre la Grande-Bretagne, en 1812, que son impuissance de s'habiller 
elle-même poussa le gouvernement à l'expédient de s'emparer de l'île 
Amélia, une possession espagnole de la côte de la Floride, dans la vue 
unique et spéciale de mettre les citoyens à même d'éluder ses propres 
lois, d'introduire dans l'Union certaines cargaisons de drap et de 
couvertures, dont l'importation régulière était interdite par les lois de 
non-intercourse émises comme représailles des ordres en conseil 153 .. 

La guerre qui suivit produisit des effets semblables à ceux qu'on observa 
sur le continent européen, la construction d'usines et de fourneaux en 
bon nombre, et l'ouverture de plusieurs mines, ce qui fournit un marché 
si considérable pour les subsistances, la laine et les autres produits bruts 
de la terre, qu'on ne tarda pas à voir le prix de la farine plus haut qu'il 
n'avait jamais été par le passé, quoique le négoce d'exportation eût 
presque entièrement cessé. Au retour de la paix cependant, les fabriques 
en général, sauf celles des grosses cotonnades, furent abandonnées à leur 
sort et tombèrent bientôt sous la concurrence étrangère. Ici, comme par 
toute l'Europe, l'outillage fut mis hors d'usage, les propriétaires minés et 
les ouvriers congédiés. Ainsi fut perdue pour la nation la masse entière de 
ce capital considérable d'habileté et d'expérience, qui, dans les quelques 
années précédentes, avait été accumulé au prix de tant d'efforts. 

Le commerce alors déclina graduellement, et le trafic devint de nouveau 
le maître des fortunes de la population, avec un grand déclin de la valeur 
du travail et un tel abaissement de la valeur de la terre, qu'on la vendit 
par le pays à des prix qui ne dépassaient pas le tiers ou même le quart de 
ce qu'on en obtenait auparavant. La détresse universelle apporta avec elle 
un remède sous la forme du tarif demi-protecteur de 1824, que suivit 
celui réellement protecteur de 1828, par lequel la politique de Colbert fut 
pour la première fois établie comme celle de l'Union américaine. Des 
remontrances et la résistance à craindre de la part des États producteurs 
du coton firent abandonner cette politique avant une expérience de cinq 
années complètes, et au commencement de 1833, on la suspendit par le 
tarif de compromis, en vertu duquel la protection fut graduellement 
retirée, et dut cesser entièrement en 1842. Avant ce terme expiré 


cependant, le commerce avait presque entièrement cessé d'exister, la 
demande pour le travail avait disparu, et avec elle le pouvoir d'acheter les 
produits du travail. La détresse universelle amena un changement 
d'administration, suivi d'un changement de politique, la protection étant 
de nouveau, en 1842, adoptée comme loi du pays. Cependant, en 1846, 
nouveau vire ment : la protection est à un degré considérable retirée. Ici 
cependant nous pouvons remarquer la tendance graduelle vers son 
adoption finale et complète, se manifestant dans le fait que, tandis que le 
chiffre 20 % avait à l'occasion précédente été pris comme étalon de 
revenu, celui de 30 % fut de nouveau plus généralement adopté comme le 
taux dans tous ces cas où l'on croyait que la protection pourrait être 
nécessaire. En résumé, on peut affirmer aujourd'hui que l'avantage de la 
protection a été reconnu dans chacun des tarifs depuis la formation de la 
Constitution fédérale en 1789, et qu'elle a plus ou moins existé à toute 
heure, sauf pour quelques semaines en 1842, mais qu'elle n'a été que dans 
deux occasions rendue adéquate à l'accomplissement de l'objet qu'on 
avait en vue, celui d'élever le prix des produits bruts de la terre, et 
d'abaisser ceux des objets manufacturés. Dans ces deux cas de 1828 à 
1833 et de 1842 à 1846, les lois furent rappelées presque au moment où 
elles avaient bellement commencé à produire leur effet. 


S 3. Telle est l'histoire des États-Unis, considérée sous le 
rapport de cette grande question du rapprochement du 
consommateur et du producteur, et de l'affranchissement 
qui s'en suit pour la terre et son possesseur de la taxe 
épuisante de transport, 

Le tout s’opère au moyen de cette simple recommandation d'Adam 
Smith, d'opérer la combinaison de tonnes de subsistances avec des 
tonnes de coton, ce qui rend les deux produits aptes à voyager à bon 
marché, jusqu'aux points du globe les plus lointains. Lorsque cependant 
nous arrivons à la question du transport lui-même, nous trouvons une 
politique différente. Ici Colbert et Cromwell sont pris pour guides; la 
politique des lois de navigation de la Grande-Bretagne est adoptée dans 
toute son étendue et poursuivie avec une ténacité qui n'a été surpassée 



nulle part ailleurs. La construction domestique, en fait de négoce 
étranger, a reçu protection suffisante, et, dans le marché domestique, la 
navigation étrangère a été entièrement prohibée; on a vu l'effet dans 
l'établissement d'une marine marchande qui n'a pas son égale dans le 
monde, tant sous le rapport des navires eux-mêmes que sous celui des 
hommes qui les commandent 154 .. 

Une protection adéquate et longtemps soutenue sur le marché étranger, 
et la prohibition de concurrence sur le marché domestique ont ici 
produit, par rapport aux navires, précisément l'effet que nous avons déjà 
constaté par rapport au drap et au fer en Angleterre, France, Allemagne 
et autres pays soumis à notre examen, celui de mettre les navires à bon 
marché, tandis que la matière première le bois a fermement gagné en 
prix. 

Cependant le résultat ne s'est point borné à cela. Les lois de Cromwell 
avaient pour objet de donner aux navires anglais des avantages dans le 
négoce de la Grande-Bretagne avec le monde entier, et ainsi d'exclure les 
autres navires de la concurrence même pour le négoce de leurs pays 
respectifs. L'objet des lois américaines était d'établir une égalité de droits 
sur l'Océan et dans les ports de la Grande-Bretagne. « Pour s'opposer à 
cette tentative, dit M. MacCulloch, on avait essayé de plusieurs moyens, 
qui tous avaient échoué. » « À la fin, continue-t-il, il devint clair pour 
chacun que nous étions engagés dans une lutte inégale, et que notre 
politique avait en réalité l'effet de donner un avantage à l'importation des 
objets manufacturés d'autres pays dans les États-Unis, et d'exclure ainsi 
graduellement nos manufactures et notre marine des ports de la 
république; et alors l'égalité des droits fut accordée tout à fait à contre¬ 
cœur. L'exemple ainsi fourni par les États-Unis fut promptement suivi 
par la Prusse, et la liberté de négoce fut ainsi conquise au moyen de la 
protection, la même protection au moyen de laquelle l'Allemagne, la 
France et d'autres pays vont aujourd'hui conquérant la liberté du 
commerce. 

Ici encore se présente une de ces anomalies dont nous avons parlé. De 
toutes les occupations de l'homme, le transport est celle qui tend le moins 
à développer l'intelligence; et plus les énergies d'un pays sont poussées 
dans cette direction, plus s'accroît la tendance vers la centralisation, la 
faiblesse et l'esclavage. De toutes les communautés européennes qui s'y 


sont consacrées, la Hollande et l'Angleterre sont seules à survivre, et 
toutes deux déclinent en puissance d'année en année. De toutes les 
occupations, la conversion est celle qui tend le plus à diversifier les 
emplois, développer l’individualité, améliorer l'agriculture et les 
connaissances; et plus les pouvoirs d'un pays seront libres de prendre 
cette direction, plus s'accroîtra la tendance à développer les trésors de la 
terre, à créer des centres locaux, et à établir la parfaite liberté pour 
l'homme. L'un, le transport, tend à établir la suprématie du trafic, tandis 
que l'autre, la conversion, tend à développer le commerce; et pourtant, 
tout en adhérant fermement à la politique qui vise à mettre le fermier à 
même d'atteindre vite le marché, ce n'a été en général que comme 
occasion de lever un revenu qu'on a jamais donné attention à celle qui 
cherche à amener le marché près du fermier, et à le délivrer tout à fait de 
la taxe de transport. Nous trouvons là une grande et fondamentale 
anomalie, de laquelle sont nées toutes les autres en question, dont la 
dernière et la plus grande se trouve dans le fait que c'est chez le peuple le 
plus libre du monde que l'esclavage du travailleur est prêché comme un 
avantage positif pour lui et pour la société dont il est membre 155 .. 


§ 4. La tendance vers le progrès de civilisation est partout 
en raison directe du rapprochement entre les prix des 
produits bruts de la terre et ceux des utilités en lesquelles 
ils sont convertis, 

Ainsi la pierre de touche de la valeur de chaque mesure doit se chercher 
dans sa tendance à amener ou à empêcher ce rapprochement. À ce point 
de vue, la protection étendue à la navigation paraîtrait avoir produit un 
bien sans mélange, le prix des navires ayant fermement baissé, tandis que 
celui du bois de charpente a été en hausse soutenue; et le fermier ayant 
trouvé les frets s'abaissant d'année en année, en même temps qu'un 
marché se créait pour des parties de ses bois, qui autrement n'auraient eu 
nulle valeur. 

Quant aux produits du travail consacré à la culture, ce travail qui, dirigé 
convenablement, tend le plus à développer l'intelligence et améliorer le 
cœur, il en a été autrement; et par la raison que la politique du pays a visé 
presque entièrement au trafic, à l'exclusion de toutes mesures tendant à 


favoriser le commerce. Les prix des matières brutes ont constamment 
baissé, et par la raison que les obstacles au commerce se sont accrus alors 
qu'ils auraient dû diminuer. 

Voici quel a été le prix moyen de la farine à partir du commencement du 
siècle: 


Cinq années 
finissant en 

Dollars. 

Cinq années 
finissant en 

Dollars. 

1805 

9,95 

1840 

7,87 

1810 

7,50 

1845 

5,00 

1815 

11,60 

1850 

5,54 

1820 

9,15 

1850 

5,00 

1825 

6,20 

1851 

4,77 

1830 

6,20 

1852 

4,24^. 

1835 

5,70 




En prenant les moyennes pour dix années nous avons: 


Cinq années 
finissant en 

Dollars. 

Cinq années 
finissant en 

Dollars. 

1810 

8,72 

1850 

5,27 

1820 

io ,37 

1850 

5,00 

1830 

6,20 

1851 

4,77 

1840 

6,78 

1852 

4,24 


Les faits ainsi présentés sont des plus remarquables, et dignes de 
l'extrême attention du lecteur. La moyenne la plus élevée se trouve dans 
la période de 1810 à 1815, dans celle où il n'existait, à la lettre, point de 
négoce avec l'étranger; et où les énergies du pays étaient dirigées plus 
qu'elles ne l'avaient jamais encore été, vers l'établissement du 
commerce 152 .. Un marché domestique avait été rapidement créé, on peut 
juger de son étendue d'après ce fait que la manufacture cotonnière, qui, 
en 1805, n'avait demandé qu'un simple millier de balles, en absorba, en 
1815, jusqu'à 90,000^.. 

Avec le retour de la paix cependant, la politique du pays a changé, et à 
partir de la date de ce changement nous avons un abaissement non 
interrompu jusqu'en 1852, juste avant l'ouverture de la guerre de Crimée, 


où il atteint le plus bas point du siècle, et probablement le plus bas 
mentionné dans l'histoire du pays, ce qui prouve une augmentation 
soutenue des obstacles se plaçant entre l'homme qui produit le blé et 
celui qui a de l'argent pour l'acheter. C'est précisément l'inverse que nous 
avons vu advenir en France où le prix moyen du blé, pour une période de 
trente-cinq années finissant en 1848, reste à peu près stationnaire, 
quoiqu'un peu plus élevé, vers la fin de la période qu'à son début 159 .. De 
même aussi pour la Russie et l'Allemagne : dans la première, le prix du 
blé dans la décade d'années finissant en 1852, est moitié plus élevé qu'il 
ne l'a été dans celle finissant en i 825 1ê9 _, tandis que dans l'autre nous 
trouvons la moyenne se maintenant avec une fermeté qui contraste 
fortement avec les changements extraordinaires survenus dans ce pays, 
comme le montre le tableau suivant: 



Moyenne du blé en 
Prusse 

par scheffel— .. 

Dollars 

Moyenne de la 
farine exportée 
de US 
Dollars. 

1816-25 

66 

10/12 

groschen 

1,48 

7,57 

1826-35 

55 

5/12 

1,23 

5,95 

1836-45 

62 

5/12 

1,39 

6,43 

1846-51 

73 

9/12 

1,63 

5 , 4 i 

1852 

68 

6/12 

1,51 

4 , 24 —. 


L'effet ce cette large demande domestique sur le prix du coton se 
manifeste par le fait que le chiffre moyen de la valeur du coton exporté en 
1815 et en 1816 a été de 24,000,000 dollars; tandis que trois ans plus 
tard, lorsque la fabrique domestique a presque entièrement disparu, il 
tombe, malgré la grande augmentation de la quantité, à 20,000,000 
dollars. » Treasury Report. February 20,1836. 

Dans l'une, le prix vers la fin est plus élevé que dans les précédentes 
périodes, tandis que dans l'autre, il est tombé à un prix plus que moitié. 

Le cours des événements dans les pays en progrès de l'Europe, ceux qui 
marchent dans la voie française, est donc exactement le contraire de ce 
qui s'observe ici; mais si nous cherchons un cas qui soit exactement 
analogue, nous le trouverons en étudiant ce qui se pratique dans l'Irlande 
ou l'Inde, le Portugal et la Turquie, pays qui suivent la voie anglaise. Chez 
eux tous les prix des matières brutes et ceux des utilités achevées vont 
s'écartant de plus en plus les uns des autres, avec un abaissement 


constant de la valeur de l'homme et de la terre, et la difficulté de plus en 
plus croissante d'obtenir la nourriture et le vêtement nécessaires à 
l'entretien de l'homme. Comme eux, les États-Unis vont tombant d'année 
en année de plus en plus dans la dépendance du trafic, et dans 
l'inaptitude à entretenir commerce entre eux-mêmes. 


§ 5. En nous reportant à l'Angleterre d'il y a un siècle, nous 
trouvons précisément le même état de faits et résultant de 
causes précisément semblables. 

Ainsi une dépendance croissante des marchés lointains, accompagnée de 
la nécessité croissante de se servir de l'outillage du transport, marine et 
roulage, matelots et rouliers. Le prix du blé y tombe régulièrement 
jusqu'à ce qu'enfin il atteigne le point très bas de 21 sh. 3 d. par quarter; 
tandis que les objets manufacturés continuent à avoir des prix élevés. 
Aussitôt cependant qu'un marché domestique est créé, le prix s'élève; il 
est presque double dès la première décade, et puis il monte à une 
moyenne de 51 sh. 3 d., et reste à ce point ou à peu près pour vingt-cinq 
années. Le drap et le fer pendant ce temps tombent à meilleur marché; 
manifestation d'un rapprochement soutenu entre les prix, la preuve la 
plus incontestable de toutes, d'une civilisation qui avance. 

La quantité totale de subsistances pour laquelle la Grande-Bretagne avait 
alors besoin du marché étranger, était insignifiante au dernier point; 
l'exportation moyenne, dans la décade qui finit en 1755, lorsque le prix 
était le plus bas, n'ayant été que 4,000,000 boisseaux seulement; et 
cependant toute faible qu'elle était, la nécessité d'aller au dehors pour la 
vendre produisait le plein effet que nous avons indiqué. Le marché 
régulateur de cette époque était la contrée sur le Rhin, alors le grand siège 
des manufactures, et plus était forte la quantité expédiée, plus s'abaissait 
le prix qu'elle rencontrait, et plus s'avilissait celui qui s'obtenait sur le heu 
de la production. Les 4,000,000 boisseaux jetés sur ce marché, devaient 
causer une baisse qui n'allait pas à moins de 10 et plus probablement 15 
pour cent; et cette baisse s'étendait à toute la récolte britannique, quelle 
que pût être sa quantité. Aussitôt qu'un marché domestique fut créé, le 
blé britannique cessa d'aller au dehors, et cessa d'affecter les prix des 
marchés étrangers; et alors les prix britanniques montèrent au taux que 



nous avons vu, par la raison de la double épargne qui résulta pour le 
fermier de la diminution des frais de transport et de la hausse des prix sur 
tous les marchés du continent européen. 


§ 6. Point de vérité plus facile à démontrer, que l'obligation 
pour l'homme qui doit aller au marché, de payer le coût du 
voyage. 

C'est une vérité que la triste expérience enseigne à tout fermier, et aussi 
que l'homme d'étude peut trouver démontrée par Adam Smith. Le blé qui 
est à la distance de vingt ou trente milles du marché se vend plusieurs 
centimes de moins par boisseau que celui qui est près du marché; et les 
pommes de terre qui sont à cent milles du marché sont presque sans 
valeur, tandis que celles qui se récoltent près du marché se vendent trente 
à quarante cents le boisseau, la différence entre elles étant le taxe du 
transport. 

Une autre vérité non moins importante, c'est que le prix de la récolte 
entière dépend de ce qu'on peut obtenir pour le petit surplus qui doit aller 
au dehors; ou ce qui est payé pour la petite quantité qui doit être apportée 
de loin. Donnez à un certain district 10,000 boisseaux de blé au-delà de 
son nécessaire, et la récolte tombera au niveau du prix qui peut s'obtenir 
au dehors pour ces quelques boisseaux; bien que peut-être ils ne 
constituent que 3 pour cent du tout. Que le même district, l'année 
suivante, ait besoin d'un surcroît de 10,000 boisseaux, et le tout va 
s'élever au niveau du prix auquel le surcroît se peut obtenir, la différence 
entre les deux étant peut-être la suivante: 

dollars. 


Admettant que la récolte soit 300,000 
boisseaux et que le prix, lorsqu'il n’y a ni OQ QOO 
surplus, ni déficit, soit 1 dollar, le produit A ’ 
est 

La récolte étant plus abondante et donnant 
un surplus à expédier à distance, le prix 
tombera à 75 cents, donnant pour 310 mille ^ ,i3 
boisseaux 

La récolte étant faible, et nécessitant un 
surcroît de 10,000 boisseaux venus de loin, , 
le prix sera 1 doll. 25 cents, donnant pour 



290,000 boisseaux 


Ici la question entre un prix élevé et un bas prix, qui diffèrent jusqu'à 37 
%, dépend complètement d'une demande légèrement inférieure ou 
supérieure à la quantité produite. C'était dans la première condition que 
se trouvait le peuple de la Grande-Bretagne dans la période en question; 
l'offre étant légèrement supérieure à la demande et ce léger excès le 
forçant d'aller à un marché lointain avec quelques 2 ou 3 % de la récolte, 
le prix reçu pour cette portion fixait le prix du tout. Il aidait ainsi lui- 
même constamment à la dépression des prix sur ce marché, et plus était 
grande la quantité envoyée, moindre était le prix obtenu pour elle. Aussi 
longtemps que les prix sur le marché domestique furent réglés par ceux 
obtenus sur le marché étranger, il eût été plus avantageux pour lui de 
jeter l'excédant de récolte à la mer que de le vendre. 

La condition actuelle des fermiers américains est identique; d'où il suit 
que, tandis que le prix des subsistances, la matière première du travail est 
en hausse soutenue en France, Danemark, Allemagne, Espagne et Russie, 
il est ici en baisse soutenue. Leur condition a aussi cette similitude que la 
quantité pour laquelle il faut trouver un marché étranger est si faible que 
si elle se perdait, la perte serait insensible. Cette perte même serait d'un 
grand avantage au fermier, car tant que tous les prix domestiques sont 
fixés par les marchés étrangers, l'effet de cette insignifiante exportation, 
en frappant les fermiers étrangers d'un abaissement de leurs prix, est 
accompagné d'un abaissement correspondant des prix domestiques; la 
perte s'étendant par là à la masse totale de subsistances produites. 

Voici le tableau du montant des subsistances de toute sorte exportées des 
États-Unis, et le prix de la farine aux dates correspondantes: 


Période. Moyenne. 

Prix de la farine 

^ dXr° 

6,20 dollars. 

1826-30 12,000,000 

6,20 

1831-35 14,000,000 

5,95 

1836-40 12,500,000 

8,00^. 

Période. Moyenne. 

Prix de la farine. 

1841-45 16,000,000 

5,16 dollars. 


39,000,000 


1846-50 (période 
disette). 

de 5,44 

1850 26,000,000 

5,00 

1851 22,000,000 

4,73 

1852 26,000,000 

4,24 


Nous avons là une nécessité constamment croissante de recourir à un 
marché lointain, accompagné d'un abaissement des prix qui va jusqu'à 35 
%; mais si nous comparons la période de 1850 à 1852 avec la période de 
1810 à 1815, alors que la consommation domestique était égale à tout 
l'approvisionnement, l'abaissement va jusqu'à 63 %. En admettant 
cependant que les prix de 1821-25 soient le taux normal qui, dans le cas 
de la création d'un marché domestique, affranchirait le fermier de la 
nécessité d'aller au dehors, nous obtenons le résultat que les mêmes 
récoltes qui, aujourd'hui, se vendent pour 1,500,000,000 dollars, en 
obtiendrait 2,200,000,000; soit une différence de 700,000,000 dollars 
qu'on peut regarder comme le prix actuel payé par le corps agricole pour 
le privilège de perdre à peu près des subsistances pour la valeur de 
26,000,000 dollars. 

Les prix donnés ci-dessus sont ceux des ports d'embarquement toujours 
plus élevés que ceux des lieux de production; et si nous ajoutons 
maintenant l'épargne de transport intérieur qui suivrait la création de 
marchés locaux, la différence irait à 1,000,000,000 dollars; et cela aussi 
quand nous prendrions comme taux normal les prix de 1821-25 qui 
embrassent les années d'une détresse presque universelle en Amérique et 
en Europe. Si nous prenions la moyenne de 1816-25, 767 dollars, cela 
atteindrait 1,500,000,000 dollars. La moyenne de toute la France pour 
chaque décade des dernières quarante années a dépassé 18 francs par 
hectolitre; c'est l'équivalent de 1,25 dollars par boisseau, et les dernières 
périodes sont les plus élevées de toutes; tandis qu'elles sont ici les plus 
basses. La moyenne française des six années finissant en 1852, pour toute 
la France, doit avoir été de 60 %plus forte que la moyenne de toutes ces 
années pour noire pays; et pourtant tout ce qu'il fallait pour porter les 
prix ici au niveau de ceux du dehors, c'était la création d'un marché pour 
26,000,000 dollars de subsistances; ce qui est moins que deux % de la 
production totale. À ceux qui en douteraient nous nous contenterons de 
dire que les différences que nous établissons comme probables, 



correspondent exactement à celles qui se présentent en Angleterre dans 
la période de 1750 à 1770. Le commerce alors prend développement, la 
circulation s'accélère et l'on dépend moins du trafiquant; et chaque degré 
de cette moindre dépendance est marqué par un accroissement de la 
valeur du travail et de la terre. Ici, au contraire, on va constamment 
dépendant de plus en plus du trafiquant, et chaque degré de cette 
dépendance plus grande est marqué par un abaissement du prix de 
subsistances qui, en définitive, doit régler le prix de la terre et du travail. 


§ 7. Peut-être va-t-on objecter qu'ici les consommateurs de 
subsistances souffriraient d'une telle manière d'opérer. 

Toutefois c'est l'inverse qui a eu lieu dans tous les autres pays, et il en 
sera de même ici. À aucune époque l'histoire d'Angleterre ne présente des 
preuves de civilisation progressive, telles qu'en fournit le rapprochement 
des prix des matières premières et des produits achevés, aussi grandes 
que dans les vingt-cinq années qui précèdent l'ouverture des guerres de la 
Révolution française, et à aucune époque la condition de sa population ne 
s'est autant améliorée. La circulation s'accélère d'année en année. Le 
travail devient d'année en année plus économique; et comme le pouvoir 
d'accumulation dépend entièrement d'une telle économie, il suit 
nécessairement que la richesse augmente avec une rapidité extrême. La 
terre et l'homme dans cette période ont presque doublé de valeur; et tout 
cela grâce à ce qu'on est soulagé de la taxe de transport, soulagement qui 
provient du développement du commerce. C'est aussi de même en 
France; à aucune période dans les deux derniers siècles, le blé n'a été à si 
bas prix que sous le règne de Louis XV, et pourtant à aucune la 
population n'a autant souffert du manque de subsistances. C'est à peine 
s'il existait commerce. Depuis lors le prix a monté rapidement, 
permettant au fermier de gagner des deux mains, d'abord en obtenant 
plus d'argent de son blé, et puis en obtenant plus de drap pour son 
argent. Les salaires ruraux s'élèvent, et avec cette hausse il y a 
nécessairement hausse constante des salaires dans toute autre branche 
d'emploi. C'est seulement en incitant la population rurale à venir dans les 
villes que les fabriques peuvent s'approvisionner de travail. Si nous 
désirons améliorer la condition de l'homme, nous devons commencer par 



le travailleur rural : ses salaires étant l'étalon type auquel tous les autres 
se rapportent, et qui est leur régulateur. Plus il s'opère rapprochement 
entre les prix des matières premières et ceux des utilités achevées, plus 
s'élèvent les salaires et plus s'accroît la tendance à la civilisation. 

Ce qui est arrivé en Angleterre, ce qui arrive en France, arrive de même 
ici. L'opération de créer un marché pour la subsistance qui aujourd'hui 
s'exporte produira une demande pour la force tant musculaire 
qu'intellectuelle, permettant à chaque homme de vendre ses services et 
d'acheter ceux de ses voisins. La demande du travail en fera hausser le 
prix, et plus vite le prix haussera, plus on saura l'économiser; plus 
augmentera le pouvoir d'accumulation, plus augmentera l'outillage 
nécessaire pour permettre à l'homme d'appeler à son aide les forces de la 
nature, plus s'accroîtra la proportion de force intellectuelle et physique 
que la communauté donnera à développer les ressources de la terre, et 
plus s'accroîtra la rémunération du travail en subsistances et en 
vêtement. Le commerce prendra un développement rapide, mais le 
pouvoir du trafic déclinera d'autant, précisément comme nous avons vu, 
que ça été le cas tant en France qu'en Angleterre aux époques en 
question. 

La proposition que la civilisation progresse en raison directe de la 
disparition des obstacles interposés entre le producteur et le 
consommateur, et du rapprochement qui résulte entre les prix des 
produits de la terre sous leur forme brute et sous leurs formes achevées 
est une grande loi universelle qui ne souffre point d'exception. Cela étant, 
il suit nécessairement que les matières brutes doivent gagner du prix à 
mesure que les utilités achevées viennent à baisser; que la civilisation doit 
avancer à mesure qu'avance le prix de ces matières; et que cette 
civilisation doit se manifester sous la forme d'un accroissement du 
pouvoir d'association, d'un accroissement du développement 
d'individualité, d'un accroissement du sentiment de responsabilité, et 
d'un accroissement du pouvoir de progresser. Ainsi, loin de cela, la 
politique de l'Union, comme nous l'avons vu, a tendu dans une direction 
opposée, à diminuer constamment le prix des subsistances; et comme 
une marche dans ce sens tend inévitablement à la barbarie, nous pouvons 
voir là l'explication des anomalies extraordinaires dont nous parlions 
plus haut. 



§ 8. Passons au Sud, et voyons si pour cet autre grand 
article de l'Amérique, le coton, la marche a été la même. 


Le lecteur va être édifié sur la réalité du fait. La récolte de 1814 a été 
évaluée à 70,000,000 livres, dont plus de 8,000,000 ont été converties 
en drap dans le pays, dans un rayon d'une trentaine de milles de 
Providence, en Rhode-Island; tandis que la consommation domestique 
montait à 90,000 balles, ou environ 30,000,000 livres. Dans les sept 
années suivantes, la récolte s'est élevée successivement de 106,000,000 à 
124,000,000; 130,000,000, 125,000,000,167,000,000 et 160,000,000 
livres, tandis que la fabrique a diminué continûment, produisant une 
nécessité constamment croissante de presser sur le marché étranger; en 
voici les résultats: 

1815 

et 80,000,000 20,500,000 

1816 sitars. 


Exportation lg21 Moyenne Prix 

et 134,000,000 obtenu 21,500,000 

1822 

1827 

et 256,000,000 26,000,000 

1829 

La quantité, comme on voit, a plus que triplé tandis que la recette 
obtenue n'a augmenté que d'un peu plus de 25 %• Les prix donnés ici 
étant ceux des ports d'embarquement, et la quantité à transporter étant 
tellement accrue et ayant demandé un surcroît correspondant de culture, 
nous pensons qu'on peut raisonnablement affirmer que le planteur, dans 
ces années, donne 256,000,000 livres pour ne recevoir en échange, en 
numéraire, pas plus qu'il ne recevait, six ans auparavant, pour moins 
qu'un tiers de cette quantité. 


1830 

à 


1832 


280,000,000 28,000,000 

dollars. 



1840 Moyenne 


à 

1842 


619,000,000 


livres. 


55,000,000 


1843 


à 

1845 


719,000,000 


51,000,000 


Nous avons ici, à la quantité de 1815-16, un surcroît qui ne monte pas à 
moins de 613,000,000 livres et qui exige neuf fois le montant du 
transport intérieur, même en admettant que l'aire de culture soit restée la 
même. Nous savons cependant que dans cette période elle a quadruplé et 
doit avoir exigé quinze fois, sinon vingt fois plus de force d'hommes, de 
chevaux, de chariots. Tenant compte de ce fait, le lecteur verra facilement 
que le planteur doit, dans ces années, avoir donné plus de 700,000,000 
livres pour moins de deux fois la somme qu'il a reçue trente ans 
auparavant pour moins que 80,000,000. 

1849 1,026,000. 66,000,000 dollars. 

Ici nous avons environ 940,000,000 livres à transporter de plus qu'en 
1815-16, et cela d'une aire de culture qui par suite de l'épuisement 
incessant du sol, s'est de nouveau énormément étendue 1 ^ 4 .; sur quoi, l'on 
peut fort bien mettre en doute si la somme de numéraire ou d'équivalent 
du numéraire, qui est arrivée au planteur en échange de ces 
1,034,000,000 livres, est beaucoup plus que deux fois celle que ses 
prédécesseurs ont reçue pour 80,000,000 livres. En comptant au plus 
bas le surcroît de transport, il a donné trois livres contre l'argent qu'il 
recevait auparavant pour une. 


781,000,000 

livres. 


92,000,000 dollars. 


1850-1851 


Le grand fait qui se présente à nous, est que : moins le planteur envoyé de 
coton au marché et plus il l'échange favorablement. Dans ce cas, il y a une 
épargne de transport intérieur, qui, si l'on compare à 1849, est de 
245,000,000 livres, et une augmentation de recette brute montant à 
26,000,000 dollars. En tenant compte du fret additionnel, comparé à 
1821, le producteur ne se trouvait donner pas plus de deux livres pour le 
prix qu'il obtenait auparavant d'une. 


1852 


1,093,000,000 

livres. 


88,000,000 dollars. 


Ici il y a un surcroît de 312,000,000 livres qu'il faut transporter, 
accompagné d'une diminution de recette brute montant à 4,000,000 
dollars; et une diminution de recette nette qu'on ne peut évaluer à moins 
de 10,000,000 dollars. Si l'on compare à 1815-16, le planteur se trouve 
avoir donné cinq livres pour le prix qu'auparavant il obtenait d'une. 


Un tel cours de choses est sans son pareil dans le monde. Dans l'ordre 
naturel des affaires, le cultivateur trouve avantage par les améliorations 
de l'outillage de conversion, ses produits gagnant en prix à mesure que 
baissent les utilités achevées; les chiffons se mettant en hausse à mesure 
que le papier se met à baisser, et la laine haussant à mesure que le drap 
baisse. Ici cependant tout est différent. Des quarante années dont s'agit, 
chacune a apporté avec elle une amélioration dans les procédés pour 
convertir le coton en étoffes, si bien que le travail d'une seule personne 
est plus productif que ne l'était naguère celui de quatre ou cinq; et 
néanmoins, loin que ces améliorations aient été suivies de quelque 
élévation de prix, nous trouvons les planteurs donnant continûment plus 
en plus de coton contre moins de numéraire, et nous fournissant preuve 
la plus concluante d'une tendance à la barbarie. 

La cause de tout cela étant, comme nous l'avons dit, qu'on produit trop de 
coton, les planteurs tiennent des meetings pour arriver à réduire la 
quantité; et cependant d'année en année la récolte est plus considérable; 
l'aire nécessaire pour sa culture va s'élargissant et le produit net diminue 
dans son rapport à la population des États qui le produisent. En 1815 
cette population était de 2,500,000 âmes, et en 1850 elle dépassait six 
millions. Dans la première année, la recette brute pour 80,000,000 livres 
était 20,500,000 dollars; et en 1849 on donnait 1,026,000,000 livres, 
avec l'énorme surcroît de fret pour 66,000,000 dollars et la recette brute 
totale de la récolte n'a que peu dépassé 80,000,000 dollars. Le planteur a 
beau lutter, le cas est encore le même ; il lui faut donner, d'année en 
année, plus de coton pour moins d'argent, et cela aussi contrairement à 
une grande loi naturelle, en vertu de laquelle il devrait obtenir plus de 
numéraire pour moins de coton. 


§ 9. Nous sommes ainsi en présence du fait remarquable, 



que les deux principaux produits de l'Union sont en déclin 
soutenu dans leur pouvoir de commander l'argent en 
échange; 

Ainsi le fermier et le planteur sont tellement loin de participer, avec le 
consommateur de leurs produits, aux avantages résultant de 
l'amélioration dans l'outillage de transport et de conversion, que le 
dernier profite du tout et au-delà, les premiers obtenant moins d'argent à 
mesure qu'ils ont à vendre plus de produits. 

On prétend néanmoins que tout cela est strictement conforme à quelque 
grande loi, en vertu de laquelle, chaque chose tend à baisser de prix; mais 
il suffira probablement d'un rapide coup d’œil sur le mouvement général 
des prix pour prouver au lecteur que la seule loi à laquelle cela est 
conforme, est cette loi humaine dénoncée par Adam Smith, laquelle a 
pour objet d'avilir le prix des produits bruts de la terre, d'établir la 
suprématie du trafic et de réduire l'homme à l'état d'un pur instrument 
pour le service du trafiquant, en d'autres termes à celui d'esclave. 

Le lecteur a déjà vu^.que le prix de la laine en Angleterre a doublé dans 
les derniers quatre-vingts ans, et cela aussi, nonobstant la grande 
extension qu'a prise le coton comme substitut de la laine. S'il était un 
article quelconque qui pût venir à l'appui de la théorie d'abaissement des 
prix, c'eut été certainement celui-ci; et cependant les faits y sont 
directement contraires. En France aussi, la laine a considérablement 
haussé. En Allemagne elle est tellement plus haut que jadis que ce pays 
est devenu un grand importateur de grand exportateur qu'il a été de cet 
article. Quant à la soie, voulons-nous un remarquable exemple de la 
grande loi qui réside à la base de tout progrès en civilisation, nous le 
trouvons dans le rapport sur le commerce et la navigation de la France. 
Dans ce document nous avons la valeur officielle, établie depuis trente 
ans, de tous les articles exportés et importés, à côté de leur valeur 
courante, ce qui nous met à même d'étudier les changements qui 
s'accomplissent et d'en apprécier la mesure. Leur importance et leur 
mouvement dans la direction précise par nous indiquée, se manifestent 
dans le fait, que tandis que la soie grège a tombé de 95 francs à 53 par 
livre, les cocons ont monté de 3 à 14 francs—.. 

Consultons l'important tableau, donné par M. Tooke, des prix dans la 


période de 1782 à 1832, et prenons-en la première et la dernière 
décade 1 ^ 2 .. 


1782 à 1791 1829 à 1839 


Soies 

porc—. 

de 

par 

cwt 

6 

11 

» 

15 

12 

» 


Lin 


par 9 
têtes 

1 

7 iZO 

» 

2 

3 

10 


Huile 


par 

tonne 

38 

10 

» 

48 

» 

» 


Beurre 

Viande de 
bœuf d'Ir 

par 

cwt 

par 

tierce 

2 

liv 

3 

10 

10 

10 

s d. 

10 

3 

liv 

4 

16 

s 

18 

» 

» 

d 

i6q 

Suif 


par 

cwt 

2 

1 

» 

1 

19 

6 


Charpente, 

Sapin 

par 

charge 

2 

4 

» 

2 

8 

» 


Fanons 

baleine 

de 

par 

tonne 

150 

» 

» 

215 

» 

» 



Dans tous ces cas le producteur se trouvait profiter des facilités accrues 
de transport et de conversion, obtenant de plus forts prix de ce qu'il avait 
à vendre, avec un accroissement constant de son pouvoir d'augmenter 
son propre outillage et ainsi d'augmenter la quantité produite; tandis que 
dans les cas de la farine et du coton on le voit recevant des prix plus 
faibles, avec difficulté constamment croissante, comme on le montrerait, 
provenant de l'exportation constante des éléments dont se compose la 
farine et le coton. 

On nous dit cependant que dans le cas du coton, le déclin du prix est une 
conséquence nécessaire du surcroît dans la demande dépassant les 
besoins du monde; ce qui fait que les planteurs tiennent des meetings 
pour aviser à des mesures tendant à limiter la quantité à planter. En 
agissant ainsi ils ne font que répéter ce qui s'est fait naguère en Virginie 
au sujet du tabac; et c'est ainsi que les mêmes causes produisent les 
mêmes effets 121 .. La difficulté réelle se trouve aujourd'hui, comme elle se 
trouvait alors, dans l'absence totale de diversité des emplois, ce qui 
produisait nécessairement déperdition constante de travail et épuisement 
incessant du sol, accompagné d'une destruction de la valeur de la terre et 
de l'homme par laquelle elle est cultivée. 

L'avilissement du prix de la farine et du coton n'est, le lecteur l'a pu voir, 



en conformité avec aucune loi générale. Il est, au contraire, en opposition 
directe avec une grande loi dont l'existence se manifeste 
partout.L'avilissement du prix du coton n'est pas non plus une 
conséquence d'aucun excès dans la quantité produite, comme le lecteur le 
comprendra pour peu qu'il songe que la quantité produite dans le monde 
ne représente pas deux livres par tête, tandis que la quantité qui se 
pourrait consommer ne peut être limitée à dix, ou même vingt livres par 
tête. D'après quoi, la difficulté évidemment ne gît pas dans l'excès de 
production, mais dans dans le déficit de consommation; et si la cause s'en 
pouvait découvrir et aussi un remède à y appliquer, le planteur pourrait 
augmenter sa quantité d'année en année; le prix de son coton entrant en 
hausse soutenue, en même temps que celui du drap irait en baisse, 
précisément comme nous voyons que c'est le cas pour les chiffons et le 
papier, les cocons et les soies, la laine et le drap, le lin et la toile. 

Plus le prix du blé est élevé, plus grand est le pouvoir du fermier d'acheter 
du drap, et plus d'argent le planteur pourra obtenir en échange contre 
une quantité donnée de coton. La tendance de la politique américaine 
cependant est d'avilir le prix du blé par le monde entier, et comme 
conséquence nécessaire, de détruire le pouvoir des populations de France 
et d'Allemagne, de Russie et d'Autriche, d'Angleterre et d'Irlande 
d'acheter du drap. Le lecteur verra bien que c'est le cas, pour peu qu'il 
réfléchisse à l'effet que produit aujourd'hui si ostensiblement un surcroît 
dans l'exportation; et à celui qui se produirait s'il était possible tout d'un 
coup de dire qu'à partir de ce moment il n'ira plus de subsistances vers 
aucun point du globe, notre pays se décidant à suivre l'avis d'Adam 
Smith, lorsqu'il enseigne qu'on doit combiner des tonneaux de 
subsistances avec de la laine, de manière à rendre les deux aptes à 
voyager à bon marché aux pays lointains. Une telle mesure délivrerait 
d'un seul coup le marché européen de la pression sous laquelle il est 
aujourd'hui abaissé, et le prix des subsistances anglaises et irlandaises 
monterait rapidement, fournissant stimulant pour une culture plus 
étendue, et produisant demande du travail avec accroissement des 
salaires, et sa conséquence, l'accroissement du pouvoir d'acheter le drap. 
Subsistances et salaires augmenteraient en Allemagne et aussi en France 
et Russie, en Autriche et en Espagne. L'agriculture recevrait une nouvelle 
impulsion, le travail agricole gagnerait en prix, ce qui rendrait 
indispensable la hausse des salaires du travail manufacturier. Ce dont il 



est besoin par le monde, c’est la rapidité de circulation, produisant 
demande pour le travail et les produits. La centralisation est l’opposé de 
cela, elle qui produit stagnation partout et force les planteurs à donner 
une quantité constamment croissante de leurs produits, sucre et coton, 
pour une somme constamment décroissante de monnaie. Presque tous 
les pays de l'Europe ont suivi la trace française dans l'effort de produire 
décentralisation et l'effet se manifeste dans la hausse qui résulte chez eux 
dans les prix des subsistances et de la laine. 

Tel serait ici l'effet de l'adoption de cette politique qui a produit là ces 
résultats. Les mesures nécessaires pour créer un marché domestique aux 
subsistances, et délivrer ainsi les fermiers d'Europe de la concurrence 
américaine, produirait circulation rapide de travail et d'utilités, et le 
fermier américain obtiendrait pour son blé le prix qui se paye en France 
et en Angleterre. Le travail rural gagnerait en prix et par suite aussi le 
travail qui était autrement employé; le travail deviendrait de jour en jour 
plus productif; et au bout de quelques années la consommation 
domestique de coton aurait triplé en même temps qu'aurait diminué la 
quantité qui presse sur le marché d'Europe; et par là le planteur 
obtiendrait pour de larges récoltes un prix meilleur, par livre, que celui 
d'aujourd'hui pour des récoltes faibles. 

Adam Smith s'élevait contre le système anglais de son époque, par la 
raison qu'il avait pour base l'idée d'avilir le prix de toutes les matières 
premières des manufactures, le travail et les produits de la terre. Le 
système d'aujourd'hui vise à produire les mêmes résultats; et c'est 
pourquoi, en conformité aux idées d'Adam Smith, il a rencontré 
résistance chez toutes les nations du monde, l'Amérique excepté. Chez 
toutes, par conséquent, le produit brut gagne en prix, tandis que là 
seulement se trouve une communauté civilisée où le produit de la terre a 
constamment, pendant un demi siècle, perdu en prix; les intérêts du 
fermier et du planteur ayant à l'excès persisté à suivre une politique 
tendant à diminuer la quantité d'argent à recevoir en échange d'une balle 
de coton ou d'un baril de farine. 


§10. Les preuves de civilisation progressive se doivent 
chercher dans deux directions. 



D'abord dans le prix élevé des produits bruts de la terre, et en second lieu 
dans le prix abaissé de ces utilités manufacturées nécessaires au service 
de l'homme. Quant à la première direction, cette preuve n'a pas été 
obtenue ici; la farine et le coton ayant constamment baissé de prix au 
grand désavantage de ceux qui les produisent. L'utilité manufacturée la 
plus nécessaire au fermier et au planteur est le fer; arrêtons-nous y afin 
de constater si nous pouvons trouver dans cette direction la preuve de 
civilisation en progrès qui nous a tellement échappé. Nous constatons 
qu'en 1821 et 1822, le prix moyen du fer en barres à Glascow était 51 
dollars 36 cents la tonne 122 .; auquel taux les 100,000,000 livres de coton 
alors embarquées, auraient payé, dans ce port, environ 450,000 tonnes, 
laissant 3,500,000 dollars pour défrayer les dépenses intérieures d'envoi 
du coton au port d'embarquement. Arrivant aux quatre années dernières, 
nous trouvons pour le prix moyen du fer en barre 38 dollars 50 cents la 
tonne, et pour la quantité moyenne du coton embarqué 1,050,000,000 
livres produisant, dans le port d'embarquement, une moyenne de 
94,500,000 dollars; déduction faite des frais intérieurs, les planteurs 
peuvent avoir reçu probablement 80,000,000 dollars, avec quoi ils ont 
acheté environ 2,100,000 tonnes ; donnant ainsi dix livres de coton pour 
moins de fer qu'ils n'en auraient eu auparavant pour une livre. 

Le prix de la farine, avant l'ouverture de la guerre de Crimée, était plus 
bas, comme l'a vu le lecteur, qu'il n'avait été pour un demi-siècle, et 
moindre environ de moitié qu'il avait été dans la période de 1815 à 1825. 
Dans cette période, le prix moyen du fer en barre à Liverpool était 
environ 10 liv. st., ou un peu moins que celui des quatre années 
précédentes ; les fluctuations dans ces années ayant été entre 7 liv. 10 s. et 
9 liv. 12 s. 6 d. Les matières premières du travail, subsistances et coton, 
non-seulement ne se rapprochaient pas du fer, mais l'écart était d'année 
en année plus prononcé. 

Le cas est encore plus frappant si l'on compare les prix des subsistances 
et du coton avec ceux d'autres métaux. Les matières brutes, fer et plomb, 
ont tombé au prix actuel, mais le cuivre et l'étain ont monté tous les deux, 
comme on le voit par les chiffres suivants, empruntés à l'ouvrage de M. 
Tooke, cité plus haut: 

1782 à 1791 1829 à 1838 

Cuivre par cwt. 4 liv. 1 sh. 2 d. 4 liv. 8 sh. 7 d. 



Étain 


4 i 3 


4 4 10 


Plomb . . par 19 
1/4 cwt. 


o 


18 3 0 


Venant à l'année 1852, époque ou la farine a tombé à un peu plus que le 
tiers du prix qu'elle se vendait dans la période de 1810 à 1815, nous 
trouvons que quelques-uns des prix se sont encore élevés; le cuivre ayant 
atteint 4ÜV. 18 s., l'étain 4 liv. 7 s., et le plomb 17 liv. 

Toute la valeur de ces métaux est dans le travail de les extraire. Ce travail 
est le produit de la subsistance et du vêtement, du blé et de la laine. Les 
matières brutes étrangères, dont se compose le travail anglais, sont en 
baisse perpétuelle, tandis que les utilités de haute importance, reçues par 
les producteurs étrangers, sont en hausse aussi régulière; et comme c'est 
là la route directe vers la centralisation, la barbarie et l'esclavage, nous 
pouvons dès lors saisir facilement les causes de l'existence des « 
anomalies nombreuses et extraordinaires qui nous occupent. La route à la 
liberté et à la civilisation est dans une direction précisément opposée à 
celle qui a été si longtemps suivie. Cette route fut tracée par la France, 
c'est celle où marchent toutes les nations en progrès de l'Europe, et de là 
vient l'amélioration qui se manifeste de plus en plus, de jour en jour, dans 
l'harmonie croissante de tous les intérêts divers dont se compose la 
société. La route contraire est tracée par l'Angleterre, c'est celle où 
marchent l'Irlande et l'Inde, le Portugal et la Turquie aussi bien que les 
États-Unis, et de là vient que chez toutes nous voyons une centralisation 
de plus en plus intense et un désaccord de plus en plus prononcé. De là 
vient aussi que le monde voit aujourd'hui dans l'Amérique « regardée 
naguère comme la terre de la liberté le boulevard de l'esclavage; et que 
dans le pays d'où émana la déclaration que tous les hommes sont nés 
égaux, on déclare aujourd'hui formellement que la société libre « a fait 
faillite et que la servitude est la condition naturelle de l'homme qui 
travaille, qu'il soit blanc ou noir 123 .. 

L'histoire de l'union, pendant les quarante dernières années, est une 
énigme dont la solution se trouve dans la proposition suivante: la 
barbarie s'accroît en raison de l'exportation des produits bruts de la terre, 
et de l'épuisement du sol qui en est la conséquence. 


CHAPITRE XXVII. 
CONTINUATION DU MÊME SUJET 


§ 1. La civilisation croît avec l'accroissement de richesse. 

La richesse consiste dans le pouvoir de disposer des services de la nature. 
Un peu de houille extraite par un seul homme peut faire autant d'ouvrage 
qu'en feraient des milliers de bras d'hommes. On calcule que la puissance 
de vapeur, employée dans la Grande-Bretagne, équivaut aux forces 
réunies de 600,000,000 d'hommes, et pourtant le chiffre total des 
individus qui travaillent aux houillères de ce pays n'est que de 120,000, 
dont on peut compter que les deux tiers sont occupés à fournir le 
combustible pour fondre le minerai, pour préparer le fer, pour le ménage 
et d'autres services. La population entière de l'île, en 1851, était au- 
dessous de 21,000,000 d'individus, dont chacun, si la puissance ainsi 
acquise était répartie également, aurait l'équivalent d'environ trente 
esclaves obéissants employés à faire son ouvrage, et d'esclaves qui 
n'exigent ni nourriture, ni vêtement, ni logement en retour du service 
ainsi accompli. En supposant que monte à 60,000 le nombre employé à 
extraire le combustible qui fournit cette puissance, cela ne donnerait que 
1 sur 350 de la population, et moins que 1 sur 200 des individus qui sont 
capables de donner une pleine journée de travail. Cela étant, nous 
arrivons à ce résultat remarquable qu'au moyen d'une combinaison 
d'action, moins d'un demi % de la population adulte est en état de fournir 
cinquante fois plus de puissance que n'en fournirait le chiffre total, 
chaque homme travaillant à part. 

Cependant, pour mettre le combustible à même de faire cette besogne, il 
faut que l'homme remplisse fonction d'ingénieur; substituant la force 
intellectuelle à la force musculaire qui autrement serait nécessaire. 
L'ingénieur doit avoir son engin, et pour produire ces engins il faut une 
portion du travail qui par leur usage sera économisé. Quelle faible 



proportion, toutefois, il faut, nous le voyons par ce fait, que le chiffre total 
des constructeurs de chaudières dans la Grande-Bretagne, en 1841, n'était 
que de 3,479; et, comme le nombre total d'individus occupés à la 
construction de machines à vapeur ne peut dépasser le décuple, nous 
avons moins que 35,000 travailleurs ainsi employés. Mineurs, 
constructeurs, pris ensemble, nous donnent un chiffre au-dessous de 
100,000, comme la quantité totale de force humaine donnée au 
développement d'une force naturelle égale à celle de 600,000,000 
d'hommes, la force musculaire de chacun se trouvant ainsi, grâce à 
l'association et à la combinaison, multipliée non moins de six mille fois. 


§ 2. De toutes les communautés du globe, il n'en est 
aucune qui ait à sa disposition une somme totale de 
puissance comparable à celle des États-Unis; 

La quantité de combustible à sa portée étant, en pratique aussi illimitée 
que l'air que nous respirons. Il gît sous une large partie de Pennsylvanie, 
Maryland, Virginie et Nord-Caroline, tout en abondant tellement dans les 
régions de l'ouest que le plus généralement il est sans valeur aucune. Il en 
est de même quant à la matière dont les machines à vapeur sont faites, le 
minerai de fer; les dépôts en sont illimités, et n'attendent que le moment 
où l'homme se décidera à les approprier à son usage et par là acquérir la 
richesse. À quel degré l'on peut l'acquérir, nous le savons par l'expérience 
de la Grande-Bretagne; une simple centaine de mille hommes y fournit 
une puissance égale à plus que soixante fois la pure force musculaire de 
toute la population adulte mâle de l'Union américaine 124 .. 

Pour produire aux États-Unis le même effet, il ne faudrait que l'adoption 
des mêmes mesures qui ont abouti là à une prodigieuse augmentation de 
force; et ainsi nous arrivons au grand fait qu'au moyen de la direction 
convenable des efforts de la centième partie de la population adulte de 
l'Union, le pouvoir ou la richesse de toute la masse peut, dans un court 
laps de temps, être vingtuplé; et chaque individu, en supposant 
répartition égale, peut se trouver ainsi en possession d'une vingtaine 
d'esclaves employés à fournir le combustible et les subsistances, le 
vêtement et le logement, tout en ne consommant rien des produits de leur 
travail. 



Les trésors de la nature sont illimités, la terre étant un grand réservoir de 
richesse et de pouvoir, qui ne demandent pour leur plein développement 
que la mise en pleine pratique de l'idée exprimée par le mot magique 
Association. La preuve en est dans chaque cas où, en raison des 
circonstances locales, la population américaine se trouve forcée de 
combiner ses efforts pour l’accomplissement de quelque objet commun. 
C'est une combinaison d'action qui fournit à chaque habitant de New- 
York, Philadelphie ou Boston, un esclave occupé à lui fournir l'eau et 
l'éclairage à un prix qu'on peut dire insignifiant, comparé à ce qu'il lui en 
coûterait s'il lui fallait vivre et travailler seul, comme faisaient les 
émigrants à l'époque de William Penn. C'est une combinaison d'efforts 
qui nous donne facultés de passer du littoral de l'Atlantique aux rives du 
Mississippi en quelques heures et en meilleur marché qu'on n'allait, il y a 
quelques années, de New-York à Washington. C'est à un effort de cette 
nature qu'il est dû que chaque enfant se trouve fourni d'une instruction à 
laquelle il serait parfaitement impossible d'atteindre pour le settler 
solitaire, auquel nous nous sommes si souvent reportés. La combinaison 
d'efforts fournit les Bibles à si bas prix qu'elle les met à portée de 
l'individu le plus pauvre de l'Union; et pour la somme insignifiante de 
deux cents, elle fournit un meilleur journal qu'on n'en aurait pu trouver à 
un prix quelconque il y a quelques années. À la combinaison l'on doit que 
l'homme de la Nouvelle-Orléans peut communiquer, à l'instant même, 
avec son ami en Philadelphie, le temps et l'espace étant réduits à rien. 

N'importe où vous jetez les yeux, vous voyez la preuve de l'avantage qui 
dérive de l'association; et néanmoins nous voyons partout des hommes 
quittant leurs demeures et laissant derrière eux femmes et enfants, 
parents et amis, chacun semblant désireux autant que possible d'être 
forcé de rouler son tronc, de bâtir sa propre maison et de cultiver son 
champ isolé; et se privant ainsi lui-même de tout le bénéfice qui résulte 
infailliblement de la combinaison avec ses semblables. Sur sa route à la 
solitude, il traverse d'immenses plaines où abonde le combustible dont la 
consommation accroîtrait tellement sa richesse et son pouvoir, préférant 
apparemment continuer à se confiner dans l'usage de ses bras, tandis 
qu'en appelant la nature à son aide, il se mettrait en état de substituer les 
facultés de son cerveau à celles de ces membres et de passer du travail du 
bœuf à celui de l'homme. 



Dans aucun pays du monde il n'y a une aussi grande déperdition 
volontaire de pouvoir qu'aux États-Unis. En Irlande, dans l'Inde, en 
Turquie et en Portugal, cette déperdition se rencontre, mais aucun de ces 
pays n'émet la prétention que le peuple dirige son cours d'action. Ici, c'est 
le contraire; chaque homme étant supposé constituer une partie du 
gouvernement et aider à en diriger l'action, de manière à mettre lui et ses 
voisins en mesure de tirer le meilleur profit des dons de la Providence; et 
néanmoins c'est ici que les hommes ont le plus de disposition à se séparer 
les uns des autres, et à forfaire ainsi à tous les avantages qu'on voit 
ailleurs résulter de la substitution des forces de la nature à celle du bras 
humain. Les eaux du Niagara, qui pourraient faire le travail de millions 
d'hommes, ont liberté d'aller se A perdant, et les bonnes houillères de 
l'Illinois que le moindre effort, appellerait à faire cent fois plus d'ouvrage 
que n'en fait aujourd'hui la population entière de l'Union, sont tenues en 
aussi peu d'estime que le serait une égale masse de gravier ou de sable. 


§ 3. Le commerce tend à développer les trésors de la terre, 

Il tend ainsi à utiliser chaque parcelle de la matière dont se compose 
notre planète, à développer le pouvoir humain, à diminuer la valeur des 
utilités nécessaires à l'entretien de l'homme, et à augmenter sa propre 
valeur et celle du sol sur lequel il est placé. À chaque degré de son 
développement, les centres locaux gagnent en pouvoir d'attraction, la 
fabrique, la mine, le haut fourneau, la forge, le moulin, l'usine à coton 
devenant des places d'échange et diminuant ainsi la nécessité de recourir 
aux cités négociantes du monde. L'homme qui a donné ses labeurs à la 
production du blé acquiert ainsi le pouvoir d'échange directement avec 
un voisin qui convertit le blé en farine, et un autre qui a converti la 
houille et le minerai en fer; avec un qui a converti la laine en drap et un 
autre qui a transformé les chiffons en papier; économisant à la fois le coût 
de transport et obtenant ce commerce intellectuel dont besoin est pour 
lui permettre de passer de la culture des sols pauvres à celle des sols 
riches. 

Le trafic tend dans une direction opposée, cherchant partout à empêcher 
la création de centres locaux, et accroître ainsi la nécessité de recourir 



aux grandes cités centrales du monde. Chaque degré de son progrès en 
pouvoir est accompagné d'une augmentation de la taxe du transport et 
d'une diminution du pouvoir de l'homme, avec épuisement constamment 
croissant du sol, qui amène le recours à de nouvelles terres qui seront 
épuisées à leur tour. 

Selon un éminent économiste français, nos États-Unis sont, comme la 
Pologne, spécialement consacrés à l'agriculture, à l'exclusion des 
manufactures. Ce fut aussi l'opinion de quelques-uns des hommes qui ont 
le plus influé sur la politique du pays; et l'on en voit le résultat dans 
l'appauvrissement universel du sol et de ses propriétaires, par suite de 
l'énorme taxe du transport à laquelle ils ont été soumis. Selon ces 
messieurs, la culture des produits bruts est la poursuite capitale de 
l'homme; et pourtant il suffirait d'un peu de réflexion pour comprendre 
que faire pousser le blé n'est que l'un des pas pour la fabrication du pain, 
et que faire pousser le coton n'est que l'un des pas pour la production du 
drap; le drap et le pain, et non le blé ou la laine, étant les utilités 
nécessaires à son usage. Des hommes périssent de froid là où les arbres 
abondent faute de la scie ou de la hache; et d'autres vont nus quoique 
entourés de la plante qui fournit le coton, parce qu'ils sont loin du mule- 
jenny et du métier à tisser. L'homme est placé sur la terre pour soumettre 
à son service les forces de la nature, la contraignant à lui fournir les 
utilités nécessaires à son usage et en échange de la moindre somme 
possible d'effort humain. Pour atteindre ce but, il lui faut combiner ses 
efforts avec ceux de ses semblables, le fermier, le meunier, le boulanger 
s'unissant pour la production du pain; le berger, le fileur et le tisserand 
s'unissant pour la production du drap. Plus l'union est parfaite, moins il y 
a déperdition de travail dans le transport et dans l'acte de l'échange; et 
plus augmentera le pouvoir d'améliorer le territoire déjà occupé et en 
même temps d'étendre l'œuvre de culture sur les sols plus riches, comme 
il se fait maintenant en France, Danemark, Allemagne et autres pays 
progressifs de l'Europe. Moins il y a de pouvoir de combinaison, plus il y 
a tendance à l'épuisement du sol, comme nous avons vu que c'est le cas en 
Pologne et Irlande, Turquie et Portugal, Jamaïque et Inde et dans tout 
autre pays presque entièrement consacré, comme les États-Unis, à 
l'œuvre de gratter la terre. De toutes les matières brutes nécessaires aux 
desseins de l'homme, l'engrais est le plus important et le moins 
susceptible d'être transporté à distance; et c'est pourquoi la pauvreté, la 



dépopulation, l'esclavage, sont les conséquences infaillibles qui attendent 
une communauté réduite à dépendre de la simple sorte d'effort requis 
pour forcer la terre à fournir les matières brutes du vêtement ou des 
aliments. Pour la plus grande partie des États-Unis, le marché est à la 
distance de centaines et de milliers de milles; on en voit les conséquences 
dans les faits exposés dans les paragraphes suivants extraits d'un 
estimable mémoire lu par M. Waring à la société géographique de New- 
York. 

« Pour vous mettre à même de bien comprendre ce sujet, considérons la 
quantité des différentes sortes de substances minérales qu'enlèvent au sol 
différentes récoltes. 


• Dix boisseaux de maïs contiennent 9 livres de matière minérale, où 
nous trouvons 2,78 livres de potasse et 4,52 livres de phosphate. 

• Dix boisseaux de blé contiennent 12 livres de matière minérale, 
consistant en partie en 2,86 livres de potasse et 6,01 de phosphate. » 

• Toutes les récoltes contiennent neuf ou dix sortes de matière 
minérale en différentes proportions. » 


Par exemple, nous voulons calculer les quantités de potasse et de 
phosphate que contiennent les récoltes de maïs et de blé de 1850. Les 
voici: 



Blé 

28,739,280 livres. 

Potasse 

Maïs 

162,595,766 


Total 

191 , 335,046 


Blé 

60,392,055 livres. 

Phosphate 

Maïs 

267,615,807 


Total 

328,007,862 


En estimant la potasse à 6 cents la livre et l'acide phosphorique à 3 cents 
la livre (ce qui n'est pas trop), nous trouvons pour la valeur de ces 



substances des récoltes de maïs et de blé en 1850, la somme de 
19,520,328 dollars. 

N'oublions pas que nous n'avons pris que deux substances des cendres 
des deux récoltes, et que nos évaluations sont au plus bas. Combien de 
cette matière minérale fera retour au sol, il est impossible de le dire. 

Ce qui se perd en tout de matière fertilisante dans nos villes et nos bourgs 
est énorme. La population de New-York et de ses faubourgs n'est 
probablement pas au-dessous de 750,000 âmes. Si ce qui se perd de 
matière fertilisante, de différentes manières, par ce nombre d'individus se 
pouvait appliquer au sol, cela irait au moins à 15,000 dollars par jour, soit 
5,475,000 dollars par année. Ce qui donne, en calculant bien bas, 2 cents 
par jour par individu, sans parler du nombre immense de chevaux et 
d'autres animaux entretenus dans ces villes. 


La quantité de matière minérale contenue dans l'aliment humain peut 
être considérée comme entièrement perdue pour le sol, sauf une portion, 
comparativement petite, qui trouve voie pour faire retour au champ. 
Dans l'Agricultural Report of the Paient Office pour 1849-50, le docteur 
Lee (qui fait autorité dans ces questions) dit: « Quelques gentlemen du 
Sud ont constaté que, par tête d'esclave, jeunes et vieux, sur une 
plantation, la nourriture en pain représente 12 à 13 boisseaux par an. En 
prenant 13 boisseaux comme la consommation moyenne en pain par les 
22,000,000 de têtes de la population des États-Unis, nous avons un total 
de 286,000,000 boisseaux pour l'année. Sans entrer dans un détail de 
preuves, on peut sans crainte avancer que les éléments de fertilité 
contenus dans toute la viande, lait, beurre, fromage, pommes de terre, 
fruits et légumes consommés par la population américaine, peuvent 
dépasser de 10 pour cent le chiffre que donne la consommation en grains. 
Dans mon calcul, cependant, il me suffit d'adopter moins de 10 pour cent, 
et j'évalue les éléments fertilisants contenus dans ces articles de 
l'alimentation humaine h 314,000,000 boisseaux de grains. Additionnant 
les sommes, nous avons les cendres de 314,000,000 boisseaux de grains, 
réellement enlevées aux sols américains, sans que presque rien de cela y 
fasse retour. 

Le même gentlemen a calculé que la perte totale annuelle de matière 



fertilisante équivalait à la quantité nécessaire pour former les cendres de 
1,000,000,000 boisseaux de grains, ou environ le double de notre récolte 
actuelle. Le calcul ne tient pas compte de nos larges exportations de pain 
et de la vente des cendres. Ailleurs, Il admet que les deux tiers des engrais 
de tous les animaux domestiques font retour au sol. En 1850, la valeur 
des animaux abattus représentait 111,703,142 dollars, ce qui équivaudrait 
à 3,723,438 bêtes bovines, à 30 dollars par tête. Les os seulement de ces 
animaux représenteraient, comme engrais, une valeur d'environ 
5,500,000 dollars. 

Dans l'opinion de l'écrivain, on ne pourrait estimer les déperditions 
totales annuelles du pays au-dessous d'une quantité équivalente aux 
minéraux constituants de 1,500,000,000 boisseaux de grains. 

Supposer qu'un tel état de choses puisse continuer, et que nous puissions 
rester une nation prospère, est tout bonnement ridicule. Nous avons 
encore beaucoup de sol vierge, et il peut s'écouler un long temps avant de 
recueillir le fruit de notre imprévoyance actuelle. C'est simplement une 
question de temps, et le temps donnera du problème une solution sur 
laquelle on ne peut se tromper. Bourreaux envers la terre et dissipateurs 
que nous sommes, nous perdons chaque année l'essence intrinsèque de 
notre vitalité. 

Notre pays n'en est point encore à l'état de faiblesse par cette perte de son 
sang vital, mais l'heure est fixée, à laquelle, si notre présent système 
continue, le dernier battement de cœur de la nation aura cessé, et à 
laquelle l'Amérique, la Grèce et Rome seront ensemble gisantes dans les 
ruines du passé. 

La question d'économie serait, non pas comment nous devons produire 
davantage par année, mais comment nous devons épargner davantage sur 
notre production annuelle pour le rendre au sol. Un travail employé à 
voler à la terre son capital de matière fertilisante est pire qu'un travail 
dissipé. Dans le dernier cas, c'est une perte pour la génération actuelle; 
dans le premier, c'est un héritage de pauvreté pour nos successeurs. 
L'homme n'est qu'un tenancier du sol, et il se rend coupable d'un crime 
lorsqu'il détruit de sa valeur pour les autres tenanciers qui viendront 
après lui. 

En présence de tels faits, cessons de nous étonner que tout étranger 



intelligent ne puisse s'empêcher de remarquer la condition mauvaise de 
l'agriculture américaine, en général, et la diminution graduelle de la 
puissance du sol. Dans New-York, où, il y a quatre-vingts ans, 25 ou 30 
boisseaux de blé étaient le rendement en moyenne; cette moyenne n'est 
aujourd'hui que de 14, et celle de maïs 25 seulement. Dans l'Ohio, qui, il y 
a un demi-siècle, était à l'état vierge, la moyenne du blé est au-dessous de 
12, et elle diminue tandis qu'elle devrait augmenter. Dans l'Ouest, la 
marche d'épuisement se poursuit partout; les grandes récoltes de chaque 
période d'un établissement sont suivies invariablement de maigres 
récoltes dans les dernières années. En Virginie, dans un vaste district 
d'un pays qui a passé pour le plus riche de l'État, la moyenne du blé est 
moins que 7 boisseaux; tandis que, dans Nord-Caroline, les hommes 
cultivent un sol qui rend un peu moins que cela de maïs. On a cultivé le 
tabac en Virginie et Kentucky jusqu'à épuisement complet du sol et son 
abandon; tandis que, dans la contrée entière où croît le coton, nous 
trouvons un exemple d'épuisement dont le monde n'a jamais vu le pareil, 
accompli en si peu de temps. La population qui cultive le coton et le tabac 
vit sur son capital, vendant son sol à si bas prix qu'elle n'obtient pas un 
dollar pour cinq dollars détruits; et comme l'homme est toujours un 
animal progressif, soit qu'il marche en avant ou en arrière, nous pouvons 
facilement saisir la cause du développement soutenu et régulier de ce 
sentiment qui conduit à regarder la servitude comme la condition 
naturelle de ceux qui ont besoin de vendre leur travail. Le trafic conduit 
infailliblement à de tels résultats, et comme toutes les énergies du pays 
sont données à développer le pouvoir du trafiquant, rien d'étonnant que 
sa population soit partout employée « à dérober à la terre son capital. 
Que le système actuel continue f « et l'heure est certainement fixée, à 
laquelle, pour nous servir des expressions de l'écrivain du passage cité, « 
l'Amérique, la Grèce et Rome seront gisantes ensemble dans les ruines du 
passé. 

L'examen de tous ces faits nous montre i° que plus la quantité de 
produits bruts, portée à des marchés lointains, est grande, moindre est le 
prix qu'on en obtient; 2° que moindre est ce prix, plus augmente la 
différence entre les produits bruts du sol et l'outillage nécessaire pour sa 
culture, et 3 0 que plus il y a dépendance du marché lointain, plus il y a 
tendance à passer de la culture des sols riches aux sols pauvres, ce qui est 
toujours la route à la centralisation, à l'esclavage, à la mort morale et 



physique. 


§ 4. Avec le développement du commerce, le 

développement des pouvoirs de la terre et la création de 
centres locaux d'action, la terre va se divisant 

Ainsi la petite ferme d'une demi-douzaine d'acres arrive à fournir plus de 
denrée brute qu'on n'en obtenait auparavant de centaines et de milliers 
d'acres. À chaque accroissement du pouvoir du trafic, les centres locaux 
déclinent, et la cité lointaine prend leur place. La propriété foncière vase 
consolidant; le tenancier sans bail et le journalier remplace le petit 
propriétaire indépendant si fort considéré par Adam Smith. Il en était 
ainsi, nous avons vu, en Italie et en Grèce, il en est aujourd'hui ainsi dans 
tous les pays où le commerce a été subjugué par le trafic. Il en est ainsi 
aux États-Unis; le petit propriétaire rural de New-York cédant 
graduellement la place au grand propriétaire de milliers d'acres de terre 
cultivée par des hommes dont on peut apprécier la tenure au caractère 
inférieur des habitations où ils vivent et des granges où ils rentrent leur 
blé 125 .. La population rurale diminue ici, et d'année en année on éprouve 
une difficulté croissante à entretenir les écoles et les églises de village, 
tandis que les grands centres de négoce, New-York et Buffalo, croissent 
en richesse et en puissance d'année en année. Telle est aussi la tendance 
dans l'Ohio, et il en doit arriver aussi successivement dans tous les États 
de l'Ouest; l'exportation des denrées brutes du sol amenant 
inévitablement l'exportation d'hommes.Considérons la Virginie, nous 
voyons, dit un écrivain récent, « nous voyons qu'on y fait de belles 
chasses au daim dans les bois qui croissent sur les beaux anciens 
domaines agricoles des Blands, des Byrds et d'autres familles jadis 
renommées; et que ce cas n'est qu'un exemple entre des milliers d'autres. 
Des églises en décadence et ruinées sont éparses sur tout le pays dans de 
vastes places où aujourd'hui le renard gîte et le hibou siffle. De grandes 
vieilles maisons, qui eurent magnificence de palais, s'écroulent sur des 
domaines abandonnés, qui sont affichés en vente à trois ou cinq dollars 
l'acre, là on le bois de charpente, qui croît sur leur superficie à portée de 
la marée, payerait deux fois le prix de l'acquisition. Il y a d'autres terres, 
continue-t-il, naguère encloses et ayant porté de superbes récoltes de 


maïs, de blé, de tabac, qui aujourd'hui ne présentent plus que les ruines 
d'une habitation de maître et de nombreuses cases à nègres, et à l'entour 
quelques acres où croissent de maigres récoltes de maïs et de patates 
douces pour nourrir les esclaves sur qui les descendants efféminés des 
cavaliers, comptent pour une récolte de créatures humaines qui fournira 
aux demandes du marché du Sud. Tel est le tableau que présente 
aujourd'hui un État qui abonde en forces hydrauliques, non employées, et 
riche en minerai de fer et en houille, à un degré à peine surpassé dans 
aucun autre pays du monde; et cela vient de ce que sa population s'est 
obstinément refusée à appeler à son aide les substituts à bon marché du 
travail humain que fournit la toute-puissante nature; préférant continuer 
à dépendre delà pure force brutale du bras humain 12 ^. Passons à la 
Caroline du Sud, nous voyons des milliers d'acres de riches prairies sans 
nul occupant. D'autres millions d'acres ont eu leurs occupants qui les ont 
si complètement épuisées que les riches fermes des anciens temps ne 
trouvent pas acheteur même au prix qu'ont coûté les bâtiments; et par la 
raison que sous le système existant, la population continue tellement à 
diminuer qu'on a lieu de croire que le jour est tout proche où l'État sera 
abandonné aux renards et aux oiseaux de nuit 122 .. 

Ce sont précisément des faits semblables que présentent à notre 
observation la Géorgie et l'Alabama, le Mississippi et la Louisiane 12 ^.. La 
terre y est partout expirante, et tend de plus en plus à se consolider aux 
mains de grands propriétaires qui vont s'appauvrissant d'année en année. 
Tout cela, nous dit-on, est la conséquence du fait « que l'esclavage ne 
s'adapte pas aux opérations de l'agriculture savante mais ici, comme 
d'ordinaire, l'économie politique moderne prend l'effet pour la cause; 
l'existence prolongée de l'esclavage étant un résultat de l'absence de cette 
combinaison qui est nécessaire pour le progrès de l'agriculture. Les 
hommes gagnent en liberté à mesure qu'ils sont aptes à diversifier leurs 
emplois, à s'associer, à combiner, et ainsi à obtenir pouvoir sur la nature, 
et la forcer à travailler pour leur service. À chaque pas dans cette 
direction, la terre va s'enrichissant et l'homme apparaît au heu de la bête 
brute qui auparavant grattait le sol. La liberté est venue en Angleterre en 
compagnie des manufactures; et dans tout pays du monde les hommes 
sont devenus libres en raison de l'aptitude acquise à substituer les grands 
pouvoirs de la nature à la pure force musculaire. 



§ 5. Par le développement du commerce et l'accroissement 
du pouvoir d'association, le fermier est mis en état de 
varier les objets de la culture, 

Il substitue pommes de terre, turneps et autres produits que la terre 
fournit par tonnes, au blé qu'elle donne par boisseaux et au colon qu'elle 
donne par livres. Avec le déclin du commerce et l'accroissement de 
pouvoir du trafic, le marché devient plus distant, le fermier est forcé de se 
borner à quelques denrées dont la terre ne donne que peu, et qui, par 
conséquent, supporteront le transport. Toute plante veut pour sa 
nourriture certains éléments dont l'extraction continue appauvrit le sol; 
aussi l'épuisement de la terre et la dispersion des hommes dans une 
année préparent-ils un épuisement et une dispersion plus considérables 
pour une autre année. Tel a été le cas avec la culture du coton et du sucre 
dans les États du Sud, avec celle du blé et du tabac dans ceux qui sont 
plus au nord; les résultats se manifestent par le fait que 
l'appauvrissement du sol et la dispersion de population marchent d'année 
en année avec une vitesse constamment accélérée. 

Plus la dispersion est rapide, moindre est la quantité de denrées qui 
rémunèrent le travail dépensé sur la terre, plus grande est la proportion 
de ces produits absorbés par le trafiquant et le transporteur, et plus 
s'accroît la tendance à la centralisation et à l'esclavage. Le peuple de 
l'Inde, nous l'avons vu, n'obtient pas plus que 1,200,000 dollars pour sa 
récolte totale de coton; mais lorsqu'elle lui revient sous forme de drap, 
elle lui en coûte plus de 30,000,000; toute la différence allant aux gens 
qui s'emploient à changer le heu et la forme et à faire les échanges. D'où 
suit que tant d'indiens vont se vendre eux-mêmes en esclavage à Maurice. 
L'Irlandais se départit de la denrée brute à vil prix, et la rachète à des prix 
énormes; d'où suit que ceux qui échappent à la famine et aux maladies 
abandonnent si tristement leur terre natale. Le peuple du Texas obtient 
des cents pour son coton et paye des dollars pour le drap, le fer et les 
instruments dont il a besoin ; toute la différence allant aux gens qui 
possèdent des chevaux et des chariots, des navires et des bateaux à 
vapeur, et aux milliers d'autres personnages intermédiaires qui se 
tiennent entre celui qui produit et celui qui consomme '.De là l'état 



primitif et barbare de tous les instruments agricoles dans le Sud et 
l'amour croissant de l'esclavage 129 .. 


§ 6. Plus le pouvoir d'association et de combinaison se 
perfectionne, plus s'accélère le progrès des connaissances 
agricoles. 

Alors plus augmente la quantité des denrées obtenues de la terre, plus 
diminue la proportion requise pour payer la taxe de transport et 
d'échange, et plus augmente chez le planteur et le fermier le pouvoir de 
déterminer par eux-mêmes l'application de leur travail et de leur terre. 
Moindre est ce pouvoir, plus l'agriculture cesse d'être une science, 
moindre est la quantité de choses obtenues, plus forte est la quote-part 
exigée par le négociant et le transporteur, et plus vite le cultivateur tombe 
à la condition de pur esclave, que contrôleront dans toutes ses opérations 
ceux qui se tiennent entre lui et le consommateur de ses produits. Les 
populations de l'Inde et de l'Irlande, de la Turquie et du Portugal, de la 
Jamaïque et du Brésil, bien que prétendant être libres, n'ont pas le 
pouvoir de choisir l'emploi de leur terre et de leur travail. Le prix de 
toutes leurs utilités est fixé sur le grand marché central, occupé comme il 
l'est par des hommes qui désirent que le blé et le lin, le sucre et le café, le 
coton et l'indigo soient à bas prix, et que le drap et le fer soient chers. 
Elles sont ainsi tenues tellement pauvres qu'elles ne peuvent s'aider elles- 
mêmes et sont réduites à compter sur les avances que leur fait le 
négociant qui prélève naturellement une part de lion sur le produit de 
leurs efforts; et plus sa part est forte plus s'accroît son pouvoir de les 
contraindre à rester dans la dépendance de sa faveur. À l'occasion il leur 
prête sur le capital ainsi extorqué, une portion, dans le but de faire des 
routes et de faciliter davantage l'épuisement de leur terre; mais plus il 
font de routes plus s'accroît la tendance à une plus grande dispersion et 
une plus grande perte de pouvoir. Les chemins de fer d'Irlande ont servi 
de préliminaires aux famines, aux maladies, aux dispersions qui ont eu 
lieu depuis; et ceux de l'Inde ne sont que préparatoires à un plus grand et 
complet épuisement de son sol et à une diminution plus rapide de sa 
population. 


Il en est de même ici. Plus il se construit de routes, plus s'accélère la 
dispersion de population, plus s'amoindrit le pouvoir de combinaison, 
plus s'avilissent les prix obtenus sur le marché, plus s'accélère le 
développement des cités centrales, plus se complète la dépendance, dans 
laquelle le pays se trouve, de ces cités pour des avances sur les récoltes 
sur pied, ou pour aider à la construction de routes; mais plus se revêtent 
de splendeur les palais bâtis par « les princes du négoce, dont les fortunes 
grossissent plus rapidement lorsque le fermier est forcé d'accepter le plus 
bas prix pour sa farine, lorsque le planteur reçoit le moins possible pour 
son coton, et lorsque le sol va s'épuisant au plus vite. 

Le but du trafiquant est directement le contraire de celui auquel aspirent 
les hommes qui travaillent à produire et qui doivent consommer. Il désire 
que le grain soit à bon marché et la farine chère; que le coton soit bas et le 
drap élevé; plus l'écart est considérable, plus considérable est la quote- 
part qu'il retient dans les utilités. Son pouvoir croît avec la dispersion de 
la population et le déclin du pouvoir en elle d'entretenir commerce; et 
c'est là le cours des choses dans les pays qui marchent sur la trace 
anglaise, y compris les États-Unis. 


§ 7. Le trafiquant prospère au moyen d'oscillations dans 
les prix des utilités qu'il vend. 

Il désire acheter bon marché, vendre cher; et plus se répètent les 
vicissitudes du négoce, plus il a de chances pour grossir sa fortune. Le 
fermier et le planteur, le mineur et le fondeur de fer veulent une fermeté 
soutenue, car ils doivent calculer tous les arrangements pour des années à 
l'avance. L'homme qui défriche une pièce de terre veut en faire une 
habitation pour sa femme et ses enfants; il est engagé dans une œuvre 
dont l'exécution réclame beaucoup de temps; et il souhaitera que le blé ou 
le coton commande un prix aussi élevé lorsqu'il sera en mesure de 
vendre, que celui qu'il a dû payer lui-même lorsqu'il a entrepris sa 
machine à produire l'aliment et a été obligé d'acheter. Il faut des années 
pour fonder l'usine à filer le coton, et d'autres années pour rassembler et 
organiser efficacement les ouvriers qui doivent y fonctionner. Les mines, 
le haut fourneau, la forge demandent des années d'exercice et des 
centaines de mille de dollars avant de commencer à indemniser 



l'entrepreneur. Le trafiquant, au contraire, vend et achète d'heure en 
heure, et plus il peut causer d'oscillations dans la valeur du blé et de la 
farine, du drap et du fer, plus il y a probabilité qu'il entrera en possession 
de la terre du fermier, de l'usine du fabricant de drap, du haut fourneau 
du fabricant de rails, ou de la route faite par l'homme qui a placé sa 
fortune dans une grande amélioration, cela moyennant moitié de ce qu'il 
en a coûté pour construire l'appareil. Trafic et commerce visent ainsi 
dans des directions opposées, l'un à des oscillations fréquentes et 
brusques du prix; l'autre à la fermeté et à la régularité. 

Dans les pays à la remorque du trafic par nous cités, l'instabilité s'accroît 
d'année en année et cela en vertu d'une loi qui veut que cette stabilité 
diminue en raison directe de ce qu'un corps approche de la pyramide 
renversée. En France, où le commerce va prenant le dessus sur le trafic, il 
y a, nous l'avons vu, un ferme progrès en avant accompagné d'une 
stabilité qui augmente nonobstant les fréquentes révolutions politiques. Il 
en est de même en Prusse et Danemark, en Russie et Suède; et il en doit 
être de même dans tous pays où la circulation sociétaire gagne en 
continuité, avec un accroissement constant de force. Le mouvement 
soutenu est nécessaire pour la durée de tout l'appareil social ou physique. 
Voulons-nous voir comment nous en sommes loin dans ce pays, 
examinons les diagrammes suivants, qui montrent la hausse et la baisse 
dans les revenus douaniers et foncier et dans le revenu total. 

Revenus douaniers 


Revenus douaniers 


En ajoutant à ce tableau la terre abandonnée dans les trois années 
dernières, et vendue pour le bénéfice de simples particuliers, les chiffres 
de ces années devaient être portés plus haut que celui de la période qui 
trouve son point culminant en 1836. (Voir le diagramme ci-contre). 

Note en 1858. » Plus la continuité de mouvement est parfaite, plus son 
action est régulière et plus considérable est la force tant dans le monde 
physique que moral et que social. Combien peu cette régularité s'obtient 





sous le présent système, on le voit dans le fait, que le revenu qui, en 1856, 
s'élevait à 74,000,000 dollars, est déjà tombé à un peu plus que 
30,000,000 dollars. La tendance d'une politique dispersive et agressive à 
augmenter les demandes sur le trésor public se manifeste aussi fort bien 
dans l'élévation du chiffre des dépenses de 00,000,000 dollars à 
90,000,000. 



Revenu total 


□ 

Pour l’appréciation parfaite des chiffres donnés, le lecteur est invité à se 
reporter un instant aux différents changements de politique qu'ils 
indiquent. La première des années dans le dernier de ces diagrammes, 
1815, embrassait quelques mois de guerre avec la Grande-Bretagne, alors 
que les États atlantiques subissaient un blocus et que le revenu douanier 
était nécessairement réduit à rien. Dans l'année suivante, la protection 
était en partie retirée, et les importations augmentaient rapidement avec 
grand accroissement du revenu douanier et l'anéantissement à peu près 
complet de l'activité industrielle. La circulation avait à peu près cessé et 
tel était l'épuisement du pays que le revenu tombe à 15,000,000 dollars. 
Avec 1824 arrive un changement, la protection étant à un certain point 
adoptée de nouveau; et dès lors, durant une période de quatre années, la 
stabilité était telle que la plus grande variation au-dessus de la somme 
moyenne de 22,750,000 dollars était 2,250,000 dollars, ou un dixième; 
tandis que dans la période précédente elle s'était élevée à 38,000,000 
dollars et avait tombé à 15,000,000 dollars. Vient ensuite le tarif de 1828, 
le premier qui fut basé sur l'idée de la protection, dans le but de 
protection, et maintenant nous trouvons un accroissement ferme et 
régulier qui correspond à ceux d'Allemagne, Russie et Suède; les 
changements ayant été ainsi: . 


1829 23,000,000 dollars. 1832 21,000,000 dollars. 

1830 28,000,000 1833 33,000,000 

1831 27,000,000 

Le pouvoir d'acheter les utilités étrangères et d'entretenir commerce avec 
les nations étrangères allait ainsi en accroissement, soutenu avec le 
développement du commerce domestique; et le résultat se manifesta par 



l'affranchissement du thé, café et autres articles importés de tout droit 
quelconque—,; maintenant cependant vient un changement dans une 
direction opposée, le tarif de compromis qui devait entrer en pratique 
dans l'année fiscale 1841-42. À l'instant tout ordre a cessé. Les 
importations deviennent considérables, la spéculation règne, et le revenu 
monte à 48,000,000 dollars pour tomber quelques années plus tard, 
après une succession de changements sans nul exemple dans aucune 
nation civilisée, à II,000,000 dollars. Le pouvoir de payer pour des 
articles étrangers a disparu. Le commerce à l'extérieur a cessé avec l'arrêt 
de circulation domestique; et maintenant, par pure nécessité, le tarif 
protecteur de 1842 devient la loi du pays. À l'instant le revenu monte de 
Il,ooo,ooo dollars à 28,000,000, pour rester à ce point ou environ 
jusqu'à ce que le système change de nouveau à la fin de 1846. Depuis lors 
il a tombé à 26,000,000 dollars et a monté à 72,000,000; tombé à 
30,000,000 et monté à 64,000,000; tombé à 41,000,000 et monté à 
61,000,000; n'étant régi par aucune loi quelconque; et maintenant à la 
fin de la décade, nous avons une période de spéculation gigantesque, 
correspondant exactement à celle de 1836, et promettant de finir comme 
l'a fait la période de compromis en 1841-42, lorsque le crédit, tant public 
que privé, eut entièrement disparu. 


§ 8. D'après les faits ci-dessus, le lecteur comprendra que 
durant les dernières quarante années la règle du pays a été 
celle d'encourager le trafic 

Ce n'est que dans les deux très courtes périodes, 1828 à 1833 et 1842 à 
1846, qu'on a fait quelque tentative de favoriser le développement du 
commerce. En y ajoutant la période du tarif semi-protecteur de 1834, 
nous avons treize ans où le système a tendu dans une direction, contre 
vingt-sept dans une autre. Ensuite on remarquera que toute la fermeté de 
mouvement se trouve dans ces seize années, la différence entre le revenu 
moyen et le montant actuel d'une simple année étant tout à fait sans 
importance, comme on le voit ici: 


1825 

21,000,000 dol. 

1829 

24,000,000 

1844 

29,000,000 

1826 

25,000,000 

1830 

24,000,000 

1845 

30,000,000 

1827 

21,000,000 

1831 

27,000,000 

1846 

29,000,000 



1828 


24,000,000 


26,000,000 


1832 


1847 

31,000,000 


1833- 33,000,000 
91,000,000 139,000,000 

Moyenne 22,750,000 27,800,000 


114,000,000 

28,500,000 


La fermeté est un caractère essentiel de la civilisation; l'instabilité, de la 
barbarie. Au treizième siècle, le prix du blé en Angleterre flottait entre 
6sh. et 16 liv. 16 sh. par quarter; au quinzième, entre 5 liv. et 2 liv. 6 s. 8 
d. ; et au seizième, entre 2 s. et 4 liv. 12 s. Dans le dix-septième, le plus 
grand écart était entre I liv. 5 s. 2 d. et 4 liv. 5 s., tandis qu'aujourd'hui un 
changement, une variation de 40, 50 ou 60 % est considérée comme 
remarquable. Dans la vie sauvage, la stabilité ne peut exister par la raison 
que l'homme est esclave de la nature. Par l'accroissement de richesse et 
de pouvoir, il en devient le maître, et c'est alors que la société prend une 
forme régulière et que les mouvements de chaque jour qui succède, 
deviennent de plus en plus les contre-parties de ceux qui ont précédé, 
sans presque aucune distinction entre eux sinon celle produite par un 
régulier et aimable accroissement de richesse et de pouvoir, comme celui 
qui marque les trois courtes périodes signalées ci-dessus. C'est là le 
progrès de civilisation; l'inverse se voit dans les pays du progrès de 
barbarie, une crise suivant une crise, et la dernière plus sévère, jusqu'à ce 
qu'enfin la machine sociale tombe en débris et que règne un chaos 
universel. Il en fut ainsi en Grèce et en Rome et il en sera ainsi partout 
ailleurs; la régularité de mouvement étant aussi essentielle pour que la 
société progresse et avance en civilisation, que l'entretien du mouvement 
d'une machine à vapeur ou d'une montre. Éprouvée à cette pierre de 
touche, l'Union américaine tend à la barbarie, la crise de 1842 qui 
précéda le tarif passé en cette année, ayant été beaucoup plus terrible que 
celle de 1821 qui prépara la voie pour le tarif de 1824; et celle qui 
aujourd'hui se prépare promettant de surpasser autant en sévérité celle 
de 1842, que nous avons vu celle-ci surpasser sa précédente—.. 


CHAPITRE XXVIII. 
CONTINUATION DU MÊME SUJET 


§ 1. Plus il y a rapprochement entre les prix des denrées 
brutes et des utilités manufacturées, plus la société tend à 
prendre sa forme naturelle; 

Ainsi plus elle a tendance à fermeté et régularité de mouvement, plus elle 
avance vite en civilisation, richesse et pouvoir. Plus l'écart tend à se 
prononcer, plus la société tend à prendre la forme d'une pyramide 
renversée, moins le mouvement est régulier, plus elle tend à la barbarie, 
et plus vite elle décline en richesse et pouvoir. Dans les États-Unis ces 
prix vont s'écartant, plus de coton et de farine étant aujourd'hui 
nécessaire pour payer une quantité donnée de fer, de cuivre ou de plomb, 
les utilités les plus essentielles pour avancer en civilisation, qu'il en fallait 
pour la même fin il y a un demi-siècle Iâ3 _.Plus ce rapprochement est 
étroit, plus grande est partout la tendance à ce qu'augmente la 
productivité du sol, avec accroissement du pouvoir d'association et 
combinaison. Plus se prononce l'écart entre ces prix, plus la tendance 
augmente vers l'épuisement du sol avec déclin du pouvoir de 
combinaison. » Dans ce pays les pouvoirs du sol diminuent, et il se 
présente ainsi à nous un autre phénomène qui partout ailleurs aussi 
accompagne le déclin de civilisation et l'approche de la barbarie 1 ^ 4 .. 

Plus le sol va s'enrichissant, plus augmente son pouvoir d'attraction, plus 
s'accélère le développement du commerce, et plus les tendances de 
l'époque sont vers la civilisation. Plus il va s'appauvrissant, plus 
augmente son pouvoir répulsif, plus se ralentit le développement du 
commerce, et plus rapide est le déclin de civilisation. Dans notre pays, 
comme nous l'avons vu, le pouvoir attractif du sol diminue et les hommes 
presque partout vont se fuyant les uns les autres comme ils fuiraient la 
peste; reproduction des énormes émigrations des temps barbares de 



l'Europe, et preuve concluante d'un déclin de civilisation, de richesse, de 
force et de pouvoir. Quels sont les phénomènes secondaires par lesquels 
se manifeste cette décadence et quelle influence exercent-ils sur la 
société? Nous allons le rechercher. 

Au retour de la paix en 1815, la terre avait un prix élevé, grâce à un 
marché domestique existant déjà pour le plus important de ses produits. 
La protection étant interrompue, ce marché disparut, le résultat se 
manifeste, six ans après, par la ruine universelle des fermiers; partout des 
actions en justice, des hypothèses forcloses, les ventes par le shérif se 
multipliant au point qu'il fallut dans les États agricoles, rendre des lois 
pour suspendre l'exécution des arrêts des tribunaux; et la terre tombant 
au quart du prix auquel elle se vendait sept ans auparavant. Les ventes de 
terres publiques et leur revenu a triplé dans la période de 1814 à 1818-19, 
multipliant ainsi le nombre des fermiers au moment où le marché pour 
leurs produits allait disparaissant, et préparant ainsi la voie pour cet 
abaissement de prix des produits ruraux dont la marche soutenue se 
montre dans les chiffres déjà donnés. 

Vers 1824, le revenu foncier était tombé au-dessous du tiers de ce qu'il 
avait été en 1819. Plus tard, grâce au rétablissement de la protection, il 
monta vivement jusqu'en 1832 et 1833, où la moyenne fut 3,295,000 
dollars, précisément le point qu'il avait atteint treize ans auparavant. En 
même temps la population avait augmenté d'environ deux tiers, et 
l'augmentation de la demande domestique de subsistances avait été si 
régulière que, pour la première fois dans l'histoire du pays, la baisse des 
marchés étrangers n'affecta nullement le prix. De 1828 à 1831, le prix du 
blé en Angleterre avait été élevé 3 liv. 4 s. 3 d. par quartier en moyenne. 
Depuis cette époque il baisse régulièrement jusqu'à tomber, au bout de 
quatre années, à 1 liv. 19 s. 4 d. par boisseau : et cependant le prix de la 
farine dans les ports américains n'est nullement affecté, comme on le voit 
dans les chiffres suivants, donnés dans le récent rapport de la trésorerie. 

Moyenne 
De 1828 à 1831 5,84 doll. 

1832 5,87 doll. 1834 5,50 doit 

1833 5,50 1835 6 5 ’ 72 

Le tarif de Compromis a cependant commencé à fonctionner. On cesse de 



construire des usines, et les importations augmentent rapidement. Les 
arts mécaniques ne fournissant plus de débouché pour la population 
croissante, l'émigration vers l'Ouest augmente rapidement, accompagnée 
d'une spéculation énorme sur les terres publiques, le spéculateur 
s'empressant partout de prendre l'avance sur le pauvre settler, et de faire 
des profits à ses dépens. Le revenu foncier monte de 4,000,000 dollars à 
14,000,000 et à 24,000,000, après quoi, pour quatre années suivantes, il 
est en moyenne 5,000,000; et ainsi, en six ans, on a disposé de plus de 
terres qu'il n'en avait été vendu dans les quarante années précédentes. 
Les conséquences sont telles qu'on les devait attendre. Tandis qu'on crée 
de nouvelles fermes au moyen du travail distrait des anciennes, les 
subsistances sont rares et montent; mais au moment où elles sont prêtes 
à fournir le marché, leurs propriétaires trouvent que le commerce a 
disparu. La terre perd de nouveau en prix, les hypothèques se multiplient, 
et des dizaines de mille de fermiers sont rejetés au hasard dans le monde, 
pour recommencer à travailler comme ils pourront. Nous avons le second 
grand pas préparatoire à la baisse extraordinaire qui s'est manifestée 
dans le prix des subsistances. 

Le revenu foncier, maintenant (1842), tombe à un peu plus d'un simple 
million de dollars, duquel point, sous le tarif protecteur de celte année, il 
monte graduellement, jusqu'à ce qu'au bout de cinq ans, il a de nouveau 
atteint 3,000,000 dollars. Bientôt après, survient la découverte des 
trésors de la Californie, qui produit demande pour les manufactures, et 
donne activité au commerce, et tant que cette activité continue, la vente 
de terres publiques reste faible; mais alors la construction des usines et 
des hauts-fourneaux venant à cesser, le revenu de cette source, dans les 
deux dernières années, atteint une moyenne de 10,000,000 dollars. Si 
l'on ajoute les ventes de terres octroyées aux compagnies de chemins de 
fer, nous obtenons un total, pour ces années, d'au moins 50,000,000 
dollars, ou deux fois le montant des douze années de 1840 à 1852. Ces 
ventes sont un indice d'épuisement de la terre, de la dispersion de 
population, de l'accroissement du pouvoir du trafic; et de même que 
celles de 1818 furent suivies du désastre agricole de 1821, et celles de 1836 
du désastre de 1841, celles de 1854-56 ne peuvent manquer d'amener les 
mêmes effets, à une époque qui ne peut être que très prochaine. En 1852, 
la farine était plus bas qu'elle eût jamais été; mais, à moins qu'elle ne soit 
contrariée par le surcroît de fournitures d'or et l'affaiblissement de la 



concurrence de l'Europe continentale, aujourd'hui si activement engagée 
à créer un marché domestique pour les subsistances, on doit s'attendre à 
voir une baisse encore plus forte. Pour apprécier par lui-même 
l'exactitude de la prévision, que le lecteur étudie le diagramme ci-contre; 
il y remarquera que les plus bas prix sont toujours presque 
immédiatement suivis des prix les plus forts; il y remarquera aussi que 
ces oscillations extraordinaires accompagnent invariablement le système 
qui visait à priver le fermier de protection, et ainsi à maintenir, sinon 
même à accroître, la taxe de transport. 

□ 

L'instabilité étant le cachet distinctif de la barbarie, et se présentant ici à 
nous comme la compagne constante du système qui répudie l'idée de 
protection, nous avons là une pierre de touche infaillible pour juger du 
mérite de ce système et de celui du système qui lui est opposé. Pour le 
fermier, plus que pour aucun autre membre de la société, la stabilité est 
indispensable, ses emplois de capital se faisant généralement un an ou 
plus à l'avance. Le négociant achète aujourd'hui et vend demain, mais le 
fermier doit décider en automne quelle emblavure il donnera à sa terre 
pour l'année prochaine. Si le prix du blé baisse et que celui du tabac 
monte, il ne peut changer, mais le négociant le peut, vendant l'un au 
premier symptôme d'un mouvement en baisse, et achetant l'autre au 
premier signe d'un mouvement en hausse. Le négociant expert désire 
l'oscillation, et plus elle est fréquente, plus augmentent ses chances de 
faire fortune, tandis que l'instabilité est désastreuse pour le fermier et le 
planteur. Ils poursuivent deux objets tout à fait différents, et cependant 
l'intérêt agricole se montre le plus généralement devant le monde l'avocat 
du trafic et l'opposant à la politique qui a pour base le développement du 
commerce et l'affranchissement qui s'en suit pour la terre de la taxe 
oppressive de transport. De là vient que nous rencontrons les preuves 
concluante d'une civilisation en déclin, que nous fournit dans une partie 
de l'Union la croyance à l'origine divine de l'esclavage et à la nécessité de 
le maintenir; et que nous fournissent dans une autre partie les faits que, 
dans les plus vieux États, la propriété foncière va se consolidant ; que 
chez tous, le pauvre tenancier, payant une rente, prend la place du petit 
propriétaire ; que presque partout l'épuisement du sol s'accélère 
vivement, et que les hommes sont partout de plus en plus forcés 



d'abandonner les avantages de cette association et combinaison avec 
leurs semblables, qui seule leur permet de viser au pouvoir d'appeler à 
leur aide les grandes forces de la nature. 


§ 2. Le mineur houiller, le fondeur de minerais, le 
manufacturier de coton et de laine, et tout ce qui est 
engagé dans l'œuvre de production ressemblent au fermier 
en ce point qu'ils ont besoin de stabilité et de régularité. 

Ces dernières donnent une circulation ferme du travail et de ses produits, 
et qui accroissent leur aptitude d'ajouter à l'outillage nécessaire à leurs 
opérations. Ceci obtenu, ils sont en mesure, dans chaque année 
successive, de mettre à profit l'expérience du passé et de donner au 
fermier une quantité constamment croissante de drap en échange contre 
une quantité décroissante de subsistances et de laine, les prix des deux 
prenant tendance ferme et régulière à se rapprocher. Cette fermeté et 
régularité de circulation ont été cependant choses complètement 
inconnues à la population des États-Unis. Parfois, comme dans les deux 
périodes qui finissent en 1835 et 1847, elle en a approché, mais, dans 
chaque cas, ce n'a été qu'un leurre pour induire les hommes d'habileté et 
d'esprit d'entreprise à prodiguer leur fortune et leur temps dans la 
tentative de faire avancer les intérêts de la communauté, tout en se 
minant eux-mêmes. 

De 1810 à 1815, on a construit usines et hauts fourneaux; mais au retour 
de la paix, leurs propriétaires, tant grands que petits capitalistes, hommes 
de travail et autres, les membres les plus utiles de la communauté, ont été 
partout minés, et les bras qu'ils employaient, renvoyés chercher dans 
l'Ouest le soutien qu'ils ne pouvaient trouver au pays. Les ventes de terre, 
comme nous avons vu, sont devenues considérables, et bientôt le fermier 
a souffert comme avait souffert précédemment l'industriel. De 1828 à 
1834, on recommença de nouveaux établissements de ce genre, et partout 
on donna développement aux trésors métallurgiques de la terre; mais, 
comme auparavant, le système protecteur fut abandonné de nouveau, 
avec mine pour l'industriel, accompagnée de ventes énormes de terres 
publiques, et suivies de la mine du fermier. De 1842 à 1847, usines et 
fourneaux surgissent encore, pour se fermer de nouveau, et l'on vit le 



résultat en 1850-52 dans le prix de la farine tombant plus bas qu'il n'avait 
jamais fait. L'harmonie parfaite de tous les intérêts véritables et la 
nécessité absolue de protection pour le fermier dans ses efforts pour 
amener l'ouvrier auprès de lui et s'affranchir de la taxe oppressive à 
laquelle le soumet le trafic, se manifestent ici dans sa plus vive lumière. 
Personne qui ait étudié les conséquences régulières de ces faits n'hésitera 
à adopter pleinement cette partie de la doctrine de la Richesse des 
Nations, qui enseigne que le système anglais, fondé qu'il est sur l'idée 
d'avilir toutes les matières premières de manufactures, « est une violation 
manifeste des droits les plus sacrés de l'humanité. 

Dans les dix dernières années, on a construit peu d'usines et de hauts 
fourneaux; la valeur de ceux existants ayant été en général si fort au- 
dessous du coût de construction, qu'on n'a trouvé aucune raison pour en 
augmenter le nombre. 

L'histoire de l'industrie dans aucun pays civilisé ne présente une telle 
scène de désastre que l'histoire des manufactures, des mines, et des 
chemins de fer de l'Union américaine. De tous les hommes ayant pris part 
à ces grandes améliorations nécessaires pour diminuer la distance entre 
le consommateur et le producteur pour mettre les producteurs de laine, 
de lin et de subsistances à même d'échanger promptement contre le drap, 
l'étoffe, le fer. »et pour abaisser le prix des utilités achevées, tout en 
élevant ceux des denrées brutes de la terre, une large majorité s'est 
ruinée, et le résultat se manifeste dans les faits que les différents métaux 
vont haussant en prix, comparés à la farine et au coton, que les fermiers, 
en général, sont pauvres, qu'à chaque année successive la terre s'épuise 
de plus en plus vite, et que le pays donne tant d'autres preuves de 
civilisation en déclin. 


§ 3. Le commerce met le fermier en état de passer des sols 
pauvres aux sols riches, 

Ainsi il s'aide pour le défrichage et le drainage des basses terres, de 
l'expérience et de l'outillage acquis en cultivant les terres situées plus 
haut. C'est le premier pas qui toujours coûte le plus, et ceci est vrai en 
agriculture et en industrie, pour l'individu et pour la communauté. Dans 
l'histoire des États-Unis, cependant, nous ne trouvons qu'une succession 



de pareils pas, avec une déperdition de pouvoir dont l'étendue échappe au 
calcul. Ferme après ferme, État après État sont défrichés, occupés pour 
être à la fin en partie abandonnés. Les usines succèdent aux usines, les 
fourneaux aux fourneaux, minant, dans une succession rapide, ceux qui 
se livrent à ce genre d'entreprise. Maître et ouvriers dépensent des années 
à acquérir de l'habileté le tout pour être rejetés au hasard, en quête, dans 
les forêts de l'ouest, de la nourriture et du vêtement qui leur ont été 
refusés dans les terres déjà cultivées de l'est. Aucun pays civilisé du 
monde ne présente une telle dissipation de capital, et tout cela parce que 
la politique du pays est dirigée vers l'agrandissement du trafic aux dépens 
du commerce. 


§ 4. Le développement du commerce tend à élever le 
travailleur et le petit capitaliste au niveau du grand. 


L'accroissement de suprématie du trafic tend à abaisser le petit capitaliste 
au niveau du journalier. L'un est la preuve de civilisation qui avance, 
l'autre de déclin en richesse et en pouvoir. L'histoire de l'Union n'est que 
le mémorial de la ruine des petits fermiers et petits industriels dont la 
propriété a été sacrifiée, à moitié du prix coûtant, pour le bénéfice des 
trafiquants vis-à-vis de qui ils ont été forcés de s'endetter par le retour 
constant des temps d'arrêt dans la circulation sociétaire. 


Le commerce tend à donner aux travaux du présent un surcroît d'empire 
sur les accumulations de passé. Le trafic tend à produire l'effet inverse. 
Dans les périodes de protection, l'argent a été à bon marché et le travail a 
été demandé. Dans celles où la protection a été retirée, le prix de l'argenta 
monté graduellement, tellement que parfois il a été hors de toute portée, 
comme en 1821 et 1842. Pour les quelques dernières années, le taux 
d'intérêt dans les grandes villes a monté de 8 à 30 % : tandis que le 
pauvre émigrant a payé tristement 50 et 60 %, pour l'usage d'un argent 
que, sous d'autres circonstances, il eût obtenu facilement à 6. L'argent est 
à un prix modéré et s'obtient facilement quand il y a circulation rapide du 
travail et de ses produits, comme ce fut le cas en 1832 et 1846. Il est 
toujours cher quand la circulation est paresseuse, comme il arrive dans 
chaque période où le commerce va périssant sous les atteintes du trafic. 

Le commerce, en créant des centres locaux, permet au fermier de varier 



ses produits, et ainsi par degrés, le délivre de la nécessité d’aller à 
distance, en même temps qu’il l'affranchit de la taxe de transport et de la 
domination du trafiquant lointain. Devenant riche, il améliore son 
outillage de culture et combine avec ses voisins pour le projet d'ouvrir des 
routes vers les différents marchés, proches ou distants qui offrent 
débouché aux utilités fournies par sa terre. Le trafic au contraire brisant 
les centres locaux force le fermier à se borner à ces denrées qui se prêtent 
au transport à la cité éloignée maintenant ainsi la taxe de transport et le 
tenant sous la domination des gens qui commandent le mouvement du 
marché central. Restant pauvre, il se trouve dans l’impuissance de 
défricher ou de cultiver les riches sols, et il est forcé de solliciter l'aide du 
trafiquant lointain lorsqu'il désire une route pour porter, même à soi, les 
produits de sa ferme. 

La population d'Allemagne et de France, de Belgique et de Russie fait ses 
routes. Celles d'Irlande et celles de l'Inde sont forcées de chercher au 
dehors les moyens de faire leurs routes intérieures; et plus on fait de 
roules de cette manière, plus on s'appauvrit. Il en a été et il en est ainsi 
pour la population de nos États-Unis. En 1836, on a acheté à crédit pour 
des centaines de millions de dollars de drap et de fer étranger pour s'aider 
à faire des canaux et des routes, on en a vu le résultat dans une énorme 
dispersion de population, suivie d'un degré de détresse agricole qui n'a 
jamais eu son pareil. Lorsque fut passé l'acte de 1842, tout cela cessa car 
l'on n'eût plus besoin de prêts étrangers. 

Avec le renouvellement du système de trafic sous le tarif de 1846, l'état de 
choses qui existait en 1836 est de nouveau revenu. À aucune époque le 
pouvoir du négociant n'a été si grand qu'à ce moment où se complète la 
première décade du système existant. Fermiers et planteurs se trouvent 
partout réduits à dépendre, pour la construction de leurs routes, des 
faveurs des courtiers et négociants citadins faveurs payées aux taux de 
10, 12 ou 15 % par année sur obligations hypothécaires qui peuvent, à 
l'occasion, transférer à leurs porteurs la propriété entière des routes qui 
servent de garantie. C'est assécher le pays de ses ressources, dans le but 
de créer une grande aristocratie d'argent, dont tous les mouvements 
tendent à l'épuisement du sol et à l'appauvrissement de son propriétaire. 

Le commerce crée des villes et des bourgades formant à l'infini une 
demande locale pour du travail, qui, autrement, n'aurait pas d'emploi. Le 



trafic anéantit les villages et bâtit des cités où les palais « des princes 
marchands sont entourés de chaumières occupées par des hommes et des 
femmes venus de la campagne et réduits à choisir entre l'émigration vers 
l'ouest d'une part ou vers la cité de l'autre. Les périodes de protection ont 
vu des centres locaux se créer partout, avec un rapide développement du 
commerce. Celles de libre trafic ont vu leur mine; mais comme 
compensation, des palais se sont élevés dans New-York, Boston, 
Cincinnati et Chicago, pour servir de demeure à des hommes, dont la 
fortune s'est faite en achetant du fermier à bas prix et en lui vendant ce 
dont il a besoin à des prix exorbitants 1 ^ 5 .. Des constructions de cette sorte 
ont toujours été le précurseur de la ruine agricole, et l'on ne voit nulle 
raison de douter que ce ne soit ici le nouveau cas. 


§ 5. Le commerce favorise le développement des trésors 
de la terre et met les hommes à même de se rapprocher 
davantage 

Les hommes peuvent alors trouver demande instantanée pour toutes 
leurs facultés et peuvent accumuler richesse et pouvoir, pour servir aux 
fins pacifiques de la vie. Le trafic cause l'épuisement du sol et la 
dispersion des hommes en même temps qu'il arrête la circulation 
sociétaire, et fait que grand nombre de bras sont inemployés, et prêts à se 
livrer à l'œuvre de guerre et de pillage. Le trafic a fait la guerre de 1812. Le 
trafic et la dispersion ont fait la grande guerre de Floride de 1837, qui a 
coûté trente millions de dollars. La soif de territoire, conséquence de 
l'épuisement des États du sud, a fait qu'on s'est approprié le Texas, qu'on 
s'est mis en guerre contre le Mexique et qu'on a saisi la Californie. À la 
même cause doivent s'attribuer les récentes guerres contre les Indiens, la 
passion de s'approprier Cuba et la Dominique, et le dessein de s'emparer 
de l'Amérique centrale. Le trafic est toujours dispersant et belliqueux. Il 
envoie des flottes au Japon et des expéditions en Afrique et sur l'Amazone 
cherchant à sa population des débouchés au dehors, en même temps qu'il 
ferme à son propre travail ses marchés domestiques. Le commerce, au 
contraire, vise à la concentration, à la richesse, à la paix, au bonheur. Il ne 
fait pas de guerre; nulle part au monde, il n'a existé de paix plus parfaite 
que dans toutes les relations de notre pays, de 1834 à 1835, et de 1842 à 


1846. Nulle part ne s'est manifesté un désir plus anxieux d'élever un 
splendide empire, et cela au sacrifice de tout honneur et de toute 
moralité, qu'il ne s'en est manifesté depuis 1847. Libre trafic, esprit de 
brigandage et faiblesse, marchent ainsi de compagnie. 


Le commerce tend à enrichir la population, en même temps qu'il produit 
économie dans l'administration gouvernementale. Le trafic appauvrit la 
population, en même temps qu'il enrichit tous ceux qui participent à la 
dépense du revenu public. Il y a trente ans, 10,000,000 dollars 
fournissaient au budget tous les moyens nécessaires. Dix ans plus tard, 
sous le système d'épuisement et de dispersion, la dépense avait 
quadruplé. Le commerce est de nouveau réintégré aux affaires, la somme 
est promptement réduite d'un tiers. Le trafic cependant, obtient de 
nouveau la direction, la dépense est de nouveau portée à 60,000,000 
dollars et à chaque année succède, le pays, nonobstant l'accroissement de 
population, va s'affaiblissant et devient moins capable de se défendre 
qu'il l'ait jamais été. Le système qui ajoute la Californie à l'Union est le 
même qui diminue la population rivale de l'état de New-York, en même 
temps qu'il remplit sa capitale d'une énorme population de pauvres et de 
vagabonds. C'est lui qui épuise le sol à l'intérieur, et conduit à la soif de 
s'approprier les îles à guano dont la propriété à conserver coûtera une 
guerre; et cependant il s'exporte annuellement du sol des États de 
l'Amérique, une masse d'engrais probablement plus considérable que 
celle qui se puisse trouver dans toutes les îles à guano du monde. 


Le commerce diminue la nécessité des services du transporteur, et 
diminue son importance. Le trafic le fait maître des hommes qui 
conduisent la charrue et la herse. L'un ouvre des mines et construit des 
fourneaux, et crée ainsi le pouvoir de faire des routes. L'autre détruit le 
pouvoir de les entretenir; mais il crée de grands entrepôts dont le 
maniement est dirigé de manière à taxer le commerce local pour 
l'entretien d'un commerce lointain, et pour accroître ainsi la nécessité de 
l'émigration et le besoin de routes—_dans l'accroissement constant du 
pouvoir des négociants et des transporteurs, obtenant aujourd'hui la 
haute influence dans la législature, tant des États que de l'Union. Cet 
amoindrissement du rapport de la population rurale à la population 


urbaine de New-York fait que cet État arrive rapidement à devenir un pur 
instrument dans les mains des compagnies de chemins de fer; et telle est 
la tendance en Pennsylvanie, New-Jersey, Illinois et dans d'autres États. 
C'est aussi le cas à Washington, où les compagnies, pour transport de 
toute sorte, ont acquis dans le congrès une influence presque irrésistible, 
comme on l'a vu dans les dernières concessions extraordinaires de terres 
publiques 1 ^ 2 ,. La récente dispersion de population sur la vaste contrée 
située entre Mississippi et l'Océan Pacifique, a produit une nécessité 
malheureuse d'une grande voie qui coûtera des centaines de millions de 
dollars, et que possédera une compagnie qui constituera le centre autour 
duquel probablement se groupera une masse de richesses et une somme 
d'habileté en maniement législatif, suffisantes pour faire que la 
communauté entière ne soit plus qu'un jouet dans ses mains. 
Centralisation et dispersion sont les conséquences nécessaires de 
l'accroissement de suprématie du négoce. La grande voie aujourd'hui en 
projet diminuera le pouvoir de créer des centres locaux d'attraction et 
aide à hâter la nation dans la direction où elle a si longtemps marché, 
celle de la centralisation, qui conduit toujours à l'esclavage et à la mort 
morale et politique. 


§ 6. Le commerce vise au chez soi. 

Il cherche à favoriser la relation domestique par l'amélioration des 
rivières, la construction de ports, l'ouverture de mines. Le trafic, qui tient 
cette relation en peu d'estime, et qui mesure la prospérité d'un pays par 
ses relations avec les pays lointains, vise tout à l'extérieur. L'un donne de 
la valeur au territoire domestique. L'autre cherche de nouvelles terres et 
conquiert la Californie, envoie des expéditions au Japon, sur le littoral de 
l'Amérique du Sud, et sur la côte d'Afrique, en même temps qu'il se refuse 
à enlever les obstacles qui entravent la navigation du Mississippi. Le 
commerce cherche à faire un peuple riche avec un gouvernement à bon 
marché, et par conséquent fort. Le trafic fait un gouvernement splendide 
et dissipateur, et par conséquent faible. Les périodes de protection ont été 
celles d'économie et d'accroissement rapide de puissance, celles de libre 
échange, et particulièrement la période actuelle, ont été celles de 
splendeur, de déperdition et de faiblesse portées au plus haut point. 


Le commerce tend à accroître le pouvoir de self-government (de se 
gouverner soi-même), en diminuant la nécessité de dépendre des 
marchés étrangers, tout en augmentant le pouvoir de s'adresser à eux, 
lorsqu'il peut y avoir avantage. À aucune période de l'histoire de l'Union, 
la nécessité pour de tels marchés n'a été diminuant aussi rapidement 
qu'en 1834 et 1846; cependant, à aucune, il n'a existé un aussi grand 
pouvoir de répondre à une demande étrangère, comme on en a eu la 
preuve lors de la famine d'Irlande. Les nécessités de l'homme diminuent 
à mesure que s'accroît son pouvoir. Le trafic vise à diminuer le dernier et 
à augmenter les premières, comme on le voit dans le cas du pauvre 
Hindou, qui ne peut obtenir une chemise qu'après que son coton est allé 
en Angleterre, pour qu'on le file et le tisse. Telle est la tendance de toute 
la politique des États-Unis, visant, comme elle le fait, à tenir le 
producteur et le consommateur largement séparés, et accroissant ainsi la 
différence de prix entre les denrées brutes fournies par la terre, et les 
utilités achevées en lesquelles elles sont converties. 

Le commerce, en favorisant le développement d'individualité, fournit 
emploi à chaque variété de faculté humaine. Le trafic, en empêchant ce 
développement, limite la classe d'emplois et force les populations entières 
à s'employer à gratter la terre, à transporter de la marchandise, ou à 
opérer l'échange; et plus il réussit à dominer le mouvement sociétaire, 
moindre est la quantité de choses produites. L'un vise à la distribution du 
peuple en trois classes, agriculteurs, industriels, trafiquants; l'autre n'en 
admet que deux; et comme une conséquence de nécessité absolue, là où le 
trafic est souverain, la concurrence pour la vente du travail tend à croître, 
en même temps que sa rémunération diminue du même pas. Confort 
général, bonheur et prospérité viennent à la suite de l'un, tandis que la 
pauvreté et l'excès de population ne manquent jamais d'accompagner 
l'autre. Aux États-Unis, l'industrie manufacturière est, en règle générale, 
exclue de la classe des emplois; il en résulte que chaque profession est 
encombrée d'hommes qui trouvent difficilement à gagner leur vie. Les 
fermiers abondent tellement qu'ils en sont réduits à fournir le monde de 
blé à un prix de plus en plus infime. Les planteurs de coton sont si 
nombreux qu'ils donnent une quantité constamment croissante de leur 
produit pour la même somme d'argent— _. Il y a une telle foule de 
négociants que la plus grande partie vient à faire faillite. Les hommes de 
loi, les médecins, les hommes d'église, les professeurs sont en nombre tel 


qu'à l'exception de quelques-uns, ils ne font au plus que vivre. Regardez 
n'importe où, la concurrence pour la vente du travail intellectuel est 
grande, tandis qu'on voit rarement concurrence pour l'acheter, excepté 
dans ces moments de prospérité imaginaire, comme en 1818, 1836 et 
1856, avant-coureurs infaillibles d'une suspension complète du 
mouvement sociétaire, de la disparition du commerce et de la complète 
suprématie du trafic 1 ^ 9 .. 

L'instabilité cause ainsi la déperdition de travail et produit la soif des 
places comme on le voit si clairement dans tous les pays de l'hémisphère 
orientale à la remorque du commerce. Cette soif s'accroît en Angleterre et 
en Irlande. Dans l'Inde et la Turquie, la fonction publique est la seule 
route à la fortune et à l'importance. Toute grande qu'est cette soif en 
France et en Allemagne, elle est moindre qu'il y a un siècle. À aucune 
époque, elle n'a existé chez nous à un moindre degré que dans les 
périodes de protection qui finissent en 1835 et 1847. À aucune, elle n'a été 
aussi universelle et aussi intense qu'aujourd'hui, à la fin de la première 
décade du système de 1846; et nous avons là une des preuves les plus 
concluantes d'un déclin de civilisation 190 .. 

Avec l'accroissement de civilisation, la valeur de la terre et de l'homme 
acquiert plus de stabilité, ce qui permet à chaque individu qui possède 
propriété ou talent de déterminer, par l'étude du passé, l'avenir auquel il 
prétend aspirer. D'année en année le pouvoir de se gouverner soi-même 
va se perfectionnant, avec accroissement constant des facilités pour le 
développement des individualités des différents membres de la société. 
Avec la barbarie croissante, c'est l'inverse que l'on voit, la valeur de la 
propriété devenant d'année en année plus sujette aux influences 
extérieures, avec diminution correspondante du pouvoir chez l'homme de 
décider lui-même de l'application qu'il fera de son temps et de ses talents. 
À aucune période, la valeur de la terre et du travail n'a tendu autant à 
acquérir régularité que dans celle qui se termine en 1835, alors que le prix 
du blé dans le pays ne fut nullement affecté par les variations 
extraordinaires du prix du blé anglais 191 _et en 1846-47, alors que le 
mouvement du commerce de l'Union continua sa marche parfaitement 
régulière pendant la crise anglaise qui suivit la famine d'Irlande. Nous 
voyons précisément l'inverse dans chaque période où le trafic obtient la 
suprématie sur le commerce. En 1837, sur le fiât de la banque 


d'Angleterre, le paiment en espèces fut suspendu dans toutes les banques 
de l’Union. En 1838, la banque fit des remises en argent à ce pays, et en 
1839, on reprit le paiment. Le malaise en Angleterre causa une 
suspension ultérieure l'année suivante ; et dans chacun de ces cas, il y eut 
révolution dans la valeur du travail et de la propriété, d'où suivit que le 
pauvre fut fait plus pauvre et le riche encore plus riche. » À aucune 
période toutefois, la sujétion à l'influence extérieure ne fut aussi grande 
qu'aujourd'hui, la valeur de toute la propriété et la demande pour le 
travail en étant arrivée à dépendre entièrement des chances et des 
révolutions de la politique européenne. 

Avec le développement du commerce et la création de centres locaux 
d'action, les villes et les villages acquièrent plus d'indépendance. » 
Chacun se meut dans sa sphère et conserve sa propre individualité tout 
en respectant celle des autres. Avec le déclin du commerce, villes et 
villages tombent de plus en plus dans la dépendance de la cité lointaine, 
et elle exerce de plus en plus contrôle sur toute leur action. Il y a trente 
ans, les villes et villages des États-Unis se gouvernaient réellement par 
eux-mêmes; aujourd'hui ils sont presque entièrement gouvernés au 
moyen d'ordres émanés du siège du gouvernement central l'élection de 
chaque constable se trouvant rattachée désormais à celle du chef exécutif 
de l'Union. 

Avec le développement d'individualité dans la population et pour les 
villes, celle du gouvernement central gagne en perfection. Avec le déclin 
de la première, ce dernier perd de plus en plus l'aptitude de décider par 
lui-même quel cours donner à son action, ou parmi les moyens à sa 
disposition, ceux qu'il emploiera pour faire marcher la politique dans la 
ligne qu'il aura déterminée. À aucune période, le contrôle du 
gouvernement fédéral sur son propre cours d'action n'a été si complet 
qu'en 1832, lorsqu'il abandonna volontairement les droits sur le thé, café 
et autres articles, laissant le revenu encore assez large pour opérer 
l'extinction finale de la dette nationale en 1843-45. À aucune l'absence de 
self-control du pouvoir de se contrôler, résultat de l'extension du pouvoir 
du trafic, ne fut aussi complète que lorsque, dans la période de 1838 à 
1842, le gouvernement fédéral fut réduit à dépendre de l'usage d'un 
papier-monnaie non remboursable pour les moyens de faire marcher ses 
opérations. À aucune, la transition du trafic au commerce n'a produit des 



effets aussi remarquables que lorsque, dans l'automne de 1842, le crédit 
fédéral se trouva si instantanément restauré. À aucune, le manque d 
individualité ne fut plus clairement manifesté qu'il l'est au moment actuel 
où, comme en 1836, il y a un large surcroît de budget dont il ne peut se 
libérer, qu'au moyen d'un changement total de politique d'une part ou la 
certitude d'une banqueroute du trésor, comme en 1842, d'autre part. 


§ 8. Le commerce se développe avec le développement 
d'individualité 

Il se développe aussi bien de celle des villes et cités que de celle des 
hommes dont la société se compose. Plus il se fait de fonte de fer dans 
Tennessee, plus il faut tirer de machines à vapeur de New-York et de 
Philadelphie. Plus il se fait de grosses cotonnades en Géorgie, plus il y a 
demandes pour les fines qui se font en Rhode-Island et dans 
Massachusetts. Sous le système de 1842, le développement local, la 
civilisation progresse rapidement, et l'on construit usines et fourneaux 
dans tous les États du sud et de l'ouest. Sous celui de 1846, l'action locale 
a graduellement décliné, et la fabrication du fer se centralise de nouveau 
dans la Pennsylvanie, tandis que celle de coton et de laine se limitent à 
peu près complètement dans un rayon de cinquante milles autour de 
Boston. Le commerce, en 1846, ne tardait pas à produire une harmonie 
complète d'intérêts et de sentiments entre le Nord et le Sud, mais avec le 
rappel de l'acte de 1842, le développement des manufactures du Sud prit 
fin et pour résultat amena les scènes déplorables de 185b 122 . 

Le commerce tend de même à produire l'harmonie parmi les individus. Il 
y a vingt-cinq ans, l'étranger protestant ou catholique était toujours bien 
accueilli. Jusque-là, cependant, le chiffre des immigrants n'avait pas 
dépassé 30,000, et ce ne fut qu'après que le pays eut senti les effets 
avantageux du tarif de 1828 pour l'accroissement de la demande du 
travail, que le chiffre atteignit la centaine de mille. C'est à peine si l'effet 
se fit sentir en Europe avant que le système fut changé, avant qu'on cessât 
de construire des usines et d'ouvrir des mines. Une courte période de 
spéculation ayant été suivie d'un rapide déclin du commerce, la demande 
pour le travail disparut; et ce fut alors que, pour la première fois, se 
manifesta ce sentiment de jalousie qui fut indiqué par la création d'un 


parti politique, ayant pour objet l'exclusion des étrangers des droits de 
citoyenneté. La politique changea de nouveau, et à mesure que la 
demande du travail augmenta, le parti s'éteignit pour renaître sous le 
système de 1846, et sur une plus grande échelle que jamais auparavant. 
Regardez n'importe où, vous verrez la discorde suivre dans le sillage du 
trafic. 


§ 9. Avec l'accroissement du commerce, la nécessité de 
mouvoir les utilités en arrière et en avant va diminuant 
fermement, 

Il y a aussi amélioration constante dans l'outillage de transport, et avec 
diminution du risque des pertes du genre que couvre l'assurance contre 
les dangers de mer ou ceux d'incendie. Les trésors de la terre vont alors se 
développant, la pierre et le fer remplacent le bois dans toutes les 
constructions, tandis que les échanges entre le mineur de houille et de 
fer, de l'homme qui transporte le granit et de celui qui produit la 
subsistance, augmentent en quantité et diminuent la nécessité de recourir 
au marché lointain. Les hommes de la Turquie sont forcés de s'adresser à 
l'Angleterre pour leur approvisionnement de fer et pour le débouché de 
leur blé; on en voit les effets dans la somme prodigieuse de propriété si 
souvent détruite par l'incendie. En Russie, nous dit M. Haxthausen, « 
chaque village est consumé en tout ou partie dans chaque trentaine 
d'années. » Il en est de même aux États-Unis. Dans aucun pays civilisé 
les incendies ne sont aussi fréquents, dans aucun il ne se paye une somme 
aussi forte pour la perte causée ainsi. L'accroissement de cette proportion 
se manifeste par l'élévation soutenue des taux actuels d'assurances; 
tandis que là où la civilisation avance ils devraient diminuer à mesure. La 
perte qui résulte ainsi de l'absence du pouvoir de développer les trésors 
minéraux de la terre, et de cette déperdition qui s'ensuit de propriété et 
de travail^.est plus que la valeur totale des marchandises que l'Union 
reçoit de tous les points du globe; et pourtant c'est en vue de nourrir le 
trafic que le pays poursuit une politique qui empêche qu'on ouvre des 
mines, qu'on exploite la houille et les métaux qui sont si abondants, et au 
moyen desquels on obtiendrait pour des constructions de tout genre des 
matériaux qui délieraient tout risque d'incendie. 


Ce n'est point uniquement en ceci que les désastreux effets du système se 
font sentir. La nécessité de routes augmente avec la dispersion de 
population, tandis que les moyens de les faire diminuent avec déclin du 
pouvoir d'association. Cependant il faut que les routes se fassent; et voilà 
comment le pays se couvre d'ouvrages de tout genre à demi-terminés, qui 
exigent des réparations incessantes, et coûtent parfois le triple de ce qu'ils 
eussent coûté dans le principe. Il en est de même pour les bateaux à 
vapeur des fleuves de l'ouest, toujours construits des matériaux les moins 
durables et les plus inflammables, par suite de la difficulté d'obtenir le 
fer. Et cependant la houille et le fer abondent, et à un degré inconnu dans 
tout autre pays du monde. Il y a déperdition de propriété et de vie, et 
partout s'engendrent des habitudes d'insouciance, des habitudes comme 
celles qui régnent dans les pays dont la population est soumise à la 
domination du trafiquant 124 .. 


§ 10. Le sauvage est toujours un joueur, prêt à risquer sa 
vie et sa fortune sur un coup de dé. 

L'homme civilisé cherche à acquérir pouvoir sur la nature et à obtenir ce 
qui approche le plus de la certitude dans ses opérations. Le commerce 
tend à produire fermeté dans le mouvement de la machine sociétaire, 
comme on le peut voir en comparant la France, l'Angleterre et 
l'Allemagne de nos jours, avec ce qu'elles étaient aux époques des Valois, 
des Plantagenets ou des Hohenstauffen. La fermeté diminue à mesure 
que le commerce décline et que le trafic en prend la place. À chaque 
mouvement dans cette direction, les hommes deviennent plus insouciants 
et l'instinct joueur reparaît, la spéculation se substituant alors au travail 
régulier et honnête. 

Jamais dans l'histoire des États-Unis il n'a existé si peu de l'esprit de 
spéculation et de jeu que dans ces périodes de prospérité paisible qui 
suivirent la promulgation des actes de 1828 et 1842. Jamais dans le pays 
cet esprit ne s'était autant manifesté qu'à la période qui suivit le rappel du 
premier de ces actes, la période dans laquelle se posa la base de cette 
détresse qui amena le retour de la protection par la promulgation du 
dernier. Toute grande qu'ait été la tendance spéculatrice de 1836, elle est 
aujourd'hui dépassée, le pays entier est devenu une grande maison de jeu 


où des hommes de toute sorte et de toute condition s’occupent à battre les 
cartes, dans la vue de dépouiller leurs voisins. Le crime, qui était si 
abondant dans la première période, a aujourd'hui triplé, le vol, la 
débauche, la filouterie, le péculat, l'incendie, le meurtre, sont devenus 
tellement communs que c'est à peine si on leur donne la moindre 
attention en lisant le journal qui les raconte 125 .. Le déclin de moralité est 
une conséquence nécessaire de l'accroissement de la distance entre le 
producteur et le consommateur; et cela parce qu'à chaque tel 
accroissement, l'écart augmente entre les prix des denrées brutes de la 
terre et ceux des utilités achevées; et que l'homme qui travaille devient de 
plus en plus la proie de celui qui vit du trafic. Plus ces prix s'écartent, plus 
aussi augmente la partie de la société engagée dans le transport des 
marchandises, la profession qui, parmi toutes les autres, favorise le 
moins le développement de l'intelligence ou l'amélioration du cœur. Le 
marin et le roulier sont habituellement sevrés de la salutaire influence de 
femmes et de filles, et constamment exposés à l'influence pernicieuse du 
cabaret et du mauvais lieu. L'ignorance et l'immoralité croissent avec 
l'accroissement du pouvoir du négociant, et plus elles augmentent, plus 
augmente l'induction aux pratiques frauduleuses. Le fermier qui a pour 
voisin le serrurier ou le tisserand reçoit un fusil qui ne crève pas et une 
étoffe qui est faite de coton et de laine; tandis que le pauvre Africain est 
forcé d'accepter des fusils qui ne supporteraient pas l'épreuve ordinaire, 
et des vêtements qui tombent en loques au premier essai de 
blanchissage 19 ^. Le trafic démoralise, son essence consistant à acheter 
bon marché n'importe ce qu'il en coûte au producteur, et à vendre cher 
n'importe ce qu'il en coûte au consommateur. Afin d'acheter bon marché, 
le négociant cache les avis qu'il a reçus d'une hausse de prix; et afin de 
vendre cher, il fait de même pour une baisse; et du point de tirer profit de 
l'ignorance de ses voisins à celui.de fabriquer des avis qui servent à les 
tromper, la transition est très facile. 

La centralisation augmente le pouvoir du trafiquant; et plus la société 
tend à tomber sous l'empire des joueurs à la bourse sur le coton et la 
farine, classe d'hommes pour qui la règle de vie se résume tellement en 
cette courte sentence : « Gagner de l'argent, honnêtement s'il se peut, 
mais gagner de l'argent; plus il y a tendance à démoralisation. Que telle 
soit la tendance dans les États-Unis, et portée aujourd'hui à un degré 
jusqu'alors inconnu, cela ne fait pas de doute un instant. Wall-Street 


gouverne New-York, et, comme une conséquence nécessaire, la 
démoralisation va de jour en jour plus complète, le crime et la corruption 
devenant plus communs d'heure en heure, et l'anarchie plus imminente 
d'année en année 192 .. 


§ 11. Le commerce tend à faire de chaque homme un être 
qui se gouverne soi-même et responsable. 

Le trafic tend à diviser la société en une classe responsable et une non 
responsable : le maître 

d'esclaves d'un côté et les esclaves eux-mêmes de l'autre. Dans les pays en 
progrès de l'Europe, ceux où les hommes améliorent la condition de leur 
sol, et développent ses ressources minérales, acquérant ainsi ce pouvoir 
de diriger les forces naturelles qui constitue la richesse, liberté et 
commerce augmentent ensemble. Aux États-Unis, comme dans tous les 
autres pays soumis à la domination du trafic, la centralisation s'accroît; et 
chaque pas dans cette direction tend inévitablement vers l'esclavage et la 
mort politique et morale, le lecteur peut le tenir pour certain. 


Au nord, des hommes éminents dans le monde négociant emploient leur 
capital à prendre livraison de coolies, et leurs vaisseaux à transporter ces 
malheureux qui sont ainsi achetés et vendus^.et au sud, on prétend que 
« la politique et aussi l'humanité interdisent d'étendre la société libre à 
un nouveau peuple et aux générations à venir; on nous assure que « la 
chose étant immorale et irréligieuse ne peut manquer de tomber et de 
livrer place à une société esclave, système social aussi vieux que le 
monde, et aussi universel que l'homme 199 .. » 

Telle est la tendance de pensée et d'action dans tous les pays qui vont 
tombant dans la sujétion du pouvoir trafiquant. Telle elle doit être 
toujours; et par la raison que, dans l'accroissement de ce pouvoir et 
l'accroissement qui suit de la différence entre les prix des denrées brutes 
et des utilités achevées, je trouve toujours la preuve la plus concluante 
d'une civilisation en déclin. Que telle était la tendance du système de la 
Grande-Bretagne, cela était aussi clair que du temps d'Adam Smith; mais 
cela devient encore plus clair chaque année. Les enseignements des 


journaux de Londres et de ceux de la Caroline sont devenus identiques, 
ces journaux désirant dans les deux pays prouver l'avantage à résulter 
d'avoir tous les mouvements de la société dirigés à maintenir « 
suffisamment le travail sous la domination du capital—.. » 


$ 12. La paix et l'harmonie sont les compagnes du 
développement du commerce. 

L'accroissement de pouvoir du trafic apporte avec lui la discorde, la 
guerre et la dévastation: et ce qui nous montre que telle est la tendance de 
la politique de l'Union américaine, c'est que ses parties nord et sud vont 
s'aliénant de plus en plus l'une de l'autre. Il y a un siècle, les hommes de 
Virginie et ceux de Massachusetts s'unissaient pour expulser l'esclavage 
des territoires de l'Union; aujourd'hui les plaines du Kansas sont humides 
du sang d'hommes engagés dans une guerre civile, pour décider la 
question si les vastes régions de l'ouest seront ou non souillées par le 
maintien de l'esclavage humain. Cette guerre est une conséquence 
nécessaire de l'épuisement constant du sol et de la dispersion des 
hommes qui s'en suit. Aussi longtemps que des restrictions—.artificielles 
forcèrent à observer certaines lignes de conduite, la paix continua à se 
maintenir, car les armées émigrantes du Nord et du Sud allaient se 
mouvant toujours sur des lignes parallèles, et par conséquent ne se 
touchaient pas. Ces restrictions sont aujourd'hui, et probablement pour 
toujours, écartées : il en résulte un conteste pour la possession d'une terre 
qui par elle-même n'a valeur quelconque, et qui, pour un siècle encore, 
serait restée inoccupée, si la politique du pays n'avait tendu à 
l'appauvrissement du sol des États plus anciens et des hommes qui le 
possédaient et le cultivaient. 


§13. Qui doutera que la marche de démoralisation et de 
décomposition ne soit rapidement progressive? 

La corruption politique devient presque universelle, et la corruption 
judiciaire est telle que les arrêts de la cour ont cessé de commander le 
respect. La guerre civile dans les plaines du Kansas est accompagnée 
d'une suspension totale des pouvoirs du gouvernement d'État en 



Californie, et de celui du Fédéral dans le territoire ouest de Kansas; tandis 
que, dans toute la contrée indienne, on entreprend des guerres dans la 
seule et unique vue de trouver un emploi profitable pour les blancs qui 
errent, aux dépens du pauvre sauvage d'une part, et du gouvernement 
fédéral de l'autre. L'anarchie approche, et d'année en année précipite son 
pas. Des choses qui, il y a dix ans, eussent été jugées impossibles, sont 
devenus de purs incidents dans le chapitre qui rapporte l'histoire 
courante; et à moins d'un changement de politique, l'année 18G6 verra 
un déclin aussi considérable, comparée à 1856, que la dernière mise à 
côté de 1846. Comme la poire, la société qui fut fière un jour de ses 
Washington, de son Franklin, de ses Jefferson s'est gâtée avant d'être 
mûre. 

L'action locale tend dans une direction contraire, mais tous les résultats 
avantageux sont neutralisés par l'action centrale, plus puissante qu'elle. 
L'une bâtit des écoles et paye des instituteurs; l'autre, s'oppose à cette 
diversité des professions humaines, qui est nécessaire au développement 
des différentes facultés dont la société se compose—.. L'une construit des 
églises, mais l'autre expulse la population et diminue les fonds sur 
lesquels il faut payer les instituteurs. » L'une voudrait développer les 
pouvoirs de la terre, et, par là, augmenter la richesse de l'homme. L'autre 
ferme les mines et les fourneaux et réduit l'homme à dépendre de la force 
musculaire humaine non assistée. » L'une cherche à apporter en aide à 
l'homme les forces naturelles, et ainsi, au moyen de l'intelligence, égaliser 
ceux qui diffèrent en pouvoir physique. L'autre vise à perpétuer 
l'inégalité, en forçant à la dépendance de la force musculaire. » L'une 
tend à donner au travail du présent un empire croissant sur les 
accumulations du passé; l'autre à faire du travailleur un instrument dans 
les mains du capitaliste. » L'une voudrait maintenir les droits du peuple 
et des États. L'autre regarde le veto exécutif comme le palladium de la 
liberté et dénie le droit des États de décider s'ils veulent sanctionner 
l'existence de l'esclavage sur leur territoire. »Le bon et le mauvais 
principe, la décentralisation et la centralisation sont ainsi engagés dans 
un perpétuel conflit, et de là les « anomalies extraordinaires que présente 
le mouvement de la société américaine. À de courts et lointains 
intervalles, la première prend le dessus; mais, pour l'ordinaire, la 
dernière croît en force et en pouvoir ; et à chaque pas de son progrès la 
corruption devient plus complète , s'étendant à tout rapport de la vie et 



menaçant, si on tarde à l'arrêter, de fournir preuve concluante de 
l'incapacité de l'homme pour l'exercice des droits et l'accomplissement 
des devoirs du gouvernement de soi-même. 

« La ruine ou la prospérité d'un État, dit Junius, dépend tellement de 
l'administration de son gouvernement que pour être édifié sur le mérite 
d'un ministre, il suffit d'observer la condition du peuple, » «si vous le 
voyez, continue-t-il, obéir aux lois, prospérer dans son industrie, uni au 
dedans et respecté au dehors , vous pouvez raisonnablement présumer 
que ses affaires sont conduites par des hommes d'expérience , d'habileté 
et de vertu. » Voyez-vous, au contraire, un esprit universel de défiance et 
de mécontentement, un rapide déclin du commerce, des dissensions dans 
toutes les parties de l'empire, le manque complet de respect de la part des 
puissances étrangères, vous pouvez prononcer, sans hésiter, que le 
gouvernement de ce pays est faible, insensé et corrompu. » 

Le premier tableau s'adapte à l'État de l'Union américaine, à la fin de la 
guerre de 1815; et de nouveau, en 1834, à la date du rappel du tarif 
protecteur de 1828, et de nouveau encore, en 1846, lorsque l'acte de 1842 
cessa d'être la loi du pays. Le second s'adapte à l'état du pays dans la 
période de 1818 à 1824, lorsque cessa la protection et que la législature de 
nombre des États se trouva forcée de suspendre l'action des lois pour le 
paiment des dettes; de nouveau, à la période de 1841-42, lorsqu'on 
recourut de nouveau « aux lois de suspension et que le gouvernement 
fédéral touchait à la banqueroute ; et enfin à la période actuelle où nous 
avons le règne « d'un esprit universel de défiance et de mécontentement, 
et où le respect « des puissances étrangères est si près d'avoir cessé 
d'exister. 


§ 14. Plus la forme d'un navire est parfaite, plus rapidement 
il fendra l'eau, et plus sûrement et plus vite s'il est bien 
conduit, il atteindra le port de destination. 


Plus cependant sa destruction sera rapide et complète si le pilote le jette 
sur les écueils qui sont sur la route, la réaction ainsi produite, étant en 
raison directe de l'action première. Il en est de même des nations. Plus 



leur organisation est élevée, plus le mouvement de la société est rapide, et 
plus instantané sera le choc qui suit un arrêt de la circulation. Le passage 
d'une armée d'invasion traversant le Pérou ou le Mexique, n'a guère pour 
effet qu'une faible destruction de vie et de propriété, un tel événement, en 
Angleterre, causerait la fermeture des comptoirs, le chômage des usines 
et des fourneaux, l'abandon des mines, la désertion de la population, et 
l'arrêt de toute la machine de gouvernement local. Toutefois le pouvoir de 
restauration existe au même degré, se rétablir des effets de la guerre dans 
des pays comme la France et l'Angleterre exige bien moins de temps que 
là où la circulation sociétaire est languissante, et où la déperdition de 
propriété ou de population se répare lentement, si même elle se répare. 

Dans aucun pays du monde les effets d'un changement ne se manifestent 
aussi vite qu'aux États-Unis; et cela parce que l'organisation politique y 
étant plus naturelle que dans aucun autre la tendance à la vitesse de 
circulation est aussi très grande. L'instruction, universellement répandue 
dans la partie nord de l'Union, tend à produire une grande activité 
mentale, et quelque puisse être la direction imprimée au vaisseau de 
l'État, le mouvement, soit vers les écueils, soit vers le port, est très rapide. 
Dès lors on comprend facilement les changements brusques et 
extraordinaires que l'on a vus, et qui ont causé tant de surprise aux autres 
nations. Dans la décade qui suivit la promulgation du tarif de 1824, il 
s'était effectué chez nous un plus grand changement qu'on n'en eût 
encore vu dans aucun pays, la population ayant passé d'un état de 
pauvreté à un état de richesse, le pays ayant acquis un pouvoir 
d'attraction tel que l'immigration pendant les années suivantes s'accrut 
énormément le gouvernement ayant passé d'une condition à devoir 
emprunter, pour son entretien, à une dans laquelle après extinction de la 
dette publique, il devint nécessaire d'émanciper de tout droit toutes les 
utilités qui ne pouvaient entrer en concurrence avec celles produites dans 
le pays. Néanmoins, rien qu'au bout de sept ans, voici que la population 
et le gouvernement sont tous deux en faillite; la circulation sociétaire est 
presque suspendue; et le paupérisme, à un degré alarmant, couvre le 
pays. La cause e& était l'abandon de la protection. En 1842, le système 
change; et, avant cinq années révolues, le pays a tout à fait changé 
d'aspect, la circulation sociétaire a repris vitesse; le crédit du peuple et du 
gouvernement est restauré; et le pays a repris son pouvoir d'attraction au 
point d'amener un surcroît considérable d'immigration. De nouveau, en 



1846, autre changement de système, la protection est abandonnée , et le 
libre échange de nouveau inauguré au pouvoir; et aujourd'hui, à la fin de 
la première décade, nous voyons un déclin plus rapide et plus intense que 
n'en offre l'histoire d'aucun pays du monde. 


§ 15. On l'eût traité de faux prophète celui qui, il y a dix 
ans, eût prédit qu'à la fin d'une simple décade 

La dépense régulière du gouvernement fédéral en temps de paix 
atteindrait soixante millions de dollars, ou cinq fois le chiffre d'il y a 
trente ans; Que les récipients de cette somme énorme, soit contractants, 
commis, ou maîtres de poste, seraient soumis à l'acquittement d'une taxe 
formelle et régulière, pour être appliquée à maintenir en place les 
hommes à qui ils ont dû leur nomination, ou les gens par qui le contrat a 
été fait; Qu'on ferait du paiment de ces taxes la condition de laquelle 
dépendrait leur propre continuation en place 223 .; 

Qu'en coïncidence avec ces demandes sur les employés du gouvernement, 
tous les salaires seraient largement augmentés, et qu'ainsi le trésor se 
trouverait lourdement taxé dans des vues purement de parti, et pour 
favoriser des intérêts privés; 


Que la centralisation arriverait à ce point de perfection de permettre à 
ceux qui sont en place de dicter à un corps de fonctionnaires, dont le 
nombre s'élève à soixante ou quatre-vingt mille, toutes les opinions qu'ils 
doivent avoir sur les questions d'intérêt public; 

Qu'une difficulté constamment croissante d'obtenir, en dehors du 
gouvernement, les moyens de vivre, et que l'augmentation constante dans 
les rémunérations du service public, seraient suivies d'un accroissement 
correspondant du nombre des solliciteurs et d'un accroissement de leur 
soumission aveugle aux hommes dont le bon plaisir dispose de ces 
emplois 224 .; 


Que l'autorité exécutive dicterait aux membres de la législature la marche 
par eux à suivre, et donnerait avis public que les emplois seront donnés à 


ceux dont les votes seront en conformité de ses désirs 225 .; 

Que l'accroissement ainsi signalé d'esclavage mental amènerait un 
progrès correspondant de la croyance que «l'un des boulevards 
principaux de nos institutions se trouve dans l'asservissement physique 
du travailleur 22 ^.; 

Que l'extension de l'aire de l'esclavage humain deviendrait le premier 
objet de gouvernement, et que, dans cette vue, la grande ordonnance de 
1787, en tant que mise en avant dans le compromis de Missouri, serait 
rappelée; 

Que, pour atteindre cet objet, les traités avec les pauvres restes des tribus 
natives seraient violés 227 .; 

Que, dans la même vue, l'on se ferait des guerres, on encouragerait la 
piraterie, on achèterait des territoires; 

Que le pouvoir exécutif se serait accru jusqu'à permettre à ceux qui sont 
chargés de l'administration du gouvernement d'adopter des mesures qui 
provoquent à la guerre, dans la vue de spolier de faibles voisins de 
l'Union 22 ^; 

Qu'il serait officiellement déclaré que la force fait droit, et que si un 
pouvoir voisin refuse de vendre le territoire dont on désire la possession, 
l'Union se trouve justifiée en s'en emparant 222 .; 

Que la réouverture de la traite d'esclaves trouverait qui la défendrait 
publiquement—., et que ce premier pas vers son accomplissement serait 
fait par un citoyen des États-Unis, en déchirant toutes les prohibitions 
des gouvernements centraux américains—.; 

Que la substitution, pour tous les labeurs inférieurs de la société, du 
travail esclave au travail libre serait publiquement recommandée par le 
pouvoir exécutif de l'un des États qui marchent en tête de l'Union—.; 

Qu'en même temps qu'on acquerrait de telle sorte du territoire dans le 
Sud, on ferait bon marché des droits et des intérêts du peuple dans le but 
unique et exclusif de prévenir l'annexion dans le nord 213 .; 

Qu'il serait déclaré que la libre navigation des fleuves de l'Amérique du 
Sud se devait obtenir « à l'amiable s'il se peut, par la force s'il le faut 214 .; 

Que ces mesures auraient pour effet l'aliénation entière de toutes les 




communautés du monde occidental 215 .; 

Que la législation du pays tomberait presque entièrement sous la 
domination de la marine , des chemins de fer et autres compagnies de 
transport, et que les législateurs partageraient largement avec les 
directeurs dans les profits des énormes concessions pécuniaires et de 
terres publiques—.; 

Que la centralisation irait jusqu'à faire que les dépenses d une seule ville 
s'élèveraient presque au même chiffre que celles du gouvernement fédéral 
d'il y a trente ans; 

Que le maniement du revenu des villes et le maintien de l'ordre public 
seraient confiés à des magistrats, dont plusieurs passeraient pour ne rien 
mériter que le pénitencier 217 .; 


Que le débat, pour la distribution de ces revenus, s'échaufferait au point 
d'amener les achats des votes à un nombre et à un prix jusqu'alors 
inconnus; et que les élections s'enlèveraient au moyen des couteaux, dos 
revolvers, et même avec l'assistance du canon 21 ^.; 

Que la loi de Lynch se ferait accès jusque dans la chambre du sénat, 
qu'elle l'emporterait sur les mesures de la constitution des États du Sud ; 
qu'elle aurait invalidé l'autorité civile dans un des États de l'Union; que le 
droit des États de prohiber l'esclavage dans les limites de leur territoire 
serait mis en question au point de justifier la croyance que le jour était 
proche où on le dénierait ; que la doctrine de trahison organisée serait 
adoptée dans les cours fédérales; et que les droits de citoyens seraient 
ainsi mis également en péril par l'extension de l'autorité légale, d'une 
part, et par la substitution de la loi de la force, d'autre part; 

Que la polygamie et l'esclavage iraient se donnant la main et que la 
doctrine de la pluralité des femmes serait promulguée par des hommes 
tenant de hautes fonctions sous le gouvernement fédéral; 

Que la discorde religieuse croîtrait au point que la question d'opinions 
privées d'un candidat à la présidence, en matière de croyance religieuse, 
serait discutée dans l'Union; 

Que le désaccord enfin entre les parties Nord et Sud de l'Union arriverait 
au degré de guerre civile, accompagnée d'une disposition croissante dans 


ses différentes parties à envisager complaisamment l'idée d'une 
dissolution du lien fédéral. 

Triste tableau, qui, pourtant, est exact. Rien de tout cela, il y a dix ans, 
n'eût semblé pouvoir arriver jamais; et aujourd'hui il n'est pas une de ces 
choses qui ne soit de l'histoire 212 .. 


§ 16. La forme de société dans les âges de barbarie peut, le 
lecteur l'a déjà vu, se figurer ainsi: 

-Trafic et guerre- 

— Manufactures — 

- Agriculture - 

L'instabilité est donc son caractère essentiel. Avec l'accroissement de 
population et du pouvoir d'association, il prend la forme la plus haute de 
stabilité, celle ci-dessous: 

- Trafic et guerre - 

-Manufactures- 

-Agriculture- 

Dans l'une, l'homme qui cultive la terre est esclave; dans l'autre, on le 
trouve maître de lui-même et de ses actions; son intelligence est 
développée; il a capacité pour la plus haute des professions, celle qui 
tend le plus à améliorer le cœur et le préparer au commerce avec les 
anges, l'agriculture à l'état de science. 

Dans l'empire de la Grande-Bretagne et dans celui des États-Unis, la 
tendance s'éloigne de cette dernière et plus haute forme, et se dirige vers 
la première et plus basse; et cela par la raison que, dans toutes deux, la 
politique suivie est celle qui tend à donner au trafic la suprématie sur le 
commerce. Nous sommes ainsi en présence du fait remarquable que, 
dans ces pays qui jusqu'ici ont été regardés comme aimer le mieux la 
liberté, il existe une tendance croissante vers la centralisation et 
l'esclavage, et que dans tous deux nous rencontrons les phénomènes qui 
ailleurs ont suivi le déclin de civilisation. Dans tous deux, le 
consommateur et le producteur vont s'écartant l'un de l'autre, les 









manufactures se centralisant de plus en plus de jour en jour, et les 
agriculteurs se dispersant davantage—.. Dans tous deux cependant, il y a 
diminution du pouvoir d'association et du développement d'individualité. 
Dans tous deux, le sentiment de responsabilité décroît d'année en année. 
Dans tous deux la propriété foncière va se consolidant de plus en plus—.. 
Dans tous deux, les accumulations du passé vont obtenant de plus en plus 
d'empire sur les travaux du présent. Dans tous deux, la proportion de 
population engagée dans l'œuvre de la production tend à diminuer, tandis 
que celle engagée dans le transport tend à augmenter. Dans tous deux, la 
stabilité et la régularité diminuent—.. Dans tous deux, le trafiquant va 
acquérant de plus en plus autorité sur l'action législative. Dans la 
politique étrangère des deux, c'est à la fin qu'on s'en remet pour sanctifier 
les moyens. Dans tous deux, il y a un appétit incessant de territoire, à 
acquérir coûte que coûte; et la moralité politique a cessé d'exister. Dans 
tous deux, il y a développement soutenu de paupérisme d'une part, et de 
luxe de l'autre. Dans tous deux, la force décline. Tous deux vont perdant 
graduellement le pouvoir d'influer sur les mouvements du monde, et 
pourtant tous deux s'imaginent croître en force et en puissance. Plus 
augmente la difficulté qui résulte du système existant, plus tous deux sont 
déterminés à chercher dans la route qui conduit à l'esclavage, la route 
vers la liberté 223 .. 



CHAPITRE XXIX. 

CONTINUATION DU MÊME SUJET 


§ 1. Plus il y a tendance à l'amélioration dans l'agriculture, 
plus tendra à s'élever le prix des utilités produites. 

De là double avantage pour le fermier : d'abord, parce qu'il a plus de 
denrées à vendre, ensuite parce que chacune a plus de pouvoir d'obtenir 
le numéraire en échange. 

Le lecteur verra clairement qu'il en doit être ainsi, en songeant que 
l'agriculture savante vient à la suite des arts mécaniques; que chaque 
artisan est un acheteur pour les produits de la ferme; 

qu'à chaque surcroît dans le nombre d'artisans, le fermier est de plus en 
plus soulagé de cette taxe la plus pesante de toutes, celle du transport; 
qu'une consommation domestique lui permet de payer ses dettes à la 
grande banque de laquelle ses produits ont été tirés, 

et que c'est par l'aide de l'artisan que sa laine et son blé sont combinés 
en la pièce de drap qui voyage facilement jusqu'aux pays qui produisent 
l'or et l'argent. Plus le moulin est proche du fermier, plus il y a tendance à 
ce que le blé obtienne un meilleur prix; plus l'usine à coton est proche de 
la ferme et de la plantation, plus s'élèvera le prix du blé et du coton, et 
plus fermier et planteur auront pouvoir d'améliorer leurs procédés de 
culture. 

Comme preuve qu'il en est ainsi, nous voyons que le prix des céréales est 
le plus élevé dans ces pays où le travail agricole obtient le rendement le 
plus considérable, en Angleterre, France, Belgique, Danemark et 
Allemagne. Nous voyons partout dans les États-Unis le même fait, le 
fermier de Massachusetts obtenant soixante-dix ou quatre-vingts 
boisseaux de blé à l'acre, et le vendant un dollar le boisseau, tandis que le 
fermier d'Illinois obtient d'un sol qui, dans l'origine, était de qualité bien 



supérieure, quarante ou cinquante boisseaux, qu'il vend de vingt à trente 
cents. De plus, le premier peut faire du fruit, des pommes de terre et une 
grande variété de denrées qui le payent mieux que son blé, tandis que 
l'autre est limité à la culture du blé seule. Le passé, nous l'avons déjà vu, 
nous présente le même résultat. Il y a un siècle, le prix du blé en 
Angleterre était 21 sh. 3d. le quarter; mais, trente ans après, la moyenne 
des prix, pour une période de trente ans, était 51 liv. 3d.,et pourtant la 
quantité produite avait presque doublé dans cette courte période. 


§ 2. Plus il y a tendance à déclin dans l'agriculture, plus les 
prix tendent à s'avilir. 

Le fermier alors voit diminuer la quantité de ses produits, et à cette perte 
s'en ajoute encore une autre dans le pouvoir moindre qu'ont ses denrées 
d'obtenir l'or et l'argent en échange. 

Le lecteur comprendra qu'il en doit être ainsi, en songeant que le déclin 
agricole est toujours une conséquence de quelque surcroît de la distance 
du marché, l'absence de l'artisan pour voisin imposant toujours au 
fermier une taxe pesante de transport, et le forçant d'épuiser son sol. 
Comme preuve qu'il en est ainsi, nous avons le fait que l'agriculture 
d'Irlande, Turquie et Portugal a été constamment se détériorant; et qu'à 
chaque étape de cette détérioration, la baisse de prix de leurs denrées a 
marché du même pas que la diminution de la quantité produite. Le passé 
de tous les pays, aujourd'hui améliorateurs, en Europe, nous présente le 
même fait important En France, à l'époque de Louis XV, alors que le 
rendement de la terre n'était pas le quart du rendement actuel 224 ., le prix 
était moindre d'un tiers que celui actuel En Angleterre, comme nous 
l'avons vu, le blé se vendait, il y a un siècle, à un prix moins d'un tiers au- 
dessous du prix de nos jours. Dans les autres parties de l'Europe, voici les 
changements pendant un siècle; nous les tirons d'un récent ouvrage 
allemand 225 .. 

18001826 17001719 

Dantzick (moyenne). 42 11 23 1 

Biscaye 53 7 24 11 


Dort 52 s. 7 d 32 s. 6 d. 


Bordeaux 50 1 22 7 
Stockholm 28 3 17 1 

En prenant une moyenne de tous ces prix, nous voyons que le pouvoir du 
producteur de blé d'obtenir les métaux précieux en échange de ses 
denrées était moindre de moitié dans les premières années du dernier 
siècle que dans la période correspondante du siècle actuel; et pourtant la 
productivité du travail agricole a beaucoup augmenté. 


§ 3. Plus il y a tendance à l'amélioration agricole, plus il y a 
tendance à l'abaissement des prix des utilités 
manufacturées. 

Qu'il en doive être ainsi, nous le voyons par le fait qu'une telle 
amélioration est un résultat du rapprochement de l'artisan et du fermier 
avec l'effet de supprimer le coulage et la perte qui résultent de la nécessité 
de transport. L'un obtient sa nourriture et ses matières brutes à meilleur 
marché qu'auparavant, tandis que l'autre les vend plus cher 
qu'auparavant, l'économie réalisée se partageant entre les deux, au grand 
avantage de tous deux. La preuve que cela est se trouve dans le fait que 
les pays où les objets manufacturés sont à bon marché, et d'où, pour cette 
raison, ils sont exportés, sont ceux où les denrées brutes sont à haut prix, 
et dans lesquels pour cette raison elles sont importées. 

Plus il y a tendance au déclin de l'agriculture, plus le prix des utilités 
achevées tendra à s'élever. Qu'il en doive être ainsi, la chose est claire; car 
un tel déclin est toujours une conséquence de l'éloignement de l'artisan 
du fermier et de l'augmentation de la taxe du transport. La preuve que 
cela est se trouve dans le fait que les pays où les produits agricoles sont à 
bas prix, et par conséquent s'exportent, sont ceux où les objets 
manufacturés sont chers, et, par conséquent, s'importent, comme on le 
voit en Irlande, Inde, Turquie, Portugal et Indes orientales, Afrique et 
Amérique du Sud, tous pays où la marche de l'agriculture est rétrograde. 


§ 4. D'après cet exposé, le lecteur est induit, et cela bien 
naturellement, à demander : 



« N'est-il pas inévitable que l'agriculture améliorée doive tendre à 
abaisser le prix du blé, comme les améliorations dans les procédés de 
conversion tendent à abaisser le prix du drap? Il est certain qu'il en arrive 
ainsi, la découverte de nouveaux engrais, l'invention d'instruments plus 
puissants, tout cela réuni ayant une tendance à réduire la quantité de 
travail nécessaire à la production, et à diminuer les prix. Ici cependant, 
comme ailleurs, l'harmonie des intérêts se maintient au moyen des 
attractions qui se balancent, le mouvement en bas ci-mentionné étant 
plus que contrebalancé par une force en haut et opposée. 

L'amélioration dans les procédés de culture tend à élever le prix de la 
terre, tandis qu'il abaisse celui du blé. Les procédés améliorés de 
convertir le blé en pain tendent à élever le prix du blé, tandis qu'ils 
abaissent celui de la farine. L'amélioration des procédés de cuisson tend à 
élever le prix de la farine, tandis qu'il abaisse celui du pain. 
L'amélioration dans le mode de convertir l'aliment en fer, or, plomb, ou 
quelque autre des utilités nécessaires au producteur de l'aliment tend à 
élever le prix du pain, tandis qu'il abaisse celui des utilités dont la 
production est ainsi facilitée. Toute utilité et toute chose est ainsi dans la 
sujétion journalière de forces attractives et répulsives, précisément 
analogues à celles qui règlent les mouvements des nombreuses parties de 
notre système solaire. À chaque degré de progrès, la terre s'approche 
davantage du blé, le blé de la farine, la farine du pain et le pain du fer, 
l'effet définitif de tous ces changements étant un rapprochement sans 
cesse croissant de cette première de toutes les matières premières, la 
terre, jusqu'à la dernière et la plus éloignée des utilités achevées, que la 
terre et ses produits peuvent être employés à fournir. 

Que cette terre, embrassant comme elle le fait tous les éléments de 
production, hausse en prix à mesure que ses matériaux sont utilisés par 
l'habileté et le pouvoir convertisseurs; c'est là une vérité si évidente 
qu'elle peut se passer de démonstration. Que le travail humain hausse 
avec elle, c'est un fait dont la preuve peut se trouver dans toutes les 
communautés qui avancent. Appartenant à la même catégorie, étant 
pareillement les ultimes matières premières de toute production, ni l'un 
ni l'autre n'est sujet à ce que son prix s'abaisse par des améliorations dans 
les procédés de leur production. IN étant point soumis à des forces qui se 
contrebalancent, ils doivent s élever à chaque amélioration dans le 



progrès économique, tandis que les plus hauts dans l'échelle des produits 
achevés de l’industrie humaine éprouvent un abaissement correspondant, 
et par la raison qu'ils ne peuvent être faits matière première d'aucune 
conversion au-delà, et ne peuvent, par conséquent, hausser à l'aide 
d'aucune amélioration quelconque. 

L'homme et la terre se tiennent ainsi à une extrémité de l'échelle, et les 
utilités et les choses du plus haut degré d'achèvement sont à l'autre, les 
premiers croissant constamment en valeur comparés aux dernières, 
tandis que les dernières vont déclinant aussi régulièrement en valeur, 
lorsqu'on les compare à eux. La terre, comme le trône de l'homme, s'élève 
de la sorte avec son souverain, tandis que ses services et ceux de toutes 
ses parties s'abaissent, et continuent ainsi jusqu'à se prosterner à ses 
pieds. 

Cependant on peut encore demander : « Les améliorations de la culture 
ne peuvent-elles advenir sans que s'améliore la conversion de ses 
produits, et ne seraient-elles pas alors accompagnées d'un abaissement 
des prix des matières premières de la nourriture de l'homme? En 
supposant la donnée possible, la chose aurait certainement lieu. Mais il 
n'est pas plus permis d'admettre la donnée que de supposer le pouvoir 
d'attraction du soleil, augmenté sans affecter les mouvements des 
différents corps dont il est accompagné dans son cours. L'amélioration 
agricole attend, et jamais ne précède le développement industriel, 
l'application d'engrais nouveaux et l'invention de machines étant une 
conséquence de cette diversité d'emplois, grâce à laquelle les diverses 
facultés humaines sont stimulées à entrer en action, et les hommes 
rendus aptes à cette association avec leurs semblables, nécessaire pour les 
mettre en état de diriger à leur service les forces de la nature. 

La tendance au rapprochement des prix est en raison directe de 
l'accroissement du pouvoir d'association et de la circulation plus rapide 
entre la terre et le blé, le blé et la farine, la farine et le pain, le pain et les 
métaux, résultat du rapprochement des consommateurs et des 
producteurs. La circulation s'accélère d'autant que les forces attractives et 
répulsives croissent en intensité, la loi en vertu de laquelle Vénus gravite 
dans son orbite plus rapidement que Mars ou Jupiter étant précisément 
la même que celle qui régit le mouvement sociétaire. 



§ 5. Nous arrivons ainsi à conclure: 


Qu'avec le développement de la science agricole, conséquence de diversité 
accrue d'emplois et du pouvoir accru d'association, le fermier obtient plus 
de sa terre, tandis que les prix de ses produits tendent à s'élever; 

Que, simultanément à cela, les prix des utilités manufacturées tendent à 
s'abaisser, et que non-seulement il en obtient davantage en échange 
contre chaque boisseau de son blé, mais qu'il a plus de blé à vendre; 

Qu'à chaque degré du progrès dans ce sens, il y a commerce accru et 
diminution du pouvoir du trafiquant, et facilité accrue d'association et 
combinaison, sentiment accru de responsabilité et pouvoir accru de 
progrès ultérieur; 


Que, d'un autre côté, à mesure que l'agriculture déchoit de l'état de 
science, le fermier obtient moins de sa terre, en même temps que les prix 
tendent à s'avilir; 

Que, simultanément à cela, les prix des utilités manufacturées tendent à 
monter ; et qu'ainsi le fermier obtient moins en échange contre un 
boisseau de blé, en même temps qu'il a moins de boisseaux à vendre; 

Que chaque pas dans ce sens s'accompagne d'un déclin du commerce, 
avec accroissement du pouvoir du trafiquant et déclin constant de la 
faculté d'association, de l'individualité chez la population, du sentiment 
de responsabilité et du pouvoir de progresser davantage. 


Dans le premier cas, il y a développement accru des trésors de la terre ; 
les assises de la société prennent plus de profondeur; son mouvement se 
régularise; la civilisation avance, et les hommes gagnent d'année en 
année en bonheur et en liberté. Dans l'autre, au contraire, le pouvoir de 
commander aux différentes forces naturelles décline; l'homme devient 
plus nomade et plus inconstant; le mouvement sociétaire devient d'année 
en année moins régulier ; la civilisation décline, et l'homme perd d'année 
en année en bonheur et en liberté. 



§ 6. La politique des États-Unis vise dans la dernière de 
ces directions, 

Celle indiquée par les économistes de l'école anglaise. L'objet qu'on se 
propose d'atteindre dans ce pays est d'abaisser les prix de toutes les 
matières premières de manufacture, laine, blé, travail. Les résultats, nous 
l'avons montré, se trouvent dans le fait que le paupérisme a augmenté 
avec le pouvoir accru de la population anglaise de commander les services 
gratuits de la nature. Leur manifestation dans l'Union américaine se 
trouve dans la baisse soutenue des prix de tous ses produits principaux, 
et dans l'accroissement également soutenu de la quantité qu'il en faut 
donner aux communautés minières et manufacturières du monde pour 
les produits de leurs sols respectifs '. 

Pour les modifications de la quantité de farine et de coton à donner en 
échange contre les différents métaux, voir précéd., p. 204. La publication 
récente des prix auxquels le blé a été reçu à Rensselaer-Manor, Albanie, 
en paiment de rente, nous permet de donner le tableau suivant des 
variations du prix de la matière première de la farine: 


Par boisseau. 


Par boisseau. 


1801-1805 1,44 dol. 
1806-1810 1,30 
1811-1815 1,87 
1816-1820 1,72 
1821-1825 1,07 
1826-1830 1,12 


1831-1835 1,15 dol. 
1836-1840 1,65 
1841-1845 1,01 
1846-1850 1,40 
1851-1853 1,10 


Comme, pour la farine, le plus haut prix se trouve dans la période de 18II 
à 1815, alors qu'il existait peu de relations avec les pays étrangers. À 
partir de cette date la tendance a été presque fermement à la baisse, la 
seule exception vraiment importante ayant eu lieu à l'époque de 
spéculation sauvage de la période de libre échange qui a précédé la 
débâcle de 1840, et à celle de la famine d'Irlande. 

Le négoce du tabac nous présente des résultats semblables. De 1816 à 
1820, il y eut forte baisse, bien qu'on ne puisse préciser le chiffre. Tout 
bas qu'était le prix dans la période de 1820 à 1825, les premières années 



qu'aient données les tableaux fournis par la trésorerie, la baisse a été 
depuis à peu près constante, la seule exception se trouvant dans le 
période de spéculation mentionnée ci-dessus, comme on le voit ici: 

1821-1825 prix moyen d'exportation par ^ ^ ^ 

boucaud. ^’ n 0 • 

1826-1830 67,03 

1831-1835 68,81 

1836-1840 86,14 

1841-1845 53,33 

1846-1850 58,77 

Il faut aujourd'hui plus de deux fois le nombre de boucauds pour payer 
une quantité donnée de plusieurs métaux qu'il n'en fallait il y a quarante 
ans. 

Ils se manifestent en outre dans la diminution du rendement obtenu par 
le travail agricole, diminution qui marche pari pansu avec le déclin du 
prix; dans la tendance croissante à l'émigration et dans l'accroissement 
qui la suit, des obstacles à l'association et à la combinaison; dans le 
pouvoir croissant du trafiquant et du transporteur de diriger les affaires 
de la communauté; et dans les autres nombreux phénomènes que nous 
avons signalés au lecteur, chacun desquels, s'il se présentait dans tout 
autre pays, serait considéré par des Américains intelligents comme une 
preuve de civilisation en déclin. 

Le concours de tous ces faits est dû à une cause unique et fondamentale, 
et cette cause il la faut chercher dans l'épuisement incessant des pouvoirs 
du sol, conséquence de l'exportation de l'état brut de tous ses produits. Le 
remède, nous le devons chercher dans des mesures dirigées, non- 
seulement pour maintenir, mais pour accroître ces pouvoirs et pour créer 
une science agricole. Nous savons que cette profession est la dernière à 
atteindre son développement, et par la raison que pour faire un habile 
agriculteur il faut un savoir plus étendu que dans aucune autre branche 
d'industrie. Pour que s'obtiennent ce savoir il faut association et 
combinaison des hommes, échange des idées et des services. Plus la 
facilité d'association se perfectionne, plus rapide sera le développement 
des pouvoirs humains et celui des pouvoirs de la terre; plus 
instantanément la demande de pouvoir intellectuel et physique suivra sa 



production; plus rapide sera l’accroissement de la richesse, et plus élevées 
seront les aspirations de l'homme. Pour que l’association existe et pour 
qu'elle s’accroisse, il faut diversité dans les modes d’emploi et dans les 
demandes pour les facultés des hommes. 


§ 7. Comment les emplois viennent-ils à se diversifier? 

Par quelles mesures ce résultat s’est-il obtenu dans d'autres pays? La 
réponse à ces questions nous fournira un guide pour agir à l’avenir, nous 
apprendrons comment se peut développer le commerce, comment se peut 
développer l'intelligence, comment les pouvoirs de la terre peuvent être 
stimulés à l’action, comment la richesse se peut accroître, et comment 
l'homme peut grandir en moralité et en liberté. En la cherchant, cette 
réponse, nous trouvons que l'accroissement de liberté en Angleterre a 
coïncidé avec l'adoption de mesures ayant pour objet de placer le 
manufacturier à côté de l'agriculteur, et qu’à aucune époque il ne fut fait 
un aussi grand pas en avant que dans la dernière moitié du siècle dernier, 
alors que se créa si rapidement un marché domestique à la terre pour 
tous ses produits. Regardons la France; nous voyons que l'homme a fait 
un grand pas en richesse, force et pouvoir sous le système introduit par 
Colbert, système qui visait à mettre l'artisan à côté du fermier tandis 
qu'en même temps il diversifiait les opérations du dernier, en 
naturalisant divers produits de climats étrangers. À l'aide de cette 
politique, le commerce français, tant domestique qu'étranger, va 
s'accroissant avec une rapidité étonnante, et le pays va d'année en année, 
se plaçant de mieux en mieux en tête de l'Europe. Si nous comparons la 
position actuelle de la Grande-Bretagne et celle de la France, nous 
trouvons que tandis que le commerce de l'une a pris un tel 
développement, celui de l'autre a presque, sinon totalement, disparu, sa 
relation actuelle avec le monde consistant tout à fait à acheter, 
transformer, et vendre la production des autres pays. Passant à 
l'Allemagne, Russie, Danemark et Suède, disciples de l'école de Colbert, 
nous trouvons accroissement rapide du commerce, accompagné d'un 
développement correspondant des pouvoirs, tant de la terre que de 
l'homme; mais quand nous regardons Irlande, Inde, Portugal ou Turquie, 
nous voyons un état de choses qui est tout à fait l'inverse, le trafic y 
prenant la place du commerce, la terre diminuant de valeur, et l'homme 



devenant de jour en jour moins libre. 

Venons à nos États-Unis et comparons les mouvements des différentes 
périodes où le fermier a eu protection, et celles où on l’a retirée, nous 
trouvons avance et hausse rapide dans celle qui finit en 1816, suivies d'un 
abaissement dans celle finissant en 1824, mouvement en avant depuis 
cette année jusqu'en 1834, suivi d'un rétrograde de 1835 à 1842, un en 
hausse et en avant de 1842 à 1847, suivi dans la décade qui précisément 
se termine, d'un abaissement le plus remarquable que l'on ait vu dans 
l'histoire s'accomplir en aussi peu de temps. C'est à tel point que s'il 
venait à se continuer pendant une autre décade, comme le progrès 
humain, quelle que soit sa direction, est toujours un progrès accéléré, on 
peut se demander si l'anarchie ne sera pas au bout. Tous les faits qui 
s'offrent à notre observation, tant au dedans qu'au dehors, dans le passé 
et dans le présent, semblent donc appuyer cette conclusion, que la route 
vers le progrès humain se trouve dans la direction indiquée par Colbert et 
par Adam Smith: celle d'amener le consommateur à s'établir à côté du 
producteur, et de mettre ainsi le cultivateur en mesure de payer sa dette à 
notre grande aïeule la terre, en lui restituant les utilités qu'elle a fournies, 
après qu'il s'en est servi pour ses fins. Pour atteindre ce but, l'expérience 
du monde entier nous prouve que la protection est indispensable. 


§ 8. On objecte cependant que les mesures protectrices 
tendent à élever le prix des utilités manufacturées, et 
qu'ainsi le fermier supporte une taxe au bénéfice des gens 
qui transforment son blé et sa laine en drap. 

En est-il ainsi? Examinons. Toutes les utilités vont des localités où elles 
sont à bon marché à celles où elles sont chères; et si nous pouvons 
discerner là où les articles manufacturés sont exportés et là où ils sont 
importés, nous pouvons trouver là où ils sont à haut prix, là où ils sont à 
bas prix. Dans aucun pays du monde la protection n'a été si 
complètement établie qu'en Angleterre, et pourtant ce pays a, depuis plus 
d'un siècle, fourni le monde entier de drap et de fer. En France la 
protection a été maintenue avec une fermeté remarquable, et la 
protection a été tout à fait complète, et pourtant la France est 
aujourd'hui, de tous les pays du monde, le plus grand exportateur de ses 



propres produits sous forme achevée, et maintient en conséquence le plus 
large commerce extérieur. En Allemagne, le drap et la quincaillerie ont 
remplacé les premières exportations de blé et de laine. L'expérience de 
tous ces pays tend donc à constater le fait que la protection met une 
population à même d'être pourvue à bon marché des utilités achevées, 
nécessaires à la satisfaction de ses besoins. 

Passons aux pays, où les produits manufacturés sont à haut prix et où par 
conséquent ils sont importés, nous trouvons que ce sont ceux qui sont 
sevrés de protection, 1 par exemple*. Portugal et Turquie, Jamaïque et 
Inde, ce qui constate que l'absence de protection^.force une population 
à payer de hauts prix pour les utilités classées au premier rang parmi 
celles manufacturées. 

Voyons maintenant les États-Unis; nous trouvons que de toutes les 
branches de l'industrie aucune n'a été si parfaitement protégée que celle 
de la marine et que de toutes c'est celle dont la communauté est pourvue 
au meilleur marché. Autre fait, nous voyons que la fabrication des grosses 
cotonnades a été protégée beaucoup plus efficacement et plus fermement 
qu'aucune autre et que ces articles sont fournis à si bon marché qu'ils 
forment un item considérable dans la liste des exportations; et ainsi 
l'expérience américaine correspond à celle du monde entier 222 .. 


On a dit aussi que la protection tend à abaisser les prix de la production 
brute de la terre. Si cela est, elle doit tendre à amener son exportation. 
C'est pourtant l'inverse qui a lieu la production brute s'exportant de tous 
les pays non protégés et s'important dans les protégés. Il y a trente ans, 
l'Allemagne était un grand exportateur de laine, parce qu'elle y était à 
meilleur marché que dans tous les autres pays. Aujourd'hui elle en 
importe largement parce qu'elle y est plus chère que dans d'autres pays. Il 
y a trente ans elle exportait des chiffons; aujourd'hui elle les importe. Son 
expérience correspond donc avec celle de France et d'Angleterre, chez 
lesquelles toutes deux, aliment, coton, laine et autres denrées brutes sont 
si chères qu'on les importe. Irlande et Inde, Jamaïque et Turquie, les pays 
non protégés exportent les denrées brutes parce qu'elles sont bon 
marché, et importe les articles manufacturés parce qu'ils sont chers. Chez 
eux les prix de ces denrées et de ces produits industriels vont 
graduellement, mais fermement s'écartant l'un de l'autre, et le rendement 


de leur terre va aussi fermement décroissant, d'où il suit que ces 
communautés déclinent en richesse, force, pouvoir et civilisation. En 
Allemagne, Danemark, France et Russie, les prix se rapprochent 
fermement, d'où suit que ces pays croissent fermement en richesse et 
civilisation. Aux États-Unis, ainsi que nous avons vu, les prix vont 
s'écartant; d'où il suit que le pays offre tant de ces phénomènes qui, 
partout ailleurs, ont caractérisé l'approche de la barbarie. 


§10. Plus se rapprochent les prix du blé et de la farine, plus 
le fermier acquiert pouvoir de consommer du pain. 

Plus se rapprochent les prix du coton et de l'étoffe, plus le planteur de 
coton acquiert pouvoir d'acheter l'étoffe ; et moins il faut donner de coton 
et de blé pour payer une tonne de fer, plus le fermier et le planteur 
acquièrent pouvoir d'acheter l'outillage et le fer dont il est composé. Le 
pouvoir de consommation est la mesure du pouvoir de production, et 
quand nous connaissons l'un, nous pouvons calculer l'autre. Le pouvoir 
de consommer le fer s'accroît rapidement en France et Allemagne, 
Danemark et Suède, Espagne et Russie les pays protégés de l'Europe. Il 
décline dans tous les pays non protégés du monde; et cela parce que dans 
eux tous les matières brutes sont à bon marché, et les produits 
manufacturés sont chers. 


Venons aux États-Unis, nous trouvons que la consommation de fer par 
tête, a plus que doublé dans la période protectrice de 1824 à 1834 qu'elle 
a décliné dans la période du libre échange qui finit en 1842; qu'elle a 
augmenté de 150 % dans la période protectrice de 1842 à 1847 et 
qu'aujourd'hui, à la fin de la première décade du système actuel, elle n'est 
pas plus considérable que dans les années primitives226. 

Quant au coton, nous trouvons une consommation qui s'est accrue de 50 
% dans la période de 1822 à 1834 quia été stationnaire de cette époque à 
1842 qui a presque doublé entre 1842 et 1847 et qui est moindre par tête 
aujourd'hui qu'elle était alors.—. 

Ainsi nous voyons le pouvoir de consommation en accroissement dans 
tous les pays protégés du monde, en déclin dans les non protégés; et il 



nous est prouvé que le mouvement des États-Unis dans les différentes 
périodes est en accord direct avec tous les faits observés ailleurs. D'où 
vient cela? De ce que la protection vise à favoriser le commerce et à 
augmenter la circulation sociétaire, mettant ainsi chacun en état de 
vendre son travail et de devenir un acquéreur du travail d'autrui. La 
circulation est rapide au Danemark et en Suède, mais lente en Turquie et 
Portugal. Elle est rapide dans la France, comparée à l'Irlande ou l'Inde, et 
lente dans la Jamaïque, comparée aux États-Unis. Elle était rapide dans 
ce dernier pays, au retour de la paix de 1815; mais, quelques années 
après, elle s'alanguit au point que des centaines de mille d'individus 
manquaient complètement d'emploi. Elle s'accrut rapidement de 1824 à 
1834, mais ensuite elle diminua tellement qu'on vit partout des hommes 
errer, en quête de travail, sans en obtenir, tandis que leurs femmes et 
leurs enfants périssaient de besoin. De 1842 à 1847, elle s'accéléra 
d'année en année; mais, avant la fin de l'année 1850, sous le système du 
libre échange de 1846, elle déclina au point de donner à penser que les 
scènes de 1842 allaient se reproduire. Avec la découverte de la Californie 
et l'accroissement de l'offre de l'or, elle s'accéléra de nouveau; mais, 
aujourd'hui, chaque année la voit diminuer et la déperdition de travail 
s'accroître avec une extension correspondante du paupérisme 222 .. 


§11. L'économie de travail est en raison de la vitesse de 
circulation. L'homme qui mange l'aliment consomme du 
capital, mais ne le détruit pas. 

Il reparaît sous une forme supérieure, celle de pouvoir intellectuel et 
physique. Ce pouvoir appliqué, l'aliment reparaît, en quantité accrue; non 
appliqué, il y a perte de capital. Pour économiser du capital, il faut 
association et combinaison; et pour qu'elles existent, il faut que les 
demandes de services, tant physique qu'intellectuel, soient diversifiées. 
D'année en année, il y a plus de capital économisé dans tous les pays 
protégés du monde; d'où suit que le pouvoir de consommation augmente 
si rapidement chez eux tous. Il s'en perd de plus en plus dans tous les 
pays non protégés du monde; d'où suit que leur pouvoir de 
consommation décline si rapidement. Aux États-Unis, il y eut économie 
de capital de 1824 à 1834 et de 1834 à 1847; et, dans ces deux périodes, le 



lecteur l'a vu, le pouvoir de consommation s'est rapidement accru. Il y eut 
déperdition dans la période de 1835 à 1842, et alors la consommation 
déclina rapidement. Au moment actuel, la déperdition est probablement 
aussi forte que dans aucun pays civilisé du monde, comme le lecteur peut 
s'en convaincre en remarquant quelle partie considérable de la 
population est engagée dans l'effort de gagner sa vie parla voie du négoce, 
du courtage, du jeu, de la spéculation, du barreau et d'autres professions 
qui demandent comparativement peu d'effort des pouvoirs intellectuel ou 
physique, et combien énorme aussi la partie qui s'estimerait heureuse de 
vendre son travail si elle le pouvait. » La déperdition de pouvoir dans une 
ville comme Philadelphie ne peut être estimée à moins d'un million de 
dollars par semaine, et celle de New-York va probablement au double de 
cette somme. Dans tout le pays, on peut affirmer que la quantité de 
pouvoir physique et intellectuel qui trouve emploi n'est pas même un 
tiers de celui qui est produit, ce qui donne, en supposant le présent 
pouvoir productif équivaloir à 3,500,000,000 dollars, une perte annuelle 
de 7,000,000,000 comme conséquence du manque de cette diversité 
d'emplois, qui est nécessaire pour imprimer vitesse à la circulation, et 
créer ainsi demande pour toute la force physique et intellectuelle 
résultante de la consommation d'aliment 232 .. 

Si toute cette force trouvait emploi, le pouvoir de production serait triplé, 
et l'on obtiendrait plus de confort en échange du travail d'une matinée 
qu'on n'en obtient aujourd'hui en donnant celui d'une journée entière. 


§ 12. Le pouvoir d'accumulation est en raison de la vitesse 
de circulation, et est une conséquence de l'économie de 
travail. 

Pour que la circulation puisse être rapide, il faut qu'il y ait diversité 
d'emplois; et plus cette diversité est parfaite, plus il y a développement 
d'individualité, et plus il y a pouvoir de progrès. Cette accumulation se 
manifeste par l'ouverture de mines, la construction d'usines et de 
fourneaux, le drainage des terres basses, la mise en culture des sols de 
qualité supérieure; et, à chaque pas dans cette direction, l'agriculture 
monte de plus en plus à l'état de science, en même temps que l'homme 
gagne d'année en année en lumières, en moralité et en liberté. L'inverse 


de tout cela se voit dans tous les pays où la circulation s’alanguit; et c'est 
pourquoi il n'y a point accumulation en Irlande, Inde, Portugal, Turquie, 
ou autres pays non protégés; tandis que le capital s'accumule si 
promptement dans l'Allemagne du Nord, la France, le Danemark et 
autres pays protégés. Dans les premiers, les hommes sont de plus en plus 
poussés à dépendre de la force musculaire du bras humain dénué 
d'assistance; tandis que, dans les autres, les pouvoirs de la nature sont 
partout de plus en plus soumis au commandement de l'homme. 

Passant aux États-Unis, nous rencontrons des faits qui correspondent 
exactement avec ce qu'on observe dans les autres pays. Dans la période 
qui finit en 1816, il y eut rapide accumulation, comme on le vit par la 
construction d'usines et de fourneaux, et demande universelle du travail. 
Dans les années suivantes, point de construction d'usines, les hommes 
restent partout sans emploi, et il semble que le pouvoir d'accumulation 
ait cessé. De 1824 à 1834, l'accumulation est rapide, comme on le voit par 
le fait, que des usines et des fourneaux se construisent; qu'on ouvre des 
mines, et que partout on fait des routes. À partir de 1836, la marche est 
déclive. On contracte en emprunts étrangers pour des centaines de 
millions, dans les dernières années de la période de libre échange; et il y a 
pauvreté presque universelle dans le pays. La scène change de nouveau, 
et le pays qui avait été si pauvre en 1842, prend rang, en 1847, parmi les 
plus riches du monde. Comme preuve, il suffit de rappeler au lecteur le 
fait que, tandis que, dans la période de libre échange, les titres et 
obligations des compagnies américaines et des États furent avilis sur tous 
les marchés de l'Europe, non seulement on ne contracta point de dettes 
dans la période de protection, mais même on acquitta l'arriéré d'intérêts 
des années précédentes. Que la nécessité de contracter emprunt se doive 
attribuer à la pauvreté dans la première, nous le voyons par le fait que la 
consommation de drap et de fer demeura stationnaire durant la période 
où l'on fit les emprunts; et que l'affranchissement, dans la seconde de ces 
périodes, de la nécessité de contracter dette étrangère ait résulté de 
l'accroissement du pouvoir protecteur, la preuve en est dans le fait que la 
consommation des deux articles, fer et houille, prit un accroissement tel 
qu'on n'en avait point encore vu d'exemple dans aucun pays du monde. 
Dans la décade qui venait de finir, la consommation n'a point augmenté; 
et néanmoins une dette énorme, montant probablement à 200,000,000 
dollars, s'était ajoutée à celle déjà existante. C'est lorsque la circulation 



sociétaire est le plus rapide que la consommation est la plus grande; et 
c'est alors que le pouvoir d'accumulation existe le plus, et par la raison 
que c'est alors que le capital, qui est consommé sous forme d'aliment, 
tend le plus à reparaître sous la forme d'utilités et de choses produites par 
le travail humain. 

§13. Plus considérable est la masse de houille, fer, plomb 
et cuivre, extraite des mines, et celle de l'outillage et de 
vêtement fabriqués, 

plus sera considérable la quantité à offrir en échange pour les 
subsistances et les autres matières brutes, plus il y aura tendance à une 
agriculture savante et à la culture des sols de qualité supérieure, plus sera 
considérable le produit du travail agricole, et plus il y aura tendance à 
l'élévation du prix des utilités qu'a le fermier à vendre. Comme preuve, il 
nous suffit de considérer le cours des choses en Russie, France et 
Allemagne du Nord, tous pays où, le lecteur l'a vu, la hausse de prix de la 
subsistance a tenu pied au développement des arts mécaniques et des 
améliorations dans les procédés de culture. Voulons-nous une preuve de 
plus, nous l'obtenons en jetant les yeux sur les pays non protégés, et par 
conséquent non manufacturiers : Irlande, Inde et Turquie, tous pays qui 
abondent en métaux qu'on pourrait extraire, et en combustible dont on 
pourrait se servir, et qui présentent le déclin graduel de l'agriculture, 
l'abandon soutenu de la terre et le déclin dans le prix des utilités 
produites. 

Dans les premiers, la dépendance du marché lointain pour le fermier va 
diminuant constamment. Dans les derniers, elle augmente d'une manière 
aussi soutenue. Dans les premiers, l'homme devient de plus en plus le 
maître de la nature et de lui-même. Dans les derniers, il devient de plus 
en plus esclave de la nature et de son semblable. »Si nous considérons les 
États-Unis, nous trouvons leur première manifestation d'indépendance 
dans les dernières années du tarif de 1828, alors que le prix des 
subsistances resta pour plusieurs années sans être aucunement affecté, 
par le changement extraordinaire sur les marchés anglais 1. Dans les 
vingt années qui suivirent, il n'y en eut que quatre de protection; et pour 
résultat, la dépendance du marché lointain alla en accroissement 
soutenu, avec déclin constant des prix de la farine, du blé, du tabac, 



jusqu'à ce que, dans la période qui précède immédiatement la guerre 
récente, ils tombèrent à un taux jusqu'alors inconnu. Tout bas que furent 
les prix, la quantité de subsistances qui parvenait à trouver un marché 
étranger était si peu de chose qu'il eût suffi pour l'absorber d'un surcroît 
de consommation domestique d'un peu moins d'un dollar par tête. Le 
travail physique et intellectuel qui s'en va ici se perdant pourrait, 
convenablement appliqué, pro« (luire des utilités à échanger contre des 
subsistances pour plus de 100 dollars par tête. En économisant rien 
qu'une très petite partie de ce travail, le surcroît de consommation 
monterait à dix fois plus que tout ce qui va au dehors, ce qui ferait monter 
les prix au niveau de ceux d'Angleterre ou de France. Un boisseau de blé a 
même valeur intrinsèque en Illinois ou Iowa que dans les environs de 
Paris et de Londres, et l'unique raison pour laquelle il ne se vend que le 
quart ou le cinquième, est que le fermier supporte le coût de l'envoi au 
marché. Rapprochez le marché de lui en ouvrant les dépôts considérables 
de houille et de minerai d'Indiana et d'Illinois, de Missouri et de 
Michigan, et alors, non-seulement il sera soulagé de la nécessité de 
s'adresser aux marchés lointains; mais il lui deviendra impossible de les 
alimenter parce que le prix domestique sera au niveau de celui du dehors. 
Le changement à effectuer coûtera aux fermiers du pays jusqu'à des 
centaines de millions de dollars, et en peu de temps il aura produit des 
milliers de millions. 232 . 

C'est un magnifique résultat, que suivrait un autre encore plus 
magnifique. En s'enrichissant chez eux les fermiers cesseraient d'être 
obligés de solliciter faveur dans les villes atlantiques et européennes, 
priant de riches capitalistes, dont la fortune s'est faite à leurs dépens, 
d'accepter, moyennant un fort escompte, leurs titres qui portent intérêt 
aux taux de huit ou 10 % et par là s'imposant sur eux-mêmes une lourde 
taxe qu'il faudra payer à toujours. 232 _Délivrés de cette taxe, ils 
construiront cinq milles de route et ajoutons sans contracter aucune dette 
contre chaque mille qu'ils en construisent maintenant. 233 . 

Le capital est toujours abondant et à bon marché quand la circulation est 
rapide et le travail productif, comme ce fut le cas dans les dernières 
années des périodes de protection qui finissent en 1834 et 1847. Ils est 
toujours rare et cher lorsque la circulation languit et que le pouvoir 
d'association décline, comme ce fut le cas dans la période de libre 


échange qui suivit la fin de la grande guerre européenne dans celle qui 
finit en 1842, et dans celle actuelle où les hommes sont partout engagés 
dans l'œuvre de changer de localité eux et leurs familles, et non dans celle 
de production. Dans le premier cas, les travaux du présent vont obtenant 
accroissement soutenu d'empire sur les accumulations du passé; tandis 
que dans l'autre le pouvoir du capitaliste va croissant, et celui du fermier 
et du laboureur va diminuant d'autant. 


§ 14. Tout évident que soit ceci par rapport au fermier et à 
ses produits, la vérité s'en montre encore mieux si nous 
étudions les mouvements de la plantation. 

Il y a quarante ans, le planteur envoyait au marché 80,000,000 livres de 
coton pour lesquelles il recevait aux ports d'embarquement 20,000,000 
dollars. Douze ans après, il donnait trois fois cette quantité en échange 
pour un peu plus que le double de la somme d'or et d'argent. Son pouvoir 
de commander les services des métaux précieux va diminuant 
constamment, à mesure qu'il épuise de plus en plus sa terre et limite sa 
production. 234 .Les faits qui se présentent dans les deux parties de l'Union 
sont exactement semblables et en accord parfait avec les phénomènes que 
l'on peut observer dans tous pays où la dépendance des marchés 
étrangers va croissant. 

Pour en trouver la cause, il nous faut examiner les mouvements d'années 
de bon et de faible rendement. » Dans les premières, la circulation 
s'alanguit toujours par suite de l'abondance de la denrée; tandis que dans 
la seconde, elle s'accélère à cause de la rareté. 


1849 


exportation. 


1,026,000 

livres 


qui ont 66,000,000 
produit dollars 


l3 50 - moyenne 
l3 5 1 d'exp. 


781,000 


92,000,000 


Si les planteurs, dans la première de ces années s'étaient donné le mot 
pour détruire 250,000 livres, ils eussent gagné, nous l'avons vu, 
26,000,000 dollars à cette opération. Dans les deux années qui suivent la 
dernière de celles ci-dessus, ils envoient au marché une moyenne de 
1,100,000,000 livres, et en obtiennent, au port d'embarquement 
98,000,000 dollars. En déduisant le transport intérieur on voit qu'il ont 


reçu sur la plantation, un peu moins d'argent pour 1,100,000,000 qu'ils 
n'en avaient reçu auparavant pour 781,000,000 livres. Ici, comme nous le 
disions, ils auraient trouvé grand bénéfice à brûler quelques cent mille 
balles. 

La consommation par le feu serait toutefois non profitable. De quoi s'agit- 
il ici? D'obtenir un accroissement de consommation par des hommes qui 
aient les moyens de payer. Le pouvoir d'acheter subsistance et vêtement 
s'accroît avec l'accroissement du pouvoir de produire des utilités à offrir 
en échange. Ce dernier s'accroît, nous l'avons vu, par l'accélération de 
vitesse que les hommes de pouvoirs divers peuvent apporter dans 
l'échange de services entre eux, en d'autres termes, par l'accélération de 
circulation. À l'appui, nous avons le fait que c'est dans les contrées 
protégées d'Europe Allemagne du Nord, Russie, France, Belgique, 
Danemark et Suède que la demande de coton augmente rapidement; 
tandis qu'en Irlande, Portugal et Turquie les pays non protégés elle 
diminue d'autant. Dans l'Inde, elle décline tellement qu'une quantité 
constamment croissante est forcée sur le marché anglais au grand 
préjudice du planteur des Carolines. Venons aux États-Unis, nous 
trouvons que la consommation a doublé dans la période de 1824 à 1834 et 
a décliné dans les années suivantes; qu'elle a plus que doublé dans les 
cinq années après qu'eut passé l'acte de 1842, tandis qu'aujourd'hui elle a 
décliné comparativement à la population dans les années qui se sont 
écoulées. Prenant maintenant tous les pays de l'Europe qui marchent 
dans la direction indiquée par Colbert et par Adam Smith celle d'amener 
l'industriel sur la localité où se produisent la subsistance et la laine, afin 
qu'il puisse les combiner en drap, nous trouvons que de la production 
augmentée des États-Unis dans la période de 1840 à aujourd'hui un peu 
plus d'un million de balles plus que la moitié est nécessaire pour fournir à 
leur consommation accrue. En y ajoutant le surcroît de demande qui eut 
heu sous le tarif de 1842, nous avons presque toute la balance; est ainsi 
est constaté le fait : que le surcroît presque entier de demande pour les 
produits du planteur a résulté de l'adoption du principe protecteur. 
D'après quoi, il semble parfaitement avéré que si le planteur de coton 
désire obtenir pour son produit cette vitesse de circulation qui est 
nécessaire pour en élever le prix, il doit marcher dans la direction du tarif 
protecteur de 1842, et non dans celle du libre échange de 1846. 



La première tend à produire le mouvement dans chaque partie de la 
société, facilitant la vente du travail et mettant chacun en mesure 
d'acheter subsistances et coton. La dernière arrête la circulation, 
empêche la vente du travail et détruit ainsi le pouvoir d'acheter aliment et 
vêtement. L'une n'a duré qu'un peu plus de cinq ans et cependant a 
doublé le marché du planteur, et même alors son action ne faisait que 
commencer. Si elle eût continué jusqu'au moment actuel, la 
consommation domestique de coton serait maintenant à raison de 20 
livres par tête, absorbant un peu moins que moitié de la récolte actuelle et 
mettant son producteur en mesure d'obtenir plus pour la moitié exportée 
qu'il n'obtient pour tout ce qui se consomme soit à l'intérieur, soit au 
dehors. Le planteur profiterait par un accroissement de consommation 
domestique, même quand il ne recevrait rien en échange pour son 
surcroît de coton. Combien plus alors il profiterait par un tel 
accroissement lorsque son effet eût été d'élever le prix du tout quelque 
pût être le lieu de consommation. La civilisation avancerait alors, car la 
terre s'enrichirait du résidu de ses produits. L'agriculture monterait à 
l'état de science, et à chaque pas dans cette direction l'harmonie 
reparaîtrait; en même temps que l'homme avancerait rapidement dans sa 
condition physique, morale et intellectuelle, gagnant en lumières, en 
bonheur et en liberté. 

On objectera cependant que le coton fut à bas prix dans la période qui 
suivit 1842. » Certainement, et parla raison que le recours à la protection 
fut provoqué par la ruine dont le système opposé avait été la cause. 
L'homme qui sème ne doit pas s'attendre à récolter à l'instant; le 
mécanicien ne s'attend pas à ce que son train se mette en plein 
mouvement à l'instant même où il applique la vapeur. Fermier et 
mécanicien comprennent fort bien qu'il faut du Temps, et c'est un 
élément de la plus haute importance dans le calcul; et pourtant les 
économistes modernes n'en tiennent aucun compte. Arrêter une machine 
sur une pente est une chose difficile, mais lui faire remonter la pente est 
une chose qui exige une plus grande somme de pouvoir. Combien donc ne 
faut-il pas plus de pouvoir et de temps pour arrêter une nation qui depuis 
des années descendait la pente et avec un mouvement constamment 
accéléré! Pendant près de sept ans, le peuple des États-Unis avait été 
déclinant en richesse et en pouvoir, et le premier effet de l'acte passé en 
1842 dut être dépensé à modérer la rapidité de la descente, après quoi il 



fallut imprimer mouvement dans la direction opposée. Qu'il ait répondu à 
cette impulsion et qu'il y ait eu changement prodigieux, on le voit par 
l'accroissement considérable qui survint dans la consommation du drap 
et du fer. Ce fut cet accroissement qui sauva le planteur de sa ruine 
complète, et pourtant c'est au planteur lui seul que fut dû le changement 
de politique en 1846, sous lequel la consommation de coton est restée à 
peu près aussi stationnaire qu'elle l'avait été dans la première période de 
libre échange, de 1835 à 1842. 


§ 15. On dit néanmoins que le travailleur souffre de 
l'existence du système protecteur. 

Le grand champ pour l'emploi du travail se devant chercher dans les 
travaux de la campagne, il est difficile devoir comment l'élévation des 
prix des produits agricoles pourrait faire autrement que profiter à la 
généralité des travailleurs dans un pays, où le cas est si général que le 
cultivateur soit propriétaire de la terre qu'il exploite. Mieux le travailleur 
sur la ferme est rémunéré de son travail, meilleures seront les offres que 
lui feront ceux qui ont besoin de ses services à la ville. Ce qui prouve qu'il 
faut augmenter ces offres, c'est le fait que la consommation augmente si 
vite dans les périodes protectrices, tandis qu'elle reste stationnaire, si 
même elle n'est pas rétrograde, dans celle du libre échange. Une autre 
preuve est le fait que l'immigration augmente dans les premières et 
décline dans les autres 235 -. Elle profite largement au fermier et au 
planteur. La quantité totale de subsistances exportée pour le monde 
entier, dans les années de 1850 à 1852, n'équivaudrait pas, répartie 
également sur la population de France et d'Angleterre, à cinquante cents 
par tête. Chaque homme importé de France ou d'Angleterre, d'Allemagne 
ou de Suède, devient pour le fermier un client rien que pour les 
subsistances, de cinquante dollars par tête, et l'accroissement de 
demande pour le planteur, résultat de ce changement de lieu, est dans un 
rapport très peu plus faible. Un travailleur amené ici vaut mieux pour le 
fermier que cent hommes travaillant pour lui dans les ateliers de Lyon ou 
de Manchester. Une importation d'un demi-million d'hommes agit plus 
sur la demande pour lui et sur l'élévation de ses prix, que ne fait toute la 
population de l'Angleterre et de la France réunie. 


Les utilités tendent toutes à aller de la localité où elles sont à bon marché 
à celles où elles sont chères. Les faits que l'immigration augmente dans 
les périodes de protection et qu'elle diminue dans celle du système 
opposé sont donc concluants pour leurs effets respectifs sur la condition 
du travailleur. 


§ 16. La cause finale de tous les phénomènes sur lesquels 
nous avons appelé l'attention du lecteur et dans lesquels il 
faut chercher les preuves de détérioration et de déclin, se 
trouve dans l'épuisement constant du sol et la dispersion 
constante de la population. 

Les hommes se civilisent d'autant mieux qu'ils se rapprochent davantage, 
ils tournent à la barbarie d'autant plus qu'ils se séparent. « Il n'est pas 
bon, nous est-il enseigné, que l'homme vive seul. Et s'il était besoin d'une 
preuve, les tristes faits qui se passent aujourd'hui dans les vastes régions 
de l'Ouest, viendraient à l'appui. Le remède à tous serait dans l'adoption 
d'un système tendant à maintenir et à améliorer les pouvoirs de la terre et 
à utiliser les forces diverses que la nature fournit à l'usage de l'homme. 
Les eaux du James et du Potomac feraient plus d'ouvrage que n'en 
peuvent faire tous les esclaves de Virginie; il en est de même pour les 
cours d'eau de Caroline et Géorgie, Alabama et Mississippi comparés avec 
le pouvoir-travail qui y trouve emploi. Les gisements houillers de 
Caroline pourraient faire plus d'ouvrage en un an que n'en ferait toute la 
population de tous les États du sud en un demi siècle. Et le chiffre des 
individus qu'il faudrait pour extraire la houille, fondre le minerai, faire les 
machines et bâtir les usines qui serviraient à un tel accroissement du 
pouvoir effectif de tout le Sud n'irait pas à deux % du chiffre de la 
population 23 ^.. 

À défaut de ces esclaves de bonne volonté, esclaves qui travailleraient 
sans réclamer nourriture, vêtement, logement, le peuple de plusieurs 
États du Sud cherche aujourd'hui à ouvrir la traite d'esclaves africains 
comme moyen d'obtenir l'approvisionnement de travail 232 .. Engagés dans 
la voie des économistes anglais, ils sont partisans de ce qu'on appelle le 
travail à bon marché, et pourtant les fins qu'ils se proposent d'atteindre 
sont bien différentes. Le fabricant anglais désire que le coton soit à bon 


marché et l'étoffe chère; et plus l'écart se prononce entre les prix des 
matières brutes et de l'utilité manufacturée, plus il fait de profit; mais 
plus s'accélère la marche vers la barbarie pour ceux qui fournissent le 
coton. D'où suit que la population des Indes orientales et occidentales va 
de jour en jour tombant de plus en plus dans l'esclavage, bien qu'on l'ait 
rendue nominalement libre. D'où suit aussi que la traite du coolie s'étend 
si vite et que la traite domestique des États-Unis prend de si larges 
proportions. » Le planteur demande que le coton obtienne un bon prix, et 
en même temps désire que l'étoffe soit à bon marché; et s'il adopte les 
mesures nécessaires pour produire cet effet, il grandira vite en richesse et 
puissance, et la population gagnera en liberté. Cependant il n'en fait rien, 
fermant les yeux à ce fait, que ses vues et celles du fabricant lointain sont 
directement opposées, il poursuit une politique qui empêche le 
développement du commerce, paralyse la demande de travail, et détruit 
le pouvoir d'acheter le coton. Il en résulte que tandis que dans le cours 
naturel des choses le prix de la matière première devrait s'élever et celui 
des produits manufacturés s'abaisser, il est appelé à donner plus de coton 
en échange de moins de produits des divers pays avec lesquels il lui faut 
faire ses échanges. Le producteur de soie obtient plus d'argent pour ses 
cocons, le producteur de laine plus pour sa laine, le mineur plus pour sa 
houille et son minerai, le fondeur plus pour son cuivre et son étain, et 
pourtant tous ces gens peuvent acheter avec une égale quantité d'or trois 
fois la quantité de coton qu'auraient obtenue leurs prédécesseurs il y a 
moins d'un demi-siècle. 

La politique du planteur, et cette politique est par lui imposée à tous ses 
concitoyens . est celle de l'isolement; et l'homme solitaire est un esclave 
de la nature et de son semblable. L'homme, par l'association, devient le 
maître de la nature et l'égal de son semblable. Il en est de même pour les 
communautés. Celles dont la politique produit l'isolement pour leur 
population, conséquence nécessaire de l'exportation des denrées brutes et 
de l'épuisement de leurs sols, deviennent de purs instruments dans les 
mains de ceux qui cherchent profit à leurs dépens, comme nous avons vu 
dans le cas de l'Irlande, Inde, Mexique, Turquie, Portugal et autres des 
nations agricoles, et par conséquent en déclin. C'est aussi le cas pour les 
États-Unis, comme on le voit par le manque presque complet chez sa 
population du pouvoir de se diriger soi-même. À un moment elle 
construit usines et fourneaux et ouvre des mines; l'instant d'après, elle 



ferme tout cela, et les hommes sont poussés vers l'Ouest par millions. À la 
fin le fermier se trouve ruiné et le shérif vend sa propriété; et la cause de 
tous ces phénomènes, qui sont si contraires à un état sain de société, se 
trouve dans le fait que le peuple de la Grande-Bretagne a embrassé trop 
d'affaires de trafic et que le jour du règlement est arrivé, qu'il a déclaré la 
guerre ou fait la paix, ou de quelque autre manière a changé le cours de 
ses opérations. 

Sous l'empire de telles circonstances, point de communauté qui puisse 
atteindre cette individualité, ce pouvoir de se gouverner soi-même, si 
essentiel pour développer les facultés humaines, favoriser le pouvoir 
d'association, maintenir le commerce et accroître la moralité, 
l'intelligence, le bonheur et la liberté de l'homme. 

La politique du gouvernement américain est dirigée toujours à favoriser 
le pouvoir du trafiquant. D'où suit que la législation entière du pays va 
tombant graduellement dans les mains de compagnies pour trafic et 
transport, et dans celles des trafiquants en coton, drap, hommes et autres 
utilités et choses. Dans cette direction se trouve la barbarie; et de là vient 
que le journalisme est d'année en année appelé à enregistrer des faits 
effrayants, dont nous avons signalé quelques-uns à l'attention du lecteur. 
Le remède se doit chercher dans l'adoption d'un système visant à élever 
les prix du produit brut de la terre, à diminuer ceux des utilités 
nécessaires à l'usage du fermier et du planteur, à développer le 
commerce, et à accroître la valeur de la terre et de l'homme. 


§17. Mieux la politique d'un individu s'harmonise avec 
celle de ses voisins, plus s'accroît son pouvoir de 
combiner avec eux. 

Plus elle leur est opposée, plus augmente sa tendance à l'isolement. C'est 
dans la dernière direction que tendent aujourd'hui les États-Unis. Toute 
contrée en avance dans l'Europe a adopté le système de Colbert, ce 
système qui tend à rapprocher le consommateur du producteur à 
diminuer la proportion des gens intermédiaires et à l'élévation de 
l'homme. La Grande-Bretagne, le Portugal et la Turquie se meuvent dans 
une direction opposée, d'où suit que d'année en année ces pays vont 
s'isolant et s'affaiblissant davantage. Les États-Unis marchent dans la 



voie indiquée par l'école anglaise d'économistes à qui le monde est 
redevable de la théorie d'excès de population, en vertu de laquelle 
l'esclavage humain suit avec les allures d'une loi déterminée, émanée de 
l'être suprême et bienveillant qui régit l'univers. Les enseignements de 
cette école conduisent à la centralisation, la dépopulation, l'isolement et 
l'affaiblissement; tous phénomènes qui se manifestent de plus en plus, 
évidemment dans toute l'Union et dans les rapports de l'Union avec le 
monde. Le remède est à chercher dans l'adoption d'une politique en 
harmonie avec celle des pays avancés de l'Europe une politique qui 
produise relation directe avec les consommateurs de tissu dans le monde, 
^.une politique qui ne tende point à forcer d'énormes offres de denrées 
brutes sur un marché unique, au détriment des fermiers d'Allemagne et 
de Russie et des producteurs de l'Inde une politique qui tende à créer une 
agriculture savante, à augmenter la production^.et à élever l'agriculteur 
lui-même une politique enfin qui conduise dans la direction du 
commerce, au lieu de celle suivie aujourd'hui qui est celle du trafic et de 
la guerre. 


§18. Dans la science, le lecteur l'a vu, c'est la branche la 
plus abstraite et la plus simple qui atteint son 
développement la première. 

Il en est ainsi pour les professions de l'homme. Le trafic et la guerre, 
abstraits et simples, entrent les premiers en scène. Les fabriques, ou les 
changements de formes mécaniques et chimiques, viennent après. La 
dernière de toutes vient l'agriculture; et c'est alors que nous trouvons le 
fermier à qui devient nécessaire le plus haut degré d'éducation, et sa 
profession devenant celle qui tend le plus à développer l'intelligence, à 
améliorer le moral, à amender le cœur. À chaque pas du progrès dans 
cette direction, l'homme acquiert pouvoir accru sur la nature et sur lui 
même, passant de la condition du misérable animal, vagabond sur la 
terre, cherchant en vain sa subsistance, à celle de l'homme cultivé, qui 
domine les forces de la nature et les contraint à travailler à son service. À 
chaque étape, la Société va se développant de plus en plus, et l'homme 
devient de plus en plus apte à entretenir avec son semblable ce 
Commerce qui est nécessaire pour le rendre apte à réaliser ses aspirations 


les plus hautes dans ce monde et vers l'autre. 

L'économie politique moderne vise dans une direction qui est tout à fait 
inverse, plaçant l'agriculture d'abord, et au rang le plus bas, les 
manufactures ensuite, et le commerce ce qui, pour elle, signifie le trafic et 
le transport au dernier et plus haut rang. C'est le résultat nécessaire de ce 
que les professeurs excluent de leurs considérations toutes les qualités 
distinctives de l'homme se bornant uniquement à celles qu'il a en 
commun avec les animaux des champs. À leurs yeux, comme nous l'avons 
déjà dit, il n'est rien qu'un animal qui doit procréer, être nourri, et qui 
peut être forcé, par rude nécessité, à travailler. En résumé, et en d'autres 
termes, il est l'esclave de ses appétits, et fait pour devenir l'esclave de son 
semblable. De là vient que toutes les doctrines de l'école tendent à 
l'accroissement du trafic et du transport, et que tous ses adhérents se 
réjouissent à chaque surcroît de nécessité de navires, et d'extension des 
villes, quoique chaque pas dans cette direction soit suivi d'un 
accroissement de centralisation, le précurseur infaillible de l'esclavage et 
de la mort. 

La science sociale et l'économie politique des écoles sont ainsi les 
antipodes parfaites l'une de l'autre. En dissentiment sur la manière dont 
la société se forme, elles ne diffèrent pas moins sur les mesures 
nécessaires pour favoriser le développement de civilisation, et pour 
rendre l'homme apte à tenir dignement la haute position à laquelle il fut 
destiné dès le principe. Sur quoi nous avons jugé nécessaire d'étudier 
avec soin les phénomènes que nous présentent les diverses communautés 
des temps anciens et modernes, afin de montrer qu'en même temps que 
tous les faits de tout pays et de tout âge, sont en concordance exacte avec 
les doctrines par nous exposées, ils sont également en opposition avec 
celles qu'on enseigne généralement. L'un des deux systèmes doit-être de 
vérité absolue, et l'autre doit être tout aussi absolument et généralement 
faux. Il ne peut y avoir de milieu. De quel côté est la vérité, le lecteur peut 
désormais juger lui-même, sans oublier, en réfléchissant sur le sujet, que 
tandis que l'un veut établir comme résultat final de l'action des lois 
divines l'élévation de l'humanité entière et la disparition graduelle de 
toutes les différences qui existent entre les portions les plus hautes et 
celles les plus basses de la race humaine, l'autre trouve ce résultat final 
dans la doctrine d'excès de population et dans la sujétion croissante de 



l'homme à son semblable. 


Laissant au lecteur à réfléchir sur ces différences essentielles, nous 
passons à considérer le grand instrument fourni par la prévoyance du 
Créateur pour faciliter le progrès de combinaison sans lequel diverses 
facultés humaines resteraient sans développement et l'homme lui-même 
resterait inhabile pour l'association et combinaison avec ses semblables. 
Plus la diversité ira se développant et plus il y aura partout manifestation 
de vie, et mieux cette vie « se manifestera dans son utilité, sa beauté, son 
excellence, la société tendant de plus en plus à revêtir sa forme naturelle 
l'harmonie des intérêts réels et durables de l'humanité entière se faisant 
de plus en plus clairement sentir à chaque degré de progrès, et l’Homme 
De Pouvoir, apte à guider et diriger les forces de la nature et à se 
gouverner lui-même, tendant de plus en plus à se substituer à ce pur 
esclave de la nature et de son semblable, qui constitue le sujet dont il est 
traité dans les livres Ricardo-Malthusiens. 



CHAPITRE XXX. 



De l'instrument d'association. 


I. De la monnaie et du prix. 

§ 1. Le pouvoir de l'homme sur la matière se borne à des 
changements de lieu et de forme. 

Pour accomplir les premiers, il lui faut chariots, chevaux, navires et 
chemins de fer; pour accomplir les seconds, il lui faut bêches, charrues, 
usines, fourneaux et machines à vapeur. Entre eux, les hommes ont à 
échanger des services; ils ont pour cela recours à quelque médium 
général de circulation. 

L'outillage d'échange en usage parmi les hommes est donc de trois sortes 
: i° celui nécessaire pour accomplir les changements de lieu; 2° celui 
nécessaire aux changements de forme; 3° celui qui sert à faciliter les 
échanges de service; et si nous examinons leur marche progressive, nous 
la trouvons la même pour les trois, preuve de plus de l'universalité des 
lois naturelles par lesquelles l'homme est régi. 

Dans les époques primitives de société, le changement de lieu rencontre 
des obstacles nombreux et grands. Les voies ne sont que sentiers 
d'indiens; le transport se fait sur les épaules ou à dos d'homme, et la 
valeur de l'utilité sur le marché ne dépasse que très peu le coût du 
transport. Le producteur de grains reçoit alors pour sa part une très faible 
portion de l'étoffe qui est donnée contre le grain par le tisserand, tandis 
que celui-ci ne reçoit qu'une très faible portion du blé donné par le 
cultivateur du sol. Tous les deux continuent donc à rester pauvres, tandis 
que le transporteur s'enrichit, comme le montre l'immense richesse 
accumulée par les Fugger et les Médicis, par les Vénitiens, les Génois et 
autres « princes marchands du moyen âge. Les parties réelles de tout 
échange étant les producteurs et les consommateurs, ils arrivent enfin à 
voir de quel grand avantage serait pour eux la diminution de frottement 



dans la machine, quand bien même ils ne pourraient entretenir leur 
commerce complètement libre de toute charge pour une agence 
intermédiaire. 

Population et richesse augmentant, le sentier se convertit graduellement 
en route, que l’on pave ensuite avec de la pierre, mais qui enfin est 
remplacée par le chemin de fer, tandis qu'à la mule au pas lent se 
substitue la rapide locomotive. À chaque pas dans ce sens, nous trouvons 
diminution de la quote-part retenue par le transporteur, et augmentation 
de ce que se partagent le producteur et le consommateur. Accroissement 
du pouvoir d’association, accroissement de circulation manifesté par un 
grand accroissement de production et de consommation, et 
accroissement d'individualité parmi les membres de la communauté, sont 
alors accompagnés d'un accroissement rapide dans le pouvoir 
d'accumuler l'outillage pour un progrès ultérieur. 

Il en est de même dans l'œuvre de conversion. Dans les premiers âges de 
société, la quantité de travail qui intervient entre la production du grain 
et la consommation du pain est énorme. Le producteur doit broyer son 
grain entre deux pierres, ce qui lui prend une part considérable de son 
temps, qui pourrait être mieux employée à augmenter la quantité de 
grains à mettre en terre. Par degré le moulin se rapproche, grâce auquel il 
épargne beaucoup de temps, bien que le moulin soit encore à distance de 
sa ferme. Cependant, population et richesse augmentant, il trouve un 
moulin dans son voisinage immédiat, et dès lors il échange directement 
avec le meunier, épargnant ainsi tout le temps qu'il perdait auparavant 
sur la route. De là pour lui double gain : il obtient plus de farine pour 
moins de blé; il économise un travail qui peut s'appliquer à augmenter la 
quantité de ce même blé. Nous avons ici précisément les mêmes résultats 
que ceux obtenus de l'amélioration des routes, mais sur une plus grande 
échelle, parce que les épargnes sont d'un caractère plus minime, ce qui 
leur permet de pénétrer plus intimement dans les diverses parties de la 
société. Le meunier et le fabricant de drap ont besoin d'aide; et, comme 
leurs tâches sont moins rudes que la tâche rurale, ils donnent emploi au 
travail de beaucoup de gens qui autrement resteraient inactifs, et donnent 
usage à beaucoup d'utilités qui autrement seraient perdues; et de là vient 
qu'on voit cet accroissement du pouvoir de combinaison être si 
invariablement suivi d'un accroissement de circulation, d'un 



accroissement de production et de consommation, avec accroissement 
rapide du pouvoir de circulation. 

Dans les premiers âges de société, l'homme a peu à échanger; il se fait 
donc peu d'échanges. Ce peu se fait par le troc direct; des peaux se 
donnent pour des couteaux, du drap, de la viande ou du poisson. Avec le 
progrès de population et de richesse, cependant, toutes les communautés 
se sont appliquées à faciliter le transfert de de propriété par l'adoption de 
quelque étalon commun qui servît à mesurer la valeur de toutes les 
utilités à échanger : par exemple, le bétail chez les premiers Grecs; les 
esclaves et le bétail, ou « la monnaie vivante, chez les Anglo-saxons, le 
wampum (viande séchée), chez les aborigènes de l'Amérique, le poisson 
sec, chez les peuplades de New-England, et le tabac, chez celles de 
Virginie. 

Dans de telles conditions, cependant, les échanges étaient ennuyeux à 
négocier, entraînaient une grande perte de temps, par suite de la 
difficulté de trouver des gens qui, à un même instant donné, eussent 
besoin d'une utilité et possédassent quelque autre utilité que le détenteur 
de la première voulût bien accepter en retour. Là où il n'y a point 
diversité d'emplois, et où par conséquent tout le monde est fermier ou 
berger, tout le monde a les mêmes utilités desquelles il veut se départir, et 
tout le monde trouve difficulté à opérer la vente préparatoire pour opérer 
un achat. »Dans le progrès ultérieur, nous trouvons partout l'homme aux 
prises avec cette difficulté, et, pour la résoudre, adoptant successivement 
le fer, le cuivre et le bronze, qui le conduisent à passer à l'argent et à l'or, 
comme instruments pour opérer les échanges de la main à la main entre 
les membres individuels de la société, et entre la société et les autres 
sociétés. 

Ces métaux se recommandent on ne peut mieux pour une telle fin. 
Disséminés par quantités faibles sur la surface de la terre, et exigeant 
beaucoup de travail pour les recueillir, ils représentent un grand montant 
de valeur, et cela sous peu de volume, ce qui les rend d'une garde facile et 
sûre, et aisés à transporter d'un lieu à l'autre. Non sujets à la rouille ni à 
s'endommager, ils se conservent intacts pour un temps illimité; leur 
quantité est par conséquent beaucoup moins sujette à varier que celle du 
blé ou du grain, dont les quantités dépendent tellement des intempéries 
des saisons, et qui ne peuvent se conserver que pour un certain temps. 



Susceptibles d'être divisés à l'infini, on peut s'en servir pour les plus 
petits échanges comme pour les plus considérables; et personne n'ignore 
quel commerce se fait au moyen des pièces d'un cent et de trois cents, qui 
ne se pourrait faire, si l'on ne se servait pas de pièces au-dessous de cinq, 
de six et de dix cents. 

Pour faciliter leur usage, les diverses communautés du monde ont 
coutume de découper ces métaux en petites pièces d'un certain poids, et 
puis de les marquer d'une empreinte qui permet à chacun de reconnaître 
combien d'or et d'argent on lui offre en échange contre l'utilité qu'il veut 
vendre; mais l'opération du monnayage n'ajoute qu'une valeur presque 
insignifiante à la pièce 242 ,. Dans les premiers âges de société, tous les 
métaux passaient en lingots, que naturellement on devait peser, et cela se 
pratique encore pour l'or qui passe entre l'Amérique et l'Europe. La 
poussière d'or se pèse aussi, et l'on a quelque chose à déduire pour les 
impuretés qui s'y trouvent mêlées à l'or lui-même; mais sauf cela, elle a 
même valeur à très peu près que l'or qui sort de la monnaie, avec 
l'empreinte d'une aigle, d'une tête de Victoria ou de Nicolas. 


§ 2. Au moyen d'une quantité convenable d'or et d'argent, 
le tout divisé, pesé, marqué d'une empreinte, voici le 
fermier, le meunier, le drapier et tous les autres membres 
de la société mis en mesure d'effectuer des échanges, 

Cela même au point d'acheter pour un simple cent leur part des travaux 
de milliers et de dizaine de milliers d'hommes employés à faire des 
chemins de fer, des machines, des chariots, et à transporter sur eux 
annuellement des centaines de millions de lettres; ou pour un autre cent 
leur part du travail de centaines, si ce n'est de milliers d'hommes qui, de 
diverses manières, ont contribué à la production d'un numéro de journal 
à un penny. La masse de petite monnaie est ainsi une caisse d'épargne 
pour le travail, en ce qu'elle facilite association et combinaison, donnant 
utilité à des billions de millions d'objets excessivement minimes qui 
seraient perdus, s'il n'existe pas pour eux demande au moment où le 
pouvoir pour le travail a été produit. Le travail étant le premier prix 
donné pour chaque chose à laquelle nous trouvons valeur, et étant l'utilité 
que tous ont à offrir en échange, le progrès des communautés en richesse 


et en influence est en raison directe de l'existence ou de manque d'une 
demande instantanée pour les forces physique et intellectuelle de tout 
homme dans la communauté, demande résultant de l'existence d'un 
pouvoir chez chaque homme d'offrir en échange quelque chose qui ait 
valeur. C'est la seule utilité qui périsse à l'instant même de la production, 
et celle qui est perdue pour toujours si elle n'est pas mise en usage. 

Vous, lecteur, au moment où vous lisez ce livre, vous produisez du 
pouvoir-travail, et vous prenez constamment dans le combustible qui sert 
à cette production, et ce combustible est perdu si le produit n'est pas 
instantanément utilisé. On peut garder pour des heures, pour des jours, 
les fruits les plus périssables ou les fleurs les plus délicates; mais la force 
qui résulte de la consommation d'aliment ne se peut garder même pour 
une seconde. Pour que le pouvoir instantané de consommation profitable 
puisse coïncider avec la production instantanée de cette utilité 
universelle, il faut une combinaison incessante, suivie d'une incessante 
division et subdivision, et celle-ci suivie à son tour d'une recomposition 
incessante. C'est ce qui se voit dans le cas en question, où mineurs de 
houille, de minerai, de fer et de plomb, gens de hauts fourneaux, 
mécaniciens, chiffonniers, chartiers, blanchisseurs et ceux qui fabriquent 
les poudres à blanchir, fabricants de papier, hommes de chemins de fer et 
de canaux, fondeurs de caractères, compositeurs, pressiers, auteurs, 
éditeurs, publicistes, nouvellistes, et des armées d'autres gens combinent 
leurs efforts pour produire sur le marché un monceau d'exemplaires de 
journal qui, au moment même de la production, aura à se diviser en 
portions adaptées aux besoins de centaines de mille de consommateurs. 
Chacun de ces derniers paye un simple cent, et peut-être alors le 
subdivise parmi une demi-douzaine d'autres consommateurs, si bien que 
le coût pour chaque lecteur ne dépasse peut-être pas un cent par semaine, 
et cependant chacun obtient sa part du travail de tous ceux qui ont 
concouru à la production. 

De tous les phénomènes sociaux, cette série de division, subdivision, 
composition et recomposition, est le plus remarquable, et néanmoins, 
comme il se reproduit si fréquemment, c'est à peine si on y donne la plus 
légère attention. Si l'on voulait partager l'exemplaire de journal en 
question en petits carrés, dont chacun représentât sa portion du travail 
d'un des individus qui ont contribué à l'œuvre, on aurait à le fractionner 



en six, huit ou peut-être dix mille morceaux de différentes dimensions, 
petits et grands, les premiers, représentant les gens qui ont extrait et 
fondu les minerais de fer et de plomb dont on a fait les caractères et les 
presses, et les derniers, représentant les hommes et les enfants qui ont 
fait la distribution. Toutes nombreuses que soient ces petites bribes 
d'effort humain, elles sont néanmoins combinées toutes en chaque simple 
exemplaire, et chaque membre de la communauté peut, pour la somme 
insignifiante de cinquante cents par an, jouir de l’avantage des 
renseignements qu'il contient; et tout aussi pleinement que si on les avait 
recueillis pour lui seul. 

Les améliorations dans les modes de transport sont avantageuses à 
l'homme, mais le service qu'elles rendent, comparé à ce qu'il coûte, est 
très petit. Un vaisseau qui vaut de quarante ou cinquante mille dollars, ne 
peut effectuer d'échanges entre habitants des littoraux opposés de 
l'Atlantique, pour plus de cinq ou six milles tonnes pesant par an, tandis 
qu'un haut fourneau qui aura coûté cette somme, opérera la 
transformation de trente mille tonnes pesant de houille, de minerai, de 
pierre à chaux, d'aliments et de vêtement en fer; et pourtant les échanges 
opérés par son aide ne dépassent pas une valeur d'un à deux cent mille 
dollars. Comparons cela avec le commerce effectué, en une année, au 
moyen d'une valeur de cinquante mille dollars en petites pièces blanches 
représentant une bribe de travail équivalente à trois ou cinq cents, travail 
qui, grâce à elles, est rassemblé en un monceau, et puis divisé et 
subdivisé, au jour le jour, pendant toute l'année, et nous trouverons que 
le service rendu à la société, en économisant de la force, par chaque dollar 
en monnaie, est plus considérable que celui rendu par des centaines, 
sinon par des milliers de dollars employés en manufactures, ou des 
dizaines de milliers en vaisseaux et chemins de fer; et néanmoins des 
écrivains de talent viennent nous dire que la monnaie qui circule dans un 
pays est autant de «capital mort et que c'est « une portion importante du 
capital d'un pays qui ne produit rien pour le pays. 

« La monnaie, comme monnaie, a dit un économiste éminent, ne satisfait 
point à un besoin, ne répond pas à une fin 241 .. La différence entre un pays 
ayant monnaie et un pays qui n'en aurait pas du tout, serait, selon lui, « 
seulement de convention, comme la mouture par l'eau au lieu de la 
mouture à la main. Un vaisseau comme vaisseau, une route comme route, 


une usine à coton comme usine à coton, cependant non plus, « ne 
satisfait à un besoin, ne répond à une fin. On ne peut ni les manger, ni les 
boire, ni les porter. Tous pourtant sont instruments pour faciliter l'œuvre 
d'association; et l'accroissement de l'homme en richesse et pouvoir est en 
raison directe de la facilité de combinaison avec ses semblables. Qu'elle 
est l'importance de leur action dans ce sens, si on les compare à la 
monnaie, nous allons le rechercher. Pour ce faire, supposons que par 
quelque soudaine convulsion de la nature tous les vaisseaux du monde 
soient à la fois anéantis, qu'en restera-t-il? Les armateurs perdront 
énormément; les matelots et les porteurs auront moins d'emploi et le prix 
du blé baissera pour un temps, tandis que celui du drap monterait pour le 
moment. Au bout rien que d'une année il se trouvera que les affaires de la 
société iront pour la plus grande partie précisément comme auparavant, 
le commerce domestique s'étant substitué à celui du dehors. Dans les 
climats du Nord on obtiendra moins facilement le coton et les fruits des 
tropiques, et la glace sera un article plus rare dans les climats du Sud, 
mais quand aux principaux échanges d'une société comme celle des 
États-Unis, de la France ou de l'Allemagne, il n'y aura pas suspension 
même pour un instant. Loin de là, il arriverait au contraire que dans 
plusieurs pays le commerce serait beaucoup plus actif qu'auparavant, la 
perte des navires amenant une demande pour ouvrir des mines, 
construire des hauts fourneaux, des machines et des manufactures, ce qui 
ferait un marché pour le travail intellectuel et physique, comme on n'en 
aurait jamais connu jusqu'alors. 

Supposons maintenant que les vaisseaux ont été épargnés, et que tout l'or 
et l'argent, tant monnayé que non monnayé, tant extrait que non extrait 
de la mine, soit anéanti; et voyons ce qui en résultera. Le lecteur de 
journaux, se trouvant dans l'impossibilité de les payer en bœuf, en 
beurre, en drap ou en coton, sera obligé de se priver de cette fourniture 
usuelle d'intelligence, et le journal cessera de s'imprimer. Les omnibus 
cesseront de marcher, faute de pièces de six pences, et les lieux de 
délassement se fermeront faute de shillings. Le commerce entre les 
hommes sera à bout, sauf pour tout ce qu'il sera possible d'échanger 
directement, l'aliment se donnant pour du travail, ou la laine pour du 
drap. De tels échanges seront en petit nombre, et hommes, femmes, 
enfants périront par millions, faute de trouver à obtenir subsistance et 
vêtement en échange de leur service. Des villes comme New-York et 



Philadelphie, Boston et Baltimore, dont la population se compte 
aujourd'hui par centaines de mille, présenteront, avant la fin de l'année, 
des îlots entiers de maisons inoccupées, et l'herbe croîtra dans les mes. 
On aurait, il est vrai, la ressource de retourner aux usages des temps 
primitifs, alors que le blé ou le fer, le tabac ou le cuivre constituaient le 
médium d'échange; mais, dans de telles circonstances, il ne pourrait 
exister de société constituée comme aujourd'hui. Il faudrait une livre de 
fer pour acheter un numéro de la Tribune ou de l'Hérald, et cent tonnes 
de quelqu'une des utilités ci-dessus, pour acheter la provision, pour une 
semaine, de quelque autre. Il faudrait des tonnes pour payer la nourriture 
qui se consomme dans un seul restaurant, ou l'amusement que fournit un 
seul théâtre. Répartir équitablement le blé, le fer, le grain, ou le cuivre 
parmi les gens qui ont contribué à la production du journal, du repas ou 
de l'amusement, serait une question impossible à résoudre. 

Les métaux précieux sont au corps social ce que l'air atmosphérique est 
au monde physique. Tous deux fournissent l'instrument de circulation, et 
la dissolution du corps physique en ses éléments, lorsqu'il est privé de 
l'une, n'est pas plus certaine que la dissolution de la société, lorsqu'elle 
est privée de l'autre. Dans les deux corps, la somme de force dépend de la 
vitesse de circulation. Pour qu'elle soit rapide, il faut fourniture complète 
des moyens par lesquels elle s'effectue; et pourtant des écrivains 
distingués viennent se plaindre de ce que le courant de monnaie coûte à 
entretenir, comme s'il était entièrement perdu, tout en dissertant sur les 
avantages des canaux et des chemins de fer, ne comprenant pas 
apparemment que, tandis que les opérations de tous ont pour caractère 
identique d'écarter les obstacles interposés entre le producteur et le 
consommateur, la monnaie, qui se peut porter dans un sac, et qui perd à 
peine quelque peu de son poids, après un service d'une demi-douzaine 
d'années, effectue plus d'échanges que n'en effectuerait une flotte de 
navires, dont plusieurs, après un tel temps de service, seraient à pourrir 
sur le rivage où on les aurait mis sur le flanc, tandis que le reste aurait 
déjà perdu plus de moitié de sa valeur originelle 242 .. 

De toutes les machines à épargner du travail en usage parmi les hommes, 
il n'en est point qui économise autant de pouvoir humain et qui facilite 
autant la combinaison que celle connue sous le nom de monnaie. La 
richesse ou le pouvoir de l'homme pour commander les services de la 



nature augmente à chaque accroissement de la facilité de combinaison; et 
celle-ci croît avec l’accroissement de l’aptitude à commander l’aide des 
métaux précieux. C’est donc lorsque cette aptitude sera le plus complète 
que la richesse s'obtiendra le plus rapidement. 


§ 3. Le pouvoir que contient une utilité de commander 
monnaie en échange s'appelle son Prix. 

Le prix flotte selon les changements de temps et de lieu. » Le blé est 
parfois bas et parfois haut, et le coton commande dans un pays trois fois 
la quantité d'argent qu'on en donnerait dans un autre. En tel lieu, il faut 
beaucoup de monnaie pour un peu de drap; tandis qu’en tel autre, on 
obtient beaucoup de drap pour un peu de monnaie. Quelles sont les 
causes de toutes ces différences, et quelles circonstances tendent à 
affecter généralement les prix, nous allons l'examiner. 

Un millier de tonnes de chiffons, aux Montagnes Rocheuses, ne 
s'échangeraient pas pour la plus petite piécette d'argent qui se puisse 
imaginer; tandis qu'une main de papier commanderait une pièce assez 
grande pour peser une once. Passant à l'Est, et arrivant dans les plaines 
du Kansas, leurs valeurs relatives, mesurées en argent, se trouveront 
avoir tellement changé, que le prix des chiffons payera plusieurs rames de 
papier. Venant à Saint-Louis, changement plus prononcé; les chiffons 
auront encore haussé, le papier aura encore baissé. Le même cas se 
représenterait à chaque pas de plus en plus à l'Est, la matière chiffon 
continuant à gagner, et l'utilité achevée continuant à perdre en prix, 
jusqu'à ce qu'enfin, en plein cœur de Massachusetts, trois livres de 
chiffons se trouveront commander plus d'argent qu'il n'en faudrait pour 
acheter une livre du papier que l'on peut fabriquer avec eux. Voici un 
diagramme qui présente ces changements de rapport: 

Le prix des matières premières tend à monter à mesure que nous 
approchons des localités où il y a le plus de richesse, celles où l'homme a 
le plus de capacité de s'associer avec son semblable, afin d'obtenir 
pouvoir de diriger à son service les forces de la nature. » Les prix des 
utilités achevées se meut dans un sens exactement opposé, tendant 




toujours à décliner d'autant qu'avancent les matières premières. Tous 
deux tendent donc à se rapprocher, le plus haut prix de l'une étant 
toujours en connexion avec le plus bas de l'autre; et c'est dans l'intensité 
du mouvement dans cette direction que se trouve la preuve la plus 
concluante d'une civilisation qui avance et d'un commerce qui se 
développe. 


Tous les faits sont en accord complet avec cette assertion, le lecteur s'en 
convaincra en remarquant que le prix du coton est bas à la plantation, et 
haut à Manchester ou Lowell; tandis que la cotonnade est meilleur 
marché à Lowell qu'elle ne l'est en Alabama ou en Louisiane. Le blé, en 
Illinois, est souvent à si bon marché qu'on échange un boisseau contre ce 
qu'il faut d'argent pour payer une aune de la plus grossière cotonnade; 
tandis qu'à Manchester il est si cher que le boisseau payerait une 
douzaine d'aunes. Le fermier anglais profite doublement obtenant 
beaucoup d'étoffe pour son blé, et en même temps augmentant la 
quantité de celui-ci à l'aide de l'engrais qui lui est fourni par son 
compétiteur de l'Ouest. Le dernier perd doublement, donnant beaucoup 
de blé pour peu d'étoffe, et y ajoutant de surcroît l'engrais que fournira la 
consommation de son blé, perte d'engrais à laquelle est due la diminution 
incessante des pouvoirs de son sol. 

Si nous regardons en arrière dans le temps, nous obtenons des résultats 
exactement semblables à ceux obtenus en passant des pays où les 
hommes se trouvent associés, et où par conséquent la richesse abonde, à 
ceux où ils sont disséminés au large, et où par conséquent ils sont faibles 
et pauvres. À la fin du quinzième siècle, huit ecclésiastiques, assistant aux 
funérailles d'Anne de Bretagne, étaient royalement entretenus à raison de 
3 francs 13 centimes de monnaie d'aujourd'hui 243 .; tandis que la dépense 
en soie à cette occasion montait à 25 francs, on aurait aujourd'hui la 
même quantité de soie pour moins qu'un franc et demi somme qui ne 
payerait pas un simple dîner. Le possesseur de quatre mains de papier en 
aurait obtenu plus de monnaie qu'il n'en fallait pour acheter un cochon, 
et moins de deux rames auraient acheté un taureau. 244 _En Angleterre 
nous avons des faits précisément semblables. Cochons, moutons et blé 
étaient à bas prix, tandis que le drap était cher, et par conséquent 
s'importait de pays lointains. Venant à une époque plus moderne, la 



première moitié du dernier siècle, nous trouvons que le blé et la laine 
sont à bon marché, tandis que le drap et le fer sont chers; au heu qu'à la 
fin du même siècle les premiers vont enchérissant de jour en jour, tandis 
que les derniers tombent aussi régulièrement à bon marché. 


§ 4. La matière première tend, avec le progrès des hommes 
en richesse et en civilisation, à gagner en prix. 

Qu'est-ce cependant que la valeur première. On peut répondre que tous 
les produits de la terre sont à leur tour utilité achevée et matière 
première? La houille et le minerai sont l'utilité achevée du mineur, et 
cependant ils ne sont que la matière première dont la gueuse de fer est 
faite. Celle-ci est l'utilité achevée du puddler, et pourtant elle n'est que la 
matière première du puddler et de celui qui passe la barre aux cylindres. 
La barre de nouveau est la matière première de la tôle, et celle-ci à son 
tour devient la matière première du clou et de la pointe. Ceux-ci, plus, 
tard deviennent la matière première de la maison, dans le coût diminué 
de laquelle se trouvent concentrés tous les changements observés dans les 
différentes étapes du passage de l'état de minerai gisant sans emploi au 
sein de la terre jusqu'au clou et à la pointe, le marteau et la scie, qui sont 
nécessaires pour l'achèvement d'une habitation moderne. 

Voici un diagramme qui montre, quoique très imparfaitement, les 
changements en question. Les quelques divisions représentent: 


Dans les âges primitifs et barbares de société, la terre et le travail sont à 
très bas prix, et les plus riches dépôts de houille et de minerai sont sans 
valeur. On trouve tant de difficultés à bâtir des maisons, que les hommes, 
pour s'abriter contre le vent et la pluie, sont réduits à recourir aux antres, 
aux cavernes. Avec le temps ils deviennent aptes à combiner leurs efforts, 
et à chaque pas de cette marche progressive, la terre et le travail 
acquièrent pouvoir de commander monnaie et échange, tandis que la 
maison le perd. À mesure que l'on commande plus facilement les services 




du combustible, la gueuse de fer s'obtient plus aisément; les deux, à leur 
tour facilitent la fabrication de barres et de tôles, de clous et de pointes; et 
toutes facilitent la création de bateaux, de navires et de maisons; mais 
chacun de ces progrès tend à élever les prix de matières premières 
originelles terre et travail. À aucune époque dans l'histoire du monde, 
leur prix général n'a été si haut qu'il l'est dans la nôtre; à aucune, la même 
quantité de monnaie n'aurait acheté un bateau aussi grand, un navire 
aussi bon marcheur, une maison si confortable. Tout grand qu'est le 
changement indiqué par le diagramme, il n'égale pas le dixième de celui 
qui est actuellement accompli. 

Plus une utilité est achevée, plus il y a tendance à une baisse de prix; et 
par la raison que toutes les économies de travail des premiers progrès 
sont accumulées en masse dans les derniers. Ainsi, les maisons profitent 
de tout progrès dans la fabrication des briques, dans l'extraction de la 
pierre, dans la conversion du bois, dans le travail des métaux. Il en est 
ainsi pour les articles du vêtement, chaque progrès dans les différents 
procédés de filature, de tissage, de teinture et dans la conversion du drap 
en vêtement, venant se confondre dans l'habit; et plus ces améliorations 
sont nombreuses, plus le prix de l'habit s'abaissera, tandis que s'élèvera 
celui de la terre et du travail auxquels la laine est due. 

Ces considérations sur les circonstances qui influent sur les prix se 
peuvent résumer dans les propositions suivantes: 

L'homme cherche association avec son semblable: c'est son premier et 
plus grand besoin. 

Pour qu'il puisse s'associer, il faut ce développement d'individualité qui 
résulte de la diversité d'emplois l'artisan prenant place à côté du planteur 
et du fermier et échangeant avec eux des services. 

Pour que de tels échanges se fassent aisément, il est besoin d'un 
instrument qui soit de peu de volume de garde facile susceptible de 
division et subdivision à l'infini, facilement convertible en les différentes 
utilités nécessaires aux desseins de l'homme et pour toutes ces raisons 
universellement acceptable. 

Cet instrument est fourni par la Providence en deux métaux, l'or et 
l'argent possédant chacun toutes les qualités susdites. 

Plus l'approvisionnement de ces métaux est abondant, plus les échanges 



de la société deviennent instantanés, plus il s'économise de force 
intellectuelle et physique, et plus augmente le pouvoir de produire des 
utilités à donner en échange pour des surcroîts d'approvisionnement de 
ces deux grands instruments d'association et de combinaison. 

Les pays qui les fournissent au monde sont lointains de ceux qui 
produisent le coton et le blé, le plomb et le fer. 

L'obstacle aux échanges entre les pays qui les produisent et ceux qui ne 
les produisent pas résulte de la nécessité d'effectuer les changements de 
lieu, et celle-ci existe en raison de la difficulté de transporter les choses 
qu'il est nécessaire d'échanger. 

La terre et le travail sont les choses les moins susceptibles de changer de 
lieu, et elles sont toujours, dans les premiers âges de société, à très bas 
prix. 

Les utilités les plus achevées, par cela qu'elles se prêtent le mieux au 
transport, sont, dans ces âges, à très haut prix. 

Avec l'accroissement de population et de richesse, et le développement de 
la diversité d'emplois, le volume des utilités va diminuant, le blé et la 
laine se combinant sous la forme de drap, et acquérant ainsi aptitude à 
voyager jusqu'aux pays du monde qui produisent l'or et l'argent. 

À chaque transformation analogue des denrées brutes de la terre, 
l'échange international est facilité, et, avec le développement du 
commerce domestique et étranger, il y a tendance à égalité de prix, celui 
des utilités achevées à un haut degré s'abaissant, tandis que celui des 
denrées brutes de la terre tend aussi fermement à s'élever; et l'élévation 
est la plus grande à mesure que nous approchons le plus des matières 
brutes ultimes de toutes les utilités, terre et travail. 

Ce rapprochement des prix est une conséquence de la facilité accrue de 
combinaison, qui est elle-même une conséquence de l'aptitude accrue de 
commander les services du grand instrument d'association; et à chaque 
degré de progrès dans ce sens, il y a tendance à égalité de faculté, chez les 
différents membres de la communauté, d'obtenir les utilités et choses 
nécessaires pour l'entretien et l'amélioration de leurs pouvoirs physique, 
moral et intellectuel, avec accroissement quotidien de leur aptitude à 
commander l'aide des grandes forces naturelles placées à leur service par 
la bienveillante Providence. 



Plus cette aptitude est grande, plus doit s’accroître la tendance vers 
l'élévation de prix de la terre et du travail et des produits bruts des deux, 
vers une égalité dans les prix des utilités qui sont le plus et celles qui sont 
le moins achevées, et vers un rapprochement dans le caractère des livres, 
vêtements, mobiliers et demeures des différentes classes de la société; et 
plus augmente le pouvoir d'entretenir commerce avec les pays 
producteurs et ceux non producteurs des métaux qui constituent la 
matière première de monnaie. 

Pour preuve de la vérité de ces propositions, que le lecteur jette les yeux 
sur les communautés avancées du monde. À l'époque où le paysan 
français aurait dû donner un bœuf pour une rame et demie de papier, le 
prix du vin était beaucoup plus haut qu'à présent; les pêches étaient hors 
de prix, les végétaux supérieurs aujourd'hui en usage étaient tout à fait 
inconnus; un morceau de sucre raffiné, une tasse de thé ou de café était 
un luxe digne des rois seulement, et une aune de toile de Hollande 
s'échangeait pour l'équivalent de 60 francs 245 ,. Aujourd'hui le prix de la 
viande a prodigieusement augmenté, et le travailleur rural est mieux 
payé, et il en résulte qu'avec le prix d'un bœuf, le fermier peut acheter du 
vin meilleur que n'en buvaient les rois; qu'il peut se procurer non- 
seulement du papier, mais des livres et des journaux; peut manger des 
abricots et des pèches ; que sucre, thé, café sont devenus des nécessités de 
la vie, et qu'il peut avoir une provision de linge, qui jadis eût à peu près 
suffi pour la maison entière d'un noble personnage. Tels sont les résultats 
d'un accroissement de la facilité d'association et de combinaison parmi 
les hommes; et si nous cherchons l'instrument auquel ils sont le plus 
redevables du pouvoir de combiner leurs efforts, nous devons nous 
adresser à celui qui a reçu le nom de monnaie. Cela étant, il devient 
important de déterminer les circonstances sous l'empire desquelles le 
pouvoir de commander l'usage de ces instruments augmente, et celles 
sous lesquelles il décline. 


CHAPITRE XXXI. 

CONTINUATION DU MÊME SUJET. 



II. De l'approvisionnement de monnaie. 


§ 1. Acquérir domination sur les différentes forces de la 
nature créées pour son usage, c'est à la fois le 
contentement et le devoir de l'homme ; 

Plus il en acquiert, plus la tâche va s'allégeant, et plus il a tendance à en 
acquérir davantage. À chaque surcroît diminue la résistance à ses efforts 
ultérieurs, d'où suit que chaque découverte successive se montre toujours 
le précurseur de nouvelles et plus grandes découvertes. Le paratonnerre 
de Franklin fut la préparation aux télégraphes électriques, qui relient nos 
cités, et ceux-ci, à leur tour, ne sont que les précurseurs de ceux qui sont 
destinés à mettre tout homme de l'Union à même de lire, en déjeunant, 
un compte rendu de tous les événements de la veille dans chacun de tous 
les pays d'Europe, d'Asie et d'Australie. Chacun des jours qui se 
succèdent augmente le pouvoir de l'homme, et chaque nouvelle 
découverte utilise des forces qui jusqu'alors se perdaient. Plus elles sont 
utilisées, plus la nature est requise de travailler au service de l'homme; 
moindre devient la somme d'effort humain nécessaire pour la 
reproduction des utilités dont il a besoin pour son confort, sa convenance 
ou sa jouissance; moindre devient la valeur de toutes les accumulations 
précédentes, et plus augmente la tendance à donner au travail du présent 
pouvoir sur le capital créé par les travaux du passé. 

L'utilité est la mesure du pouvoir de l'homme sur la nature. Plus elle est 
grande, plus large est la demande pour l'article ou l'objet qui est utilisé, et 
plus intense la force attractive exercée sur lui, n'importe où il se trouve. 
Regardez n'importe où vous verrez que chaque denrée brute que la terre 
fournit à l'homme tend toujours vers ces lieux où elle a le plus haut degré 
d'utilité, et que c'est là que la valeur de l'article achevé se trouvera être la 
moindre 24 ^.. Le blé tend toujours vers le moulin, et c'est là que la farine 
est au meilleur marché. Le coton et la laine tendent vers les usines où on 
les file et tisse, et c'est là que la plus petite somme de monnaie achète une 


aune d'étoffe g4Z _. Le caoutchouc tend vers ces lieux où l'on fait les 
chaussures de caoutchouc, et c'est là que ce genre de chaussures est au 
meilleur marché. D'un autre côté, c'est là où le coton a le moins utilité, 
sur la plantation, que l'étoffe a la plus haute valeur. De là vient que nous 
voyons si universellement prospérer les communautés où la broche et le 
métier à tisser sont amenés tout auprès de la charrue et de la herse, afin 
d'utiliser leurs produits. 

Des faits précisément semblables s'observent au sujet des métaux 
précieux; on les voit partout, sur la surface du globe, tendre vers ces lieux 
où il ont la plus haute utilité ceux où les hommes ont acquis le plus 
d'aptitude à combiner leurs efforts pour rendre utiles tous les produits 
bruts de la terre, ceux où la terre acquiert le plus vite une valeur-monnaie 
ou prix ceux, par conséquent, où la valeur de ces métaux, comparés à la 
terre, diminue le plus rapidement et ceux où le coût pour l'usage de la 
monnaie est le moindre. Ils tendent à quitter ces lieux ou leur utilité est 
petite, et où la combinaison d'action existe au plus faible degré, ceux par 
conséquent ou le prix de la terre est bas et le taux de l'intérêt élevé. Dans 
les premiers il y a tendance de chaque jour à ce qu'augmente la liberté de 
l'homme; tandis que dans les autres, la tendance est dans la direction 
opposée vers l'asservissement de l'homme à la domination de ceux qui 
vivent de taxes, rentes et intérêts sur argent prêté. Pour en avoir la 
preuve, il nous suffit de regarder autour de nous au moment présent, et 
de voir quelle oppression la rente et l'intérêt exercent sur les classes 
pauvres de la société, combien de solliciteurs pour le moindre emploi 
public, et par-dessus tout combien le paupérisme s'est accru dans les trois 
années dernières où les exportations d'espèces ont été si considérables. 

Prenons le Mexique ou le Pérou, la Californie ou la Sibérie, nous n'y 
voyons que très peu de cette combinaison d'action nécessaire pour 
donner utilité aux produits métallurgiques. La terre a peu de de valeur le 
taux d'intérêt de monnaie est plus haut que dans toute autre société 
organisée du monde. Suivons ces produits; nous les voyons passer 
graduellement par les Étals de l'Ouest à nos villes sur l'Atlantique, ou par 
la Russie à Saint-Pétersbourg, chaque pas de leur marche tendant vers 
ces États ou pays dans lesquels ils ont l'utilité la plus haute, ceux où la 
combinaison d'action existe au plus haut degré, et où par conséquent 
l'homme va acquérant de jour en jour pouvoir sur les diverses forces de la 


nature, et la contraint de plus en plus à l'aider dans ses efforts pour 
l'acquisition d'un pouvoir plus grand. 


§ 2. Pour plus d'un siècle, la Grande-Bretagne fut le 
réservoir où se déversait la plus grande partie de l'or et de 
l'argent qui se produisent sur le globe. 

C'était là que l'artisan et le fermier étaient le plus rapprochés l'un de 
l'autre qu'il existait le plus de pouvoir d'association, que les matières 
brutes ultimes des utilités, la terre et le travail, étaient le plus utilisées, et 
que la consommation d'or et d'argent dans les arts était la plus forte 242 .. 
Aujourd'hui l'état des choses est tout différent. D'année en année la terre 
du Royaume-Uni a été se consolidant le petit propriétaire a cédé la place 
au grand fermier intermédiaire, et au simple journalier. Il en résulte que 
la Grande-Bretagne a cessé d'être un heu où se produisent des utilités à 
échanger contre les produits d'autres pays, pour devenir une simple place 
d'échange pour la population de ces pays.^.D'année en année diminue le 
rapport des classes productives au chiffre de la population totale et 
s'accroît le rapport des classes non productives 252 ., avec affaiblissement 
correspondant du pouvoir de retenir les produits des mines du Pérou et 
du Mexique. L'or de la Californie, nous le savons, ne reste pas à un degré 
tant soit peu sensible parmi la population de nos États-Unis. Ne touchant 
le littoral de l'Atlantique que pour être livré aux paquebots qui le portent 
à la Grande-Bretagne, il rencontre là la production des mines 
australiennes, les deux productions réunies montant à plus de cent 
millions de dollars par année. Toutes deux néanmoins n'y viennent qu'en 
transit étant destinées finalement à payer la population du continent de 
l'Europe qui a fourni les denrées brutes qui ont été converties et 
exportées, ou les produits achevés qui ont été consommés. Beaucoup va 
nécessairement à la France, et par la raison que la France aujourd'hui 
vend de ses produits à la Grande-Bretagne pour près de 350,000,000 
francs, tandis qu'elle n'importe d'elle que pour environ 150,000,000. Cet 
or aussi est appelé à rester en France à cause de l'énorme différence entre 
les systèmes français et anglais, le premier étant presque entièrement 
basé sur l'idée d'exporter les produits du travail français, tandis que 
l'autre repose sur l'idée d'acheter les subsistances étrangères et les autres 


matières premières, de les transformer et de les réexporter. 

Les rapports de la France avec le reste du monde vont s’agrandissant 
rapidement, ses exportations s'étant élevées, dans le court espace de 
trente ans, de 500,ooo,ooofrancs à 1,400,000,000 et ayant fermement 
maintenu leur caractère commercial. g51 _ Les manufactures y sont les 
servantes de l'agriculture; tandis que dans le Royaume-Uni, elles 
deviennent d'année en année de plus en plus ses remplaçantes. À une 
plus faible quantité de coton, de soie, et d'autres denrées brutes des terres 
lointaines, la France ajoute une quantité considérable de la production de 
ses fermes, acquérant ainsi droit non-seulement de recevoir, mais de 
retenir pour ses propres usages et desseins à peu près toutes les utilités, 
or et argent compris, qui lui viennent des pays lointains. Sa position est 
celle du fermier riche et éclairé qui vend ses produits sous leur forme la 
plus élevée se mettant par là à même d'appliquer à l'entretien de sa 
famille, à l'éducation de ses enfants et à l'amélioration de sa terre la 
totalité des utilités qu'il reçoit en échange. Celui de la Grande-Bretagne 
est dans la position du négociant, par les mains de qui passe une somme 
considérable de propriété, sur laquelle il a droit de retenir le montant de 
la commission et rien de plus. L'un a un commerce immense et qui 
s'accroît prodigieusement; l'autre fait considérablement de trafic. 


§ 3. Les métaux précieux vont s'écoulant fermement vers le 
nord et l'est de l'Europe, et parmi leurs plus larges 
récipients, nous trouvons l'Allemagne du Nord qui avance 
aujourd'hui si rapidement en richesse, pouvoir et 
civilisation. 

Danemark et Suède, Autriche et Belgique, qui suivent la trace de la 
France, en maintenant la politique de Colbert, se meuvent dans la même 
direction; et il en résulte une habitude croissante d'association, suivie 
d'une augmentation quotidienne du montant de la production et de la 
facilité d'accumulation, comme le manifestent les usines qui se bâtissent, 
les mines qui s'ouvrent, les routes qui se construisent, et le pouvoir 
constamment croissant de commander les services des métaux précieux. 

Les causes de ces phénomènes s'expliquent facilement. Les matières 


brutes de toute sorte tendent vers les lieux où les emplois sont le plus 
diversifiés, parce que c'est là où les produits de la ferme commandent la 
plus grande quantité de monnaie. L'or et l'argent suivent la trace des 
matières brutes, et par la raison que là où le fermier et l'artisan sont le 
mieux en mesure de former combinaison, les articles achevés, ceux dont 
la production a exigé le plus grand développement d'intelligence, sont 
toujours au meilleur marché. Lorsque l'Allemagne exportait le blé et la 
laine, ces articles étaient à bon marché, et il lui fallait exporter son or 
pour aider à payer le drap et le papier qu'elle importait, parce qu'ils 
étaient très chers. Aujourd'hui elle importe les deux articles, laine et 
chiffons ; ses fermiers obtiennent de hauts prix pour leurs produits, et 
s'enrichissent; et l'or du monde vient à elle parce que le drap et le papier 
sont à si bon marché, qu'elle les envoie aux points les plus lointains du 
globe. Il en est ainsi pour la France, la Belgique, la Suède et le Danemark, 
tous pays qui sont larges importateurs de matières brutes et d'or. La 
Russie diminue ses exportations de blé, et par là est en mesure de retenir 
chez elle la production de ses mines, et de beaucoup limiter la nécessité 
de forcer sa laine sur le marché du monde. Dans tous ces pays, les 
matières brutes gagnent en prix: et plus il y a tendance à élévation, plus 
vile le courant de métaux précieux prend cette direction. Le pays qui 
désire augmenter ses approvisionnements d'or, et ainsi abaisser le prix de 
la monnaie, est donc tenu de suivre cette marche de politique, qui tend le 
mieux à élever les prix des denrées brutes et à abaisser ceux des objets 
manufacturés. C'est néanmoins l'opposé direct de la politique prêchée par 
l'école anglaise, qui cherche dans l'avilissement de toutes les matières 
premières des manufactures les moyens d'avancer en civilisation. 

L'inverse se trouve en Irlande, Turquie et Portugal, si longtemps les alliés 
intimes de l'Angleterre, et qui suivent si uniformément la marche de 
politique aujourd'hui recommandée par ses économistes. Sur chacun de 
ces pays, il y a eu saignée incessante de monnaie, et la disparition des 
métaux précieux a été suivie de déclin dans la fécondité du sol, dans les 
prix des denrées, dans la valeur de la terre et dans le pouvoir de l'homme. 

La France, dans la décade qui précéda la conclusion du traité d’Éden de 
1786, progressait très rapidement en industrie et en commerce à la fois, 
comme l'a si bien prouvé M. Tocqueville dans son récent ouvrage 252 .. De 
l'afflux de denrées brutes et de métaux précieux, et de l'afflux d'articles 


manufacturés, il résulta tendance chaque jour croissante vers la division 
du sol, l'amélioration de l'agriculture et le développement de liberté de 
l'homme. À partir de la date de ce traité, cependant, tout changea. 
Survinrent afflux d'articles manufacturés et afflux de l'or avec déclin 
quotidien dans le pouvoir d'association, dans les salaires du travail et 
dans la valeur de la terre. La détresse universelle, enfantant demande 
pour un changement de politique, amena la convocation des États 
généraux, dont l'apparition sur la scène, pour la première fois dans le 
cours de cent quatre-vingts ans, fut suivie de si près d'une révolution qui 
envoya à l'échafaud la plupart des hommes qui avaient dirigé les affaires 
du pays. 

Nous voyons l'Espagne s'appauvrir constamment de plus en plus, à dater 
de l'heure à laquelle, chassant sa population industrielle, elle se mit 
d'elle-même dans la dépendance des ateliers des autres pays. Maîtresse 
du Mexique et du Pérou, elle fit simplement fonction de tuyau de 
conduite pour écouler leur richesse vers les nations avancées du monde, 
comme c'est aujourd'hui le cas de la Grande-Bretagne et des États-Unis. 

Quant au Mexique, nous le voyons en affaiblissement constamment 
croissant, à partir du jour qu'il obtint son indépendance, et par la raison 
que dès lors son industrie commence à disparaître. D'année en année, il 
tombe de plus dans la dépendance du trafiquant, et est de plus en plus 
réduit à exporter ses denrées à l'état le plus grossier, ce qui a pour 
conséquence nécessaire le déclin constamment croissant de son pouvoir 
de retenir la production de ses mines. 

Passant en Asie, nous trouvons dans l'Inde un pays d'où l'industrie a par 
degré disparu. Aujourd'hui, le coton vient chercher les marchés, qui 
naguère s'adressaient à l'Hindostan pour s'approvisionner d'étoffes; et là, 
comme ailleurs, nous trouvons l'exportation des métaux précieux, 
marchant du même pas que le déclin de l'agriculture et l'appauvrissement 
de la population 253 .. 

Ces faits exposés à la considération du lecteur se peuvent formuler dans 
les propositions suivantes: 

Les matières brutes tendent toujours vers les pays où les emplois sont le 
plus diversifiés, ceux où il existe le plus de pouvoir d'association, et où la 
terre et le travail tendent le plus à monter en prix. 


Les métaux précieux tendent vers les mêmes pays, et par la raison que 
c'est là où les articles achevés sont au plus bas prix. 

Plus il y a force attractive s'exerçant sur ces denrées brutes et cet or, plus 
l'agriculture tend à devenir une science, plus le travail agricole obtient de 
rendement plus le mouvement sociétaire s'affermit et se régularise, plus 
s'accélère le développement des pouvoirs de la terre et des hommes qui 
l'occupent, plus s'étend le commerce, et plus on progresse vers le 
contentement, la richesse et le pouvoir. 

Les denrées brutes tendent à sortir de ces pays où les emplois sont le 
moins diversifiés ceux où le pouvoir d'association existe au plus faible 
degré, et ceux par conséquent où la terre et le travail sont au prix le plus 
bas. Les métaux précieux tendent aussi à quitter ces pays parce que c'est 
là où les objets achevés sont le plus chers. 

Plus se manifeste cette susdite force d'expulsion, plus la circulation 
sociétaire est lente, et moins il y a du commerce, plus le sol s'épuise 
rapidement, plus la condition de l'agriculture est infime, moins les 
travaux ruraux obtiennent de rendement, plus les prix des produits de la 
ferme tombent, moins le mouvement sociétaire est régulier, plus le 
pouvoir du trafiquant grandit plus la tendance au paupérisme et au crime 
augmente dans la population et l'impuissance dans le gouvernement. 

Les parties du monde d'où les métaux précieux s'écoulent, où l'agriculture 
décline, où les hommes perdent en liberté sont ceux qui se guident sur 
l'Angleterre, préférant la suprématie du trafic au développement du 
commerce, Irlande, Turquie, Portugal, Inde, Caroline, et autres pays 
exclusivement agricoles. 


Les pays vers lesquels ils coulent sont ceux qui se guident sur la France 
préférant le développement du commerce à l'extension du pouvoir du 
trafiquant. Allemagne et Danemark, Suède et New-England sont dans 
cette situation, chez eux tous, l'agriculture devient de plus en plus une 
science, à mesure que les emplois vont se diversifiant de plus en plus, les 
rendements qu'obtient le travail rural augmentent, à mesure que les prix 
des denrées brutes tendent à s'élever. * 

Dans tous les pays vers lesquels ils coulent, les prix des denrées brutes et 
ceux des utilités achevées tendent au rapprochement, le fermier donnant 



une quantité fermement décroissante de laine et de blé en échange d'une 
quantité constante de fer et de drap. 

Dans ceux d'où ils s'écoulent, ces prix vont s'écartant davantage d'année 
en année le fermier et le planteur donnant une quantité fermement 
croissante de laine et de blé pour une quantité décroissante de fer et de 
drap. 

Tels sont les faits que présente l'histoire du monde, en dehors des États- 
Unis, tant dans le présent que dans le passé. Jusqu'à quel point sont-ils 
d'accord avec ceux observés chez nous, nous allons l'examiner. 


§ 6. Les communautés minières du monde ayant des 
matières brutes à vendre et besoin d'acheter des objets 
achevés, l'or et l'argent qu'elles produisent coulent 
naturellement vers les pays qui ont de tels objets à vendre; 

Ils ne coulent pas vers ceux qui n'ont que des matières brutes à offrir en 
échange. L'Inde a du coton à vendre, l'Irlande et la Turquie ont du grain, 
le Brésil a du sucre et du café, tandis qu'Alabama n'a que du coton; c'est 
la raison qui fait que la monnaie est toujours rare dans ces pays et le taux 
d'intérêt élevé. Considérant les États-Unis en général, nous trouvons que 
toutes les fois que leur politique a tendu à produire combinaison d'action 
entre le fermier et l'artisan, ils ont été importateurs de métaux précieux; 
et qu'alors la terre et le travail ont tendu à gagner du prix. L'effet 
contraire s'est invariablement produit toutes les fois que leur politique a 
tendu à affaiblir l'association, et à produire la nécessité de s'adresser au 
dehors pour faire tous leurs échanges de subsistances et laine, contre le 
drap et le fer, effet limité cependant, pour la période qui suit 
immédiatement le changement, par l'existence d'un crédit qui leur a 
permis de s'endetter vis-à-vis de l'Europe, et ainsi pour un temps de 
suspendre l'exportation des métaux précieux. Voici des chiffres qui 
montrent la marche précise du négoce en ces métaux pendant les trente 
années qui ont précédé la découverte des gisements d'or de la Californie. 

Excédant Excédant 

d'exportations. d'importations. 


18211825 12,500,000 dol. 



4,000,000 dol. 
20 , 000,000 


1826 1829 
18301834 

18351838 34,000,000 

1839 1842 9,000,000 

18431847 39,000,000 

1848 1850 14,000,000 

Nous voyons là que, dans les dernières années du système de libre 
échange de 1817, l'excédant moyen d'exportation d'espèces a été 
d'environ 2,500,000 dollars par an. En y ajoutant seulement même 
somme pour sa consommation annuelle, nous obtenons une diminution 
absolue de vingt cinq millions, tandis que la population a augmenté 
d'environ 10 %. Sous de telles circonstances, rien d'étonnant que ces 
années aient marqué parmi les plus calamiteuses de notre histoire. À 
Pittsburgh, la farine s'est vendue alors 1,25 doll. le boisseau; le blé, dans 
l'Ohio, n'obtenait que 20 cents le boisseau, tandis qu'une tonne de fer en 
barre se payait un peu moins de quatre-vingts boisseaux de farine. Voilà 
l'état des affaires qui amena le tarif de 1824, une mesure protectrice très 
imparfaite, mais qui, toute imparfaite qu'elle était, changea la marche du 
courant et amena une importation nette, dans les quatre années qui 
suivirent, de 4,000,000 dollars de métaux précieux; c'était probablement 
autant qu'il en fallait pour la consommation. Sous de telles circonstances, 
on ne pouvait attendre que peu d'améliorations. En 1828, fut établi le 
premier tarif tendant directement à favoriser l'association dans le pays; et 
ses effets se manifestent par un excès d'importation de métaux précieux, 
montant en moyenne à 4,000,000 dollars par an, nonobstant la 
libération, dans cette période, de la dette entière qu'on avait contractée 
en Europe, montant à plusieurs millions. La libération de la dette et 
l'importation d'espèces, prises ensemble, doivent avoir porté la balance 
du négoce en notre faveur, dans cette période, à environ 50,000,000 
dollars, soit une moyenne annuelle d'environ 10,000,000 dollars. 
Comme une conséquence, la prospérité fut portée à un point jusqu'alors 
inconnu, le pouvoir d'acheter les articles étrangers augmentant avec une 
rapidité telle qu'on dut nécessairement élargir la liste des articles libres; 
et ce fut alors que le thé, le café et plusieurs autres denrées brutes 
cessèrent de payer aucun droit. Cette protection efficace conduisit à une 
liberté du commerce, tant domestique qu'étranger, telle qu'il n'en avait 



point encore existé. 

Les premières cinq années du tarif de compromis de 1833 profitèrent 
largement, par la prospérité qui avait résulté de l'existence de l'acte de 
1828, et les réductions sous cet acte furent si faibles que son action ne fut 
que légèrement sentie. Dans ces années aussi, on contracta une dette 
étrangère considérable, ce qui arrêta l'exportation d'espèces et produisit 
un excès d'importation montant en moyenne à plus de 8,000,000 par 
année. On eut un semblant de prospérité, mais de la même nature que 
celui qui marqua les quelques dernières années durant lesquelles la 
valeur de toute propriété dépendit entièrement du pouvoir de contracter 
des dettes au dehors, en plaçant ainsi la nation plus complètement sous la 
domination de ses lointains créanciers. 

Dans les années suivantes, le tarif de compromis agit plus pleinement 254 .. 
Hauts fourneaux et fabriques se fermèrent partout, et la nécessité alla 
croissant de s'adresser au dehors pour tous les échanges, avec nécessité 
correspondante de faire des remises de monnaie pour payer la balance 
due sur les achats des années écoulées. Néanmoins, l'exportation 
annuelle d'espèces fut en moyenne d'un peu plus de 2,000,000 dollars; 
mais, si nous y ajoutons une consommation seulement de 3,000,000 
dollars par an, nous avons une réduction de 20,000,000 dollars, dont les 
conséquences se montrèrent dans une suspension presque complète de la 
circulation sociétaire. Le pays entier fut dans un état de mine. Les 
travailleurs furent partout sans emploi, et continuaient à consommer 
sans rien produire, d'où suivit cessation à peu près complète du pouvoir 
d'accumulation. Les débiteurs étant partout à la merci des créanciers, les 
ventes de biens fonds se firent surtout parles officiers de justice, dont la 
profession devint plus lucrative qu'elle ne l'avait jamais été depuis 
l'établissement de l'Union. 

Le changement dans la valeur du travail, conséquence de l'arrêt de 
circulation qui suivit cette insignifiante exportation de métaux précieux 
ne peut être évaluée à moins de 500,000,000 dollars par an. Les salaires 
furent bas, même là où l'on pouvait trouver emploi; mais une portion 
considérable du pouvoir-travail du pays fut entièrement perdue et la 
demande pour le pouvoir intellectuel diminua même plus vite que pour 
l'effort musculaire. Sur les prix de la terre, des maisons, de l'outillage de 
toutes sortes, et autres propriétés semblables, la réduction se compta par 


des milliers de millions de dollars; et pourtant la différence entre les deux 
périodes qui finissent en 1833 et en 1842, sous le rapport du mouvement 
monétaire, ne fut que celle entre un excédant d'importation de 5,000,000 
dollars, et un excédant d'exportation de 2,500,000 dollars, ou un total de 
7,500,000 dollars par an. On ne peut étudier ces faits sans être frappé de 
la prodigieuse influence qu'exercent sur les fortunes et les conditions des 
hommes, les métaux précieux, que le Créateur a destinés à faire avancer 
l'œuvre d'association parmi l'humanité. Avec un faible excédant 
d'importation dans la première période, il y eut une ferme tendance à 
l'égalité de condition entre le pauvre et le riche, le débiteur et le créancier; 
tandis qu'avec un léger excédant d'exportation dans la seconde, il y eut 
une tendance journellement croissante à l'inégalité, le travailleur pauvre 
et le débiteur passant de plus en plus sous l'autorité de l'employeur riche 
et du riche créancier. De tous les instruments fournis pour l'usage de 
l'homme, il n'en est point qui ait plus de tendance à niveler que celui 
connu sous le nom de monnaie, et cependant les économistes politiques 
voudraient persuader au monde que le sentiment agréable qui partout 
accompagne la connaissance qu'on peut avoir de son afflux, est une 
preuve d'ignorance, et que tout ce qui a trait à la question de balance 
favorable ou défavorable du négoce, est au-dessous de la dignité 
d'hommes ayant le sentiment qu'ils suivent les traces de Hume et d'Adam 
Smith. Il serait pourtant aussi difficile de trouver dans le monde un seul 
pays prospère qui, d'année en année, ne se fasse pas un plus fort chaland 
pour les pays producteurs d'or, qu'il le serait de trouver en Europe un 
seul pays prospère aussi qui ne se fasse pas un meilleur chaland pour 
ceux qui produisent la soie ou le coton. Pour être un chaland progressif, il 
faut avoir en sa faveur une balance fermement croissante du négoce, à 
régler par un paiment en l'article que le pays est apte à produire, que ce 
soit drap ou tabac, argent ou or. 

La condition de la nation, à la date où passa l'acte de 1842, était 
humiliante au dernier point. Le trésor, impuissant à obtenir dans le pays 
les moyens nécessaires pour l'administration gouvernementale, même 
sur le pied le plus économique, avait échoué dans toutes ses tentatives de 
négocier un emprunt à 6 %, jusque sur ces mêmes marchés étrangers où 
il venait d'acquitter tout récemment, au pair, une dette qui ne portait 
qu'intérêt à 3 %. Parmi les États, plusieurs et même quelques-uns des 
plus anciens avaient été forcés de suspendre le paiment d'intérêts de leurs 



dettes. Les banques, pour un grand nombre, avaient suspendu, et celles 
qui déclaraient racheter leurs billets rencontraient grand obstacle dans la 
demande croissante d'espèces pour aller au dehors. Dans une partie 
considérable du pays, l'usage tant de l'or que de l'argent, comme 
circulation, avait cessé. Le gouvernement fédéral, tout récemment encore 
si riche, était réduit à se servir d'un papier-monnaie inconvertible dans 
toutes les transactions avec la population. Parmi les marchands, grand 
nombre étaient en faillite. Les fabriques et les hauts fourneaux avaient 
partout fermé, et des centaines de mille d'individus manquaient 
d'ouvrage. À peine existait-il commerce, car pour ceux qui ne pouvaient 
vendre leur travail, il y avait impuissance d'acheter le travail d'autrui. 
Néanmoins, tout profond que fût l'abîme où la nation avait été plongée, 
l'adoption d'un système qui tournait en sa faveur la balance du négoce eut 
un effet si magique, qu'à peine l'acte d'août 1852 fut-il devenu loi, le 
gouvernement pût sur-le-champ pourvoir à tous les besoins de l'intérieur. 
Usines, fabriques et hauts fourneaux, longtemps fermés, se rouvrirent; le 
travail fut de nouveau demandé, et avant la fin de la troisième année de 
l'existence de l'acte, la prospérité était à peu près universelle. Les États se 
remirent à payer l'intérêt de leurs dettes. Les chemins de fer et les canaux 
payèrent des dividendes. La valeur des biens fonds doubla, et les 
hypothèques s'allégèrent partout; et pourtant l'importation nette totale 
d'espèces, dans la première des quatre années de ce système ne fut que de 
17,000,000 dollars, soit 4,250,000 par an! Dans la dernière de ces 
années survint la famine d'Irlande, créant une grande demande de 
subsistances sur notre pays, dont la conséquence fut une importation d'or 
d'au moins 22,000,000 dollars, élevant l'importation totale dans les cinq 
années à 39,000,000 dollars. En déduisant rien que 4,000,000 par 
année pour la consommation, il resterait une augmentation moyenne, 
pour les fins de circulation, de moins de 5,000,000 dollars; et pourtant la 
différence dans les prix du travail et de la terre en l'année 1847, comparée 
à 1842, serait évaluée bas si on ne la calculait qu'à 2,000,000,000 
dollars. 

Avec 1847, cependant, survint un autre virement de politique et la nation 
fut appelée de nouveau à essayer du système sous lequel elle avait été 
abaissée en 1840-42. Les doctrines de Hume et de Smith en matière de 
balance de négoce furent adoptées de nouveau comme les plus propres à 
régler l'action gouvernementale. L'abandon de la protection eut pour 



conséquences qu'au bout de trois ans, fabriques et fourneaux fermèrent; 
le travail fut partout en quête d'une demande, et l'or s'écoula même plus 
vite qu'il n'était venu sous le tarif de 1842. L'excédant d'exportation de 
ces trois années monta, nous l'avons vu, à 14,000,000 dollars et si l'on 
ajoute 15,000,000 pour consommation, il suit que la réduction dans ces 
années fut égale à l'augmentation totale sous le présent système. La 
circulation fut partout suspendue, et l'on touchait à une crise, lorsque 
heureusement pour les partisans du système existant, survint la 
découverte des gisements d'or de la Californie. 

Dans l'année 1850-51, la quantité reçue de cette source dépasse 
40,000,000 dollars, dont près de 20,000,000 furent retenus dans le 
pays. La conséquence se manifeste par une réduction du taux d'intérêt et 
le rétablissement du commerce. Dans l'année suivante, on exporta 
37,000,000, en laissant 8,000,000 ou 10,000,000, ce qui, ajouté à ce qui 
avait été retenu en 1851, fit un surcroît de circulation monétaire de 
probablement 30,000,000 dollars produisant vie et mouvement 
universels. En 1852-53, il y eut une légère augmentation; mais, dans les 
deux années suivantes, 1854 et 1855, l'exportation ne fut pas au-dessous 
de 97,000,000 dollars; et si à cela nous ajoutons une consommation 
domestique, qui probablement fut peu au-dessous de 25,000,000, nous 
obtenons un montant total de sortie qui dépasse les recettes du monde 
entier. En prenant maintenant l'Union à l'est des Montagnes Rocheuses, 
il est douteux que le surcroît effectif de la quantité de métaux précieux 
restant sous forme de monnaie dépasse un simple dollar par tête de la 
population 255 ,. Il peut monter à 30,000,000 dollars ou 35,000,000, et, 
toute faible que soit cette somme, elle eût produit un grand effet pour 
accélérer la circulation, n'eût été la circonstance simultanée, que la dette 
envers les pays étrangers avait augmenté au point d'exiger une remise 
annuelle égale au montant total de l'exportation de subsistance au monde 
entier, rien que pour paiment d'intérêt, circonstance produisant 
incertitude et défiance générales, causant un amoncellement considérable 
de monnaie, et paralysant les mouvements du commerce. C'est par suite 
de cela que le pays présente aujourd'hui le spectacle le plus étrange du 
monde, celui d'une communauté qui possède une des grandes sources qui 
fournissent la monnaie, et où cependant le prix payé pour son usage est 
trois fois, et dans quelques parties du pays, cinq ou six fois ce qui se paye 
dans ces pays de l'Europe qui trouvent leurs mines d'or dans leurs hauts 


fourneaux, leurs forges, leurs fabriques à laine et à coton. 

La politique de ce pays, à peu d'exceptions près, a visé à abaisser les prix 
des denrées brutes de la terre, et par là faciliter leur exportation; et les 
métaux précieux vont toujours à la suite. Le résultat, à l’intérieur, a été 
l'épuisement du sol sous une agriculture peu progressive, le rendement 
plus faible de la terre, le prix-monnaie de plus en plus avili du tabac, de la 
farine, du coton et d'autres denrées brutes de la terre^_. L'effet au 
dehors a été que, tandis que les pays qui reçoivent ces produits bruts font 
aujourd'hui des routes chez eux, le pays qui les exporte est le plus grand 
emprunteur du monde, étant forcé d'aller au dehors acheter à crédit le fer 
nécessaire pour construire des routes à travers des terres où abondent 
des pouvoirs hydrauliques qui vont se perdant, et sur d'autres terres qui 
regorgent de houille et de fer, dont les services doivent rester sans usage, 
jusqu'à ce qu'on adopte un système tendant à arrêter l'exportation des 
métaux précieux, à élever la valeur de la terre et à abaisser le prix de la 
monnaie. 

Le pouvoir de commander les services des métaux précieux s'accroît avec 
l'accroissement du pouvoir d'association. La politique des États-Unis est 
hostile à l'association; et delà vient que le coton, la farine, le tabac ont si 
fermement baissé de prix, tandis que la monnaie est restée si chère. 


§ 7. « Dans tout royaume où la monnaie commence à 
affluer plus que par le passé, dit M. Hume dans son Essai 
bien connu sur la monnaie, tout prend une nouvelle face. 

Le travail et l'industrie ont une vie nouvelle, le marchand devient plus 
entreprenant, le fabricant plus diligent et plus habile, le fermier lui-même 
conduit sa charrue avec plus d'ardeur et d'attention. » 

C'est là un fait bien connu de quiconque me lira. » Et la raison? Parce 
qu'alors la circulation sociétaire augmente, et toute force, tant dans le 
monde physique que social, provient du mouvement. Quand la monnaie 
afflue, tout homme est mis à même de trouver acquéreur pour son travail 
ou ses produits, et de devenir un acquéreur pour le travail d'autrui. C'est 
pour cela que le commerce augmente si fermement dans ces pays où les 
produits californiens et australiens s'accumulent si vite, France, 



Allemagne, et le Nord et l’Ouest de l’Europe en général. Lorsqu'au 
contraire, la monnaie s’écoule, la circulation diminue, et partout le travail 
se perd. Ce pouvoir-travail est un capital, résultat de la consommation 
d'un autre capital sous forme d’aliments; et toute la différence entre l'état 
progressif ou rétrograde d'une société se trouve dans le fait que, dans un 
cas, il y a constant accroissement de la vitesse avec laquelle la demande 
pour le pouvoir musculaire ou intellectuel suit sa production; tandis que, 
dans l’autre, il y a diminution journalière de cette vitesse. Plus 
instantanément la demande suit l'offre, plus il y a économie de la force, et 
plus augmente le pouvoir d'accumulation. Plus il y a d'intervalle entre la 
production et la consommation; plus il y a déperdition de force, et 
moindre est le pouvoir d'accumulation. 

De tous les instruments en usage parmi les hommes, il n'en est aucun qui 
exerce sur leurs actions autant d'influence que celui qui amoncelle, et 
divise et subdivise; et puis amoncelle de nouveau pour être à l'instant 
divisé et subdivisé de nouveau, les minutes et les quarts d'heure d'une 
communauté. C'est l'instrument d'association et l'indispensable 
instrument de progrès; et c'est pourquoi nous voyons dans toutes les 
communautés de date récente ou pauvres un effort si constant pour 
obtenir quelque chose qui en tienne lieu, comme on le voit dans les divers 
pays du monde où un papier inconvertible constitue l'unique medium 
d'échange. Dans les États de l'ouest, on estime un tel papier parmi les 
premières nécessités de la vie. Le besoin en est si bien compris que 
plusieurs banques de l'Est émettent des banks-notes expressément pour 
la circulation de l'Ouest, et les gens les reçoivent et les passent de main en 
main, parce que mieux vaut n'importe quelle monnaie que pas une, et 
qu'ils n'en peuvent avoir une bonne, par la raison que la monnaie 
métallique s'écoule toujours de la localité où l'on paye cher pour son 
usage, vers celle où l'on paye peu, comme c'est le cas ordinaire. Le taux 
d'intérêt, dans l’Ouest, est aujourd'hui énorme, mais chaque jour voit l'or 
se porter vers New-York, où le taux est quelque peu moindre; et même 
encore le haut intérêt de cette ville, montant, comme il a fait pour des 
années, entre 10 et 30 % par an, ne peut l'empêcher d'aller en France et 
en Allemagne, où il ne commande que 5 ou 6 %. La monnaie obéit ainsi à 
la même loi que l'eau, cherchant toujours le plus bas niveau. La dernière 
tombe sur les hauteurs; mais, à partir du moment de sa chute, elle ne 
s'arrête point qu'elle n'ait atteint l'Océan; l'or de Californie et l'argent du 



Mexique ne s’arrêtent pas non plus qu'ils n'aient atteint ce point où la 
monnaie abonde, et où, par conséquent, l'on a le moins à payer pour son 
usage. Le pourquoi ? nous allons le chercher. 

Dans toutes les poursuites de la vie, c'est le premier pas qui coûte le plus 
et qui est le moins productif. Il faut plus d'effort pour obtenir les premiers 
cent dollars que pour aller à un millier, et moins pour le millier que pour 
aller à cent mille. Il en est de même pour l'outillage de transport et de 
conversion, et aussi pour les écoles et les livres. Là où les routes sont 
bonnes, on a bon marché pour en construire de nouvelles, à cause de la 
facilité du transport sur les anciennes. Là où l'outillage de conversion 
abonde, un nouvel outillage se construit à bon marché. Là où l'instrument 
d'échange, appelé monnaie, circule librement, de nouvelles quantités 
s'achètent à bon marché, en raison du prodigieux effet de cette 
combinaison d'effort qui résulte du pouvoir croissant d'association. C'est 
là où la monnaie est à bon marché, quant au taux d'intérêt, qu'elle est 
chère par rapport à tous les produits achevés nécessaires à l'usage des 
hommes qui extraient l'or ou qui cultivent la terre. Une pièce de monnaie 
achètera beaucoup plus de drap dans la Grande-Bretagne qu'en 
Californie; et, dans le premier pays, elle fournira 4 % d'intérêt, tandis que 
dans l'autre il faudrait payer 30 ou 40 %. Pour la même raison, elle va 
d'Illinois à Boston, de Mississippi à Providence, de New-York en Belgique 
et en Allemagne, du Brésil à Paris, et de l'Inde à Manchester et 
Birmingham, et plus elle va loin, plus forte est la tendance à l'accélération 
ultérieure de son taux de voyage. 

Plus il est envoyé d'or aux principaux centres industriels de la terre, plus 
s'y abaissera le taux d'intérêt, plus il y aura de facilités pour construire 
des routes et usines nouvelles, plus rapides seront ces échanges de la 
main à la main qui constituent le commerce, et pour l'accomplissement 
desquels la monnaie est absolument indispensable. L'effet directement 
inverse se produit dans le pays d'où il s'exporte, et où en raison de son 
exportation la quantité diminue. La circulation s'y alanguit, et le pouvoir 
de disposer du travail décline, avec déperdition constante de capital. La 
demande pour le drap diminue, et les usines cessent de marcher. Par la 
fermeture des usines diminue la demande pour le combustible et le 
minerai, les hauts-fourneaux se ferment, et les mines sont abandonnées. 
Beaucoup de travail reste non demandé. La dépense, pour maintenir 



l'ordre, augmente tandis que le pouvoir de contribuer à l'entretien du 
gouvernement diminue à mesure; et enfin il advient que le capitaliste se 
transporte en quel qu’autre localité qui lui fournisse demande plus 
grande pour ses talents et sa fortune. La terre baisse de prix, l'agriculture 
devient de moins en moins une science. La production diminue; et, à 
chaque degré de ce déclin, la nécessité va croissant de recourir aux grands 
marchés centraux du monde, et d'accepter de moins en moins de 
monnaie en échange contre ce qu'on peut encore produire de denrées 
brutes pour approvisionner les marchés lointains. 

De tous les articles à l'usage de l'homme, les métaux précieux sont ceux 
qui rendent la plus grande somme de services en proportion de leur coût, 
et ceux dont les mouvements fournissent le plus parfait témoignage d'un 
système commercial sain ou non sain. Ils vont de ces pays où la 
population est engagée à épuiser le sol à ceux où elle le renouvelle et 
l'améliore. Ils vont de ceux où le prix des denrées brutes et de la terre est 
bas, à ceux où la monnaie est rare et l'intérêt élevé. Le pays qui désire 
attirer les métaux précieux et abaisser le taux pour l'usage de la monnaie 
n'a rien autre chose à faire que d'adopter les mesures qui, ailleurs, se sont 
montrées tendre le mieux à élever le prix de la terre et augmenter la 
rémunération de l'effort humain. Dans tous les pays, la valeur de la terre 
augmente avec ce développement de facultés humaines qui résulte de la 
diversité dans les modes d'emploi et de l'accroissement qui s'ensuit du 
pouvoir de combinaison. Ce pouvoir s'accroît en France et dans tous les 
pays du nord de l'Europe, et par la raison, nous l'avons vu, que tous ces 
pays ont adopté la marche de politique recommandée par Colbert et mise 
en pratique par la France. Il décline dans la Grande-Bretagne, l'Irlande, le 
Portugal, la Turquie, les Indes orientales et occidentales, et dans tous les 
pays qui suivent les enseignements de l'école anglaise. Il a été 
s'accroissant aux États-Unis dans chaque période de protection, et alors il 
y a eu afflux de monnaie, et la terre et le travail ont gagné en valeur. Il y a 
diminué dans chaque période où le trafic a obtenu suprématie sur le 
commerce. La terre et le travail ont décliné en valeur aussitôt que la 
population a mangé, bu et porté des marchandises étrangères pour des 
centaines de millions de dollars qu'elle n'avait pas payés, et a par là 
détruit son crédit auprès des autres communautés du monde. 



§ 8. M. Hume cependant nous dit, et en cela il est suivi par 
les maîtres de la moderne économie politique que l'unique 
effet d'une augmentation de l'approvisionnement d'or et 
d'argent « est de faire monter le prix des utilités, 

et d'obliger chacun à donner plus de ces petites pièces jaunes ou 
blanches, en paiment de chaque chose qu'il achète. » Si la chose était 
exacte, ce serait presque un miracle de voir toujours la monnaie, un siècle 
après l'autre, passer dans la même direction aux pays qui sont riches de 
ceux qui sont pauvres, et de plus, tellement pauvres, qu'ils ne peuvent 
réussir à en garder la quantité absolument indispensable pour leurs 
propres échanges. L'or de la Sibérie quitte une terre où il y a si peu de 
circulation que le travail et ses produits sont au plus bas prix, pour 
trouver sa voie vers Saint-Pétersbourg où il achètera beaucoup moins de 
travail et beaucoup moins de blé ou de chanvre qu'il eût fait au pays; et 
celui de Caroline et de Virginie, va fermement et régulièrement, d'année 
en année, aux pays où la population de ces États envoie son coton et son 
blé, en raison des plus hauts prix auxquels ils s'y vendent. L'argent du 
Mexique et sa cochenille voyagent ensemble vers le même marché; et l'or 
d'Australie passe en Angleterre sur le paquebot qui porte la laine fournie 
par ses troupeaux. 

Chaque surcroît au stock de monnaie, à ce que nous assurent les 
personnages ingénieux des temps modernes, occupés à compiler des 
tableaux de trésorerie et des rapports de finances, fait d'un pays, une 
bonne place pour y vendre, mais une mauvaise pour y acheter; et comme 
l'objet du négociant est d'attirer les acheteurs, sa théorie le conduit à 
croire que moindre sera l'approvisionnement de monnaie, plus son 
négoce augmentera. À quel pays cependant les hommes ont-ils le plus 
recours lorsqu'ils veulent acheter? Ne se sont-ils pas tout récemment 
adressés presque exclusivement à la Grande-Bretagne? Certainement oui; 
et par la raison que c'était là que les articles achevés étaient fournis à bon 
marché. Où ont-ils été pour vendre? N'est-ce point en Angleterre? Oui 
certainement et par la raison que c'était là que l'or, le coton, le blé et 
toutes les denrées brutes de la terre étaient chères. Où tendent-ils le plus 
aujourd'hui à aller lorsqu'ils désirent acheter des étoffes et des soieries? 
N'est-ce point en France et en Allemagne? Certainement oui; et par la 
raison que c'est là que les matières brutes sont le plus cher et les produits 



achevés le meilleur marché. L'or suit à la piste les denrées brutes 
généralement et l'on trouve invariablement celles-ci voyageant vers les 
places où les denrées brutes de la terre commandent le plus haut prix, 
tandis que le drap, le fer et ce qui sort des usines à fer et autres métaux, 
s'y vendent au plus bas; et plus le flux est considérable dans ce sens, plus 
s'accroît la tendance à ce que montent les prix des premières et à ce que 
baissent ceux des derniers. Cela étant, il semblerait que le surcroît 
d'approvisionnement et de circulation de monnaie, loin d'avoir cet effet 
que les hommes doivent donner deux pièces pour un article qu'on aurait 
eu auparavant pour une, a, au contraire, cet effet qu'ils sont mis à même 
d'obtenir pour une pièce l'article qui auparavant leur en coûtait deux; et 
nous allons montrer aisément que c'est là le cas. 

La monnaie tend à diminuer les obstacles interposés entre le producteur 
et le consommateur, précisément comme font les chemins de fer et les 
usines, qui tous tendent à élever la valeur du travail et de la terre, eu 
même temps qu'ils mettent à bon marché, les produits achevés du travail, 
et qu'ils augmentent la rémunération de l'agriculteur. Chaque diminution 
dans la concurrence des chemins de fer tend à diminuer la valeur du 
travail et de la terre. Chaque diminution du nombre d'usines et de 
fourneaux agit de même et de même aussi, à un plus haut degré, chaque 
diminution de l'approvisionnement de monnaie; tandis que son 
augmentation tend à produire des effets exactement inverses. La raison, 
c'est qu'à chaque amélioration dans le caractère de l'instrument 
d'échange, la quote part du transporteur, du chef d'usine, du possesseur 
de monnaie, diminue, et il reste davantage à partager entre le producteur 
et le consommateur. Tous deux obtiennent de plus gros salaires, qui leur 
permettent d'accumuler un capital à employer à l'amélioration de la terre 
ou à la conversion de ses produits; et plus il s'en applique ainsi, plus les 
produits du jardin et de l'atelier seront à bon marché. C'est un fait notoire 
que l'industrie manufacturière a considérablement abaissé ses prix, et 
qu'on obtient aujourd'hui pour un dollar la quantité de cotonnade qui en 
aurait, dans le principe, coûté cinq; et que la réduction a eu lieu 
précisément dans ces pays où l'or du monde a constamment afflué et où il 
afflue encore, ce qui donne la certitude parfaite que les produits achevés 
tendent à baisser à mesure que la monnaie afflue tandis que la terre et le 
travail, les ultimes matières premières de tous tendent à monter. L'or de 
Californie et d'Australie va aujourd'hui à l'Allemagne, la France, la 



Belgique et la Grande-Bretagne, où la monnaie abonde, et son intérêt est 
bas, parce que les objets manufacturés sont à bon marché et que la 
monnaie a valeur en la mesurant par eux. Il ne va pas à l'Espagne, l'Italie, 
le Portugal, la Turquie, parce que les objets manufacturés sont chers et la 
terre et le travail à bon marché. Il ne s'arrête pas au Mississippi, Arkansas 
ou Texas, parce que là aussi les objets manufacturés sont chers, et la terre 
et le travail à bon marché; mais il s'y arrêtera quelque jour à venir, 
lorsqu'il sera bien reconnu que la charrue et la herse doivent toujours 
avoir pour voisins la broche et le métier à tisser. 

Les produits supérieurs d'une agriculture habile les fruits, les végétaux 
potagers, les Heurs, ont ferme tendance à baisser de prix dans tous les 
pays où il y a afflux de monnaie, et par la raison que l'amélioration 
agricole accompagne toujours l'industrie manufacturière et que celle-ci 
attire toujours les métaux précieux. Pour peu qu'on soit familier avec les 
opérations de l'Ouest, on sait que tandis que le blé et le porc y sont 
toujours à bon marché, les choux, les pois, les fèves et toutes les récoltes 
vertes y sont invariablement rares et chères ; et cela se continue jusque 
autour de Cincinnati, de Pittsburgh et de quelques autres places où la 
population et la richesse ont donné un stimulant à l'œuvre de culture. En 
Angleterre, l'augmentation des récoltes vertes de toute sorte a été 
immense, suivie d'abaissement de prix ; et en France, un écrivain 257 
récent nous apprend que nonobstant l'augmentation de la quantité de 
monnaie, le prix du vin y est d'un quart à peine plus élevé qu'il y a trois 
siècles. Nous lisons dans un autre : « Tous ceux de nous qui ont quarante 
ans, ont pu voir de leurs yeux, diminuer sensiblement le prix du 
jardinage, des fruits de toute espèce, des fleurs, etc.; la plupart des 
graines oléagineuses et des plantes industrielles sont dans le même cas; 
quelques-uns de nos légumes, comme les betteraves, les carottes, les 
navets, etc., sont devenus tellement communs qu'on en nourrit les 
animaux à l'étable. 25fi _ 

Les subsistances deviennent donc plus abondantes dans les pays où 
l'afflux d'or est soutenu, et diminuent dans ceux d'où l'or s'écoule, comme 
on le voit en Caroline, qui a épuisé constamment sa terre, en Turquie, en 
Portugal et dans l'Inde. Dans tous ces pays, la terre et le travail sont à vil 
prix. Donnez-leur des manufactures, mettez ainsi la population à même 
de combiner ses efforts, et elle obtiendra et retiendra l'or; et alors elle fera 


des routes, et les quantités de subsistances iront fermement en 
augmentant à mesure que le drap et le fer tomberont à bon marché; et la 
terre et le travail gagneront alors du prix. La partie la plus nécessaire de 
l'outillage d'échange étant celle qui facilite le passage, de main en main, 
du travail et de ses produits, toute diminution de sa quantité se fait sentir 
dix fois plus sévèrement qu'une diminution du nombre des chemins de 
fer, des chariots et des navires; et cela à cause de la somme énorme 
d'échanges qui s'effectuent de la main à la main, comparée à ceux qui se 
font entre hommes qui sont à distance les uns des autres. Néanmoins, des 
écrivains qui félicitent la nation sur ce qu'elle ajoute à sa marine, 
regardent avec indifférence un écoulement constant et croissant des 
métaux précieux, suivi d'une cessation de mouvement de la communauté 
qui promet, à la fin, d'être aussi complet que celui qui a eu heu en 1842. 

II y a ainsi tendance constante au déclin de la valeur de l'or, comparé avec 
le travail et la terre, dans tous les pays où la quantité d’or augmente, et à 
une élévation de cette valeur dans ceux où il diminue. Ce dernier fait se 
manifeste pleinement dans quelques-uns des anciens États du Sud. La 
cause de ce déclin est que de jour en jour, à mesure que les manufactures 
et l'agriculture s'améliorent, il se trouve là facilité constamment 
croissante d'obtenir plus de subsistances et plus d'outillage de culture; et 
que la valeur du vieux stock ne peut excéder le coût de reproduction. Pour 
la même raison décline la valeur des vieilles routes et des vieux 
instruments. À chaque surcroît à leur nombre, il y a facilité accrue pour 
en obtenir de nouvelles et meilleures; et la valeur de celles existantes ne 
peut jamais excéder celle du travail et de l'habileté nécessaires pour en 
produire d'autres de pouvoir égal. Il en est précisément de même avec la 
monnaie. Dans les premiers âges de la société, l'or et l'argent s'obtenaient 
des pauvres sols de l'Europe; mais aujourd'hui qu'il est fourni par les sols 
riches d'Asie, d'Amérique et d'Australie, la quantité tend fermement à 
augmenter, avec accroissement constant du pouvoir d'association et 
combinaison. À chaque degré de progrès dans ce sens, la demande pour 
l'effort intellectuel et musculaire suit de plus près la consommation 
d'aliments et de vêtement à laquelle la production est due; les produits 
bruts du sol, et le sol lui-même, augmentent de valeur-monnaie, tandis 
que les produits achevés nécessaires à l'usage et aux desseins de l'homme 
déclinent d'une manière aussi soutenue; et l'homme lui-même gagne en 
intelligence, en bonheur et en liberté. Le fermier obtient plus de monnaie 



pour ses produits, tandis que le mineur obtient plus de drap et de fer 
pour son or. Entre les deux il y a donc parfaite harmonie d'intérêts, tous 
deux ayant même avantage à ce qu'augmente la quantité de métaux 
précieux, le plus important de tous les instruments d'échange en usage 
parmi les hommes. 


§ 9. À quoi bon, peut-on demander, de nouveaux surcroîts 
d'or et d'argent, 

après qu'un pays aura obtenu le plein approvisionnement nécessaire pour 
la plus parfaite circulation de ses produits et des services des individus 
dont se compose la société? Ne peut-il advenir que l'article surabonde? 
Non, et par la raison que ces métaux se prêtent à des usages nombreux et 
importants. L'argent est meilleur que le fer pour une grande variété 
d'emplois. Passer au creuset de l'orfèvre ou sous le marteau du batteur 
d'or, c'est la destination finale de la masse des immenses produits de 
Sibérie, Californie, Australie; et plus s'accroît le pouvoir de les employer 
dans les arts, plus doit s'activer le progrès de civilisation. Ce progrès croit 
avec l'accroissement de facilité d'association et de combinaison; et celle-ci 
croît avec la facilité accrue d'obtenir cet instrument essentiel 
d'association. Le mineur d'or va ainsi se faisant toujours un marché pour 
son article, et plus il en fournit plus augmente la tendance à ce que 
décline le prix du drap, des montres, des machines à vapeur et des livres 
qu'il cherche à acheter. Pour s'assurer de l'exactitude du fait, il n'est 
besoin que de regarder à un demi-siècle en arrière, et de remarquer 
l'augmentation immense dans la demande de vaisselle plate, et la 
substitution croissante de l'or à l'argent, naguère tellement employé. Il y a 
quarante ans, les montres d'or étaient l'exception , aujourd'hui l'on ne 
voit pas de montres d'argent. Il y a trente ans, un porte-crayon d'or était 
tout à fait une rareté; aujourd'hui on les fabrique par millions. Il y]a un 
quart de siècle, l'or, dans la reliure d'un livre, était un luxe extraordinaire; 
aujourd'hui la reliure des livres emploie des tonnes d'or. Il en est ainsi 
partout, l'or et l'argent entrant de plus en plus dans l'usage, à cause de la 
facilité accrue avec laquelle ils s'obtiennent; tandis que tous les articles 
nécessaires pour les fins du mineur ont constamment baissé de prix. « 
Tout est désaccord, l'harmonie échappe à l'entendement, nous assure-t- 



on, et plus nous étudions les lois de la nature, plus les preuves deviennent 
concluantes que l'harmonie existe. 


§10. L'usage des banks-notes tend cependant, nous dit- 
on, à amener l'expulsion de l'or. 

Le fait, s'il existait, serait en opposition à la loi générale en vertu de 
laquelle tous les articles tendent vers les lieux, et non pas des lieux où ils 
ont le plus haut degré d'utilité. Une banque est une machine pour donner 
utilité à la monnaie, en mettant À et B et C à même de se servir d'elle, 
alors que D, E et F, qui en sont les possesseurs, n'ont pas besoin de ses 
services. L'établissement de ces institutions, dans les villes d'Italie, de 
Hollande et d'autres pays, a toujours eu pour effet direct de faire affluer la 
monnaie vers ces villes, et par la raison que là son utilité est portée au 
plus haut degré. Même alors cependant il y avait des difficultés attachées 
au changement de propriété de la monnaie déposée à la banque; le 
propriétaire devait se présenter au comptoir, et écrire de là aux autres 
parties. Pour obvier à la difficulté, et augmenter l'utilité de la monnaie, on 
finit par autoriser ses propriétaires à tirer des mandats, dont ils purent 
transférer la propriété sans sortir de chez eux. 

Restait cependant cette difficulté que les particuliers n'étant pas 
généralement connus, de tels mandats n'effectuaient d'ordinaire qu'un 
seul transfert, avait-on de la monnaie à recevoir, on prenait possession de 
celle qui vous était transférée, après quoi, on avait à son tour à tirer un 
bon lorsqu'on désirait effectuer un autre changement de propriété. Pour 
obvier à l'inconvénient, on inventa des billets de circulation, ou billets au 
porteur au moyen desquels la propriété de la monnaie se transmet avec 
une rapidité telle, qu'une simple centaine de dollars passe de main en 
main cinquante fois en un jour effectuant des échanges, peut-être pour 
plusieurs milliers de dollars et sans que les parties soient jamais tenues 
de consacrer un seul instant à la tâche de compter les espèces.Ce fut là 
une importante invention, et grâce à elle, l'utilité de la monnaie s'est 
tellement accrue qu'un simple millier de pièces peut faire plus de 
besogne, que sans elle on n'en ferait avec des centaines de mille. 



Ceci, nous dit-on, détrône l'or et l’argent et conduit à leur exportation. La 
chose nous est affirmée positivement par ces modernes économistes 
politiques, qui regardent l'homme comme un animal qui veut être nourri 
et procréera, et qui ne peut être amené à travailler que sous la pression 
d'une forte nécessité. S'ils avaient cependant songé rien qu'une fois, à 
L'homme Réel, l'être fait à l'image du Créateur, et, capable de s'élever 
presque à l'infini, peut-être seraient-ils arrivés à une conclusion très 
différente. Les aspirations de cet homme sont infinies, et plus satisfaction 
leur est donnée, plus vite le nombre en augmente. Le misérable Hottentot 
ne se sert de route d'aucune sorte; mais nous voyons le peuple éclairé et 
intelligent d'autres pays passer successivement du chemin vicinal à la 
route à péage et de là au chemin de fer; et plus les communications 
existantes s'améliorent, plus augmente la soif d'amélioration nouvelle. 
Meilleures sont les écoles et les maisons, plus le désir s'avive 
d'instituteurs supérieurs, et de nouveaux surcroîts aux conforts de la 
demeure. Plus la circulation sociétaire se perfectionne, plus augmente la 
rémunération du travail et plus s'accroît le pouvoir d'acheter l'or et 
l'argent pour l'appliquer aux différents usages auxquels ils s'adaptent si 
admirablement et plus augmente la tendance à ce qu'ils coulent vers les 
lieux où la circulation est établie. La monnaie favorise la circulation 
sociétaire. Le mandat et la bank-note stimulent cette circulation donnant 
par là valeur au travail et à la terre; et partout où ces mandats et ces 
banks-notes sont le plus en usage, là s'établira le plus large et le plus 
constant afflux des métaux précieux. 

Comme preuve qu'il en est ainsi, nous avons les faits que, depuis plus 
d'un siècle, les métaux précieux du monde ont tendu le plus vers la 
Grande-Bretagne, qui fait le plus usage de telles notes. L'usage en 
augmente rapidement en France, suivi d'un accroissement constant de 
l'afflux de l'or. De même en Allemagne où le courant aurifère s'établit 
avec tant de fermeté que les billets qui représentent la monnaie se 
substituent rapidement à ces morceaux de papier inconvertible qui ont si 
longtemps remplacé l'usage des espèces. D'où coule tout cet or? Des pays 
où les emplois ne sont pas diversifiés, de ceux où il y a peu de pouvoir 
d'association et de combinaison, de ceux où le crédit n'existe pas, de ceux 
enfin qui ne font point usage de cet instrument qui accroît si fort l'utilité 
des métaux précieux et que nous désignons ordinairement sous le nom de 
bank-note, billet de banque. Les métaux précieux vont de Californie de 



Mexique du Pérou du Brésil de Turquie et de Portugal les pays où la 
propriété monétaire ne se transmet que par la remise effective de l'espèce 
elle-même. » À ceux où elle se transfère au moyen d'un bon ou billet, ils 
vont des plaines de Kansas où les billets ne sont point en usage, à New- 
York et à la Nouvelle-Angleterre où il y en a de Sibérie à Saint- 
Pétersbourg de l'embouchure des fleuves africains à Londres et à 
Liverpool et des gisements de l'Australie aux villes d'Allemagne où la 
laine est chère et le drap à bon marché. 


§11. L'ensemble des faits manifestés dans le monde entier 
tend à prouver que tout article cherche le lieu où il a le plus 
haut degré d'utilité, 

et tous les faits qui se lient au mouvement des métaux précieux prouvent 
qu'ils ne font point exception à la règle. Les bank-notes augmentent 
l'utilité de ces métaux, et, par conséquent, les attirent et ne les repoussent 
pas. Néanmoins on voit les deux nations du monde qui prétendent le 
mieux comprendre les principes du commerce engagés dans une croisade 
contre les bank-notes ; et se flatter du vain espoir de donner ainsi à 
plusieurs pays plus de pouvoir d'attirer les produits des mines du Pérou 
et du Mexique, d'Australie et de Californie. En cela l'Angleterre suit 
l'exemple des États-Unis. » Les restrictions de sir Robert Peel étaient de 
date postérieure de quelques années à la déclaration de guerre contre les 
billets de circulation fulminée par le gouvernement américain. 

C'est purement une absurdité, et elle a dû d'être adoptée parles États- 
Unis, à ce fait que leur système de politique tend à cette expulsion des 
métaux précieux, qui doit toujours résulter de l'exportation prolongée des 
produits bruts de la terre. L'administration qui adopta ce qu'on appelle le 
libre échange, fut la même qui inaugura le système de forcer la 
communauté à se servir d'or au lieu de billets, d’où ne tarda pas à résulter 
la disparition de la circulation de toute espèce quelconque. Depuis lors 
jusqu'à présent, le mot d'ordre du parti de l'Union a été : « Guerre à mort 
contre les bank-notes. »Et, dans le but d'amener leur expulsion, 
différents États passèrent des lois, qui en interdisaient l'usage à moins 
qu'elles n'eussent une dimension trop grande pour entrer librement dans 
les transactions de la communauté. Comme il doit cependant 



infailliblement arriver, la tendance à perdre les métaux précieux a 
toujours été en raison directe de l'affaiblissement de leur utilité produit 
de la sorte. Une seule fois, dans le cours des vingt dernières années, il y a 
eu quelque excédant d'importation de ces métaux, et ce fut sous le tarif de 
1842. La monnaie alors devint abondante et à bon marché, parce que la 
politique du pays visait à favoriser l'association et le développement du 
commerce. Aujourd'hui elle est rare et chère, parce que cette politique 
limite le pouvoir d'association et établit la suprématie du trafic 252 -. 
Quelles sont les circonstances qui tendent à influer sur le taux pour 
l'usage de la monnaie, nous allons l'examiner. 


CHAPITRE XXXII. 
CONTINUATION DU MÊME SUJET, 



III. » Du prix a payer pour l'usage de la Monnaie. 


§ 1. À chaque accroissement de facilité de reproduction 
d'une utilité ou d'une chose, il y a diminution de la valeur 
de toutes les choses de même sorte existantes. 

Cela est suivi d'une diminution du prix qu'on peut obtenir en en cédant 
l'usage, phénomène qui fournit des preuves concluantes d'une civilisation 
en progrès. La maison dont la construction, il y a un siècle, eût demandé 
mille journées de travail, peut être reproduite aujourd'hui en moins que 
moitié de ce temps, ce qui a eu pour conséquence que la valeur du travail 
en maisons s'est considérablement élevée, tandis que celle des maisons, 
mesurée par le travail, a beaucoup baissé. L'homme qui aujourd'hui 
désire occuper l'ancien bâtiment ne se guidera pas, pour la rente à payer, 
sur ce qu'il a coûté à produire, mais sur ce qu'il en coûterait pour le 
reproduire. Les travaux du présent tendent donc à acquérir pouvoir aux 
dépens des accumulations du passé. 

Le prix à payer pour l'usage de la monnaie existante, tend de la même 
manière, à diminuer à mesure que, d'un siècle à l'autre, l'homme acquiert 
autorité croissante sur les services des grandes forces que le Créateur a 
destinées à son usage; et c'est pourquoi dans tout pays qui avance il y a 
diminution graduelle du taux d'intérêt. C'est ainsi qu'à mesure que nous 
passons des régions à population clair-semée au-delà du Mississippi aux 
États à population dense de New-England, le taux d'intérêt dans les 
premiers est entre 50 et 60 tandis que dans le dernier, le taux le plus haut 
et celui le plus bas est entre 5 et 20 %. Dans tous et dans chaque cas il 
diminue à mesure que nous approchons des États ou contrées qui 
importent des matières brutes, et où, par conséquent, la terre a un prix 
élevé, tandis qu'il augmente à mesure que nous passons vers ceux qui 
exportent ces matières et où, par conséquent, la terre est à bas prix. » 
Dans le premier de ces cas, la compensation du capitaliste pour cette 
réduction se trouve dans le fait que là où la terre est le plus haut et 
l'intérêt le plus bas, les utilités achevées sont au meilleur marché, ce qui 
lui permet d'obtenir un haut degré de bien-être avec une petite somme de 



monnaie. » La perte qu'il subit dans le second cas se trouve dans le fait 
que là où la terre est au plus bas prix, les utilités achevées sont le plus 
cher, car il faut beaucoup d'argent pour acheter habits, chapeaux, bottes 
et autres nécessités et convenances de la vie. 


§ 2. Le pouvoir d'acheter la monnaie et la tendance à 
diminution du taux d'intérêt, existe dans toute 
communauté en raison exacte de l'activité de circulation 
du travail et de ses produits. 

Plus l'approvisionnement existant est parfait et plus est haut son degré 
d'utilisation; plus s'accélère la circulation et plus il y a tendance à 
accroissement d'aptitude pour des achats plus étendus. Moindre est 
l'approvisionnement et moindre est son degré d'utilisation, plus la 
circulation sociale est lente et plus il y a tendance à perdre ce qui avait été 
auparavant acheté. Dans un cas, le travail obtient pouvoir sur le capital et 
le taux d'intérêt tombe. Dans l'autre, le capital obtient autorité sur le 
travail et le taux d'intérêt monte. La première de ces classes de 
phénomènes s'obtient dans tous les pays qui se guident sur la France, 
important des matières brutes et exportant les produits de leur sol sous la 
forme la plus parfaite. La seconde se trouve dans tous les pays qui suivent 
la direction indiquée par l'Angleterre, exportant les produits bruts de la 
terre et les réimportant à l'état d'objets achevés, comme c'est le cas pour 
Irlande, Inde, Jamaïque, Portugal, Turquie, Mexique et tous les États de 
l'Amérique du Sud. 

Comme une preuve de plus à l'appui, nous pouvons prendre les divers 
phénomènes présentés par les États-Unis, à mesure que leur politique a 
changé de temps à autre dans le dernier demi-siècle. Dans la période de 
libre-échange qui suivit la fin de la grande guerre européenne, la 
circulation avait complètement cessé, le travail se perdait partout, la 
production était faible, la monnaie rare et à un taux élevé. Dans celle qui 
suivit l'acte passé en 1828, tout est différent, la circulation est rapide, le 
travail demandé, la production est considérable, la monnaie à bas prix. 
Nouveau changement de scène : la production diminue tandis que la 
monnaie monte rapidement et devient à la longue tellement insaisissable 



que les banques suspendent, les États ne payent plus et le gouvernement 
fédéral fait faillite—Ré-adoption de la politique de protection : la 
production augmente aussitôt, tandis que le taux d'intérêt tombe. Il est 
haut maintenant et par la raison que la production décline fermement et 
régulièrement dans son rapport à la population. Comme preuve, nous 
avons le fait que la consommation de subsistances, de vêtement, de fer 
est aujourd'hui dans un rapport moindre à la population qu'elle le fut il y 
a dix ans. Les faits du temps présent correspondent donc avec ceux 
observés en 1836. La monnaie alors était à haut prix, les emprunts 
étrangers énormes, et l'émigration vers l'ouest considérable. La 
spéculation régnait comme elle règne aujourd'hui; mais le décroissement 
continuel de la production préparait la détresse et la ruine qui devinrent 
si universelles en 1842. 

Que la prospérité réelle soit tout à fait incompatible avec un taux 
progressif de l'intérêt, c'est un fait prouvé à chaque chapitre de l'histoire 
du monde. Dans cette direction se trouvent la centralisation et 
l'esclavage; et par la raison qu'une augmentation du prix à payer pour 
l'usage de la monnaie est preuve d'accroissement du pouvoir des 
accumulations du passé sur le travail du présent, du capital sur le travail. 
Pour preuve nous avons le fait que dans une partie importante de l'Union, 
le sentiment en faveur de l'esclavage tient fermement pied à l'épuisement 
du sol par l'exportation de ses produits sous leur forme la plus rude, à 
l'exportation des métaux précieux, et à la hausse du prix de la monnaie. 


§ 3. On a souvent confondu monnaie avec numéraire et 
capital, ainsi l'on nous dit que l'intérêt est haut parce que « 
le capital est rare. » 

On serait cependant tout aussi en droit de dire que les rentes, les péages 
ou les frets sont hauts parce que le capital est rare. L'intérêt est toujours 
haut lorsque le numéraire, quelle qu'en soit la cause, est rare; et le haut 
prix qu'on paye alors pour son usage cause une déduction sur les profits 
du négociant, sur les rentes des maisons et sur les frets des navires. Le 
possesseur de numéraire profite alors aux dépens des autres capitalistes. 
L'intérêt est la compensation payée pour l'usage de l'instrument appelé 
monnaie, et uniquement de cet instrument. Dans les pays où il est haut, 



le taux de profit l'est nécessairement aussi, parce que le prix payé pour 
l'usage de la monnaie qui est nécessaire, entre d'une manière aussi large 
dans le profit du négociant. 

Les hauts profits des États-Unis de l'Ouest sont, dit-on, la cause du haut 
intérêt que l'on y paye; mais là, comme partout, la moderne économie 
politique prend l'effet pour la cause. L'intérêt est haut parce que la 
monnaie, la chose pour laquelle uniquement se paye l'intérêt, est rare; et 
parce que sa rareté permet à l'homme qui commande l'usage de 
l'instrument d'échange d'obtenir de larges profits en se plaçant entre le 
producteur, qui a besoin d'avances pour son grain, et le consommateur, 
qui a besoin de crédit sur son drap et son fer. Là où il est rare, la 
circulation est lente; il y a déperdition considérable de pouvoir 
musculaire et intellectuel; et l'homme qui peut alors commander l'usage 
de cet indispensable instrument, devient encore plus maître de celui qui 
désire s'en servir, que le transporteur lorsque les récoltes sont 
abondantes et que les navires sont rares. C'est une chose bien connue de 
tous mes lecteurs. C'est une chose également vraie pour ces pays qui 
abondent de capital de toute sorte, que pour ceux chez qui le capital 
existe à peine. La condition des classes ouvrières en Angleterre, en 1841, 
était déplorable au suprême degré, et pourtant subsistances, vêtements, 
navires, vaisseaux, routes, et toute autre chose, sauf la monnaie, se 
trouvaient en grande abondance. Capital est un mot qui répond à une très 
large signification. Numéraire ou monnaie est un mot qui s'applique 
uniquement à l'instrument de l'échange de la main à la main. 


§ 4. Cette faute de confondre numéraire et capital se trouve 
dans un récent livre d'un des chefs de l'économie en 
France. 

Il regarde comme une erreur, « qui n'est que trop commune, de dire que 
:« l'argent est abondant, ou l'argent est rare, pour indiquer que l'homme 
industrieux qui cherche du capital a de la facilité ou de la peine à en 
obtenir. Quand l'agriculture se plaint que l'argent est rare, elle est la dupe 
de la métaphore en vertu de laquelle, dans le langage ordinaire, le capital 
est qualifié d'argent, uniquement parce que la monnaie, qui est d'argent, 



est la mesure du capital. 

Selon lui, l'expression anglaise « money market,» marché de monnaie, 
devrait être remplacée par « marché de capital. »—_ 

L'erreur, ici, semblera être du côté de l'économiste, et non de celui du 
fermier, à qui son expérience de chaque jour enseigne que lorsque la 
monnaie, l'instrument au moyen duquel les échanges se font de la main à 
la main, circule librement, sa prospérité s'accroît de jour en jour; tandis 
que, lorsqu'elle est rare et circule lentement, sa prospérité disparaît. Ce 
n'est pas de capital dont il manque, mais de monnaie, de l'instrument au 
moyen duquel les produits du travail et du capital sont tenus en 
mouvement, et sans lequel ils ne se peuvent mouvoir qu'à la manière des 
temps primitifs, où les peaux se troquaient contre les couteaux et le drap. 
Le capital actuel des États-Unis, en maisons, terres, fabriques, fourneaux, 
mines, navires, routes, canaux et autres propriétés semblables, s'est, dans 
les dix dernières années, par l'application de travail, augmenté de milliers 
de millions de dollars—et pourtant nous voyons, dans toutes les 
directions, des routes à demi-achevées, et qui probablement ne le seront 
pas de sitôt, bien que les travailleurs soient en quête d'ouvrage, que les 
usines s'arrêtent faute de demande pour leurs produits, et que les 
entrepreneurs doivent couper court à leurs opérations, à cause de la 
difficulté qu'ils éprouvent d'obtenir les moyens de satisfaire à leurs 
échéances. D'où vient cela? Ce n'est certainement pas d'une diminution 
du capital, car il est plus considérable qu'il n'a jamais été. Partout où vous 
jetez les yeux, vous voyez de nouvelles maisons, routes et fermes, et 
presque des États, créés depuis la date du dernier recensement, et le 
chiffre de population grossi de plusieurs millions. Capital et travail, les 
choses qu'il s'agit de mettre en mouvement ont augmenté; mais à côté de 
cette augmentation, il y a eu exportation constante de l'instrument qui 
devait servir à produire le mouvement, et les résultats, aujourd'hui, ne 
sont que ceux auxquels nous devions nous attendre d'une telle manière 
d'opérer. L'écoulement de monnaie a causé cet état de choses; et, pour 
amener une suspension complète de mouvement, il suffirait uniquement 
que l'exportation des États atlantiques excédât annuellement du chiffre le 
plus insignifiant l'importation de la Californie. » Le faible capital 
nécessaire pour construire un chemin de fer ajoute des millions à la 
valeur des terres qu'il traverse, parce qu'il produit circulation rapide de 



leurs produits. Le très faible capital nécessaire pour construire des usines 
et des fourneaux, donne valeur à la terre et au travail, parce qu'il crée 
circulation rapide parmi les produits du travail qui cherchent à 
s'échanger; mais la très minime quantité employée à entretenir 
l'instrument des échanges de la main à la main, produit des résultats plus 
grands mille fois, comparés à son montant. Le capital des États-Unis était 
presque aussi grand en 1842 qu'il le fût en 1846, et plus grand qu'il l'avait 
été en 1834; et pourtant, dans l'une et l'autre de ces dernières années, la 
prospérité fut universelle , tandis qu'il y eut large détresse dans la 
première. De même pour la Grande-Bretagne, dont le capital, en 1847, 
était presque aussi considérable qu'il l'avait été en 1845, et pourtant la 
première année présente le tableau d'une détresse presque universelle, 
qui suit de près une autre année de haute prospérité. La différence, dans 
ces cas, s'explique par les faits qu'en 1834 et 1846, la monnaie afflua dans 
les États-Unis, et par conséquent fut abondante et à bon marché, de 
même qu'elle affluait en Grande-Bretagne en 1845, alors que là aussi elle 
fut à bon marché, tandis qu'en 1842 elle était rare et chère dans un pays, 
comme en 1847 elle était rare et chère dans l'autre, parce qu'il y avait 
efflux des deux pays. S'il était possible d'annoncer aujourd'hui, qu'en 
raison de quelque changement de politique, l'exportation de l'or 
s'arrêtera, et que la quantité, dans le pays, augmentera parce qu'on y 
retiendra la production de la Californie, la monnaie aussitôt deviendrait 
abondante et à bon marché, la circulation reprendrait, et la prospérité 
régnerait dans le pays; et pourtant la différence, dans l'année qui suivrait, 
ne monterait pas au quart d'un pour cent de la valeur de la terre et du 
travail du pays. Le capital augmenterait d'une portion si faible, qu'elle 
serait à peine perceptible, et pourtant la valeur-monnaie, la valeur pour 
laquelle on pourrait l'échanger, augmenterait de plusieurs centaines de 
millions. À présent tout stagne, et il y a peu de force. Il y aurait alors vie 
et mouvement, et la force produite serait considérable. 


§ 5. Ce n'est pas cependant dans la quantité de numéraire 
tenue dans un pays que nous chercherons le témoignage 
de sa prospérité, 

ou l'indication pour le taux d'intérêt, mais dans la vitesse avec laquelle il 



circule. Fermeté et régularité dans le mouvement sociétaire sont 
nécessaires pour produire confiance et accroître le mouvement et la force 
qui résultent de la confiance. L'or tenu par les banques, la population et le 
gouvernement des États-Unis dépasse, dit-on, 100,000,000 dollars, 
laquelle somme n'est tenue que depuis peu d'années; mais comme il n'y a 
point régularité dans le mouvement sociétaire, aÊ3 _ le crédit en souffre 
beaucoup. Il en résulte que la circulation est lente et que le taux des 
intérêts s'est, depuis des années, élevé au point de resserrer la disposition 
à s'engager dans toute opération dont l'accomplissement veut du temps. 
Le capitaliste de monnaie en profite, parce qu'il obtient le double ou le 
triple du taux ordinaire d'intérêt; mais ç'a été la ruine du mineur, du 
fondeur, du filateur de coton, du fabricant de drap. 

La France a un stock considérable de métaux précieux; toutefois la 
fréquence des révolutions a tendu très fort à détruire cette confiance, qui 
est si essentielle pour produire vitesse de circulation. Le numéraire 
thésaurisé ne rend point service à la société. Comme on y thésaurise assez 
communément, le taux d'intérêt est élevé, en même temps que les salaires 
sont bas par suite des chômages fréquents et prolongés, et de la 
concurrence qui s'ensuit pour la vente du travail, deux choses qui dans 
tout pays existent en raison directe du déficit dans l'approvisionnement 
de l'instrument de circulation. Dans ce pays, qui possède peu 
d'institutions locales pour fournir quelque substitut ce qu'il existe de 
monnaie métallique en circulation est en très grande partie absorbée 
parles demandes pour le paiment des impôts, et a été d'abord recueilli 
dans les départements, puis transmis à Paris, d'où il trouve lentement sa 
voie pour retourner au heu d'où il est venu. Le numéraire est donc rare, la 
combinaison d'action est limitée, et il ne se produit que peu de 
mouvement. Un éminent économiste français indique comment, avec une 
faible quantité de monnaie, on pourrait mettre un terme à ces 
suspensions d'activité. 

« D'un côté, voici un mécanicien, un forgeron, un charron dont les 
ateliers chôment, non peut-être faute de matières à mettre en œuvre, 
mais faute de commandes pour leurs produits. Ailleurs pourtant, voilà 
des fabricants qui ont besoin de machines, des cultivateurs qui ont besoin 
d'instruments de labour. Pourquoi ne délivrent-ils pas ces commandes 
que le mécanicien, le forgeron et le charron attendent? C'est qu'il faudrait 


payer en argent, et cet argent, ils ne l'ont pas en ce moment. Cependant 
ils ont, eux aussi, dans leurs magasins, dans leurs greniers, des produits à 
vendre, dont bien des gens pourraient s'accommoder. Que ne les 
donnent-ils en échange? C'est que l'échange direct n'est pas possible : il 
faudrait vendre d'abord; et comme ils exigent eux-mêmes un paiment en 
argent, ils ne trouvent que difficilement des acheteurs. Voilà donc le 
travail suspendu des deux parts. C'est dans une situation semblable que 
la production languit et que la société végète, avec tous les éléments 
possibles d'activité et de prospérité. » 

Il y aurait cependant un moyen de lever cette difficulté. Si le mécanicien, 
le forgeron et le charron refusent de livrer leurs produits autrement que 
contre de l'argent comptant; ce n'est peut-être pas qu'ils se défient de la 
solvabilité future du cultivateur ou du fabricant, c'est qu'ils ne sont pas en 
mesure de faire des avances, qui appauvriraient leur capital et les 
mettraient bientôt hors d'état de travailler. Que chacun donc, en délivrant 
sa marchandise, puisqu'il a confiance dans la solvabilité future de celui 
qui la demande, exige seulement, au heu d'argent comptant, un billet 
dont il se servira à son tour près de ses fournisseurs. À cette condition, la 
circulation se rétablira et le travail aussi. Oui : mais il faut être sûr pour 
cela que les billets acceptés en paiment seront reçus dans le commerce; 
autrement on rentre toujours dans le cas d'une simple avance à 
découvert. Or, cette certitude, ou n£ l'a pas : on refuse donc de prendre 
des billets, non parce qu'on en suspecte la validité, mais parce qu'on 
doute de la validité du placement. Une banque intervient et dit : «Vous, 
mécanicien, délivrez vos machines; vous, forgeron, vos instruments; 
vous, cultivateur, vos matières brutes; vous, fabricant, vos articles 
manufacturés; acceptez en toute assurance des billets payables à terme, 
pourvu que vous ayez confiance dans la moralité des débiteurs. Tous ces 
billets, je m'en charge; je les reprendrai à mon compte, jusqu'au jour de 
l'échéance, et vous délivrerai en échange d'autres billets signés par moi, et 
que vous serez sûr de faire accepter partout. Alors toute difficulté cesse. 
Les ventes s'opèrent; les marchandises circulent, la production s'anime; il 
n'y a plus ni matière, ni instruments, ni produits d'aucune sorte qui 
demeurent un seul instant inoccupés 2 ^..» 

Il n'y a là aucun changement dans la quantité de capital possédé par la 
communauté; et pourtant on voit que ses membres passent d'un état 


d'apathie et d'improductivité à un état d'activité et de productivité, qui 
permet à chaque homme de vendre son travail et de recevoir en échange 
les utilités nécessaires pour la consommation de sa femme et de sa 
famille, qui auparavant semblaient souffrir faute des nécessités 
communes de la vie. Qu'était-ce cependant qui donnait valeur à ces 
billets, et d'où vient qu'ils circulaient avec une facilité tellement 
supérieure à celle des billets du forgeron et du fermier? De ce qu'il existe 
dans la communauté une confiance qui se tient derrière une pile de 
monnaie suffisante pour racheter chaque billet à présentation et au 
porteur. Sans l'existence d'une telle croyance, elles eussent cessé de 
circuler dès qu'on eût vu s'établir un écoulement d'or, produisant 
diminution continue de la quantité possédée parla banque, jusqu'à ce 
qu'enfin un simple billet présenté eût trouvé la caisse fermée. Dès lors 
leur circulation s'arrêterait, le mouvement serait de nouveau suspendu, et 
le forgeron, le mécanicien, le charron se désoleraient à côté d'outils qu'ils 
échangeraient volontiers pour des subsistances et des vêtements; tandis 
que le fermier et le manufacturier souffriraient de la difficulté d'obtenir 
outillage pour une production meilleure de subsistances et de vêtements. 
La monnaie est à la société ce que le combustible est à la locomotive et 
l'aliment à l'homme, la cause de mouvement d'où résulte la force. Retirez 
le combustible, et les éléments dont l'eau se compose cessent de se 
mouvoir, et la machine s'arrête. La privation d'aliments amène pour 
l'homme la paralysie et la mort; et c'est précisément l'effet du déficit de la 
quantité nécessaire de monnaie, laquelle est le producteur de mouvement 
parmi les éléments dont se compose la société. Lors donc que le fermier 
se plaint que la monnaie est rare, et que l'ouvrier, l'artisan, le fabricant 
répètent la même plainte, ils sont dans le vrai. C'est de monnaie dont il 
est besoin, et leur sens commun ne les trompe en aucune manière. Dans 
tout pays du monde, on éprouve plaisir au son de l'or et de l'argent, qui 
arrivent parce que s'associent à eux les idées d'activité et d'énergie, tandis 
qu'au contraire on s'alarme et s'attriste de leur départ, car il s'y associe 
des idées de tristesse, d'inactivité, de souffrance et de mort. De là vient 
que, chez presque toutes les nations en Europe, on a rendu des lois ayant 
pour objet d'interdire l'exportation d'espèces hors du royaume. 
L'intention était bonne. » Les faiseurs de lois ne se trompaient que sur le 
moyen propre pour y répondre. Il leur eût fallu, pour attirer la monnaie, 
donner à leurs sujets assez de paix, de sécurité, de soulagement d'impôts, 



pour leur permettre d'approprier plus de leur travail à l’accumulation 
d'outillage propre à faciliter la production des articles avec lesquels la 
monnaie se pût acheter. » La monnaie est du capital; mais le capital n'est 
pas nécessairement de la monnaie. L'homme qui négocie un emprunt 
obtient de la monnaie pour laquelle il paye intérêt; celui qui emprunte 
l'usage d'une maison paye une rente ; celui qui loue un navire paye un fret 
; et il y a stricte convenance à maintenir l'expression « marché de 
monnaie, au heu d'adopter celle de marché de capital, qu'on propose de 
lui substituer. 


§ 6. Le mouvement décrit dans la citation ci-dessus 
provient, comme l'a lu le lecteur, de la substitution de 
bank-notes aux billets des individus. 

On nous affirme cependant que l'usage de bank-notes tend à l'expulsion 
des métaux précieux. Comme c'est l'inverse qui a heu, la monnaie tendant 
toujours vers les pays où existe cette confiance qui induit les hommes à 
accepter le transfert de propriété en espèces, s'opérant au moyen de 
billets de circulation nous avons tous les avantages suggérés par M. 
Coquelin, sans qu'ils soient accompagnés des inconvénients qui ont été 
signalés. Tous les articles veulent chercher la place où ils ont leur plus 
haut degré d'utilité; et c'est pour plus qu'aucun autre article le fait de tous 
les métaux précieux. Comme une centaine de mille livres, grâce à l'usage 
de ces billets, peut faire la besogne qui, sans eux, aurait exigé un demi- 
million, ils ont toujours eu pour effet d'abaisser le taux d'intérêt pour 
l'usage de la monnaie au grand avantage de celui qui a besoin de 
l'emprunter et en même temps d'accroître la production et de diminuer le 
coût des articles nécessaires à l'usage du possesseur de l'or au grand 
avantage de tous deux. C'est là ce qu'on observe aujourd'hui à la fois en 
France et en Allemagne. Dans le premier pays, les bank-notes ne sont 
entrées que récemment en usage, mais l'importation de l'or augmente 
avec l'extension du crédit et le déclin du taux d'intérêt. Dans l'autre, 
l'habitude d'association et l'extension du crédit vont croissant 
rapidement, à l'aide du Zollverein, ou l'Union douanière établie en vue de 
rapprocher entre eux le producteur de subsistances et de laine, et les 
consommateurs de subsistances de drap et de fer. Ç’a été par cet 



accroissement du degré d'utilité dans les métaux qu’il y a eu une 
diminution de leur valeur la facilité accrue de les acheter en produisant à 
bon marché des subsistances et des articles achevés, donnant 
accroissement de pouvoir de les appliquer à différents usages dans les 
arts. Il en est ainsi de tous les autres articles, à mesure que les machines à 
vapeur améliorées nous permettent d'obtenir de la même quantité de 
houille une plus large somme de pouvoir; le degré d'utilité de la houille 
augmente, mais sa valeur décline à cause de la facilité accrue d'obtenir 
plus de houille et plus de fer pour construire d'autres machines. À mesure 
que la vieille route acquiert un plus haut degré d'utilité, par l'usage accru 
qu'en fait une population croissante, sa valeur décline à cause de la 
facilité croissante d'obtenir de nouvelles et meilleures routes. L'utilité, 
nous l'avons déjà vu, est la mesure du pouvoir de l'homme sur la nature, 
tandis que la valeur est le pouvoir de la nature sur l'homme le pouvoir 
des obstacles à vaincre avant d'acquérir un objet, ce dernier pouvoir 
décline à mesure que l'autre grandit. À chaque surcroît de richesse 
résultant de l'association et combinaison, il y a accroissement du pouvoir 
de soumettre à la culture les riches sols, et à chaque degré de progrès 
dans ce sens, la valeur du travail s'élève tandis que diminue d'autant celle 
des pauvres sols originels. C'est aussi le cas, pour les métaux précieux; 
leur valeur décline partout à mesure que s'accroît leur degré d'utilité en 
quelques pays et en quelque temps qu'on les thésaurise, ils perdent leur 
utilité, et le taux d'intérêt s'élève. Pour réduire ce taux, il n'est besoin 
uniquement que de les appliquer à leur usage propre, celui de favoriser 
ces échanges de services qui constitue le commerce de l'homme avec son 
semblable. 


§ 7. Avec l'augmentation de la quantité de monnaie, il y a 
partout ferme tendance à l'égalisation du prix payé par le 
pauvre et par le riche pour les services de ce grand 
instrument d'association. 

Il y a un siècle, les fonds anglais 3 % étaient plus haut qu'ils ne sont 
aujourd'hui, et le taux d'intérêt pour ces valeurs était très bas; mais le 
taux d'intérêt que payaient les particuliers peu riches était beaucoup plus 



élevé. De même en France, alors que le gouvernement empruntait à 5 %; 
le petit commerce de détail sur les halles de Paris payait à la semaine un 
intérêt de presque 75 %. C'est de même aussi aux États-Unis. L’homme 
riche trouve à emprunter à 10 ou 12 %, mais le petit fabricant a peine à 
emprunter à tout prix; tandis que le pauvre travailleur s'estime heureux 
d'obtenir crédit même à cent pour cent. Partout et en tout temps où la 
monnaie est rare et le crédit en souffrance, règne une grande inégalité. 
Dès cependant qu'elle redevient abondante, les prix à payer pour son 
usage tendent graduellement à se niveler le petit opérateur, s'il a bonne 
réputation d'exactitude, trouve à emprunter à un taux à peu près, sinon 
tout à fait aussi bas que son opulent voisin. Avec l'accroissement de 
richesse, n'importe sous quelle forme, il y a une tendance à l'égalité, qui 
se manifeste par une augmentation constante de la quote pari du 
travailleur et de l'artisan et une diminution correspondante de celle 
retenue par le propriétaire foncier ou autre capitaliste, mais dans aucune 
des opérations de la vie cette tendance n'est aussi fréquente et aussi 
clairement manifestée que dans les transactions qui se lient à l'usage de la 
monnaie celui de tous les instruments d'échange à l'usage de l'homme, 
qui rend la plus grande somme de service et au moindre coût. 

À chaque surcroît de la quantité de monnaie, il y a aussi diminution de la 
charge imposée par le capital préexistant. Il est à la connaissance de tout 
lecteur de ce volume que les hypothèques deviennent de plus en plus 
lourdes à mesure que la monnaie devient plus rare; et qu'à mesure que sa 
quantité augmente il y a diminution du fardeau de l'hypothèque, à la fois 
quant au paiment d'intérêt et quant à l'acquittement du principal. Dans le 
premier cas, si le mouvement se prolonge un temps suffisant, il a pour 
résultat la vente forcée de la propriété obérée, comme on l'a vu sur une si 
vaste échelle dans ce pays en 1842, et comme on l'a vu tout récemment en 
Irlande. Les riches s'enrichissent davantage tandis que les pauvres sont 
ruinés. Chaque pas vers l'accroissement de facilité d'obtenir la monnaie 
est donc de nature égalisante. 

De plus, à chaque surcroît d'abondance de monnaie, les taxes deviennent 
moins accablantes pour ceux qui les payent et moins profitables pour 
ceux qui les reçoivent, sauf, en tant qu'une augmentation de la 
production des articles nécessaires à leur consommation peut les 
dédommager de l'abaissement de valeur de l'article en lequel leurs 



salaires sont payés. Les hommes à revenu fixé soit soldats, juges, 
généraux ou souverains perdent aujourd'hui par la substitution de l'or qui 
est à meilleur marché, à l'argent qui est plus cher; mais le fermier, le 
travailleur et les autres payeurs de taxes du pays profitent; et là encore 
nous avons une preuve de la tendance fortement égalisante d'un 
accroissement du pouvoir de l'homme, sur ces grands dépôts des seuls 
articles qui puissent servir avantageusement au transfert de la propriété 
de la main à la main. 

Que telle soit la tendance des facilités grandement accrues d'obtenir ces 
métaux précieux, nous le voyons clairement par ces hommes d'Europe, 
qui tirent leurs moyens d'existence du trésor public, de rentes en argent, 
ou d'intérêts; nous le voyons aussi par les ingénieux efforts, en France et 
en Hollande, pour exclure l'or de la circulation. Ce dernier pays ayant une 
dette publique immense, et les hommes qui s'adressent au trésor pour 
des dividendes étant nombreux et puissants, leur désir naturel a été d'être 
payés un argent, comme le métal de la plus grande valeur; tandis que les 
payeurs de taxes auraient préféré payer en or, comme le métal ayant le 
moins de valeur. Les premiers l'ont emporté, et l'or a été formellement 
exclu de la circulation. Dans l'Inde aussi, l'or a été expulsé, la Compagnie 
ayant préféré recueillir ses taxes en l'article le plus cher. En France, 
jusqu'ici, la tentative a échoué. Taxes, rentes et intérêts, montant à un 
chiffre énorme, ceux qui les reçoivent sont à la fois nombreux et 
puissants. Les recettes annuelles et les déboursements du trésor montant 
à 1,700,000,000 francs, tandis que la dette hypothécaire monte presque 
à la moitié, et que les rentes de maisons et de terres peuvent aller encore 
plus haut, nous avons un total de plus de 3,000,000,000 francs, à 
recueillir d'abord en monnaie, et puis à rediviser parmi les membres les 
plus influents de la société, tous désireux de recevoir le plus cher des 
métaux précieux, au grand préjudice de ceux qui payent les taxes et de 
ceux qui ont besoin de payer pour l'usage de la monnaie. 

L'abondance de l'or étant de tendance égalisante, ils voudraient répudier 
ce métal; et pourtant le préjudice retomberait en définitive sur eux- 
mêmes. Une telle mesure ne pourrait manquer d'accroître 
considérablement la tendance, en ce pays, vers l'état de choses si bien 
décrit dans l'excellent petit livre de M. Coquelin, l'état de fréquents 
chômages du travail, résultant de la difficulté de trouver acheteur pour 



ses produits, laquelle est partout une conséquence d'un déficit dans 
l'instrument de circulation. Ailleurs il rappelle à ses lecteurs l'adage 
français : « Le difficile n'est pas de produire, c'est de vendre. Sans 
prendre cette assertion trop à la lettre, il dit qu'il est impossible de n'en 
pas reconnaître la vérité relative. « Assurément, continue-t-il, si la 
difficulté de vendre n'arrêtait pas les producteurs, ils seraient en mesure 
de porter l'émission de leurs produits bien au-delà de ses limites 
actuelles. Pas un sur dix ne produit tout ce qu'il peut. Pour tous, la grande 
question, c'est moins de produire que d'écouler leurs produits. De là vient 
qu'il se trouve forcé de décrire la condition de l'ouvrier français « comme 
misérable. » La difficulté, cependant, ne se borne pas à eux. Le malaise 
qui résulte de cet état de choses est général, et s'étend à toutes les classes 
de la société 2 ^ 5 .. 

Le capital en travail et en terre existe, mais il est besoin d'une circulation 
qu'on ne peut obtenir qu'à l'aide d'une quantité suffisante de l'instrument 
qui sert aux échanges de la main à la main. « Ce qui manque réellement 
chez le cultivateur, dit M. Coquelin, ce n'est pas le capital, mais la faculté 
de le payer. Voilà le capital dont il a besoin. Tous ces outils, tout ce bétail, 
toutes ces semences lui seraient singulièrement utiles pour sa culture, et 
il en tirerait un admirable parti dans l'avenir; mais les moyens actuels de 
se les procurer lui font faute, et il se voit contraint de renoncer aux 
avantages qu'il en pourrait tirer. » « En supposant, comme il ajoute, que 
le crédit lui donne cette faculté de payer, tout aussitôt il distribue ses 
commandes; alors aussi le charron, le forgeron, l'éleveur de bétail, le 
fabricant d'engrais se mettent à l'œuvre, et en peu de temps le capital 
agricole abonde dans le pays. 

Afin cependant que ce crédit puisse exister, il faut une base sur laquelle il 
puisse reposer, et cette base n'est rien autre chose que la monnaie. » 
Chaque individu qui accepte un billet ne le fait que parce qu'il croit 
pouvoir, quand il le voudra, le changer en monnaie. Le pouvoir d'établir 
cette base en France doit s'accroître à chaque pas, tendant à diminuer le 
poids des taxes et de l'intérêt, comme c'est le cas pour le pas qui substitue 
l'or à l'argent dans les payements à ceux qui touchent intérêt sur les 
actions de banques, hypothèques et dettes publiques. Chaque 
accroissement de la facilité de faire ces payements est, nous l'avons dit, 
de nature égalisante, et c'est pourquoi l'aristocratie monétaire de France 



a manifesté une si vive anxiété de borner la circulation exclusivement au 
métal le plus cher, l'argent. Ce qui est remarquable cependant, c'est que, 
au nombre de ceux qui semblent le mieux apprécier « les maux, comme 
ils disent, qui doivent résulter d'un surcroît de la quantité et d'une 
diminution de la valeur de la monnaie, et insistent le plus vivement pour 
des lois interdisant l'emploi facultatif de l'or dans les diverses 
transactions, se trouvent les partisans en chef du système connu sous le 
nom de libre échange, et les principaux opposants à toute intervention 
gouvernementale dans les opérations individuelles des membres de la 
société—.. 


§ 8. L'importance d'une communauté, parmi les nations du 
monde, augmente avec le déclin du prix à payer pour 
l'usage du numéraire, ou le taux d'intérêt. 

Ce déclin est toujours une conséquence de l'influx et du degré accru 
d'utilisation des métaux précieux. Cet influx a lieu dans tous les pays qui 
adoptent la recommandation d'Adam Smith, en plaçant le producteur du 
grain à côté du producteur de laine, ce qui les met à même d'exporter 
leurs produits sous la forme la plus achevée. Dans tous ces pays le crédit 
augmente, le commerce devient plus rapide; l'intelligence va se 
développant, la terre acquiert valeur, l'homme acquiert pouvoir sur la 
nature, et grandit en bonheur et en liberté; les travaux du présent 
acquièrent constamment plus d'empire sur les accumulations du passé. 

L'importance d'une communauté décline avec l'augmentation du taux 
d'intérêt. Cette augmentation résulte de l'efflux des métaux précieux ou 
de l'existence d'incertitude et de non sécurité qui conduit à les 
thésauriser, et par là diminuer leur utilité. Cet efflux a lieu dans tous les 
pays qui rejettent la recommandation d'Adam Smith, refusant de placer 
le consommateur à côté du producteur, et les forçant d'exporter leurs 
produits sous la forme la plus brute. » Dans tous ces pays, le crédit 
décline, le commerce déchoit, les facultés humaines restent à l'état latent, 
et non développées; la terre s'épuise et perd valeur, et l'homme devient 
de plus en plus esclave de la nature et de son semblable, les 
accumulations du passé acquérant la grande autorité sur les travaux du 
présent. 


Avec le déclin du taux d'intérêt les prix des produits bruts tendent à 
s'élever, tandis que ceux des produits achevés tendent à baisser. Ce 
rapprochement est suivi d'un accroissement d'individualité de la 
communauté, la nécessité d'aller aux marchés étrangers avec les produits 
bruts diminuant d'année en année, et le pouvoir d'acheter les produits 
des pays étrangers, y compris l'or, augmentant d'une manière aussi 
soutenue, avec un accroissement constant dans le degré du commerce. 
Avec ce rapprochement a lieu infailliblement une diminution constante 
dans la proportion des produits de la ferme, nécessaire pour payer les 
gens employés à l'œuvre de transport et de conversion, et une diminution 
tout aussi continue du nombre proportionnel d'individus ainsi employés, 
comparé à la communauté entière. Les faits jusqu'ici présentés par nous 
prouvent que cette diminution s'opère en France et dans les États du 
nord de l'Europe. Le blé a monté si fermement en Russie que c'est à peine 
si ses exportations ont pris le moindre accroissement. L'Allemagne, qui 
fut jadis le grand exportateur de blé, laine et chiffons, n'exporte plus 
aujourd'hui que très peu du premier article et pour les autres sa 
consommation est devenue telle, qu'elle absorbe non-seulement toute sa 
production propre, mais doit tirer des autres pays. Il en est ainsi de la 
Suède et du Danemark, pays qui tous deux importent beaucoup de 
matières premières de vêtements, pour les combiner avec les subsistances 
de production domestique, se mettant ainsi en mesure d'obtenir des 
approvisionnements d'or. 

L'inverse se voit dans tous les pays où le taux d'intérêt va s'élevant, 
Irlande, Inde, Turquie, Portugal et États-Unis. De toutes les nations 
civilisées du monde, ces derniers sont les seuls attachés à la poursuite 
d'une politique qui cause un déclin continu des prix des matières brutes, 
produisant ainsi nécessité constante d'exportation des métaux précieux. 
Il en résulte que dans les trente-sept années puis ont précédé la guerre de 
Crimée, le prix de la farine a été en baisse ferme, et que d'une moyenne 
de 11,60 dollars où il s'était maintenu dans les années de 1810 à 1815, il 
est tombé à une moyenne de 4,67 dollars dans celles de 1850 à 1852, que 
le coton est tombé à un peu plus que le tiers qu'il commandait autrefois, 
que le tabac a diminué au moins de moitié, et qu'aujourd'hui ces articles 
dépendent des chances et des vicissitudes des marchés étrangers plus 
qu'à aucune autre époque précédente. 



La politique de la France et du nord de l’Europe tend à élever le fermier et 
à augmenter la valeur de la terre. Celle des États-Unis vise à déprimer le 
fermier et à détruire la valeur de la terre. L'une tend à réduire le taux 
d'intérêt, l'autre à le faire monter. D'où suit que tandis que, dans l'une, 
nous voyons s'augmenter la croyance en l'idée que les hommes sont nés 
pour la liberté, nous voyons dans l'autre un développement parallèle de 
l'idée que de ceux qui travaillent sont à bon droit réduits à l'esclavage. 

Les pays d'Europe où l'or est en afflux et où le prix à payer pour l'usage de 
la monnaie a tendance à baisser, ont tous adopté le système protecteur 
introduit en France par Colbert et qui s'y est maintenu jusqu'à cette 
heure. Cette protection fut spécialement introduite comme une mesure 
de résistance à la politique d'Angleterre, dénoncée par Adam Smith, et 
qui a pour objet d'avilir les produits bruts de la terre tout en maintenant 
les prix des produits achevés en lesquels ils sont convertis. Plus il y a 
d'écart entre eux, plus grande est la marge pour le profit du négociant. 
Plus il y a rapprochement, plus ce profit se resserre. Dans la partie nord 
de l'Europe continentale les prix vont se rapprochant, et à chaque pas 
dans ce sens, il y a un surcroît de concurrence pour l'achat des produits 
bruts de la terre et pour la vente des produits manufacturés, avec 
diminution constante dans la part du négociant. La France et l'Allemagne 
font concurrence aujourd'hui à la Grande-Bretagne sur les marchés du 
monde pour l'achat de la laine, du coton et des chiffons, et pour la vente 
des cotonnades, des draperies et du papier. Suède, Danemark, Russie et 
Belgique marchent dans le même sens, le résultat général se manifestant 
par le fait que le surcroît de consommation des contrées protégées 
d'Europe, dans les quinze années dernières, fait une demande pour plus 
que la moitié du surcroît de l'offre américaine. 

Plus les prix des matières premières et des produits achevés se 
rapprochent, moindre est la part du négociant. Ces prix se rapprochent 
dans la plus grande partie de l'Europe continentale; et l'on en voit les 
conséquences dans le pouvoir décroissant de la Grande-Bretagne, de 
commander la disposition finale des articles qu'elle reçoit des pays qui 
consomment ses objets manufacturés, lesquels représentent uniquement 
la production brute qu'elle a importée, et non en aucune manière ce 
qu'elle a produit elle-même'. Sucre, café, thé, fruits, bois de charpente et 
autres articles, elle les peut retenir; mais l'or s'échappe de ses mains. La 



quantité d'espèces sortie de la Monnaie d'Angleterre, dans les six années 
de 1846 à 1853 a été d'environ 32,500,000 liv. sterl., et de cette somme 
énorme plus des trois quarts sont sortis de 1851 à 1853. Depuis lors 
presque toute la production de Californie a été à l'Europe. Il s'y est joint 
la quantité considérable d'or fourni par l'Australie; et pourtant, bien que 
le tout à peu près ait été d'abord à l'Angleterre, la quantité de lingots 
aujourd'hui tenue par la banque est moindre de plusieurs millions qu'elle 
l'était avant la découverte de ces grands dépôts qui se déversent 
aujourd'hui sur le monde; tandis que le taux déterminé d'intérêt s'est 
beaucoup élevé. 

La politique des États-Unis, totalement différente de celle du nord de 
l'Europe, est celle d'acquiescement à un système basé sur l'idée d'avilir les 
produits de la ferme et de la plantation. Nonobstant un surcroît, dans la 
dernière décade, de près de huit millions d'âmes à la population, le chiffre 
actuel des individus engagés dans les principales branches de 
manufacture dépasse à peine celui de 1847. Tout le monde étant donc 
conduit au labeur de tirer son entretien de la culture de la terre ou des 
professions du négoce, il en résulte que l'agriculture ne fait que très peu 
de progrès, que la terre s'épuise de plus en plus d'année en année, que 
son rendement diminue, que la quantité totale de subsistances exportées 
ne monte pas en moyenne annuelle à un simple dollar par tête, que la 
production totale de l'immense superficie du sol engagé dans la 
production du coton n'équivaut qu'au triple de la production d'œufs en 
France, que les prix ont été en baisse continue durant presque quarante 
années, que les articles manufacturés sont à un prix exorbitant, que 
presque tout l'or de la Californie doit s'expédier au dehors, et que le prix 
de la monnaie se maintient d'année en année à un taux plus élevé que 
chez aucune autre nation civilisée du monde. 


§ 9. De tous les instruments dont l'homme fait usage il n'en 
est pas qui rende autant proportionnellement à ce qu'il 
coûte que l'instrument au moyen duquel il effectue les 
échanges de la main à la main, 

aucun dont les mouvements d'entrée et de sortie n'éclairent si bien sur 
l'accroissement ou sur l'affaiblissement du pouvoir producteur de la 



communauté aucun, par conséquent, qui fournisse à l'homme d'État un si 
excellent baromètre pour juger comment ses mesures opèrent. C'est 
néanmoins celui de tous, dont les mouvements ont été regardés comme 
les moins dignes d'attention par les modernes économistes politiques. 
Plusieurs nous ont même enseigné que l'unique effet d'un surcroît d'un 
article, dont la possession excite tellement la sollicitude de l'humanité 
entière, est que, au lieu d'avoir à compter cent, deux cents ou trois cents 
pièces, il nous en faudra compter trois cents, six cents ou neuf cents; et 
que, par conséquent, il y a économie à être forcé d'accomplir l'œuvre 
d'échange avec la plus petite quantité de l'instrument qui peut seul servir 
à cet effet. Tous les enseignements des économistes modernes sur ce sujet 
sont en contradiction directe avec ceux du sens commun de l'humanité, et 
comme il advient d'ordinaire, ce qui est suggéré à tous les hommes à la 
fois, par le sentiment de leurs propres intérêts, est beaucoup plus juste 
que ce qui est enseigné par des philosophes prétendant découvrir dans le 
for intérieur de leur intelligence les lois qui régissent l'homme et la 
matière et refusant d'étudier les mouvements de la population dont ils 
sont entourés. 

Le sauvage, dénué du moindre savoir, trouve dans les inondations et les 
tremblements de terre, la preuve la plus concluante du prodigieux 
pouvoir de la nature. Le savant la trouve dans le mécanisme magnifique, 
bien qu'invisible, au moyen duquel les eaux de l'Océan sont 
journellement élevées pour redescendre en rosées rafraîchissantes et en 
pluies d'été. Il la trouve aussi dans cette rerspiration insensible, qui 
entraîne au dehors presque toute la quantité d'aliments absorbée par les 
hommes et les animaux. Il la voit encore dans le travail de petits animaux 
invisibles à l'œil nu, à qui nous devons la création d’îles élaborées avec les 
détritus terreux qui ont été entraînés des montagnes à la mer et déposés 
dans son sein. L'étude de ces faits le conduit à conclure que c'est dans 
l'opération minutieuse et à peine perceptible des lois physiques, que se 
trouve la plus haute preuve du pouvoir de la nature, et la plus grande 
somme de force. Il en est de même dans le monde social 2 ^. Pour le 
sauvage, dénué de savoir, le navire présente la plus haute expression de 
l'idée du commerce. Le pur trafiquant la trouve dans le transport de 
cargaisons considérables, composées de coton, de blé ou de charpente, et 
dans des traites tirées pour des dix mille dollars, ou livres sterling. Celui 
qui étudie la science sociale la voit dans l'exercice d'un pouvoir 


d'association et de combinaison, résultant du développement des diverses 
facultés humaines, et mettant chaque membre de la société à même 
d'échanger ses journées, ses heures et ses minutes contre des utilités et 
des choses à la production desquelles ont été appliquées les journées, les 
heures, les minutes des différents individus avec qui il est associé. Pour ce 
commerce il y a nécessité de pièces d'un pence, de six pences, d'un 
shilling; et il trouve en elles des esclaves obéissants, dont les opérations 
sont à celles du navire dans le même rapport de proportion que le petit 
madrépore l'est à l'éléphant 2 ^.. 

C'est au moyen de la combinaison d'efforts que l'homme avance en 
civilisation. L'association met en activité tous les divers pouvoirs, tant 
intellectuels que musculaires, des êtres dont la société se compose, et 
l'individualité s'accroît avec l'accroissement du pouvoir de combinaison. 
C'est ce pouvoir qui permet à la majorité qui est faible, de lutter avec 
succès contre les quelques riches et puissants et c'est pourquoi les 
hommes gagnent en liberté à chaque surcroît de richesse et de 
population. Pour les mettre à même de s'associer, il est besoin d'un 
instrument au moyen duquel la série de composition, décomposition et 
recomposition des diverses forces puisse s'effectuer vite, si bien que 
tandis que tous s'unissent pour produire l'effet désiré, chacun puisse 
avoir sa part des bénéfices qui en résultent. Cet instrument fut fourni 
dans ces métaux, presque les seuls à remplir cette condition, que, 
semblable à Minerve sortie toute armée du cerveau de Jupiter, ils se 
présentent tout prêts ne demandant ni travail, ni altération pour être 
appropriés au grand œuvre qu'ils doivent accomplir, celui de mettre les 
hommes à même de combiner leurs efforts pour se rendre dignes 
d'occuper; à la tête de la création, le poste auquel ils sont destinés. De 
tous les instruments à la disposition de l'homme, il n'en est point qui 
tende à développer l'individualité d'une part et de l'autre, l'association à 
un aussi haut degré que l'or et l'argent proprement appelés pour cette 
raison les MÉTAUX PRÉCIEUX. 


CHAPITRE XXXIII. 
CONTINUATION DU MÊME SUJET 



IV. Du négoce de monnaie. 


§ 1. La seule utilité pour laquelle il y ait demande 
universelle est la monnaie. 

Allez n'importe où, vous rencontrerez foule d'individus en quête d'utilités 
nécessaires pour la satisfaction de leurs besoins; mais la nature des 
demandes diffère beaucoup. L'un veut des subsistances, un autre des 
vêtements, un troisième des livres, des journaux, des soieries, des satins, 
des maisons, du bétail, des chevaux ou des navires. La foule entière désire 
des aliments, mais celui-ci veut du poisson, cet autre dédaigne le poisson 
et veut de la viande. Offrez des vêtements à celui qui est en quête de 
navires, vous le trouverez pourvu. Placez devant celui qui est en quête de 
soieries, de satin, ou d'actions de chemin de fer, le plus beau lot de bétail, 
nous ne le déciderez pas à l'acheter. La femme élégante n'acceptera point 
de pantalons, tandis que celui qui en porte regardera la pantoufle 
féminine comme n'ayant nulle valeur. Chez tous ces gens néanmoins, 
vous n'en trouverez pas un seul qui refuse de donner travail, soin, 
habileté, maisons, actions, terres, chevaux ou toute autre utilité 
quelconque en échange contre de la monnaie pourvu que la quantité 
offerte dans l'échange lui semble suffisante.. 

Il en est ainsi de par le monde entier. Le pauvre Africain cherche avec 
sollicitude la parcelle d'or dans la masse de sable, le Lapon, et le 
misérable Patagonien qui sont presque aux antipodes l'un de l'autre, ont 
cette similitude qu'ils sont prêts à tout instant à échanger leur travail et 
ses produits pour l'un ou l'autre de ces métaux. » Chacun d'eux attache à 
leur possession une plus haute valeur que n'y en attache le plus pauvre 
mendiant des rues de Paris ou de Londres; et par la raison que les 
obstacles qui se trouvent sur la voie de leur reproduction, tout grands 
qu'ils soient pour le dernier, le sont encore bien davantage pour les deux 
autres. 

Il en a été ainsi de tout temps. Les marchands Madianites achètent 
Joseph pour tant de pièces d'argent. Rome est rachetée de Brennus pour 



tant d'or. L'or de Macédoine achète les services de Démosthène; et trente 
pièces d'argent payent la trahison de Judas. C'est l'or d'Espagne qui sert à 
Annibal à passer les Alpes; comme l'or des colonies américaines- 
espagnoles a servi à la France à conquérir un si grand territoire du nord 
de l'Afrique. Les souverains de l'Orient amassent des monceaux d'or en 
prévision d'accidents à venir; et les ministres des finances dans l'Occident 
se réjouissent quand leurs budgets leur présentent un bel 
approvisionnement de métaux précieux. Tandis qu'il en est autrement, 
lorsque, par suite d'une guerre ou d'autres circonstances, il y a déficit 
dans les revenus : les plus hauts dignitaires font alors leur cour aux 
Rothschild et aux Baring, qui font autorité pour la fourniture de 
numéraire. De même, s'il s'agit de construire des chemins de fer ou des 
paquebots, fermiers et entrepreneurs, propriétaires et actionnaires 
s'adressent, chapeau bas, aux Crésus de Paris et de Londres, attendant 
avec anxiété une bonne réponse, et désireux de se rendre favorable 
l'homme qui a puissance, au prix de n'importe quel sacrifice. 

De toutes les substances dont se compose la terre, il n'en est point d'aussi 
universellement acceptables que l'or et l'argent. Pourquoi? Parce qu'ils 
ont des qualités distinctives qui les mettent en connexion directe avec les 
qualités distinctives de l'homme, en facilitant l'extension d'association, et 
poussant au développement d'individualité. Ils sont les instruments 
indispensables de société ou commerce. Aussi voyons-nous que la classe 
qui vit en vertu de l'exercice de ses pouvoirs d'appropriation, s'est 
emparée d'eux comme fournissant le plus efficace de tous les instruments 
de taxation. 


§ 2. Dans le premier âge de société, lorsque les hommes, 
pauvres et disséminés, sont forcés de se borner à la 
culture des sols les moins fertiles, 

La quantité de numéraire en usage, toute insignifiante qu'elle soit, est en 
proportion considérable à la somme du commerce entretenue. Dans les 
monts Altaï, une once d'argent suffit pour acheter deux cent cinquante 
livres de bœuf, ou cent livres de beurre; et dans les Pampas de Buenos- 
Ayres, ce qu'on peut acheter de chevaux avec une once d'or se compte par 



des milliers. L'Hindou vend son mois de travail pour une roupie; et 
lorsqu'il a eu la chance d'obtenir une pièce d'or, il l'enveloppe avec soin 
dans l'espoir de n'avoir jamais l'occasion de la remettre en lumière. Le 
misérable Lapon enfouit son trésor dans la terre et meurt, sans avoir 
confié son secret à personne. En pareil cas, Futilité du numéraire est 
faible, mais sa valeur est très grande. Avec l'accroissement de population 
et l'accroissement qui s'ensuit du pouvoir d'association, la première 
s'élève, mais la seconde tombe, et cela en raison d'une diminution 
constante du coût de reproduction, résultat du surcroît de richesse et de 
pouvoir de l'homme. À chaque degré du progrès, la quantité d'argent 
nécessaire est en proportion décroissante au commerce auquel elle doit 
servir, comme on le voit en comparant la petite quantité qu'on emploie à 
Londres, Paris, Philadelphie ou New-York, pour effectuer des échanges, 
qui comptent journellement par millions, avec le commerce borné qui se 
trouve au Pérou ou dans l'Inde, où la société étant languissante chaque 
échange se doit accompagner de la livraison des espèces nécessaires à son 
accomplissement. À mesure que vous augmentez la vitesse de l'eau, il en 
faut moins pour produire un effet donné, et il en est exactement de même 
pour la monnaie. Là, comme dans toute la nature, la vitesse accélérée du 
mouvement s'accompagne d'une proportion moindre de la matière 
employée pour l'effet produit. 


§ 3. La centralisation, tant politique que trafiquante, tend à 
diminuer le mouvement avec augmentation constante de la 
proportion de numéraire nécessaire et diminution de l'effet. 

Le progrès dans ce sens emporte une communauté vers un état de choses 
qui ressemble à la barbarie des établissements primitifs. Plus le montant 
des taxes nécessaires est considérable, plus considérable aussi sera la 
quantité de numéraire constamment en route vers la trésorerie, et plus il 
s'écoulera de temps avant qu'elle revienne, si jamais elle revient au heu 
d'où elle est partie. Plus la distance est grande entre le fermier et l'artisan, 
plus nombreuses seront les mains par lesquelles la production passe; il y 
a là, à chaque pas, accroissement de demande de monnaie pour 
l'acquittement de frets, commissions et autres charges, et pour l'achat et 
le rachat de la production elle-même. Chaque surcroît de taxation, et 



chaque surcroît de la nécessité d'effectuer des changements de lieu tend à 
diminuer le pouvoir de cultiver des sols de qualité supérieure, et à 
diminuer la production, en même temps qu'il exige un surcroît de 
monnaie et élève constamment la proportion de son montant à celui du 
commerce. 


§ 4. La décentralisation, ou l'établissement de centres 
d'action, tend, au contraire, en même temps qu'elle 
augmente le montant du commerce, à diminuer la quantité 
nécessaire de monnaie, 

et à diminuer sa valeur, tandis qu'elle accroît son utilité. Plus la 
localisation se perfectionne, moindre sera la proportion de monnaie au 
montant du commerce, et plus s'accroîtra la facilité d'appliquer les 
métaux précieux aux divers usages pour lesquels ils furent destinés. 

Plus le pouvoir d'association se perfectionne, et plus l'individualité va se 
développant; moindre sera la quantité de monnaie nécessaire pour 
acquitter les taxes; moins il faudra de temps pour qu'elle rentre dans la 
circulation, et moindre sera la quantité nécessaire pour payer frais et 
charges, et pour effectuer achats et rachats. 

Moins il faut de monnaie pour effectuer les échanges, plus 
l'accroissement du commerce sera rapide, et plus s'accroîtra la facilité 
pour soumettre à la charrue les sols de qualité supérieure, avec 
augmentation constante de la production. 

La proportion de la monnaie au commerce, tend donc à décliner avec 
accroissement constant du pouvoir du commerce, pour commander 
l'usage du grand instrument dont les services sont si nécessaires. 

À chaque degré de progrès dans ce sens, il y a tendance accrue vers la 
fermeté de valeur. Les fluctuations, dans tous les nouveaux 
établissements, sont, on le sait, excessives. Aujourd'hui, une pièce d'or 
d'un certain poids payera un baril de farine; demain et dans un mois, il 
faudra deux de ces pièces; et puis, à la fin d'un autre mois, un baril de la 
même dimension n'obtiendra qu'un peu plus que le coût de transport. 
Aujourd'hui la monnaie se loue à 8 ou 10 %; demain elle commandera 40, 



50 ou 60 %. 

La tendance de l'or et de l'argent, à la fermeté de valeur, est leur grand 
titre à servir d'étalons auxquels rapporter la valeur des autres utilités; et 
là où le négoce de monnaie est libre d'intervention, ils sont presque aussi 
parfaits pour ce service, qu'un bâton d'une aune comme mesure de 
longueur, ou qu'un boisseau comme mesure de capacité. La masse totale 
de blé, de coton et de sucre, sur le marché, chaque année, étant 
consommée dans l'année, un manque de récolte peut causer un 
changement de cinquante, ou même de cent pour cent dans le prix; tandis 
que la quantité d'or et d'argent en permanence sur le marché étant des 
centaines de fois plus forte que ce qui s'en consomme en une année, un 
déficit complet de la récolte d'un an n'affecterait pas d'i % le prix. 

Néanmoins, les interventions, dans le commerce de monnaie, ont 
toujours été tellement nombreuses, que, de toutes les choses, c'est la plus 
sujette à une altération soudaine dans l'offre et la valeur. C'est une aune 
dont la longueur change perpétuellement, un litre qui contient parfois 
trois quarts de litre, d'autres fois six, ou même douze. Pourquoi? Nous 
allons le chercher. 

La centralisation donnant puissance à la classe qui vit en vertu du 
pouvoir d'appropriation, le soldat et le négociant, chaque accroissement 
de cette classe est suivie d'un surcroît de taxes à lever. Les articles choisis 
comme sujets de taxation sont toujours ceux de nécessité absolue, sel, 
sucre, tabac, et autres choses d'un usage universel. De toutes, cependant, 
il n'en est pas une aussi indispensable au mouvement sociétaire que la 
monnaie. Aussi voyons-nous si généralement que les gouvernements en 
ont pris le maniement pour l'exercer au profit public, ou à quelque profit 
particulier. 

Avec l'accroissement du pouvoir de centralisation dans l'État d'Athènes, 
nous remarquons accroissement constant de la valeur de la monnaie 
comparée à celle de l'homme, et accroissement du nombre et de la 
rapacité des vendeurs de monnaie. Dans plusieurs des républiques et des 
villes sujettes, les métaux précieux deviennent si rares, qu'il faut recourir 
à des monnaies de cuivre et de fer, qui circulent à un taux bien au-dessus 
de leur valeur réelle. Plus tard, la monnaie disparaît presque 
complètement, la terre étant alors cultivée par des esclaves, à qui l'usage 
de l'instrument d'association est complètement refusé. 



À mesure que la civilisation grandit à Rome, l'as tombe, par degrés, d'une 
livre à une demi-once, et le denier d'argent de 153 grains ài84; tandis que 
Yaureus d'or, du temps d'Auguste, qui pesait 147 grains, n'en pèse plus, 
sous Galba, que 137. Comme ces changements avaient eu pour objet de 
favoriser les intérêts de la minorité qui dirigeait la marche du 
gouvernement, ils furent suivis d'un accroissement constant de l'inégalité 
des conditions et de la valeur des métaux précieux, comparée à celle du 
travail. Il s'y joignit une élévation du taux chargé, comme intérêt, pour 
l'usage du peu de monnaie qui circulait parmi un peuple, aux besoins 
quotidiens duquel il était pourvu par des distributions quotidiennes du 
trésor public. Brutus, recevant 4 % par mais, est un fait historique; mais 
tout exorbitant que fût ce taux, le taux, dans les opérations inférieures de 
la cité impériale a dû être plus du triple. Plus les gens sont pauvres, et 
plus fort est toujours le taux d'intérêt. Ce qui explique comment les 
fortunes colossales s'accumulèrent si vite à une époque où il y avait tant 
de paupérisme. 


§ 5. Pour trouver la falsification des monnaies portée à son 
plus haut point, il nous faut étudier l'histoire de date moins 
ancienne. 

Philippe le Bel, en France, changea la monnaie treize fois dans le cours 
d'une année, et plus de cent fois pendant son règne, le but de chaque 
changement étant toujours de dépouiller ceux qui avaient besoin de se 
servir de la monnaie. On faisait rentrer les pièces ayant poids pour y en 
substituer de légères, et puis celles-ci étaient discréditées, ceux qui, 
aujourd'hui, avaient accepté une pièce pour plus, devaient s'en départir 
demain pour moins que sa valeur réelle. Louis X, Charles IV, Philippe V 
et Philippe VI, et leurs successeurs, suivirent son exemple; et, même aussi 
tard que sous le règne de Louis XVI, nous voyons le directeur de la 
Monnaie reprocher à ses subordonnés de donner aux pièces un poids tel 
qu'il empêche le roi d'y trouver son propre profit. Un fait qui montre 
l'énorme taxation prélevée par cette constante manœuvre pratiquée sur la 
circulation monétaire, c'est qu'à la Révolution il aurait fallu soixante six 
livres pour représenter la quantité d'argent qui, dans l'origine, avait été 



contenue dans une. 


Ce mode de procéder amenait nécessairement la thésaurisation de la 
monnaie, ce qui détruisait son utilité, tandis que sa valeur augmentait. 
Plus qu'aucun autre pays en Europe, la France s'est distinguée par les 
exactions de ses vendeurs de monnaie, tous gens dont les opérations 
tendaient à accroître l'empire des accumulations du passé sur les 
travailleurs du présent. De là vint qu'il n'exista que si peu de crédit, que le 
taux, pour l'usage de la monnaie, a été si régulièrement exorbitant, et 
qu'une hideuse misère fut la compagne de tant de magnificences. 
Centralisation, splendeur, pauvreté et faiblesse, sont compagnes intimes; 
c'est un fait dont la vérité est attestée à chaque page de l'histoire, et 
surtout dans les pages qui racontent l'histoire de France et l'histoire 
d'Espagne; dans le dernier de ces pays, l'altération graduelle de la 
monnaie continue jusqu'en 1786. 


Telle fut aussi la marche des affaires en Écosse : la monnaie du royaume y 
subit falsification telle que la livre d'Écosse ne représente aujourd'hui que 
le trente-sixième de son poids originel. 

Jusqu'à l'époque d’Édouard III, la livre anglaise contint une pleine livre 
d'argent d'un certain titre bien constaté. La poursuite de la gloire et des 
guerres incessantes forcèrent cependant ce monarque à adopter des 
procédés frauduleux pareils à ceux que pratiquaient depuis si longtemps 
ses voisins de l'autre côté du canal, et une fois commencée, la pratique se 
continua jusqu'à ce qu'au bout de deux siècles, la livre eût perdu deux 
tiers de son poids primitif. Moins belliqueux que ceux de France, les 
monarques d'Angleterre se trouvèrent moins souvent réduits à la 
désagréable nécessité d'altérer la monnaie comme moyen de dépouiller 
leurs sujets, en même temps que ceux-ci, jouissant de plus de liberté, 
étaient moins disposés à se soumettre à de telles exactions. 

La monnaie étant à la société ce que l'aliment est au corps, la cause de 
mouvement, la vitesse de circulation est aussi nécessaire dans l'une que 
dans l'autre; et plus elle est grande, plus est parfait le pouvoir 
d'association, et plus est certain le progrès. Pour qu'il y eût vitesse de 
circulation, il était indispensable qu'il y eût fermeté de valeur. La 
centralisation arrêtait le mouvement, pour que la taxation pût être 



accrue. Plus de fois on parvenait à faire que la monnaie de France passât 
dans le trésor de Philippe le Bel et en ressortit, et plus il avait d'occasions 
fournies de mettre en action le principe du trafiquant, d'acheter l'argent 
au meilleur marché et de le vendre le plus cher. 


§ 7. Ce fut cet état de choses qui conduisit à la création de 
la banque d'Amsterdam, 

la première institution de ce genre de quelque importance, établie 
exclusivement pour favoriser le commerce, celles précédentes de Venise 
et de Gênes étant plutôt consacrées au maniement des affaires de l'État 
qu'à celle des particuliers. Elle, au contraire, s'attacha entièrement à la 
garde fidèle de la monnaie confiée en dépôt, en garantissant aux 
propriétaires que des quantités équivalentes de métaux précieux seraient 
toujours tenues à leur disposition. Pour le fidèle accomplissement de ses 
devoirs, les États généraux de Hollande donnèrent sécurité à la face du 
monde; en conséquence de quoi, la banque devint aussitôt le centre du 
monde monétaire, faisant de la ville où elle fut établie le principal marché 
européen pour les métaux précieux. La monnaie sortit des cachettes 
particulières et reçut utilité; mais, avec le surcroît de quantité sur le 
marché, sa valeur tendit à baisser, au grand avantage de la terre et du 
travail. Hambourg, Nuremberg et Rotterdam s'empressant de suivre le 
bon exemple, les pays arrosés par le Rhin, le Weser et l'Elbe se trouvèrent 
ainsi pourvus de places de dépôt sûres pour la monnaie, et de facilités de 
l'échanger libre de la taxation des souverains de France et d'Allemagne. 

Le procédé tout entier était une mesure de résistance au pouvoir 
arbitraire. Le monde en fut redevable à l'action de petites communautés 
indépendantes, chez lesquelles était largement développé ce principe 
d'association qui accompagne toujours la diversification d'emplois et le 
développement de la faculté individuelle. Nulle part en Europe, les 
tendances dans ce sens n'étaient aussi prononcées qu'en Hollande et dans 
les pays adjacents, alors les sièges manufacturiers du monde. Les 
matières premières étant à haut prix, tandis que les produits fabriqués 
étaient à bon marché, les premières affluaient fermement à mesure que 
s'écoulaient les derniers. Le travail étant ainsi partout économisé, le 
capital grossissait très vite, facilitant la culture des sols de qualité 



supérieure, et mettant leurs occupants à même d'en tirer des tonnes de 
subsistances, tandis qu'en Angleterre, les rendements qu'obtenait le 
travail se mesuraient par boisseaux seulement. C'était le lieu propre où 
organiser la résistance à un système qui donnait aux rois et aux princes 
pouvoir absolu sur le plus important de tous les instruments de société. 

Comme ce n'était là encore, cependant, que de simples banques de dépôt, 
tout l'accroissement de circulation qui en résultait se bornait à sécurité 
accrue et facilité plus grande de transport. Une fois placée là, la monnaie 
y eût pu rester des siècles, tout aussi inutile à la communauté que si elle 
eût été enfouie dans une cave à moins que le propriétaire n'eût volonté de 
s'en servir. Au degré suivant, nous rencontrons les banques d'escompte. 
Pour comprendre leur effet sur la circulation, supposons que tous ceux 
qui ont de la monnaie dans les caves d'Amsterdam ont été induits à avoir 
volonté de s'en servir d'une manière qui leur soit profitable, et, dans ce 
but, à avoir accepté des certificats de stock, capital d'établissement, 
changeant ainsi leur situation de créanciers de l'institution pour en 
devenir propriétaires. L'effet instantané serait de diminuer la circulation 
de tout le montant de capital, représenté par la quantité de monnaie pour 
laquelle les dépositaires renoncent à leur pouvoir de transfert ou d'usage 
quelconque. Cependant la banque se trouvant investie du pouvoir auquel 
ils ont renoncé, le volume de la circulation est rétabli à l'instant où elle 
accepte d'autres personnes leurs effets, pour un montant égal, en échange 
des mêmes sommes inscrites au crédit sur ses livres. 

Le montant apparent de circulation serait à présent restauré ; de plus, le 
montant réel serait matériellement augmenté, et par la raison que le tout 
a passé dans les mains des hommes d'entreprise, qui payent intérêt pour 
son usage, et sont soucieux d'obtenir non-seulement cet intérêt, mais 
aussi un profit, comme compensation de leurs services. Avant cela, 
beaucoup de numéraire était nécessairement possédé par de petits 
capitalistes ou des capitalistes lointains, à qui leur position sociale ou la 
distance permettait mal de juger du caractère des sécurités qui pouvaient 
être offertes, et qui, par conséquent, préféraient le laisser à la banque 
inactif et sans produire. Combinant maintenant avec des hommes d'un 
savoir varié, qui habitent la ville où le numéraire est placé, ils obtiennent 
sécurité, chacun des directeurs étant engagé à supporter sa part de la 
perte qui peut advenir, et par conséquent intéressé directement à voir que 



le numéraire soit sûrement placé. Cet autre pas du progrès accompli, il en 
résulte accroissement du degré d'utilité dans la monnaie et diminution de 
sa valeur, avec décroissance constante de la proportion avec le commerce 
qu'il entretient, et du taux d'intérêt. 


§ 9. Jusqu'ici, comme on voit, la banque a négocié sur son 
capital seulement, ne faisant simplement que passer au 
crédit de particuliers les espèces ou le lingot placés dans 
ses caves par les différents propriétaires du stock. 

Si elle s'en tenait là, les dividendes sur son stock seraient au-dessous du 
taux ordinaire d'intérêt, puisqu'elle ne bénéficierait que de l'escompte sur 
ceux à qui elle a prêté le capital, et qu'elle a de grands frais 
d'administration. Toutefois, l'expérience apprend aux directeurs que, 
bien que tous les individus qui ont emprunté leur monnaie aient 
l'intention de s'en servir, la volonté ne leur en vient pas à tous, à la fois, 
au même instant, A, B et C, ayant des sommes considérables à leur crédit 
le jour où D et E et F désirent emprunter davantage, et ceux-ci à leur tour 
ayant de la monnaie en excès le jour où les premiers ont besoin 
d'emprunter ; et que de fait, bien que tout leur capital produise intérêt, il 
en reste constamment une grande quantité dans les caves. Sur quoi, il est 
pour eux évident qu'ils peuvent parfaitement, sans compromettre leur 
propre sécurité, ni celle de ceux avec qui ils traitent, prêter moitié de la 
somme qui est ordinairement dans leurs mains étendant leurs affaires à 
un quart, ou un tiers au-delà du capital actuel, et de la sorte obtenant un 
surcroît d'intérêt suffisant pour payer les dépenses de l'établissement et 
faire face aux pertes accidentelles. Il y aura avantage pour leurs clients, 
parce que cela permettra à la banque de les exonérer de la commission 
prélevée d'ordinaire pour garder leur monnaie, la transférer ou faire leurs 
payements. Il y aura avantage pour la communauté, parce que cela 
augmentera l'utilité du stock de monnaie et activera le mouvement 
sociétaire, avec tendance croissante à un accroissement ultérieur et 
accéléré de l'approvisionnement de métaux précieux, et à un abaissement 
du taux d'intérêt. 

Maintenant de quoi se compose la circulation? Tout homme qui a de la 



monnaie en poche ou en caisse et aussi tout homme qui a un crédit inscrit 
à la banque aura faculté d'acheter aussi bien avec l'un qu'avec l'autre. La 
circulation alors se composera de la monnaie qui circule, et des débits de 
la banque à ses clients, ce qu'on appelle généralement les dépôts dont le 
montant s'est accru par l'opération que nous venons d'indiquer, jusqu'au 
point précis d'extension où ces débits dépassent la monnaie qu'elle a 
coutume de garder dans ses caves, en vue de faire face aux demandes que 
peuvent tirer sur elle ceux envers qui elle est débitrice. 


§10. Des dernières années du dix-septième siècle, date 
l'origine de l'établissement monétaire dont l'influence a 
dépassé ce que le monde ait encore vu, 

la banque d'Angleterre autorisée à recevoir des dépôts, à faire des 
escomptes, à émettre des billets de circulation au moyen desquels la 
propriété individuelle qu'elle a dans ses mains peut se transférer sans 
même qu'on ait à prendre la peine de passer à la banque, ou de tirer un 
mandat, comme il le fallait faire dans les autres banques précédemment 
fondées. Il y eut là une grande amélioration tendant à augmenter l'utilité 
de la monnaie, à diminuer sa valeur et à abaisser beaucoup le taux à 
demander, comme intérêt, pour son usage. La banque à peine établie, 
cependant, nous voyons les propriétaires obtenir une loi, portant que 
quiconque désirait placer de la monnaie en dépôt serait limité dans son 
choix entre de simples particuliers d'une part, ou leur grande banque de 
l'autre. Comme la banque d'Amsterdam, elle dut fournir le plus haut 
degré de sécurité, et l'objet de la loi fut d'empêcher d'appliquer le 
principe d'association à former tout autre établissement qui le pût fournir 
aussi en forçant ainsi en réalité tous ceux qui cherchaient sécurité, à 
s'adresser à une seule banque. La centralisation ainsi établie en matière 
de négoce de monnaie, comme elle l'avait été pour le négoce avec le 
Levant, les Indes Orientales et d'autres pays, une simple corporation 
assume l'autorité entière d'une circulation, à administrer au bénéfice de 
quelques particuliers intéressés dans son stock. 

De capital travaillant elle n'en a point; le montant tout entier, 1,200,000 
liv. st., ayant déjà été versé au gouvernement et dépensé par le 
gouvernement qui en paye l'usage par une certaine redevance annuelle. 



Tout son négoce est basé sur la propriété d'autrui dans ses mains, placée 
là par ceux qui désirent sûre garde pour leurs fonds ou par ceux qui se 
servent de ses billets, et c'est très généralement le cas. 

Comme plus elle a de débits, plus elle a pouvoir de prêter, et plus 
s'élèvent ses dividendes, un intérêt s'est produit à l'instant en 
antagonisme avec celui de la société dans laquelle elle fonctionne. Tout ce 
qui tend à diminuer la sécurité ailleurs, tend à augmenter la nécessité de 
recourir à un grand établissement qui ne donne point d'intérêt à ses 
créanciers. Il y a plus, tout ce qui tend à diminuer la facilité d'association, 
tend également à augmenter la difficulté de trouver des modes 
satisfaisants de placement, et par là s'accroît la quantité de monnaie qui 
gît improductive pour ses propriétaires, dans les caves de la banque pour 
être employée ou non, au choix des directeurs et pour le profit de la 
banque seule. Si ceux-ci ont vouloir d'en user, ils ont pouvoir 
d'augmenter le volume de la circulation. Cela fait, ils peuvent, par un 
autre exercice de leur vouloir, retirer cette quantité et par là produire ces 
oscillations dont notre époque a vu tant d'exemples les crises financières 
étant devenues si fréquentes qu'on s'y attend à des périodes certaines et 
courtes, qui ont presque la régularité des changements de saison. 


§ 11. Pour édifier ceux qui n'ont pas suivi l'opération d'une 
extension, il convient de montrer ici comment cela se 
pratique. 

Supposons d'abord une situation d'affaires où chaque chose est au pair, la 
monnaie s'obtient sur bons effets à un taux convenable d'escompte et sur 
hypothèques au taux ordinaire d'intérêt; tandis que ceux qui ont moyens 
disponibles trouvent à obtenir de bons placements qui leur donnent le 
taux ordinaire de profit. L'offre journalière de monnaie et de valeurs se 
balance. Dans cette situation des affaires, les directeurs de la banque, 
sachant qu'il y aura avantage à augmenter leurs placements, jusqu'à la 
somme d'un autre million, achètent pour cette somme des bons de 
l'échiquier ou d'autres valeurs. À l'instant l'équilibre est rompu, une 
demande de valeurs s'étant produite en excès sur l'offre ordinaire. Les 
prix montent, quelque infortuné capitaliste est tenté de vendre dans 
l'espoir qu'il y aura demande moindre le lendemain et qu'alors les prix 



tomberont, ce qui lui permettra de racheter à un prix inférieur. À la fin du 
jour ses valeurs ou autres titres sont devenus la propriété de la banque lui 
et les autres qui se sont unis pour fournir le million désiré sont inscrits au 
crédit sur ses livres pour la somme entière. Son argent n'étant plus placé, 
il se présente le lendemain sur le marché comme acquéreur; mais 
malheureusement pour lui, il y retrouve la banque qui se présente dans la 
même capacité. La première tentative a donné de très heureux résultats, 
les dépôts de la banque ont augmenté et à la fois ses placements. Ce 
succès l'enhardissant à répéter l'opération, elle achète un autre million 
avec le même résultat. La banque obtient les valeurs et les propriétaires 
reçoivent crédit sur ses livres ; et plus elle contracte ainsi de dettes, plus 
on lui suppose de moyens à sa disposition. Au second million, les prix ont 
encore monté, au troisième ils montent de plus belle et de la sorte à 
chaque million qui succède. La monnaie semble surabonder parce que les 
heureux possesseurs de ces millions de valeurs sont en quête de 
placements avantageux; tandis que la surabondance réelle consiste 
uniquement en débits contractés par la banque. Les prix progressant de 
jour en jour, et le surcroît rapide de fortune engendrant l'esprit de 
spéculation, on crée de nouveaux stocks dans le but d'employer l'énorme 
montant du surcroît de numéraire. On projette de nouveaux chemins de 
fer, on prend des engagements considérables car on entrevoit une 
prospérité sans bornes. Des hommes qui devraient être à cultiver du blé 
sont mis à détruire les vieilles routes qui feront place aux nouvelles, ou à 
bâtir des palais pour les fortunés spéculateurs. On a donné des ordres 
immenses pour le fer, la brique, la charpente, les prix s'élèvent 
rapidement et l'Angleterre devient une bonne place pour vendre, mais 
une mauvaise pour acheter. Les importations augmentent et les 
exportations diminuent. Le lingot sort, la banque est forcée de vendre les 
valeurs. La baisse des prix vient paralyser les affaires. Les routes à demi 
faites ne se peuvent achever. Des gens, par dizaines de mille, 
s'aperçoivent que leur propriété a disparu, et la banque échappée avec 
difficulté à la ruine qui est son œuvre se réjouit du résultat de ses 
opérations et se prépare à recommencer à la première occasion. C'est là 
l'histoire de 1815, 25, 36,39 et 47, toutes époques auxquelles la banque 
ayant fabriqué « des dépôts en monopolisant des valeurs est tombée dans 
l'erreur de croire que l'accroissement de sa propre dette, était l'indice 
d'un surcroît actuel de monnaie. Chaque fois que cet établissement achète 



une valeur qui est toujours le représentant de quelque placement déjà 
existant l’individu de qui elle achète voudra sans nul doute user des 
moyens mis à sa disposition, pour créer quelque nouvelle espèce de 
placement personne ne permettant volontiers à son capital de rester oisif 
et stérile. Si cet achat se fait avec la monnaie des autres; l'effet inévitable 
sera d'élever les prix et de stimuler le dernier possesseur de la valeur 
acquise à redoubler d'activité pour se pourvoir d'un nouveau placement. 
Cela fait, il demandera, soit directement, soit indirectement, paiment en 
espèces, et alors il faudra se départir de la valeur pour pourvoir aux 
moyens de paiment. Les prix doivent alors tomber parce que le créditeur 
de la banque s'est efforcé de trouver emploi pour un capital qui n'a point 
d'existence réelle sous toute autre forme que celle d'un chemin de fer, 
d'un canal ou quelque autre travail public, ou d'une dette déjà créée et 
non susceptible d'être employée à créer d'autres routes et canaux; et de la 
sorte tandis que la partie en dehors de la banque, a cherché à placer ses 
fonds, la banque elle-même a acquis l'évidence qu'ils sont déjà placés et 
qu'on tire intérêt pour leur usage. La double action ainsi produite a pour 
conséquence infaillible l'enflure et la spéculation qui seront 
nécessairement suivis de panique et de ruine. 


§ 12. Nous n'avons donné ce rapide aperçu que pour 
montrer les effets naturels et infaillibles d'accorder à des 
particuliers, 

un monopole d'autorité sur les mouvements du grand instrument, dont 
l'approvisionnement convenable est si indispensable au mouvement 
régulier et suivi de la machine sociale. À propos de Philippe le Bel, 
changeant à plusieurs reprises le poids de la monnaie à l'usage de ses 
sujets, il est de mode aujourd'hui de flétrir de pareils procédés par la 
censure la plus énergique; et pourtant les difficultés qui en résultent sont 
insignifiantes, comparées à l'effet d'extensions et de contractions comme 
celles dont nous parlons. Les changements du monarque affectaient les 
marchands et le peuple de Paris et de quelques villes et cités; mais quant 
à la grande masse des échanges du royaume, ils n'étaient nullement 
sentis, le travail à cette époque se donnant généralement pour la 
nourriture et le vêtement, comme aujourd'hui dans les États-Unis du 



Sud, au Brésil et à Cuba. Aujourd'hui néanmoins le cas est très différent, 
la société au mouvement lent du temps des Valois ayant fait place à la 
société au mouvement rapide du temps des Bourbons et et des 
Bonaparte, avec un pouvoir correspondant pour le bien et pour le mal. 
Bien dirigés, la locomotive et son train peuvent accomplir plus de bien 
que le cheval et le chariot auquel il est attelé; mais mal dirigés, le passage 
à la destruction est beaucoup plus certain. 

Une banque est un instrument de grand pouvoir, soit pour le bien, soit 
pour le mal. Bien dirigée elle tend à produire régularité de mouvement et 
certitude de résultat; et c'est alors que les facultés latentes de l'homme se 
développent, que l'agriculture passe à l'état de science, que le commerce 
augmente, et que les hommes gagnent en liberté. Mal dirigée, elle tend à 
produire l'irrégularité de mouvement, stimulant par là le penchant que 
l'homme a pour le jeu, et le reportant à cet état de barbarie où il devient 
de plus en plus l'esclave de la nature et de son semblable. 

Le fait que ces derniers effets se soient produits est depuis longtemps 
évident, et quelques économistes en ayant vu la cause dans le pouvoir 
d'émettre des billets de circulation, on a essayé d'y porter remède sous 
forme de restrictions de l'exercice de ce pouvoir. Loin cependant 
d'obtenir par là l'effet désiré, cette instabilité s'est accrue à chaque 
restriction plus forte, comme l'a prouvé toute l'expérience de la Grande- 
Bretagne et des États-Unis. » Les oscillations dans la valeur de la 
monnaie, depuis qu'à été rendue dans un pays la loi de Robert Peel, et 
que dans l'autre on a adopté la politique du général Jakson, ont été plus 
fortes qu'on ne les avait jamais vues en temps de paix. 

Il en devait arriver ainsi, et par la raison que la politique des deux est 
directement contraire à tout ce que, raisonnant à priori, nous attendrions 
devoir être vrai; et à tout ce que, à posteriori, nous trouvons avoir été 
vrai. Tous les articles tendent à se mouvoir vers les lieux où ils reçoivent 
le plus haut degré d'utilité. C'est là une proposition simple dont la vérité 
est prouvée par toute l'expérience. Le billet de circulation donne au 
porteur un droit de propriété sur une certaine somme qui gît dans les 
caves d'une banque, en même temps qu'il lui donne pouvoir de changer à 
volonté la propriété y incluse, et sans la plus légère dépense de travail. Il 
en est de même aussi avec l'établissement d'un lieu de dépôt sûr pour la 
monnaie dont la propriété peut se changer au moyen de mandats. Le 



billet au porteur et le mandat augmentent le degré d’utilité des métaux 
précieux; et c'est pourquoi la monnaie tend à couler vers les places où 
billets et mandats sont le plus en usage, passant dans l'Amérique, des 
États du Sud et de l'Ouest vers les États du Nord et de l'Ouest, et de 
l'Amérique vers l'Angleterre, le pays où la facilité de transfert a toujours 
été la plus complète. 

Tels sont les effets d'un surcroît d'utilité introduit dans la monnaie. 
Quand toutefois le règlement de la circulation est placé dans les mains de 
particuliers, et que leurs profits grossissent par l'adoption de mesures qui 
détruisent la stabilité et la régularité, c'est directement l'inverse de cela 
qui se voit. Par des extensions impropres de leurs opérations, ils 
diminuent l'utilité de la monnaie dans les mains de son possesseur, le 
forçant ainsi à chercher ailleurs l'emploi qui lui en est refusé à l'intérieur. 
Cela fait, ils augmentent son utilité dans leurs mains propres en élevant le 
taux d'intérêt; et il se trouve ainsi qu'un instrument du pouvoir, le plus 
considérable pour le bien, est transformé en la cause du plus grand mal. 
Mieux vaudrait, comme nous l'avons déjà dit, que la force explosive de la 
poudre à canon et l'immense pouvoir de la vapeur fussent demeurés 
inconnus que si leur usage exclusif eut été assuré à quelque nation du 
monde; et mieux vaudrait que l'art et le secret de conduire une banque 
fussent restés inconnus que d'en allouer plus longtemps le monopole à 
quelque compagnie de particuliers. Plus qu'aucune autre, le négoce de 
monnaie veut la liberté, et pourtant, plus qu'aucun autre, il a été entouré 
de restrictions ayant pour but le bénéfice de quelques hommes favorisés, 
dont les mouvements ont toujours tendu à donner aux accumulations du 
passé autorité accrue sur les travaux du présent. C'est la voie vers la 
barbarie; et c'est parce que les banques anglaises tendent dans ce sens 
que les journalistes anglais et les propriétaires d'esclaves noirs dans la 
Caroline ont été amenés à trouver, dans les mesures qui visent à protéger 
le capitaliste contre le travailleur, la route la plus sûre vers la civilisation 
la plus parfaite 2 ^ 2 .. 


CHAPITRE XXXIV. 
CONTINUATION DU MÊME SUJET. 



V. Du mode de banque en Angleterre. 


§ 1. La tendance à la stabilité, dans le monde matériel, est 
en raison directe du rapprochement de la forme 
pyramidale. 

C'est une vérité aussi exacte appliquée aux ouvrages de l'homme qu'elle 
l'est dans les œuvres de la nature. Ainsi, de fait, les masses immenses de 
maçonnerie élevée par les rois d’Égypte se montrent presque aussi 
durables que les monts de l'Atlas et de l'Himalaya. Il en est ainsi dans le 
monde du négoce: l'homme dont les affaires ont une large base, et qui a 
un petit passif et un actif considérable, reste debout au milieu de 
tourmentes qui font naufrager par milliers ceux de ses confrères dont les 
opérations sont basées sur le capital d'autrui, et dont, par conséquent, le 
passif est en proportion très forte à ce qu'ils peuvent réclamer sur ceux 
avec qui ils font des affaires. Il en est de même encore dans le monde 
financier. La banque, qui négocie sur son propre capital, est en état de 
traverser sûrement l'orage le plus rude et le plus prolongé, tandis que sa 
voisine, dont les débits sont considérables, comparés à ses crédits, peut à 
peine rester immobile sous une brise un peu vive d'été. 

Cherchons-nous des banques de la première espèce, nous devons nous 
adresser aux États de New-England. Voulons-nous les exemples les plus 
frappants de la seconde espèce, nous devons nous adresser à l'Angleterre 
elle-même, et surtout à la Banque d'Angleterre, basée, comme le fut cette 
institution, sur une pure annuité payable par le gouvernement, et 
négociant, comme elle a toujours fait, presque entièrement sur les 
moyens d'autrui, et non sur ses moyens propres. Le marchand qui 
commencerait ses opérations par précipiter son capital dans une annuité 
fixe, dans la confiance d'obtenir à crédit tous les articles qu'il désire 
vendre, trouverait sa situation très instable; et comme ce fut là 
précisément la manière de débuter de ce grand établissement, rien 
d'étonnant que sa marche se soit distinguée par le manque de solidité et 
de régularité. Contenant en elle tous les éléments qui, dans le cas d'un 
particulier, eussent amené de tels résultats, et exerçant un pouvoir auprès 
duquel celui des Plantagenets et des Lancastres eût passé pour tout à fait 



insignifiant, elle a produit des oscillations plus grandes, en une année, 
qu'ils eussent pu faire en une suite de siècles. 

Réduire la valeur réelle de la livre de 20 sh. à 6 sh. 8 d., tout en 
conservant le nom primitif, faisant ainsi passer une seule once pour trois, 
c'était un mouvement constant dans la même direction, tout restant 
tranquille à partir de la date de la réduction jusqu'à la venue de la 
période, où une réduction plus forte devenait nécessaire. Dans le cas de la 
banque en question, tout est différent; la valeur de la monnaie, montant 
en un instant pour retomber tout à coup, et les oscillations allant jusqu'à 
50 ou 60 % à de si faibles intervalles, qu'on les peut compter par 
semaines ou par mois. La grande institution profite de cette instabilité 
d'opération; moins on accorde de crédit aux particuliers ou à d'autres 
banques, plus s'accroît la nécessité de la regarder comme la seule place de 
sûr dépôt, plus augmente la quantité de monnaie mise à sa disposition, et 
plus grossissent les dividendes sur son stock. Les intérêts de la banque et 
ceux de la communauté se trouvent ainsi en antagonisme; et pourtant 
c'est à la première qu'est confiée la direction de la grande machine, du 
bon maniement de laquelle dépendent entièrement la continuité et la 
vitesse de circulation de l'autre, comme la circulation du sang dépend 
d'une fourniture convenable d'aliment et d'air. C'est là un très étrange 
système, un système qui non-seulement a exercé, mais exerce encore une 
immense influence, aussi allons-nous consacrer à son examen un temps 
quelque peu en rapport avec son importance. 


§ 2. « Sous le règne de Guillaume, dit Macaulay, il y avait 
encore des vieillards qui se souvenaient du temps où ne 
l'on ne voyait pas dans la cité de Londres une seule 
maison de banque. 

Jusqu'à la Restauration, chaque commerçant avait son coffre-fort dans sa 
maison, et quand on lui présentait une acceptation , il comptait lui-même 
sur son comptoir les couronnes et les carolus. Mais l'accroissement de la 
richesse avait produit son effet naturel, la division du travail. Avant la fin 
du règne de Charles II, une nouvelle manière de payer et de recevoir 
l'argent s'était introduite parmi les marchands de la capitale. Il s'éleva 



une classe d’agents dont l'office fut de tenir la caisse des maisons du 
commerce. Cette nouvelle branche d'affaires tomba naturellement entre 
les mains des orfèvres qui étaient accoutumés à trafiquer sur une large 
échelle des métaux précieux, et qui avaient des caveaux où l'on pouvait 
déposer des masses de lingots considérables à l'abri du feu et des voleurs. 
C'était dans les boutiques des orfèvres de Lombard Street que se faisaient 
tous les payements en espèces. D'autres commerçants ne donnaient et ne 
recevaient que du papier. Ce grand changement ne s'accomplit pas sans 
une forte opposition et sans de vives clameurs. Des marchands attachés à 
la vieille routine se plaignirent amèrement qu'une classe de gens qui, 
trente ans auparavant, s'étaient renfermés dans le cercle de leurs 
fonctions propres et qui avaient réalisé de beaux bénéfices en bosselant 
des coupes et des plats d'argent, en montant des bijoux pour de grandes 
dames, en vendant des pistoles et des dollars aux gentilshommes qui 
allaient en voyage sur le continent, que ces gens-là, disons-nous, fussent 
devenus les trésoriers et tendissent rapidement à devenir les maîtres de la 
cité tout entière. Ces usuriers, disait-on, jouaient aux jeux de hasard ce 
que les autres avaient gagné par leur industrie et amassé par leur 
économie. Si les dés leur étaient favorables, le fripon qui tenait la caisse 
devenait alderman; s'ils leur étaient contraires, la dupe qui avait fourni la 
caisse faisait banqueroute. » D'un autre côté, on exposait dans un langage 
animé les avantages d'un nouveau système. Ce système disait-on, 
économisait à la fois le travail et l'argent. Deux commis, dans une seule 
maison de banque, faisaient ce qui, sous l'ancien système, aurait occupé 
vingt commis dans vingt établissements différents. Le billet d'un orfèvre 
pouvait passer en une matinée dans dix mains différentes. De cette façon, 
leurs guinées, enfermées dans son coffre fort, près de la Bourse, faisaient 
ce qui aurait exigé autrefois mille guinées dispersées dans autant de 
caisses, celles-ci à Ludgate-Hill, celles-là à Austin-Friarsou à Tower- 
Street^ 22 .» 


Le numéraire ayant de la sorte reçu utilité, et la circulation sociétaire 
s'étant accélérée, rien d'étonnant qu'on ait bientôt jugé à propos de faire 
un plus grand pas en avant, d'établir une institution analogue à celles qui 
existaient déjà à Amsterdam et dans d'autres villes. La dernière décade 
du XVIIe siècle vit donc la création de la Banque d'Angleterre, qui différa 
cependant de ses aînées en ce point, qu'au lieu que celles-ci avaient été 
fondées dans les intérêts publics seulement, et dans la vue d'entretenir un 


étalon invariable auquel rapporter la valeur des autres utilités, elle fut 
une pure corporation négociante, ayant pour objet unique et exclusif de 
réaliser des profits pour les parties intéressées dans sa direction. Les 
premières délivraient des certificats en échange de l’or et de l'argent 
déposé chez elles, et toutes les parties par les mains de qui ces certificats 
passaient se sentaient parfaitement assurés que les métaux ainsi 
représentés étaient présentement dans les caves. La quantité de monnaie 
en apparence à la disposition de la communauté était donc exactement 
celle existante réellement sous sa main, sans qu'il y eût la moindre 
différence entre elle et la garantie du certificat. La dernière banque, de 
même, délivre des certificats en échange des métaux précieux; mais, au 
heu de les tenir dans ses caves, elle les prête. Le pouvoir du propriétaire 
sur son numéraire ne subissant point de diminution, en même temps 
qu'un pouvoir nouveau et additionnel était ainsi créé, la quantité 
apparente de numéraire en circulation se trouva donc doublée, tandis que 
la quantité réelle restait la même. Le système anglais, tendant, comme il 
fait, à ajouter à l'utilité de la monnaie, était beaucoup plus parfait que 
celui du continent. Par la raison même cependant qu'il était plus puissant 
pour le bien, il l'était aussi beaucoup plus pour le mal; car plus la forme 
d'un navire est parfaite, plus il est fin marcheur, plus il se brise avec force 
sur les écueils lorsqu'il est mal conduit. La forme adoptée ici étant 
meilleure qu'aucune autre encore connue, tout ce qu'il y avait à faire, 
c'était d'étendre à tous autres particuliers, désireux de s'associer pour le 
négoce de monnaie, la faculté d'exercer des droits semblables à ceux 
accordés aux propriétaires de la Banque d'Angleterre. On ne le fit pas; et 
il s'en est suivi qu'une institution capable de rendre tant de services à 
l'humanité a produit un si énorme préjudice. 

De son histoire, il nous suffira de dire qu'au début de sa fondation, la 
jouissance de privilèges exclusifs ne lui était point assurée. Par degrés, 
cependant, son capital nominal fut augmenté, jusqu'à ce que, en 1708, il 
fut porté au triple; en même temps que son influence s'était accrue au 
point de lui permettre d'obtenir du parlement un acte qui interdisait 
l'application du principe d'association dans le négoce de monnaie, dans 
tout cas où les partenaires seraient au nombre de plus de six. C'était 
centraliser le pouvoir au grand avantage de quelques actionnaires, avec 
préjudice correspondant , cependant, pour le reste de la population 
anglaise, chacun se trouvant ainsi dépouillé du droit de décider par soi- 



même de son mode d'action au sujet du maniement du plus important 
des instruments d'échange en usage chez l'humanité. Les moyens 
d'autorité sur la circulation ainsi assurés, les dividendes, nonobstant 
l'enfouissement du capital nominal dans une annuité au taux de trois 
pour cent, s'élevèrent par degrés jusqu'au moins dix pour cent, la 
différence tout entière s'obtenant en faisant du crédit tel usage qui pût 
faire croire le montant apparent à la disposition de la communauté 
beaucoup plus considérable que n'était le montant réel. 


§ 3. Négociant ainsi tout à fait sur son passif, et sauf ses 
excédants de profit, n'employant point de capital à elle en 
propre, pour mieux faire comprendre les mouvements de la 
banque, nous placerons dans le résumé suivant de ses 
opérations pour les dernières soixante années, à l'article 
doit, le montant de sa circulation et des crédits sur ses 
livres, 

et, en regard, la quantité de métal dans ses caves, cette dernière 
représentant le montant total de capital qu'elle a emprunté et qu'elle n'a 
point prêté. 

Au 3 août 1796, le montant de sa dette était 15,903,110 liv. Le tout avait 
trouvé placement, sauf la petite somme de 2,122,950 liv. Peu après, 
diverses circonstances survinrent, tendant à diminuer la confiance dans 
l'institution; et, en février suivant, alors que le stock en lingot dépassait à 
peine un million, un ordre du conseil fut rendu, autorisant la banque à 
suspendre le paiment de sa dette. Depuis lors, pendant près d'un quart de 
siècle, son papier constitua la seule circulation légale du pays; et les 
chiffres suivants montrent comment cette circulation fut administrée: 


Dette. 

Lingot. 

Août 1797 18,879,470 

4,089,620 

1804 26,869,420 

5,879,190 

1810 34,875,790 

3,099,270 

1814 43,218,230 

2,097,680 

1815 39,944,670 

3,409,040 



La circulation ayant monté dans cette dernière année à 26,000,000 
livres, il suit que des billets et effets qu'elle avait alors, il n'y avait pas 
moins de 10,000,000 livres, représentant la propriété d'autrui déposée 
dans ses caves. Recevant intérêt pour l'usage et n'en payant aucun, la 
banque était en mesure de donner à ses actionnaires un taux double 
d'intérêts, toujours un indice d'erreur dans le système 2zl _. Les 
possesseurs réels de ces millions étaient, et se sentaient être en pleine 
possession du pouvoir d'acheter, comme ils l'auraient fait s'ils avaient eu 
l'or lui-même dans les mains; et pourtant l'or n'était ni en leur 
possession, ni dans celle de la banque, mais en celle d'une troisième 
classe d'individus à qui la dernière l'avait prêté. Ces 10,000,000 livres ont 
eu le même effet sur le prix que si ce chiffre eût été doublé, étant devenus, 
pour le moment, pour tous projets et opérations, 20,000,000 livres. Cette 
double action était une conséquence de la cupidité de la banque elle- 
même, cherchant à accaparer les valeurs et empêchant ainsi le libre 
placement du capital particulier. Mieux cet objet s'atteint, plus la dette de 
l'institution s'étend, et plus gros seront les dividendes; mais plus son 
action doit être instable, comme on en eut bientôt la preuve. 

En 1817, le lingot s'élevait à 11,668,000 livres, tandis que les obligations 
étaient tombées à 38,600,000 livres. Les emprunts de capital prêté 
n'étaient donc que 27,000,000, ou moins de 2,000,000 que le montant 
de sa circulation, qui s'était élevée à 29,000,000. Par l'opération très 
simple de faire rentrer son actif, d'une part, et de réduire ses obligations, 
de l'autre, elle réduisit la quantité apparente de monnaie à la disposition 
de la communauté, à 12,000,000. En ce qui regardait les opérations de la 
société, c'était l'équivalent d'une annihilation totale de cette somme 
considérable, et une contraction correspondante de l'étalon auquel la 
communauté doit rapporter la valeur de toutes les autres utilités et 
choses. Doubler la longueur de l'aune ou le poids de la livre, au bénéfice 
de tous les individus qui ont contracté pour acheter du drap ou du blé, eut 
été un préjudice insignifiant comparé à la révolution ainsi accomplie. 
Comparée avec la propriété de la population de la Grande-Bretagne, la 
somme était tout à fait insignifiante, pourtant sa disparition causa un 
arrêt de circulation presque aussi complet que celui que produirait dans 
un corps physique l'arrêt d'alimentation, fermiers et marchands furent 
partout ruinés. Des banques de provinces, il n'y en eut pas moins de deux 
cent quarante, c'est-à-dire une sur quatre, qui suspendirent leurs 



payements, tandis qu'une sur dix et demi firent faillite. « Des milliers de 
milliers d'individus, dit Mac-Culloch,qui, en 1812, se considéraient 
comme riches, se trouvèrent dénués de toute propriété réelle, et 
tombèrent comme par enchantement et sans qu'il y eût faute quelconque 
de leur part, dans l'abîme de la pauvreté. Il y eut par le pays, pour se 
servir de l'expression de M. Francis Horner, une universalité de 
dénuement et de misère dont on n'avait point eu d'exemple, si ce n'est 
peut-être la débâcle en France du projet du Mississippi 222 .. Au milieu de 
toute cette ruine, cependant, la Banque prospéra plus que jamais, car la 
destruction du crédit privé rendait ses caves et ses billets plus nécessaires 
à la communauté. 


Le terrain étant ainsi préparé par la banque, le Parlement passa, en 1819, 
un acte qui pourvut à la reprise des payements en espèces, et par là 
rétablit, comme loi du pays, l'étalon qui existait en 1797, une des mesures 
des confiscation le plus remarquables qui se puissent trouver dans les 
annales de législation. Pour plus de vingt ans, toutes les transactions du 
Royaume-Uni avaient été basées sur une circulation moindre en valeur 
que celle qui avait existé en 1796. Dans le cours de cette longue période, 
on avait vendu de la terre, pris des hypothèques, formé des 
établissements, fait d'autres contrats de nature permanente, pour des 
milliers de millions de livres et il en fallait aujourd'hui changer les termes 
au bénéfice des receveurs de revenus fixés, et au préjudice de ceux qui 
avaient à vendre terre, travail, ou les produits de l'un ou de l'autre. 
Comme conséquence infaillible, le prix de la terre tomba énormément, et 
partout les créanciers hypothécaires entrèrent en possession. Les bras 
surabondèrent, et le travailleur souffrit faute de subsistances. Les 
machines de toute sorte cessèrent de marcher et les fabricants furent 
ruinés. Les produits fabriqués se trouvant en excès sur la demande furent 
forcés sur les marchés étrangers, à la ruine des capitalistes et des 
ouvriers, des mineurs et des mécaniciens de tous pays du monde. 

La paix amena avec elle une ruine immense, mais elle enrichit partout le 
prêteur de monnaie, son article montant tandis que la terre tombait au 
point qu'il la pouvait acheter pour moitié du prix précédent. L'homme 
vivant d'annuité, l'homme en place, profitèrent; leurs dividendes et 
salaires étant devenus payables en espèces qui pouvaient acheter le 


double de la quantité de subsistances et de vêtements pour laquelle ils 
avaient contracté. Fermiers et travailleurs, artisans et marchands 
s’appauvrirent, leurs taxes restant les mêmes, tandis que leur travail et 
ses produits commandaient moins que la moitié de la monnaie pour 
laquelle ils les auraient vendus auparavant. 


§ 5. Quelques écrivains anglais ont beaucoup vanté cette 
suite de mesures ; 

D'autres les ont fortement condamnées. Lesquels avaient raison? Le 
lecteur en décidera après avoir considéré: 

Que le progrès de l'homme vers la civilisation est invariablement suivi 
d'un accroissement du pouvoir du travail du présent sur les 
accumulations du passé; 

Que son progrès vers la barbarie est dans le sens inverse, le capital 
accumulé dans le passé obtenant alors invariablement plus de pouvoir 
sur le travail du présent. 

Lequel des deux effets s'est-il produit? La marche du gouvernement 223 
tend-elle à alléger le fardeau de la rente, des taxes, ou de l'intérêt? S'il le 
fait, il tend à la civilisation. Ce qui nous montre qu'il ne le fait pas, ce sont 
les fermiers ruinés par les demandes d'énormes rentes dont le paiment 
fut consenti précédemment; ce sont les taxes qui n'ont point changé, 
tandis que les prix des subsistances et du travail ont diminué; c'est 
l'intérêt hypothécaire qui reste aussi fort lorsqu'il faut le payer en espèces 
que lorsqu'il fut contracté à l'époque du papier. Les charges à supporter 
par la terre et le travail ont doublé, au bénéfice des classes, et des classes 
seules qui vivent du pouvoir d'appropriation; et c'est toujours là la voie 
qui mène à la barbarie. Il s'ensuivit que le retour de la paix qui eût dû être 
salué comme une bénédiction, fut généralement regardé comme une 
malédiction. 


§ 6. Les opérations de la société cessaient à peine de se 
ressentir de cette mesure désastreuse, que la banque se 


mit à recommencer la tentative d'augmenter la quantité 
apparente du numéraire, 

et ainsi de raccourcir l'étalon qui mesure les valeurs, tentative 
préparatoire à un autre retour semblable à la quantité réelle, et ainsi à 
rallonger l'étalon. Avec la substitution de l'or aux billets d'une livre et 
avec le rétablissement graduel du crédit des banques de province, sa 
circulation était tombée de 29,000,000 liv., en 1827, rien qu'à 
17,000,000 en 1822. Ici commença un système d'expansion au moyen 
duquel la partie de sa dette appelée « les dépôts » fut presque doublée, 
ayant monté de 5,840,000 liv. à 10,316,000 en 1824. Il y eut donc une 
apparence générale de prospérité; et cela continua jusqu'au jour où les 
propriétaires du capital ainsi rendu stérile, eussent pourvu pour eux- 
mêmes à de nouveaux placements. Aussitôt la scène change, l'adversité 
succède à la prospérité, la propriété perd partout sa valeur, les bras 
surabondent et ne trouvent plus d'emploi, et la banque elle-même n'est 
sauvée d'une suspension que par l'heureuse découverte d'un paquet de 
billets d'une livre dont elle peut se servir au lieu d'or 224 .. 

Quelques années après, nous avons une autre répétition de la même 
opération. Le montant des débits de la banque, appelé les dépôts, qui, en 
mars 1832, était de 9,318,000 livres, fut, en 1835, de 20,370,000, ayant 
ainsi plus que doublé. Alors vint la crise, la banque jetant de nouveau les 
valeurs sur le marché et par là détruisant la valeur de la propriété, au 
point de lui permettre, dans l'année suivante, de réduire les crédits sur 
ses livres à 13,330,000 livres. 

Au bout de deux ans seulement, la manœuvre se répéta. Cette fois il ne 
fallut qu'une seule année pour amener l'oscillation, le mois d'octobre 
1837, ayant montré l'établissement dans une situation si difficile qu'il ne 
fut sauvé de la banqueroute que grâce à la banque de France qui vint à 
son aide. Le commerce fut à peu près suspendu; la détresse fut presque 
universelle; manufacturiers et marchands furent minés ; mais la banque 
fit ses dividendes ordinaires, en même temps que les préteurs de 
monnaie et les propriétaires d'annuités s'enrichirent. Cet effet régulier de 
tous les mouvements de cette banque nous donne ainsi la clef des 
oscillations extraordinaires de la possession de propriété dans la Grande- 
Bretagne, oscillations dont le résultat a été de réduire le nombre des 
propriétaires fonciers au sixième de ce qu'il était à l'époque d'Adam 


Smith. Stabilité et régularité tendent à produire division de la terre et 
élévation du travailleur agricole. Instabilité tend à la consolidation de 
l'une et à l'abaissement de l'autre; et ce sont les résultats obtenus ici. 


§ 7. La fréquence et l'étendue prodigieuse de ces 
oscillations ayant conduit à mettre en doute la capacité de 
ceux à qui avait été confié le maniement de la circulation, 
on désira fortement constater par quelles lois, s'il en était 
aucune, l'établissement se gouvernait. 

Le Parlement nomma une commission d'enquête qui entendit de 
nombreux déposants; mais, comme les documents par eux fournis 
n'indiquaient qu'une faible connaissance des lois du négoce, la 
commission ne réussit point à découvrir les lois qu'elle cherchait. Les 
seules conclusions auxquelles elle put arriver, furent que l'institution était 
administrée sans aucun principe quelconque, prenant invariablement 
pour règle de ses mouvements la nécessité du moment et que les dangers 
et difficultés qui venaient de se présenter se reproduiraient probablement 
à la première occasion. Cela bien démontré, on jugea nécessaire lors du 
renouvellement de la Charte, d'essayer de soumettre son action à 
certaines lois, ce qui la rendrait apte à devenir le régulateur de l'action 
des autres. Voilà comment nous avons aujourd'hui l'acte de restriction de 
la banque de sir Robert Peel, dont le nom se trouve ainsi associé à deux 
des actes les plus remarquables dans l'histoire du système monétaire 
anglais, bien qu'aucun des deux ne puisse être regardé comme indiquant 
aucunement qu'il ait donné au sujet toute l'attention que méritait sa 
grande importance. 

Moins de trois ans après, les scènes de 1825 se reproduisaient encore, un 
esprit sauvage de spéculation provoqué par la banque, ayant amené une 
panique universelle; les consolidés tombèrent à 80, tandis que les actions 
de chemins de fer tombaient à moitié de leur valeur précédente. Le taux 
d'intérêt monta à dix pour cent Le gouvernement lui-même dut 
emprunter à 5 % pour pourvoir à ses besoins journaliers. Les acheteurs 
en blé, coton et lingot furent de nouveau proscrits; et ainsi se répétèrent 
une fois de plus les phénomènes de 1816, 25 et 37. Des députations de 
différentes villes réclamèrent du ministre une suspension de sa loi, 



l'assurant que des ordres considérables restaient non remplis faute des 
moyens nécessaires pour leur exécution; tandis que les ouvriers, par 
milliers, étaient réduits à l’inaction faute de trouver à vendre leur travail. 
La banque elle-même, en face de la banqueroute menaçante, était forcée 
d'élargir ses prêts alors qu'elle désirait les resserrer, donnant ainsi, et 
pour la troisième fois dans une simple décade, le spectacle d'une grande 
institution qui aspire à régler le négoce du monde et qui est tout à fait 
incapable de se conduire elle-même. Un ordre du conseil finalement 
rappelle la loi pour le moment, fournissant ainsi la preuve du manque de 
savoir des hommes à qui était due l'influence du nouveau système. 

Telle est la condition du peuple anglais sous l'autorité de sa grande 
institution de monopole. H dépend des mesures chanceuses d'un corps de 
gentlemen, dont pas un n'a jamais été en état d'expliquer les principes sur 
lesquels il se règle dans l'administration du puissant instrument qu'il 
concourt à manier. Tous, parmi eux, en leur capacité de propriétaires et 
de directeurs, ont un intérêt direct à produire des changements dans la 
circulation, parce qu'en le faisant, ils diminuent la confiance publique et 
augmentent ainsi la nécessité de s'adresser à leurs caves comme le seul 
lieu de sûr dépôt. 

§ 8. Le nouveau système n'a point réussi à produire l'effet 
désiré, n'ayant donné fermeté, ni dans la quantité de 
numéraire, ni dans sa valeur. 

Quelques-uns en ont accusé la loi elle-même; sur quoi son auteur a 
prétendu que si la banque eût agi dans l'esprit de la loi de 1844, de 
pareilles difficultés ne fussent jamais survenues. Disposé à trouver la 
cause des difficultés « dans l'esprit anormal de spéculation », il avait 
bonne disposition à fermer les yeux sur la cause réelle, le défaut radical 
de sa propre mesure qui prétendait régler l'action de la grande machine, 
mais manquait à le faire. Si elle l'eût fait, les directeurs se fussent trouvés 
eux-mêmes forcés d'agir d'accord à la fois avec la lettre et l'esprit, et il n'y 
eût pas eu autant de spéculations que l'on vient d'en voir; si elle l'eût fait, 
les difficultés qui accompagnent naturellement les mauvaises récoltes 
n'eussent point été aggravées, comme elles le furent, par la prostration 
totale du négoce, le renvoi des ouvriers et l'impossibilité d'obtenir des 
salaires à employer à l'achat à tout prix, des nécessités de la vie. 



Le négoce en numéraire n'a pas plus besoin de lois que le négoce en 
chaussures. Il demande au contraire liberté complète, car son montant 
est tellement plus considérable, qu'une intervention qui l'affecte rien que 
d'un demi pour cent, cause plus de préjudice qu'une intervention qui 
affecterait de cent pour cent le prix des chaussures^ 25 .. 

Néanmoins les pénalités, prohibitions, et obligations imposées à ceux qui 
désirent s'associer dans le but de donner utilité aux métaux précieux sont 
telles, et il y a tant de monopoles investis d'autorité sur le négoce de 
monnaie, que de tous les articles c'est le plus sujet à de brusques 
altérations de valeur. Régler la circulation est regardé comme une des 
fonctions du gouvernement; et, comme nous avons vu, par la raison que 
cela a toujours fourni aux hommes qui sont au pouvoir le mode de 
taxation le plus simple et le plus convenable. Le gouvernement de la 
Grande-Bretagne a transmis la fonction à la banque, une institution qui 
s'en acquitte de telle sorte qu'un jour la monnaie est à meilleur marché, 
ce qui permet au gouvernement de réduire le taux d'intérêt sur la dette, et 
qu'un autre jour elle renchérit, et que ceux qui ont accepté un nouveau 
stock en échange de l'ancien, se trouvent s'être départis d'une portion 
considérable de leur propriété, sans recevoir rien en échange. N'importe 
quelle soit la perte, les propriétaires de la banque sont toujours sûrs de 
recevoir de gros dividendes; en même temps que ses directeurs sont 
toujours prêts à fournir ce qu'ils pensent devoir être accepté comme de 
bonnes et suffisantes raisons d'oscillation aussi désastreuses. Un jour 
c'est une importation énorme de fonds venant du continent, un autre jour 
c'est l'influence des actions et des fonds américains, un troisième jour 
d'énormes prêts aux États-Unis, et un quatrième jour un déficit dans les 
récoltes; mais les fonds ne viendraient pas si la banque ne paralysait pas 
l'action des capitalistes privés, en prêtant au dehors sa monnaie et faisant 
monter les prix, et la récolte de blé pourrait manquer sans produire 
aucun changement matériel dans la valeur de la monnaie, sauf dans son 
rapport avec le blé lui-même. Si l'offre du sucre est faible, le prix du sucre 
lui-même montera et il restera quelque peu moins de monnaie à échanger 
contre du drap dont le prix baissera légèrement; et de même si l'offre du 
grain est faible, il restera moins de monnaie à échanger contre du sucre; 
mais dans aucun cas le déficit, dans un article, n'affecte matériellement 
les prix de tout autre, là où la circulation monétaire n'est point travaillée. 


La vraie cause d'embarras se trouve dans le fait que la tâche de régulateur 
est confiée à une grande institution dont les mouvements ne sont 
nullement réglés. En monopolisant les valeurs à un certain jour, elle 
produit un excès apparent et par conséquent un bon marché de la 
monnaie avec baisse des prix. En les jetant de nouveau sur le marché 
lorsque la plus grande partie de cet excès apparent a trouvé placement 
dans de nouvelles entreprises, la pénurie devient alors aussi grande que 
l'avait été l'abondance précédente. C'est la marche d'un grand volant au 
milieu d'un nombre infini de petites roues, qui sont forcées de marcher 
vite ou lentement selon l'impulsion du grand volant. Les petites roues 
sont les banquiers, marchands et manufacturiers de la Grande-Bretagne, 
tous engagés plus ou moins depuis un demi-siècle, à étudier la loi qui 
régit le mouvement de la maîtresse roue, mais, jusqu'alors, avec si peu de 
succès, que nous pouvons à peu près affirmer qu'il n'y a point en 
Angleterre d'homme, dans la banque ou en dehors de la banque, qui pût 
confier cette loi au papier, et parier sa fortune qu'il prouvera qu'elle a 
fonctionné, rien même qu'un seul jour, dans le dernier demi-siècle. 
Désespérant de parvenir à saisir la moindre chose des lois de son action, 
tous se résignent aveuglément à son influence, sociétés par actions et 
banques privées, faisant de l'extension, quand elle en fait, et se resserrant 
quand elle se resserre, une erreur d'un simple million dans Threadneedle 
Street, produisant de la sorte une erreur jusqu'à des centaines de millions 
dans les transactions monétaires du royaume. De là la nécessité de la 
soumettre à des règlements fixes et positifs. 

La circulation n'a pas besoin d'un tel régulateur, mais s'il en doit exister 
un, son action devrait être rendue parfaitement automatique, laissant aux 
propriétaires des petites roues à user des dispositions qui leur permettent 
d'obtenir le plus ou moins de vitesse qui peut leur être nécessaire. C'est la 
communauté qui doit avoir action sur lui, au lieu de lui ayant action sur 
elles; et alors on le pourra consulter avec la même confiance que le 
thermomètre. La loi qui produira cet effet ne sera pas celle de 1844, qui, 
avec son mécanisme incommode, et réellement ridicule, de département 
de banque et de département d'émission, a été tout à fait impropre à 
répondre à la fin proposée. Elle fut élaborée en vue des oscillations du 
montant de la circulation en usage, qui sont toujours lentes et d'un chiffre 
peu élevé; et ne se rapporte point aux oscillations dans la circulation qui 
cherche emploi, lesquelles sont toujours rapides et d'un montant 



considérable 22 ^. L'un est d'usage constant parmi le grand corps de 
population, et ne peut matériellement être augmenté ou diminué sans un 
grand changement dans l'état du négoce ou dans les opinions de la 
communauté. L'autre représente le capital non employé, la propriété du 
petit nombre sujet à augmenter ou diminuer à chaque changement de 
temps ou au moindre nuage qui paraît à l'horizon politique ou 
commercial. 


§ 9. D'après la dernière charte, il doit se trouver, dans les 
caves de la banque, un souverain, ou, jusqu'à un certain 
point, son équivalent en argent pour chaque livre de ses 
billets dans les mains du public, au-delà de 14,000,000 
livres. 

La circulation étant une quantité à peu près constante, montant à 
20,000,000 livres, c'est donc 6,000,000 livres en lingots qui doivent 
rester à la banque, sans être employés, dans quelque circonstance que ce 
soit; et ayant autant de valeur pour la communauté, tant qu'ils restent là, 
qu'en aurait un poids égal de cailloux. Voyons maintenant jusqu'à quel 
point la circulation peut, en principe, être traitée comme une quantité 
constante. Rappelons-nous d'abord que le commerce est plus actif à 
certaines saisons de l'année, et que, comme il y a plus d'échanges à faire, 
il faut aussi plus de l'instrument d'échange dans la saison active que dans 
la saison morte; et qu'en comparant une année à une autre, nous devons 
par conséquent prendre, dans tous les cas, les mêmes parties de l'année. 
D'après quoi, voici quelle a été la circulation du printemps et de 
l'automne, dans les années à partir de 1832 à 1840: 



Avril. 

Octobre. 

1832 

18,449,000 

sterl. 

liv ' 18,200,000 liv. 

1833 

17,912,000 

19,823,000 

1834 

18,007,000 

19,107,000 

1835 

18,507,000 

18,216,000 

1836 

17,985,000 

18,136,000 

1837 

18,365,000 

18,876,000 



1838 

18,872,000 

19,636,000 

1839 

18,326,000 

17,906,000 

1840 

16,818,000 

17,221,000 


L'année 1840 fut une année de prostration complète. Dans cette année et 
dans la suivante, le commerce était à bout, autant que la mine des 
chalands de l'Angleterre, au dehors et à l'intérieur, résultat des 
mouvements extraordinaires de la banque, puisse accomplir la chose 227 .. 
Néanmoins, dans ces circonstances fâcheuses, la circulation se maintient 
au-dessus de 16,000,000; et nous la trouvons, dès lors, atteignant un 
point plus haut qu'elle ne l'avait fait pour plusieurs années. 



Avril. 

Octobre. 

1841 

16 , 533,700 

17,592,000 

1842 

16,952,000 

20,004,000 

1843 

20,239,000 

19,561,000 

1844 

21,246,000 

Nouvelle 


Avril. 

Octobre. 

1844 


21,152,000 

1845 

20,099,000 

21,260,000 

1846 

19,865,000 

21,550,000 

1847 

19,854,000 



Dans la première période, embrassant les neuf années, de 1832 à 1840, 
les deux inclusivement, et contenant la crise de 1836-37, la variation, 
dans le mois d'avril, au-dessus et au-dessous de la moyenne de 
18,500,000 livres, est au-dessous de 3 %. Celle d'octobre, au-dessus et 
au-dessous de 18,900,000, n'est que peu au-dessus de 4 %, jusqu'à ce que 
nous atteignons la fin de 1839 et le commencement de 1840, époque à 
laquelle la banque fut forcée de fouler dans la poussière tout ce qui, de 
toute manière, était dépendant d'elle, anéantissant presque le négoce du 
pays et celui de tous les autres pays intimement liés à lui. 


Dans la seconde, la circulation atteint un plus haut point que dans la 
première. Les banques privées et les sociétés par actions ayant été ruinées 
par la révulsion extraordinaire de 1839, et la confiance dans leurs notes 
ayant souffert, la banque profite alors de la mine qu'elle a elle-même 
causée. 

A partir de 1844, les variations sont au-dessous de 2 %. Il y a cependant 
une différence sensible entre le montant moyen de la première et de la 
troisième période; on voit qu’il s'est effectué un accroissement soutenu. 
Dans le temps qui s'est écoulé, il y a eu grand surcroît de population et de 
richesse, et on eût bien pu aviser à une augmentation de l'instrument du 
commerce; et cependant il n'y a pas eu augmentation réelle, le 
changement n'étant qu'apparent, tendant à prouver la règle que la 
circulation réelle est une quantité presque constante. Avant 1844, comme 
il n'y avait point de limites à la circulation des banques privées, des 
sociétés par actions, des banques d'Irlande et d'Écosse, elles présentèrent 
une moyenne, entre 1833 et 1839, d'environ 20,000,000 livres. La 
nouvelle loi vint la limiter à environ 17,800,000 livres. Le vide ainsi créé 
dut être rempli par des notes de la banque anglaise, lesquelles, par là 
s'élevèrent de 18,000,000 à 20,000,000. La moyenne de la circulation 
totale, de 1833 à 1839, fut de 37,838,000, un montant à peine différent 
de celui existant dans le semestre qui précède la crise de 1847. 

Toutes faibles que soient les variations que nous venons de voir, elles ne 
sont encore, en très grande partie, qu'apparentes. Quand la monnaie est 
abondante et à bon marché, les banques et les banquiers retiennent un 
montant plus considérable de leurs notes mutuelles que lorsqu'elle est 
rare et en hausse; et une note, dans leurs caisses, est tout aussi en dehors 
de la circulation que si elle fût restée dans celle de la banque qui l'a émise. 
Dans le tableau ci-dessus, le mois d'avril, le plus haut, est celui de 1835, 
où le lingot, à la banque, était de 10,673,000 livres, et les valeurs étaient 
au-dessous de 26,000,000 livres, le prix courant de la monnaie n'étant 
que de 3 %. Le mois d'octobre le plus haut a été celui de 1833, alors que le 
lingot était 11,000,000 livres, les valeurs 24,000,000, et le taux d'intérêt 
3 %. Ce fut une période où l'on se remit de l'excitation récente, qui avait 
été suivie d'une grande dépression et d'une lourde perte. Le mois 
d'octobre, après celui-ci le plus haut, fut celui de 1838, alors que le 
commerce fut paralysé et qu'il y eut beaucoup de capital sans emploi. Le 



stock de lingot était de près de 10,000,000, et le taux d'intérêt était de 3 
%. En 1842-43-44, la circulation apparente fut plus considérable que 
dans aucune des années précédentes, et pourtant la banque fut hors 
d'état d'étendre ses prêts, qui alors égalaient à peine le montant de sa 
circulation et de son surplus. Dans tous ces cas, nous trouvons 
précisément les circonstances calculées pour produire une accumulation 
de notes de la banque d'Angleterre dans les caves et dans les caisses des 
banquiers particuliers et des compagnies par actions; tandis que les plus 
bas retours, tant pour le printemps que pour l'automne, jusqu'à ce que 
nous arrivions à la prostration totale de 1839-40, sont ceux de 1836, alors 
que les prêts de la banque ont atteint leur plus haut point, et lorsque, 
selon la théorie de l'acte de restriction de la banque, la circulation aurait 
dû être la plus considérable. 

Sous la nouvelle loi, le plus haut mois d'avril fut celui de 1845, alors que 
le lingot avait atteint la somme énorme de 16,000,000 livres; et le plus 
haut octobre, celui de 1846, alors qu'il avait de nouveau atteint juste ce 
montant. En présence de ces faits, on peut fort bien mettre en doute si la 
variation au-dessus ou au-dessous du point médium de 1833 à 1839 a 
dépassé de beaucoup 1 %, une proportion si faible, qu'à presque tous les 
points de vue la circulation réelle peut être regardée comme une quantité 
constante 


§ 10. La preuve que la tendance à fermeté manifestée ci- 
dessus ne fut pas due à l'action de la banque elle-même, 
se trouve dans les faits suivants: 

Entre 1832 et 1839, elle augmente ses valeurs de 22,000,000 à 
31,000,000, forçant ainsi le montant du capital sans emploi au crédit de 
ses clients, pour lequel capital en entier ils avaient titre à demander des 
notes, de 8,000,000 à 18,000,000; et elle diminue ses placements de 
31,000,000 à 21,000,000, mettant les propriétaires de capital sans 
emploi à même de placer à bas prix, et produisant ainsi une réduction de 
dépôts de 18,000,000 à 7,000,000, et pourtant la circulation n'en est pas 
affectée. Sous la nouvelle loi, on la voit de nouveau élargir ses placements 
de 22,000,000 à 36,000,000, accroissant ainsi ses débits de 12,000,000 
à 24,000,000; alors resserrer de nouveau les premiers à 25,000,000, et 


les derniers à 16,000,000; et pourtant la circulation, le lecteur le voit, est 
à peine affectée au degré le plus minime. 


§ 11. Venant maintenant aux années récentes, nous 
trouvons un état de choses précisément semblable. 

Le montant de la circulation a été ainsi qu'il suit: 

Juillet 1852 21,346,000 Juillet 1855 20,166,000 

1853 22,847,000 1856 19,957,000 

1854 20,100,000 

Dans la première de ces années, la monnaie était abondante et à bon 
marché, précisément l'état de choses nécessaire pour induire les banques 
et les banquiers à permettre aux notes de la banque d'Angleterre de rester 
oisives et hors de la circulation dans leurs caves ou caisses. La retenue, 
par chacune des banques particulières ou compagnies par actions, d'un 
simple millier de livres de notes, de plus qu'elles n'en retenaient lorsque 
la monnaie était rare et chère, et qu'elles étaient assiégées par des gens 
qui demandent accommodement, comme ce fut le cas dans la dernière 
des années ci-dessus, produirait toute la différence apparente qui se 
montre ici; et cela aussi, sans tenir le moindre compte de la différence 
dans la quantité de monnaie requise pour le paiment des salaires et 
l'achat des marchandises à une saison où le négoce est actif, comparée à 
celle qui suffit lorsque la demande de travail est faible et le négoce peu 
actif. 

D'après tous ces faits, la circulation peut être regardée comme une 
quantité constante, ou au moins variant tellement peu, qu'on peut en 
sécurité l'accepter comme telle. Elle est réglée par les besoins de la 
population, qui se passent de l'assistance de la loi, laquelle n'est pas plus 
utile que si son auteur eût songé à fixer le nombre de chaussures, 
chapeaux ou habits que doivent tenir les fabricants de ces articles, pour 
pourvoir à ce que ceux qui achètent des chapeaux soient sûrs d'en 
trouver. Sous une telle loi, on trouverait beaucoup de gens allant sans 
chapeaux, chaussures ou habits, la quantité de ces articles devenant alors 
très instable, et leurs prix aussi variables que l'est aujourd'hui celui de la 
monnaie. 



§ 12. Les billets de circulation, ou billets au porteur, 
tendent à augmenter l'utilité de la monnaie en facilitant le 
transfert de la propriété qu'ils contiennent. 

Tous les articles tendent vers les lieux où ils acquièrent le plus haut degré 
d'utilité; et c'est pourquoi nous voyons les métaux précieux se frayer 
toujours leur voie vers les lieux où de tels billets sont en usage. 

L'achat de valeurs avec les capitaux d'autrui sans emploi, placés dans une 
banque pour sûre garde, tend, pour un temps, à rendre la quantité 
apparente de monnaie plus grande que n'est la réelle, et ainsi à affaiblir 
l'utilité de la monnaie dans les mains de ses possesseurs actuels. Tous les 
articles tendent à quitter les lieux où ils ont le degré moindre d'utilité; et 
c'est pourquoi nous voyons toujours l'exportation la plus considérable de 
métaux précieux, alors que ces dettes de la banque, appelées « dépôts », 
sont à leur plus haut point. 

La charte actuelle restreint le pouvoir de fournir des notes de circulation, 
tandis qu'elle laisse intact le pouvoir de la banque, d'étendre la circulation 
en monopolisant les valeurs, et rendant par là improductif le capital des 
particuliers. Après ce grand pas fait pour diminuer l'utilité de la monnaie, 
elle paralyse ensuite la somme considérable de 6,000,000 livres, en 
prenant, comme la mesure du lingot à retenir, la circulation presque 
invariable, sur laquelle les directeurs peuvent à peine exercer le plus léger 
pouvoir, au lieu des crédits sur ses livres, dont le montant dépend 
directement de l'exercice de leurs volonté. Il en résulte que les métaux 
précieux tendent aujourd'hui à s'écouler de la Grande-Bretagne, et non à 
couler vers elle; et que le taux d'intérêt a, pour les trois dernières années, 
varié entre 5 et 8 %. On ne vit jamais tentative plus malheureuse de 
remédier au mal existant. Le pouvoir de la banque, de dominer et de 
diriger la circulation, est plus grand aujourd'hui que par le passé, tandis 
que celui du gouvernement, de donner force à la loi, n'existe pas. 

C'est ce que comprendra facilement le lecteur à l'aide du tableau suivant. 
La circulation de la banque doit être ainsi représentée. 


Capital 

nominal 


14,000,000 


Notes 20,000,000 



Lingot 6,000,000 


Supposons maintenant que ses obligations s'élèvent à 15,000,000 liv. 
ainsi représentées. 

Dépôts 15,000,000 Lingot 5,000,000 

Sécurités 10,000,000 
Total. 15,000,000 

Un écoulement d'espèces emportant 5,000,000 d'or, la banque diminue 
ses obligations jusqu'au même chiffre. Il reste cependant 10,000,000 
encore de ces dépôts dont la banque se libérerait volontiers si elle le 
pouvait. Dans cette vue, elle refuse de renouveler ses prêts espérant que 
ceux envers qui elle est débitrice, la mettront en achetant des valeurs à 
même à la fois de réduire ses titres sur autrui et les titres d'autrui sur elle. 
Dans cet état de choses, les dépositaires viennent ensemble et disent. « 
Nous ne voulons pas permettre que vous poussiez vos réductions plus 
loin. Si vous l'essayez, nous demanderons paiement de notre créance sur 
vous. La banque cependant ne peut payer sans violer la loi. Elle n'ose pas, 
dans cet état des affaires, payer un shilling, sinon pour racheter sa 
circulation, ni n'ose émettre une note sinon contre de l'or. Elle et le 
gouvernement se trouvent au pied du mur et forcés de céder. » C'est 
exactement ce qui eut heu en 1847. Les dépositaires alors forcèrent le 
gouvernement de suspendre la loi, et c'est ce qu'ils feront de nouveau, si 
une nécessité semblable vient à se représenter. Les annales de la 
législature n'offrent pas d'expédient plus triste et plus inutile que l'acte de 
restriction de la banque. S'il cessait d'exister ou s'il n'était pas 
positivement préjudiciable on aurait moins à regretter. 

Le remède à tous les maux d'une circulation instable se trouve 
aujourd'hui, nous en avons la conviction, dans la permission qui a été 
accordée à la banque d'élever le taux d'intérêt; et comme l'exemple ainsi 
établi a été recommandé aux autres nations comme bon à suivre, nous 
allons, en quelques mots, chercher jusqu'à quel point il tend à redresser le 
mal dont l'Angleterre a si fort à se plaindre 229 .. 

L'expérience a prouvé que l'excès d'affaires par les banques, aussi bien 
que par les particuliers, est toujours suivi d'une nécessité de réaction en 
déficit d'affaires, le profit excessif sur l'un étant généralement perdu par 


l'autre. Il en a été ainsi pour la banque d'Angleterre. Quelle que puisse 
être sa détresse, et à quelque point qu'elle soit obligée de circonscrire ses 
prêts, elle ne peut exiger au-delà du taux d'intérêt légal. Elle peut donc 
perdre dans une période ce qu'elle a gagné dans une autre. Aujourd'hui, 
cependant, ce frein a cessé d'exister. La limitation de ses prêts étant 
accompagnée d'une augmentation du prix à payer pour l'usage de la 
monnaie, plus on peut faire que son action contribue à produire ces 
excitations qui doivent être suivies de resserrements, plus ses dividendes 
doivent grossir. Sous l'ancien système, ses intérêts et ceux de la 
communauté étaient toujours en opposition; aujourd'hui ils le sont 
doublement. La centralisation est donc en progrès soutenu, et dans cette 
direction nous trouvons l'esclavage et la mort. 

On pourrait presque voir, dans l'octroi de cette permission, l'intention 
d'offrir à la banque une prime pour l'induire à produire des oscillations 
dans la circulation, et, par la raison que plus elles se répètent et plus elle 
fait de profits. Étant une corporation particulière, les intérêts de ses 
propriétaires exigent des directeurs qu'ils la dirigent de manière à donner 
le revenu le plus considérable. D'après quoi, quel meilleur système à 
adopter que celui qui, en enflant les dépôts aux jours où la monnaie va 
être rendue abondante, permet ensuite à la banque de faire profit, en 
chargeant intérêt double ou triple, lorsqu'elle a été rendue rare? On n'a 
jamais imaginé système mieux calculé pour produire des révulsions, que 
celui qui a donné à une simple corporation particulière le privilège de 
régler la circulation, en même temps qu'elle la force à dépendre 
entièrement de l'argent emprunté pour remplir sa fonction. 


§ 14. La politique anglaise, en règle générale, a été 
opposée à l'extension du principe d'association. 

Tandis que de grands corps, comme la banque d'Angleterre et la 
Compagnie des Indes orientales pouvaient obtenir des exemptions des 
provisions de la loi de société commerciale, non-seulement on les refusa 
en ce qui touchait les autres associations moins importantes, mais des 
lois spéciales interdirent la formation de compagnies par actions 
transférables, ou comptant plus d'un certain nombre de partenaires, 
quand il s'agissait de négoce de monnaie. De là vint que les affaires de 



monnaie ont été tellement limitées à des banquiers particuliers, à qui les 
gens furent forcés de se confier, tandis qu'ils auraient préféré une banque 
publique dirigée par eux-mêmes. Les transactions de celle-ci eussent été 
probablement ouvertes à l'examen du monde entier. Celles des 
particuliers sont, au contraire, tout à fait secrètes, et le résultat a prouvé 
qu'elles n'ont que bien rarement eu droit à réclamer la plus légère 
confiance. Dans la seule année 1792, les faillites parmi elles s'élevèrent au 
moins à cent. De 1814 à 1816, on en compta 240; de 1824 à 1839, les 
suspensions furent encore plus nombreuses, et les cas de faillite complète 
s'élevèrent à 118. De 1839 à 1848, le nombre des faillites fut 82, dont 46 
ne donnèrent rien aux créanciers. » Le dividende moyen, du reste, fut au- 
dessous de 35 %. La crise de 1847 fut fatale à beaucoup de banquiers, 
dont plusieurs occupaient les plus hauts rangs dans la considération 
publique. La liquidation de leurs affaires prouva néanmoins, et presque 
invariablement, qu'ils n'étaient que de vrais joueurs, et depuis plusieurs 
années d'une insolvabilité désespérée, vivant de rapines sur le public 
comme la chose a été tout récemment prouvée pour l'éminente maison 
Strahan et Cie— 


§ 15. La débâcle de 1825 donna lieu à un acte pour 
autoriser la création de banques par actions, 

lié cependant à tant de restrictions et à de tels règlements, qu'il exclut 
l'idée que quelqu'une se puisse former qui vaille beaucoup mieux que les 
banques privées. L'acte permit de s'associer, mais seulement sous la 
condition que chaque associé, quelque insignifiant ou de quelque courte 
durée que pût être son intérêt, serait responsable pour toutes les dettes 
de l'entreprise; maintenant ainsi dans toute sa force, le système barbare 
d'une responsabilité illimitée, solidarité qui est venue des anciens temps. 
Ceci entraînait un millier d'autres articles réglementaires, et il s'ensuivit 
la nécessité d'autres lois déterminant le rapport réciproque des parties. 
Ce rapport, toutefois, était si peu satisfaisant, que les individus désireux 
de s'associer furent forcés d'adopter des arrangements spéciaux, en vue 
de se ménager quelque chose qui approchât de la sécurité, tant dans les 
affaires avec le public que vis-à-vis les uns des autres. Les gens prudents, 



cependant, se gardèrent de prendre part à de tels établissements. 
Déposant leurs fonds pour sûre garde et recevant peu ou point d'intérêt 
pour l'usage, ils avaient au moins de la sécurité; tandis que les 
actionnaires obtenaient de gros dividendes au coût d'une lourde 
responsabilité, qui, généralement, se terminait par la ruine—.. 

L'idée de limitation de responsabilité étant communément associée avec 
celle de monopole, par suite de la monopolisation du droit au négoce, a 
été attaquée par plusieurs économistes qui ont combattu fortement pour 
le système de responsabilité parfaite, illimitée. Quand nous voyons 
cependant des hommes animés du désir d'améliorer leur condition 
adopter fréquemment un certain mode d'opérer, nous pouvons tenir pour 
certain qu'il y a pour cela bonne raison, bien qu'elle ne soit pas saisissable 
au premier abord. L'un des premiers objets que les hommes ont en vue en 
s'associant, est celui de gouvernement; désirant sécurité pour eux- 
mêmes, ils ont vouloir que les autres en jouissent; aussi les voyons-nous 
adopter le principe de responsabilité limitée. Chacun s'engage à 
contribuer pour sa part, et pour sa part seulement, au paiment des 
dépenses qui se rapportent au maintien de l'ordre. S'il en était autrement, 
et que l'on pût prendre pour répondre de cet objet tout ce que possède un 
individu, il n'y aurait nulle sécurité. Personne ne voudrait se transporter 
d'Europe aux États-Unis, s'il n'avait croyance que sa propriété sera taxée 
en proportion convenable pour le maintien du gouvernement, et s'il ne 
sentait la confiance que l'acquittement de cette quote proportionnelle 
l'exempte de toute responsabilité ultérieure. 

Le même principe est partout introduit dans les associations pour 
assurance mutuelle contre les dangers de feu et d'eau, preuve que cette 
limitation de responsabilité se produit naturellement dans la marche des 
opérations des hommes qui cherchent à améliorer leur condition 2 ^. 
C'est de cette manière que se sont formés quelques uns des premiers 
offices d'assurance aux États-Unis, plusieurs des premières banques; et 
même aujourd'hui on trouve un petit nombre d'établissements qui 
continuent le négoce sous de telles conventions. On peut supposer 
raisonnablement que les individus qui placent ainsi leur capital, et ceux 
qui font des affaires avec eux, entendent leurs propres intérêts, et que ces 
intérêts seront ménagés pour le mieux s'il n'y a point d'intervention de la 
part de la communauté en masse. Comme cependant on a soumis le droit 



d'association à des règlements et que le droit de former des compagnies 
avec un stock transférable a été refusé à tous, sauf à quelques individus 
favorisés, on a pensé qu'il était du devoir des cours anglaises autant que 
possible de décourager l'association et de s'opposer à la limitation de 
responsabilité. Un sentiment d'insécurité au sujet de la formation de 
telles associations s'est donc produit, sur ce qu'on comprenait fort bien 
qu'en cas de procès, les cours écarteraient la limitation dans tous les cas 
où elles le pourraient, changeant ainsi les conventions entre les parties en 
un contrat, à la destruction entière de sécurité. 

Toute mesure qui produit limitation tend à établir le droit de chacun de 
décider par soi-même dans quel mode il entretiendra commerce mutuel 
avec autrui. La marche contraire tendit à augmenter le pouvoir du 
souverain, en lui permettant de conférer à quelques-uns comme un 
privilège, ce qui aurait dû être possédé comme un droit par tous; et c'est 
pourquoi il arrive que les juges ne négligent aucune occasion de donner 
force à l'idée barbare de responsabilité entière. 

Les actes d'incorporation, au heu d'être des octrois de privilège, ne sont 
que de pures réintégrations d'un droit dont l'exercice a été interdit dans 
des vues de monopole. C'est parce que la sécurité de la propriété a été 
altérée par l'interdiction aux possesseurs d'en user de la manière par eux 
jugée la plus avantageuse, dans le but de faire regarder l'exercice de ce 
droit comme un privilège, et de faire payer en conséquence, c'est pour 
cela, disons-nous, que les hommes ont été et sont encore forcés de 
s'adresser aux souverains ou aux législateurs pour obtenir la permission 
de l'exercer. Cette interdiction est en accord parfait avec le système de 
monopole, de restriction et d'exclusion qui a si longtemps existé. Avec 
accroissement de population et richesse, il y a tendance croissante à la 
combinaison d'action, accompagnée du développement croissant des 
facultés individuelles, et tendance constante au retrait des restrictions 
imposées dans les âges primitifs et moins éclairés, laissant les hommes 
déterminer eux-mêmes dans quels termes ils veulent s'associer entre eux, 
et aussi dans quels termes ils veulent entretenir commerce avec le 
monde. Dans cette direction se trouve la civilisation. 


§16. En Angleterre jusqu'ici le seul changement a consisté 



à abolir l'interdiction d'association. 


On peut aujourd'hui former des banques par actions (joint-stocks banks), 
mais le capitaliste se trouve restreint par une loi, qui lui refuse 
expressément le droit de négocier avec d'autres autrement que sur le pied 
de responsabilité illimitée pour toutes les dettes de l'association. Et de 
plus, les embarras intérieurs résultant de la sujétion à la loi de société 
sont tels, que n'importe avec quelle habileté l'acte d'association sera 
dressé, quelques minutieuses que soient ses prévisions, si un co¬ 
actionnaire vient à discuter les faits qui se lient à une opération 
quelconque, lui et eux, d'après les opinions d'un éminent conseil, se 
trouveront tout autant à la mer que si l'acte avait été mal préparé. 

Ces difficultés ne sont que les résultats naturels de lois eu désuétude, par 
lesquelles on a essayé de déterminer de quelle manière les hommes 
entretiendraient commerce entre eux. Dans les temps où ceux qui 
travaillaient étaient serfs, ou très peu mieux, l'exercice du droit 
d'association était un privilège limité par les maîtres, comme c'est encore 
le cas dans les États du sud de l'Union américaine. La limitation de 
responsabilité parmi les travailleurs y serait accueillie, avec aussi peu de 
faveur qu'elle fut reçue par le parlement qui passa la loi de formation de 
banque par actions, laquelle impose aux banquiers des obligations si 
lourdes qu'elles écartent du négoce tout homme qui a la dose ordinaire de 
prudence. 

Sur quel motif une communauté peut-elle refuser à ses membres le libre 
exercice du droit d'association? C'est excessivement difficile à 
comprendre. Il ne l'est pas moins de comprendre pourquoi il peut être 
interdit à une association d'hommes de déclarer au monde dans quels 
termes ils veulent négocier avec ceux qui cherchent à négocier avec eux, 
après quoi des deux parts on se trouverait engagé par les termes ainsi 
déclarés. Un homme qui emprunte sur gage, et qui limite expressément 
sa responsabilité à la valeur de la propriété engagée, ne peut être 
responsable pour plus, ni tenu de l'être par aucune cour de justice. Dix, 
vingt, cent ou des milliers d'hommes ont ouvert une place pour les 
affaires, et ont annoncé publiquement que chacun a placé une certaine 
somme en livres ou dollars, laquelle somme et non plus, doit répondre 
pour les dettes de l'association, les parties qui traitent avec eux le font les 
yeux ouverts et sont liées par les termes de la convention. Nier à des 



individus ou à une association le droit de prendre engagement de cette 
manière, c'est un déni aussi formel d'un droit que le serait l'interdiction à 
eux faite d'échanger leur travail avec ceux qui leur donneraient le plus de 
coton, de chaussures ou de chapeaux; et c'est tout aussi peu soutenable. 


Afin de protéger les imprudents contre la fraude, la communauté peut 
très convenablement déterminer les conditions nécessaires pour la 
jouissance de ce droit. Ainsi, elle peut demander que chaque association 
place au-dessus de sa porte un tableau avec ces mots : « Responsabilité 
limitée, en caractères d'une certaine dimension; ou exiger que 
l'avertissement du fait de limitation soit inséré dans un ou plusieurs 
journaux chaque jour de l'année; ou insister sur un accomplissement de 
certaines autres formes, ainsi qu'il est fait dans les actes actuels 
d'incorporation, formes qui déterminent purement les termes dans 
lesquels les parties y nommées entreront en jouissance d'un droit 
précédemment existant, que la politique de ceux qui ont exercé le pouvoir 
a fait regarder comme un privilège. Une loi générale, déterminant les 
termes dans lesquels ce droit s'exercerait, corrigerait beaucoup plusieurs 
des maux qui ont résulté d'un désir d'en confiner la jouissance entre 
quelques individus, et permettrait à tous les membres de la communauté 
de combiner entre eux les termes qu'ils trouveraient à leur avantage 
réciproque d'une responsabilité, soit limitée, soit illimitée 323 .. » 

Plus le montant de responsabilité à encourir sera faible, moindre sera la 
compensation demandée. Le capitaliste aime mieux placer son numéraire 
dans les caves de la banque d'Angleterre, qui ne paye pas d'intérêt, que de 
le laisser à un banquier particulier, qui lui servirait volontiers 2 ou 3 %, et 
cela parce qu'il croit qu'il y a plus de sécurité dans le premier cas que 
dans l'autre. Si le banquier lui sert 5 %, il pourra accepter un risque 
qu'autrement il rejetterait. Il en a toujours été ainsi avec les propriétaires 
des banques par actions, forcés qu'ils ont été d'assumer les 
responsabilités les plus lourdes, en retour desquelles ils demandent des 
profits énormes. Il en est ainsi aujourd'hui avec toutes les banques qui 
doivent leur existence à la loi de 1825, comme on le voit dans le cas de la 
banque royale d'Angleterre, dont la faillite ne date que de deux mois 324 .. 
Dans une occasion, et ce n'est qu'un exemple de ce qui, depuis, a eu lieu 
dans beaucoup de cas, la banque d'Angleterre obtint un jugement contre 


la banque du Nord et centrale, pour un million de livres, sur laquelle elle 
avait un droit de saisir la propriété entière d'un, de dix ou de vingt 
actionnaires. Comme il s’agissait de toute leur fortune, aucun d'eux ne 
pouvait vendre une acre de terre jusqu'à l'acquittement. Des risques aussi 
immenses demandent naturellement qu'on les paye, et, en conséquence, 
les possesseurs d'actions, dans de telles circonstances, se contentent 
rarement de moins d'un double ou triple intérêt, comme on le voit par la 
liste suivante des prix d'actions dans les banques par actions, et des 
dividendes reçus 2 ^ 5 .. 

Moyenne d'intérêt sur le prix de vente, 61/4%, avec privilège de payer la 
balance des actions au pair chaque fois qu'il en serait nécessité. Le 
dividende moyen, sur toutes les banques par actions, a été, à cette 
époque, 8 1/2 %, en addition à un fond d'excédant d'environ 1 % par 
année. 


Actions 

Versement 

Prix 

Dividendes 

Londres et 
... . • . 100 liv 

Westminster 

20 

21 

1/4 

51/2 

Manchester et 

Liverpool 100 

15 

19 

1/2 

71/2 

Manchester 100 

25 

27 

7 

Monmouthsire 20 

10 

13 

1/2 

12 

Northamptonshire 25 

5 

11 

14 


De tels profits sont toujours reçus comme récompense de chances folles 
et de spéculation déréglée. Là où les affaires sont sûres, la concurrence 
vient réduire le taux du profit. La preuve qu'elles ne sont pas sûres, c'est 
que ces établissements font d'immenses affaires avec de faibles capitaux, 
que leurs dettes sont énormes, que, pour se mettre à même de rester si 
fort en dette envers la communauté, ils couvrent le pays de succursales, 
émettant des notes, contre lesquelles on ne paye d'argent qu'à la banque- 
mère, qui se trouve à cent ou cent cinquante milles de distance, et que 
leurs dépenses absorbent presque tout l'intérêt de leur capital, ne leur 
laissant de profit, pour aviser aux dividendes, que sur leur circulation et 
les dépôts. Dans une liste publiée il y a quelques années, il y en avait peu 
dont le capital dépassât 70,000 livres, tandis qu'une, rien qu'avec un 
capital de 28,000 livres, avait, en trois ans, divisé 28 % entre ses 
actionnaires. 


§ 18. Voici la situation donnée récemment de six des 
banques par actions de Londres, auxquelles aucune ne 
doit d'émettre des notes. 


Capital. Dettes. 


Dividendes Prix de vente 

moyens. du stock. 


2,817,085 liv. 29,376,410 17 % 


6,922,000^22 


Les dividendes moyens, comme nous voyons, ne sont pas moins de 17%, 
et cela encore dans un pays où l'excès de capital et la difficulté de lui 
trouver emploi profitable, sont des sujets constants de plainte. Les 
actions, comme on voit, se vendent avec une avance d'un peu moins que 
150 % et même, à ces hauts prix, donnent un intérêt de près de 7 %. D'où 
vient cela? Pourquoi les quelques individus intéressés dans ces 
établissements obtiennent-ils de si énormes dividendes? Parce qu'il y a 
dans la communauté tellement de gens qui aiment mieux accepter un 
taux peu élevé d'intérêt libre de risque, comme ils le supposent, que 
prendre les risques et les profits plus grands. Ces établissements sont de 
pures maisons de jeu, avec un passif dix fois plus considérable que ce 
qu'ils possèdent en propre. Pris ensemble, ils forment une grande 
pyramide renversée, sujette, à tout moment de crise financière, à culbuter 
et à ensevelir les actionnaires sous ses ruines. 

Personne, à moins d'avoir l'instinct du vrai joueur, n'eût pensé que 8, 10, 
ou même 12 % ne fût une compensation suffisante pour les risques que, 
sous la loi de 1825, il lui fallait courir. Le capitaliste prudent ne prit point 
d'actions, jugeant plus sage de laisser son capital inactif dans une banque 
non incorporée qui ne lui servît point intérêt, mais qu'il jugeait 
parfaitement sûre. Il ne pourrait cependant découvrir une bonne raison 
pourquoi lui et dix ou vingt de ses voisins ne placeraient pas chacun 
5,000 livres dans les mains d'un agent, qui les emploierait, sous la 
convention, avec tous ceux qui feraient affaire avec lui: que la 
responsabilité, pour chacun, serait limitée à sa part du capital ainsi 
constitué. Sachant fort bien qu'une telle association, négociant dans ces 


termes, inspirera plus de confiance publique que ne le peuvent faire un, 
deux ou trois individus qui négocient séparément, il aura peine à 
comprendre pourquoi, si ceux qui veulent faire des affaires avec lui se 
contentent d'accepter la responsabilité du capital souscrit, la 
communauté pourrait les empêcher de le faire, les requérant de retenir le 
privilège de s’adresser à la propriété particulière des parties^ 2 .. Il dirait 
fort raisonnablement: « Je prendrai volontiers 4 % pour l'usage de mon 
capital, s'il m'est permis d'en user à ma guise; mais du moment qu'il me 
faut assumer la responsabilité d'une banque ordinaire par actions, je dois 
avoir 6 ou 7 %. » Il était ainsi forcé d'assumer de grands risques, pour 
lesquels il demandait une large quote-part comme intérêt, ou de placer 
son capital à la banque d'Angleterre, et l'y laisser inactif, ne rapportant 
rien pour son usage, en attendant l'occasion de quelque autre mode de 
placement, au dehors ou à l'intérieur, moyennant lequel il pût obtenir 4 
ou 5 %, sans courir risque, au-delà du montant du capital employé. 


§19. Dans les deux dernières années, le système a été 
changé, et beaucoup en mieux, 

par un acte du Parlement qui reconnaît pleinement la limitation de 
responsabilité. On peut donc former des associations pour négocier en 
monnaie, ou pour à peu près tout genre d'opérations, sans courir risque 
de perdre au-delà du capital placé. Comme cependant le système 
d'Angleterre tend vers la centralisation, cette mesure, bien que dans un 
sens droit, n'aura que peu d'effet, tant que la politique générale anglaise 
restera la même, visant exclusivement à nourrir le négoce aux dépens du 
commerce, exportant les hommes par centaines de mille à des colonies 
lointaines, et par là diminuant le pouvoir d'association, bâtissant Londres 
aux dépens des parties rurales du royaume, regardant les exportations et 
les importations comme le critérium unique de prospérité; et augmentant 
ainsi, à chaque mouvement le nombre et le pouvoir de ceux qui vivent 
rien que d'appropriation, et aux frais de ceux qui cherchent à vivre du 
travail. Comme le système a sa base, ainsi que l'avait Carthage, dans la 
poussière d'or et le sable, une modification dans l'édifice ne peut produire 
beaucoup d'effet tant que la condition principale n'aura pas changé. Le 


petit propriétaire et le petit fabricant disparaissent graduellement de la 
terre—et à chaque pas, dans ce sens, la difficulté de placement 
profitable pour les petits capitaux va croissant 2 ^ 9 .. D'année en année, les 
services des hommes intermédiaires sont de plus en plus nécessaires; et 
c’est pourquoi la modification en question parait avoir produit peu 
d'effet, la proportion entre le capital et les prêts n'ayant nullement 
changé, comme on le voit par les chiffres suivants, qui représentent la 
situation de huit des principales banques de Londres dans l'été de 1856. 


Capital. Dettes. 


Moyenne des 
dividendes. 


3,661,000 36,832 13,9 % 

Plus le capital d'un individu ou d'une banque est en proportion forte à ses 
obligations, plus il y a tendance à stabilité et régularité; plus est forte la 
proportion du passif à l'actif, moindre est la stabilité. Nous avons ici tous 
les éléments d'instabilité : prêts considérables, obligations considérables, 
petits capitaux, et gros dividendes. 


§ 20. Le mode de banque en Écosse a toujours été de 
beaucoup supérieur à celui d'Angleterre, 

et par la raison qu'il y a là plus de localisation et de liberté. La charte de 
la banque d'Écosse date de 1695; celle de la banque royale d'Écosse de 
1727; celle de la compagnie de l'emprunt anglais de 1746; celle de la 
banque commerciale de 1810, et celle de la nationale de 1825. Au heu 
donc d'une grande corporation, avec des obligations considérables et 
point de capital effectif, nous en avons ici cinq plus petites, avec un 
capital effectif et versé, qui monte à environ 5,000,000 liv., ce qui donne 
un, au moins, des éléments de stabilité. De plus, la population d'Écosse a 
toujours été libre d'établir des banques par actions sur la base de la loi de 
société ; le monopole de la banque d'Angleterre a sa limite au Tweed. Il en 
est résulté que les banques avec nombreux actionnaires, ont surgi 
graduellement dans tout le royaume, et ont agi comme de plus grandes 
caisses d'épargnes, offrant placement facile à qui a de la monnaie, et prêt 
facile à qui en a besoin. Cette liberté plus grande a donné plus grande 
fermeté, la preuve en est dans le fait que les banques d'Écosse ont 
traversé saines et sauves les tempêtes de 1793 et 1825, dans lesquelles 



tant de banques anglaises ont fait naufrage. 

Les obligations sous la forme de circulation ne dépassent que peu 
3,000,000 liv., tandis que celles sous la forme de dépôts, sujets à être 
retirés à courte date, sont évaluées à 30,000,000. En mettant le capital 
total à 8,000,000 et les placements à 40,000,000, comme ils le sont 
probablement, les proportions sont de cinq à un, tandis que celles de 
Londres, nous l’avons vu, ne sont pas moins que dix à un. 

Un tel montant d'affaires, basé sur un si faible capital, causerait 
néanmoins plus d'instabilité qu'il n'en existe, n'étaient des circonstances 
qui font contrepoids. La première est qu'une proportion très considérable 
des crédits inscrits sont ceux de petits dépositaires, des individus dont les 
crédits sont de 10, 20, 50 ou 100 livres, et qui reçoivent intérêt pour leur 
usage. La seconde est que les banques écossaises négocient beaucoup 
avec la London Exchange, prêtant monnaie dans les moments 
d'excitation, et de la sorte enflant la marée de spéculation, et puis la 
retirant brusquement à la première apparence de danger. L’Écosse, pour 
la plupart des cas, s'échappe intacte, mais l'effet est rudement senti en 
Angleterre. Le remède serait dans l'adoption de mesures qui tendissent 
constamment à fixer le large montant de capital flottant existant sous la 
forme de dépôts, en le convertissant en stock et le mettant ainsi sur le 
pied de celui placé dans la banque d’Écosse. La mesure de 1844, 
cependant, n'a envisagé que la circulation, qui est une quantité presque 
fixe de 3,000,000, laissant, sans aucunement y toucher, les dépôts qui 
sont une quantité toujours variable plusieurs fois aussi considérable 2 ^.. 


§21. Le capital total employé dans les affaires de banque 
en Angleterre ne peut se préciser; 

les banquiers particuliers ne faisant aucun rapport quelconque. La 
banque d'Angleterre, nous le savons, n'a aucun capital, ce qui est appelé 
capital n'étant uniquement qu'un droit d'exiger du gouvernement le 
paiment d'une certaine annuité. Huit banques par actions de Londres 
font 40,000,000 d'affaires sur une base de moins de 4,000,000. Les 
banques de provinces font des affaires en proportion moindre avec leur 



capital nominal, mais souvent en proportion semblable avec leurs 
capitaux réels. L'expérience a prouvé que, pour l'ordinaire, les banquiers 
particuliers possèdent très peu en propre. Le mon tant placé dans les 
banques d'Écosse est à leurs affaires, comme environ un à cinq. En 
prenant toutes ces quantités, le capital employé semble pouvoir être de 
20,000,000 à 30,000,000, tandis que le montant total des sécurités va 
probablement à moins de 150,000,000. Le système entier prend 
précisément la forme d'une pyramide renversée, et de là sa constante 
instabilité. 

Le grand mérite qui recommande les métaux précieux pour servir à 
mesurer la valeur des autres utilités, c'est la tendance à stabilité en eux- 
mêmes; c'est-à-dire en la quantité de l'effort humain nécessaire pour leur 
reproduction. Ce mérite fait complètement défaut dans la circulation 
anglaise, la valeur d'une livre venant à doubler dans certaines années et 
dans d'autres à tomber à moitié; et ces oscillations se répétant au point 
qu'aujourd'hui on s'y attend avec presque autant de certitude qu'on 
s'attend au retour des saisons. À quelles causes les attribuer? À l'usage 
des billets de circulation, dit sir Robert Peel et ses disciples. Dans tout 
autre cas, cependant, où le degré d'utilité d'un article s'élève, l'offre prend 
plus de fermeté et le prix plus de régularité. À cette règle, il n'y a point et 
il ne peut y avoir d'exception : vraie pour tous les autres articles, elle doit 
l'être pour celui-ci. D'après quoi, l'usage des notes, billets de circulation, 
tendant comme il le fait, à ajouter utilité à la monnaie, doit tendre à 
produire fermeté dans son offre et régularité dans sa valeur. Et la preuve 
qu'il en est ainsi, c'est qu'à la fois l'offre et le prix sont plus réguliers dans 
la Nouvelle-Angleterre que dans le Texas et Mississippi, dans l'Angleterre 
que dans l'Inde, en Allemagne qu'en Turquie, en France qu'au Brésil et en 
Portugal. 

La tendance à fermeté de valeur est en raison de la vitesse avec laquelle la 
production suit la consommation. Cette vitesse augmente à mesure que le 
consommateur et le producteur se rapprochent l'un de l'autre, à mesure 
que le commerce se développe et que l'homme intermédiaire ou le 
négociant est de plus en plus éliminé. De là vient que le numéraire coule 
d'année en année plus fermement en France, Allemagne et généralement 
dans le nord de l'Europe, et que sa valeur en autres articles, va se 
régularisant. De là vient aussi que le même phénomène se montre aux 



États-Unis chaque fois qu'ils marchent dans ce sens, celui d'une politique 
tendant à augmenter le pouvoir d'association et à agrandir le domaine du 
commerce. 

L'inverse se voit toujours à mesure que le consommateur et le producteur 
sont plus séparés, que le négoce prend autorité sur le commerce et que le 
négociant devient de plus en plus un pouvoir dans l'État. De là vient que 
l'offre de numéraire et sa valeur deviennent de plus en plus irréguliers 
dans l'Inde, le Portugal et autres pays qui suivent dans la voie de 
l'Angleterre y compris les États-Unis, dans toutes ces périodes, où leur 
politique est celle enseignée dans les livres anglais. 

La politique de l'Angleterre, au dedans et au dehors, tend toujours à 
séparer les producteurs et les consommateurs du monde et à augmenter 
ainsi le pouvoir du trafic et rendre plus forte la proportion de la classe 
intermédiaire à la population qui produit. À chaque pas dans ce sens, la 
circulation sociétaire se ralentit, la consommation suit plus lentement 
dans le sillage de la production, des masses de propriétés tendent de plus 
en plus à s'accumuler dans les caves et les magasins, la quote part du 
négociant tend de plus en plus à s'élever, tandis que celle du producteur 
décline et les classes trafiquantes deviennent de plus en plus un pouvoir 
dans l'État. C'est là la centralisation qui conduit toujours à soumettre les 
hommes qui travaillent à la domination de ceux qui vivent de l'exercice 
des pouvoirs d'appropriation. C'est la voie où tend aujourd'hui 
l'Angleterre, et parmi les mesures qui ont le plus contribué à tourner le 
vaisseau dans ce sens, il faut compter celles de 1819 et 1844, dont la 
première a changé l'étalon de valeur, et l'autre a augmenté le pouvoir de 
la banque d'Angleterre. 


§ 22. La condition plus saine du système de banque 
écossais, lui donne une force qui lui a permis de tenir tête 
à l'opposition contre les notes d'une livre, 

malgré les manifestations réitérées du gouvernement de forcer le peuple 
écossais à renoncer à leur usage. Celui-ci comprend ce que n'a point 
compris sir Robert Peel, la différence entre le transport de monnaie et sa 
circulation. Les petites notes facilitent la circulation de l'or, dont elles 
sont les représentants, lui permettant de rester tranquillement dans les 



caves de la banque qui les émet et soulageant la communauté de toute 
perte qui résulte du frais. L'usage de la note permet à une simple pièce 
d'or, en restant ainsi au repos, de faire plus de besogne que n'en feraient 
cent, quand la propriété monétaire se transfère uniquement par une 
livraison réelle d'espèces. Il est à remarquer que les plus ardents 
champions de la liberté de négoce en coton, drap et sucre, sont les 
opposants les plus opiniâtres à ce que la population décide par elle- 
même, de quelle sorte d'instrument elle veut se servir lorsqu'elle désire 
entretenir commerce parmi ses membres. 


§ 23. L'instabilité est la suivante infaillible du système en 
question. 

De là vient que les pertes annuelles par faillites s'élèvent à l'énorme 
chiffre de 50,000,000 liv. Tout considérable qu'il soit, il n'est presque 
rien comparé avec la perte infligée aux nations étrangères par les 
oscillations incessantes auxquelles elles sont soumises. La débâcle de 
1815, et celles de 1825,1836,1839 et 1847 ont là leur origine; et leur effet 
a été de causer aux fermiers et planteurs du monde, un préjudice qui se 
compte par des millions de millions. De toutes les institutions monétaires 
aujourd'hui existantes, la banque d'Angleterre contient en elle-même le 
moins des éléments nécessaires pour produire stabilité et régularité, et 
c'est pourquoi les nations qui sont le plus dans sa dépendance sont les 
moins prospères. La centralisation négociante, néanmoins, cherche à 
faire de la circulation anglaise, toujours variable comme elle l'est, la 
mesure des valeurs pour le monde entier 221 .. 


CHAPITRE XXXV. 
CONTINUATION DU MÊME SUJET. 



VI. Du mode de banque en France. 


§ 1. Dans le monde naturel, le pouvoir réel produit est 
toujours en raison inverse du pouvoir apparent, 

le bruyant tremblement de terre se bornant à renverser les murs d'une 
ville, tandis que le froid silencieux en désagrégeant les rocs et en 
aplanissant les montagnes, fournit à un monde microscopique les 
matériaux pour édifier des îles, qui probablement deviendront continents 
à l'occasion. Il en est de même du monde monétaire, le financier habile 
trouvant toujours ses taxes les plus productives dans ces échanges pour 
lesquels le pence et le demi-pence sont nécessaires et non dans ceux qui 
ont besoin de l'assistance de l'or. Tabac, sel et bière acquittent donc de 
lourdes taxes, tandis que la soie et le velours, les perles et les diamants 
contribuent peu à tout revenu public. Le principal cependant parmi les 
objets sujets à la taxation est l'instrument qui entre dans tous les 
échanges, la monnaie. Le travailleur abeson de son aide lorsqu'il lui faut 
sel, tabac, bière ou drap. Le capitaliste doit l'avoir quand il veut ajouter à 
ses terres; et sans elle la femme élégante serait forcée de ne point 
satisfaire son goût pour les soirées, les bals, l'opéra. Nulle part on n'a si 
bien compris cela qu'en France. Nulle part la politique d'un pays n'a 
tendu davantage à l'expulsion des métaux précieux, que ce fut le cas dans 
ces terribles siècles qui interviennent entre l'accession de la maison des 
Valois et celle de Bourbon. Nulle part, conséquemment, la centralisation 
ne fut plus complète, la pauvreté du gouvernement plus régulière, ou ses 
nécessités plus urgentes. Nulle part donc la fraude en matière de 
falsification des espèces du royaume ne fut pratiquée plus 
systématiquement et supportée avec plus de patience, la dernière trace de 
tels procédés se retrouve sous le règne de Louis XVI. À peine cependant 
la fraude avait-elle disparu du monnayage, que nous la retrouvons sous 
une autre forme, celle des assignats ou papier-monnaie de la Révolution, 
émis avec une telle licence, que leur valeur tomba graduellement, au 
point qu'il fallut la somme de 600 francs pour payer une livre de beurre. 

De tous les instruments de taxation celui fourni par la réglementation de 
circulation est le plus pénétrant dans ses effets, le plus productif dans les 



cas urgents, le plus démoralisant dans son action, et le plus ruineux en 
définitive. C'est au moyen de monnaie continentale, d'abord émise par 
petites quantités et au pair, mais ensuite portée à une telle quantité qu'il 
fallait cent dollars pour acheter un baril de farine, que le congrès primitif 
parvint à imposer un montant de taxation bien au-delà de ce qu'il eût 
réussi à imposer de toute autre manière. C'est au moyen d'assignats que 
le gouvernement de la première révolution française parvint à lever des 
impôts et par eux à équiper des armées qui repoussèrent l'invasion de 
1792. C'est par des moyens semblables que le gouvernement de l'Autriche 
a ajouté des centaines de millions à son revenu dans le présent siècle, 
rappelant le papier-monnaie déprécié et le remplaçant par celui que l'on 
promettait devoir être bon; et répétant l'opération tant de fois, que pour 
des dollars qu'on eut à l'origine on se trouve n'avoir aujourd'hui qu'un 
peu plus d'un pence. 


§ 2. Avec accroissement de richesse et de population, le 
pouvoir sur la circulation passa graduellement des mains 
du gouvernement à celles des négociants en monnaie. 

Ces négociants étaient ardents à l'exercer à leur bénéfice et à celui de ceux 
avec qui ils sont liés. Ce fut le cas en Angleterre et ce l'est maintenant en 
France. 

À la fin de la révolution, comme le crédit n'existait pas, le numéraire était 
rare et le taux d'intérêt très haut. La situation engageait fortement à 
ouvrir des comptoirs où l'on pût acheter et vendre la monnaie, autrement 
dit des banques. Il s'en ouvrit donc quelques-uns; et si le gouvernement 
se fût abstenu d'intervenir, nul doute que la concurrence entre eux n'eût 
fourni graduellement un remède pour les embarras financiers d'alors. 
Napoléon cependant était fortement convaincu de la nécessité de 
maintenir et d'étendre cette même centralisation à laquelle son 
prédécesseur avait dû sa déchéance du trône; et rien d'étonnant de le voir 
en 1804 décréter la consolidation d'une unique banque de France, et 
assurer à cette institution un monopole de la faculté d'émettre des billets 
de circulation. On voit toujours le soldat et le négociant former alliance 
étroite, tous deux cherchant à faire fortune aux dépens du commerce. À 
peine toutefois l'alliance fut-elle formée que le premier se servit de l'autre 



pour ses propres desseins uniquement, à peine la banque fut-elle créée, 
qu'elle fut requise de garantir à l’État une partie si considérable de son 
capital qu'elle se trouva dans un embarras sérieux au point qu'il fallut 
changer de système. Vint alors (1806) l'organisation définitive de 
l'institution sur le pied actuel avec un capital de 90,000,000 francs. 

Tout en centralisant le pouvoir monétaire dans la capitale, le 
gouvernement retenait le droit d'autoriser la création de banques locales 
et de produire ainsi une action de contre-poids dans les provinces. 
Toutefois il exerça si peu ce pouvoir que les quarante années qui suivirent 
ne virent créer que dix de ces établissements, et tous d'un caractère si 
insignifiant, que leur capital réuni n'allait qu'à 24,000,000 francs, et le 
montant total de leurs prêts à moins de 80,000,000. Telle fut la machine 
d'échange préparée pour un pays ayant une population beaucoup plus 
nombreuse que celle de la Grande-Bretagne et des États-Unis. Cela se 
doit attribuer à l’excès de centralisation, comme le montre le passage 
suivant d'un livre que nous avons déjà plus d'une fois cité. 

Il n'y a peut-être pas une ville un peu considérable en France qui n'ait 
aspiré, soit dans un temps, soit dans un autre, à posséder une banque. 
Mais il suffit de savoir par combien de formalités inextricables il fallait 
passer pour obtenir un semblable privilège, quels obstacles il y avait à 
vaincre, quelles démarches à faire, quelles lenteurs à subir, pour 
comprendre qu'un grand nombre de villes ait renoncé à un avantage si 
difficile à conquérir. Obtenir l'autorisation d'établir une banque, c'était, 
même pour les villes les plus considérables et les mieux posées, une 
œuvre de longue haleine, une sorte de travail d'Hercule. Sauf les deux ou 
trois banques départementales qui s'étaient formées spontanément à 
l'issue de notre grande révolution, comme celles de Rouen et de 
Bordeaux, et dont l'existence est contemporaine de celle de la banque de 
France, toutes les autres n'ont pu être fondées qu'au prix de pénibles 
efforts, de longues et coûteuses démarches qui étaient bien faites pour 
dégoûter le commerce de s'engager dans une semblable voie. Je citerai 
pour exemple la banque de Toulouse, qui n'a pu s'établir qu'après 
plusieurs années de sollicitations, auxquelles s'étaient associés le conseil 
général du département, le conseil municipal de la ville et la plupart des 
hommes marquants du pays. Pendant plusieurs années, il a fallu fatiguer 
les bureaux du ministère et les abords du conseil d'État pour obtenir, 



quoi? la chose du monde la plus simple, la formation d'une compagnie de 
banque au capital de 1,200,000 francs. La ville de Dijon, après des efforts 
pareils, a dû renoncer devant les résistances qu'elle rencontrait 232 .. 

Ce fut, comme on le voit, le monopole presque complet en faveur de la 
grande banque, et la chose dura jusqu'à la révolution de 1848, où il se 
compléta par l'abolition de toutes les banques départementales. La 
tendance de l'action politique et financière de la France, toujours opposée 
au développement d'activité locale, se manifeste ici dans toute sa 
plénitude, ainsi que ses résultats en révolutions politiques et financières. 
En telles matières, donc Paris peut être regardé comme étant la France, 
tant le développement local a été insignifiant et flottant, ce qui nous 
autorise, dans l'examen où nous allons entrer, à ignorer l'existence 
d'établissement locaux de n'importe quelle sorte. 


§ 3. Le pouvoir de la banque devait dériver d'abord du 
privilège exclusif à elle accordé de fournir circulation; 

et en second lieu de sa capacité d'offrir aux propriétaires de monnaie un 
lieu de sûr dépôt. Le crédit étant à peu près éteint, et ses billets au 
porteur étant d'un fort montant, 500 francs, il y eut au début peu à 
compter sur le premier; et l'on voit qu'il s'en obtint très peu d'après le fait 
que dans les deux premières années la circulation flotta entre 10,000,000 
et 45,000,000 francs; que dans la première année de l'établissement 
définitif de la banque comme elle est aujourd'hui constituée (1806), elle 
monta à 76,000,000 et tomba à 54,000,000, tandis que l'année suivante 
elle fut entre 74,000,000 et 107,000,000, La période, étant une période 
de grande perturbation dans le monde politique, n'était pas bien calculée 
pour produire confiance dans l'esprit de ceux qui avaient vu les 
charretées d'assignats, dont la valeur n'excédait que peu celle du papier 
qui avait servi à leur impression. Sous le gouvernement de la 
Restauration cependant, les choses changèrent : la paix rétablie à 
l'intérieur et au dehors, un sentiment de confiance naquit peu à peu, qui 
se manifesta dans une augmentation graduelle de la circulation, comme 
on le voit par les chiffres suivants: 


Maximum Minimum Moyenne 
1819 135,000,000 79,000,000 107,000,000 


1820 172,000,000 122,000,000 147>000,000 

1827 203,000,000 173,000,000 188,000,000 

1828 214,000,000 179,000,000 196,000,000 

1833 228,000,000 193,000,000 210,500,000 

1834 222,000,000 192,000,000 207,000,000 


1843 247,000,000 

1844 271,000,000 

1845 289,000,000 

1846 311,000,000 


216,000,000 

233,000,000 

247,000,000 

243,000,000 


231,500,000 

252,000,000 

268,000,000 

2Q.1 

277,000,000 


On voit ici la fermeté croître avec le degré croissant d'utilité de la 
monnaie, qui s'est accompli au moyen de billets de circulation. Dans la 
première des périodes ci-dessus, le minimum de 1819 est moins de moitié 
du maximum de l'année suivante. Dans la seconde, la différence est 
moins d'un cinquième, dans la troisième moins d'un sixième. La 
quatrième période est de quatre ans, et dans les derniers mois commença 
une crise d'une intensité si effroyable que la banque eut peine à supporter 
l'orage; et encore au moment de la calamité extrême, le montant de 
circulation reste presque exactement ce qu'il a été trois ans auparavant. 


Il est difficile d'étudier ces chiffres sans en conclure que la circulation, 
régie comme elle l'est par les besoins de la population, n'a réellement rien 
à faire avec les crises financières, dont la véritable et unique cause se 
trouve dans cet autre élément de pouvoir, le montant des crédits inscrits 
aux livres de la banque et qu'on nomme dépôts. Plus on les peut enfler, 
plus augmente le pouvoir de la banque pour l'excès du négoce, et plus 
sera forte l'intensité de détresse, résultat de la révulsion; mais plus aussi 
sera grande cette atteinte au crédit qui force tout le monde de recourir à 
la grande institution souveraine, plus elle aura pouvoir de prendre un 
taux élevé d'intérêt, et plus les dividendes grossiront. Cette banque aussi 
bien que celle d'Angleterre, a donc intérêt direct à faire de l'énorme 
pouvoir à elle conféré tel genre d'usage qu'il produise des révulsions 
fréquentes et sévères. 


§ 4. Le pouvoir de la banque sur la circulation et sur la 
valeur de la propriété en tant que mesurée par le numéraire 
est donc, nous le voyons, sans contrôle aucun, 

elle est sous ce rapport, omnipotente. Voici des faits qui montrent 


comment ce pouvoir a été exercé. De 1807 à 1810, la somme de prêts 
annuels pour la banque a été porté de 333,000,000 francs à 
715,000,000, après quoi vient une crise qui finit par une réduction, en 
1811, à 391,000,000. D'où venait le pouvoir d'effectuer cette 
augmentation énorme? De la circulation ? Certainement non. Car les 
variations de son montant, dans aucune partie de cette période, ne 
paraissent pas avoir excédé 30,000,000 ou 40,000,000. Il est venu 
probablement de la paralysie du capital des particuliers dans les mains de 
la banque, rendu stérile pour ses propriétaires et appelé « dépôts ». 

Les années de 1815 à 1818 ont vu un pareil cours d'opération, les effets 
escomptés dans l'année ayant été portés de 203,000,000 à 615,000,000, 
après quoi est venue une crise aboutissant à une réduction à 
389,000,000. À peine échappé de là, la banque répète l'opération, 
portant le chiffre de ses prêts de 384,000,000, en 1824, à 638,000,000 
dans l'année de la crise de 1825. La chose recommence dans la période 
d'excitation qui finit en 1837. De 1844 à 1846, le montant des escomptes 
fut porté de 809,000,000, à 1,294,000; et pourtant la circulation 
moyenne de la dernière année excède celle de 1845 de 25,000,000 
seulement, somme incapable de produire aucun effet sensible; réduction 
aussi que l'on produirait rien qu'en retenant dans les caves des banquiers 
particuliers ou des banques départementales une petite quantité en excès 
de billets, les billets ainsi retenus étant entièrement hors de la circulation, 
comme s'ils eussent été retournés à la banque d'émission et placés au 
crédit de dépositaires. 

La somme totale des mouvements de la banque, en 1847, fut 2,714,000 
francs. En 1850, elle tomba à 1,470,000, présentant ainsi une réduction 
de près de moitié dans la mesure étalon à laquelle se rapportent les 
valeurs monnaie. Une telle révolution tendait à ruiner tous ceux qui 
devaient vendre travail, terre ou propriétés de toute sorte. Deux ans 
après, en 1852, le chiffre était 2,514,000; et alors ceux qui désiraient 
acheter se trouvaient dans la position par laquelle venaient de passer 
ceux qui avaient dû vendre. Une classe toutefois profitait de toutes ces 
oscillations, les individus déjà riches qui font le négoce de monnaie. 

Le pouvoir d'effectuer de tels changements dérive de l'existence d'un 
monopole qui tire profit de l'arrêt de la circulation sociale. Plus il se peut 
paralyser de monnaie dans les mains de ses propriétaires, plus nombreux 



seront les millions gisants à la banque qu'elle pourra employer à forcer 
les prix des valeurs que ces propriétaires seraient heureux d'acheter à 
tout taux raisonnable. Conduits enfin à créer de nouveaux placements, en 
bâtissant des maisons ou en construisant des routes, ils se trouvent 
arrêtés dans le cours de leurs entreprises par une disparition subite de la 
surabondance imaginaire de numéraire, accompagnée d'une baisse de 40 
ou 50 % dans le prix de la terre, des lots, des matériaux de bâtisse et 
d'autres articles et objets par eux achetés. Après des mois d'attente, ne 
recevant point d'intérêts de la banque, ils perdent de nouveau une partie, 
sinon le tout de leur capital. Toutefois il n'en est pas ainsi pour la grande 
machine qui a produit ces effets. Comme la banque d'Angleterre, elle 
prospère toujours, ses dividendes grossissant d'une manière soutenue et 
la tendance vers un accroissement nouveau étant en raison directe de la 
destruction du crédit particulier. En 1844, ses actionnaires avaient 9 %. 
L'année suivante, ils recevaient 12,4 ; mais en 1846, année préliminaire 
pour la crise qui ne tarda pas à survenir, ils n'avaient pas moins que 14,4 
% ou presque le triple du taux ordinaire d'intérêt. 


§ 5. En passant aux banques locales telles qu'elles 
existaient il y a dix ans, nous trouvons des résultats 
exactement semblables, 

le taux moyen d'intérêt chez elle ayant été de près de 12 % 29â _. Avec un 
capital total de 24,000,000, elles ont une circulation de non moins de 
86,000,000; et par la simple raison, que dans leur sphère d'action elles 
jouissent d'un monopole aussi parfait que celui de la banque de France 
elle-même. D'après quoi elles ont suivi aveuglément les traces de la 
grande institution, comme ça toujours été le cas en Angleterre. Quand 
elle s’épandait, elles s'épandirent; quand elle se resserra, elles firent de 
même, toutes leurs opérations tendant à un peu plus qu'augmenter les 
changements qui sans elles auraient été produits. Elles ont cependant 
disparu depuis, et toutes les affaires de banque de l'un des plus riches 
pays de l'Europe sont aujourd'hui dans les mains d'une seule institution, 
ayant un capital de 91,000,000, et présentant des débits et des crédits qui 
montent à plus de 1,000,000,000 francs. Ses actions qui, dans le 
principe, ont coûté 1,000 francs, se vendent aujourd'hui 3,200, dont 


l'intérêt, au taux ordinaire de l'escompte, donnent 16 % 225 _. 

En affaires ordinaires, l'homme qui court des risques considérables dans 
l'expectative des gros profits, se ruine généralement. Ici cependant il en 
est autrement, les risques et profits n'y marchent pas de compagnie pour 
l'ordinaire. Les premiers sont engendrés par la banque, mais quand vient 
le jour d'épreuves, c'est la population qui les subit, le profit se montrant 
toujours d'année en année dans les dividendes grossissants des 
actionnaires, et augmentant constamment le prix des actions. 


§ 6. Dans les deux mondes physique et social, 
l'accroissement de force résulte de l'accroissement de 
vitesse du mouvement. 

L'usage du billet de circulation tend à donner cette vitesse, et on a pour 
effet l'accroissement rapide du commerce et de pouvoir de la France. 

Tous deux cependant sont faibles, comparés au degré qu'ils pourraient 
atteindre sous un système calculé pour imprimer au mouvement de la 
machine sociétaire cette fermeté qui est nécessaire pour obtenir une force 
constamment accélérée. 

« Personne en France, dit M. Coquelin, ne produit autant qu'il peut,» fait 
qui a sa cause dans la circulation languissante. La difficulté réelle, ajoute- 
t-il, n'est pas de produire, mais de trouver un acheteur pour les choses 
produites. D'où vient celte difficulté? De l'existence d'une centralisation 
politique et financière qui n'est surpassée nulle part en Europe. 

La centralisation politique exige pour son entretien un montant de 
taxation, en numéraire et en services, tout à fait hors de proportion avec 
les ressources du pays. La nécessité d'accumuler la monnaie avec laquelle 
payer les taxes, est une cause d'arrêt dans la circulation. Versée, elle va à 
Paris et de là va à des gens qui, autrement pourraient être employés chez 
eux, et il s'ensuit la tendance extraordinaire à l'instabilité du 
gouvernement. La centralisation financière maintenant s'introduit et 
cause arrêt de plus de la circulation, rendant nécessaire pour tous ceux 
qui ont monnaie à placer, d'envoyer leurs moyens à Paris, pour y être 
employés à entretenir des milliers et des dizaines de milliers de gens qui 
pourraient être avantageusement employés ailleurs. 


La France est néanmoins un pays d'anomalies. Une centralisation qui n'a 
point son égale y tend à l'esclavage et à la mort; tandis que d'un autre côté 
elle profite des avis de Colbert, cherchant toujours à rapprocher l'un de 
l'autre consommateur et producteur, et à donner ainsi valeur à la 
production de la ferme. Il en résulte qu'elle exporte plus de produits 
domestiques sous une forme achevée qu'aucun autre pays du monde, 
qu'elle obtient pour eux un prix plus élevé qu'aucun autre, que son 
pouvoir d'altérer les métaux précieux va constamment croissant, et 
qu'elle prospère malgré une taxation pour l'entretien du gouvernement, 
accablante au plus haut degré, et une taxation pour l'entretien des 
actionnaires de la banque en comparaison de laquelle la dépense pour ses 
flottes et ses armées reste insignifiante. 



CHAPITRE XXXVI. 
CONTINUATION DU MÊME SUJET. 



VII. Du mode de banque aux États-Unis. 


§ 1. Le système politique des États-Unis tend à la 
décentralisation. 

Ainsi fait leur système financier; mais là comme ailleurs, une politique 
qui cherche l'extension du trafic aux dépens du commerce produit une 
perturbation dont les résultats se montrent déjà dans l'établissement 
d'une centralisation dont, il y a quelques années, on eût regardé la venue 
comme impossible. 

Voici le développement graduel du système de banque dans le demi-siècle 
qui a suivi la paix de 1783: 



Nombre 

banques. 

Capital. 

1811 

88 

42,000,000 doll. 

1816 

246 

89,000,000 

1820 

307 

101,000,000 

1830 

328 

110,000,000 


Avant cette dernière année, l'imperfection des documents ne permet de 
donner ni le montant des prêts, ni leur rapport avec le capital. De cette 
date néanmoins nous avons les comptes de 281 banques dont les capitaux 
s'élèvent à 90,000,000 dollars, et les comptes nous manquent pour 49 
banques dont les capitaux sont 20,000,000 dollars. Les prêts et 
placements de toute sorte des premières sont 130,000,000 dollars; et si à 
cela on ajoute le double du montant du capital des autres, soit 
40,000,000 dollars, on obtient un total de 170,000,000 dollars, basé sur 
un capital de 110,000,000 dollars, donnant un excédant d'un peu plus 
que 50 %. 


§ 2. Pour les périodes plus récentes voici les montants 
donnés, 



l’item placements comprenant non-seulement les prêts et escomptes, 
mais les stocks, le fonds réel, et toute autre propriété, excepté les espèces, 
le mode de placement le moins favorable aux établissements: 



M 

00 

00 

\] 

1843 - 

1848. 

1851. 

1854- 

1856. 

Nombre 

banques 

de , 

634 

691 

751 

879 

1,208 

1,300 

Capital 

millions. 

en 

290 

228 

204 

226 

301 

332 

Placements 

millions. 

en , 

560 

319 

398 

464 

630 

711 

Excédant 

nlnppmpntç 

de 

270 

3 i 

194 

238 

320 

379 


Sauf la période qui succède immédiatement à la grande crise financière 
de 1841-42, le montant des placements se montre dans tous les cas, aussi 
près que possible, avoir été le double du capital; tandis, qu'ainsi que nous 
l'avons vu, les prêts de la banque de France et d'Angleterre ont été trois, 
quatre, cinq et même dix fois leurs capitaux. Toute grande qu'elle soit, 
cette différence entre les systèmes américains et européens ne représente 
encore qu'une partie de la réalité. Du capital des banques anglaises, une 
très grande partie se trouve souvent dans des dépenses faites en vue 
d'assurer les affaires; et les banques d'Angleterre et de France tiennent 
l'immeuble, les maisons de banque, etc., non compris dans les situations 
données ci-dessus; tandis que dans les banques américaines tous ces 
placements sont compris. De plus, l'unique capital réel de la banque 
d'Angleterre se trouve dans son fonds excédant ou reste, de 300,000 liv. 
sterl., ce qui est une addition au capital tel qu'il existe partout ailleurs 
dans les banques américaines et constitue une réserve contre les 
excédants de prêts ci-dessus. 

En ajoutant au capital de 1856, et déduisant d'autre part l'immeuble tenu 
pour les opérations purement de banque, le capital total de cette année se 
trouverait monter au moins à 345,000,000. Tandis que les placements 
dépasseraient à peine 655,000,000. Ce qui donnerait comme excédant 
sur les placements 310,000,000 ou environ 90 %. Cet excédant 
représente le montant total de circulation, et des crédits sur les livres, 
pour le rachat desquels ces établissements n'ont pas d'espèces dans leurs 
caves. 



§ 3. Le montant de la circulation d'un pays, dépendant des 
mouvements de sa banque, se trouve dans la circulation et 
les dépôts, moins la quantité d'espèce retenue en mains. 

La première, comme nous l’avons vu dans l'examen du mode de banque 
anglais, est une quantité presque constante; tandis que la dernière tend à 
changer à chaque hausse et baisse du baromètre politique et financier. La 
première, en même temps qu'elle accroît l'utilité de l'or et de l'argent, en 
donnant plus grande facilité de transférer leur propriété, est régie 
strictement par les besoins mêmes de la population; car n'importe 
l'extension qu'une banque puisse être en état de donner à ses prêts, elle 
n'a pas faculté de forcer le capitaliste au crédit de qui les valeurs sont 
placées, de les convertir en bank-notes. Il le peut s'il le veut, mais il ne le 
veut que s'il lui plaît; et tant que l'option reste à lui, et aux autres qui sont 
dans le même cas; le montant de la circulation repose sur lui et eux, et 
non sur la banque. De là vient que dans la circulation la tendance à la 
fermeté est si grande. 

Quant aux « dépôts » nous rencontrons précisément l'inverse. 
L'accroissement de leur montant dépendant du vouloir des directeurs de 
la banque qui peut, oui ou non, ajouter aux crédits sur les livres. Chaque 
surcroît grossit le montant du capital privé dans leurs mains, stérile pour 
ses propriétaires; et de là vient qu'il y a si grande tendance à l'instabilité 
dans les prêts dépendants des dépôts. De plus, la bank-note ne fait que 
faciliter le transport d'une pièce de monnaie existante, met une simple 
pièce à même de faire la besogne qui autrement en demanderait cinq ou 
dix. Le prêt qui est basé sur un dépôt, double le montant apparent de la 
circulation, le pouvoir d'acheter restant au propriétaire réel de la 
monnaie, en même temps qu'il est exercé, et précisément dans la même 
étendue, par l'individu à qui la banque l'a prêtée. 

Cela étant, la tendance à stabilité et régularité se trouvera exister dans le 
rapport exact de l'excédant des prêts avec sa base, la circulation; et vice- 
versa, la tendance à instabilité se trouvera dans le rapport de cet excédant 
avec sa base, les dépôts. Admettant ceci comme vrai, et pour qui aura 
examiné avec soin les faits déjà exposés il ne peut y avoir doute, nous 



allons maintenant étudier à quel point les banques américaines, 
comparées aux banques anglaises, possèdent les qualités nécessaires pour 
donner stabilité et régularité. 

Les prêts des premières, non basés sur le capital actuel, montent à 
environ 310,000,000 doll. Leur circulation actuelle est probablement 
d'environ 160,000,000. Ce qui laisse, comme montant des prêts basés 
sur dépôts : 150,000,000. 

Le montant total des prêts dépendant de la quantité variable, celle qui, 
dans son extension entière, double la monnaie au commandement 
d'individus, ne s'élève donc qu'à 150,000,000, ce qui est moins que le 
montant de tels prêts fait par les dix banques par actions de Londres, 
dont tout le capital n'est que de 18,000,000 dollars. En y ajoutant les 
prêts semblables faits par la banque d'Angleterre, les banques de 
province de toute nature et les banques écossaises, nous trouverons que 
l'élément d'instabilité dans les banques anglaises est en quantité cinq fois 
plus forte que dans les banques américaines. Et même, ceci ne représente 
pas exactement les faits, et par la raison que tandis que la quantité ne 
croît qu'en proportion arithmétique, le risque d'oscillation croît en 
proportion géométrique. Une banque avec un capital de 1,000,000 
dollars, peut sainement calculer que les crédits sur ses livres ne 
tomberont jamais au-dessous de 200,000 dollars; et tant que le montant 
de ses prêts, basé sur ses crédits, se limite à cette somme, il ne peut 
jamais y avoir d'oscillation nécessaire. Laissez-le cependant s'étendre à 
400,000, et il y aura nécessité probable pour une oscillation 
considérable. Étendez-le à 600,000, la nécessité d'une oscillation 
deviendra certitude. Portez-le 1,000,000 dollars, il y aura haut degré de 
probabilité que l'oscillation nécessaire sera telle que les clients seront 
minés et la banque elle-même anéantie avec toute ses ressources. La 
quantité de l'excédant n'a fait que quintupler, mais le danger d'instabilité 
s'est accru d'un millier de fois. Instabilités et insécurité s'accroissent ainsi 
avec l'accroissement du pouvoir des banques de négocier sur les capitaux 
particuliers laissés temporairement dans leurs mains, tandis qu'elles 
diminuent selon que les prêts de ces établissements se restreignent de 
plus en plus à leur pouvoir de fournir la circulation. D'après quoi, le 
comble d'instabilité se trouverait en Angleterre, tandis que le degré le 
plus voisin de stabilité se montrerait dans les banques de New-England; 



l'une présentant le degré le plus rapproché connu de la centralisation la 
plus haute, et les autres présentant la décentralisation la plus parfaite. 


§ 4. Centralisation et esclavage vont toujours de 
compagnie; il en est de même pour décentralisation et 
liberté. 

Plus l'action locale est parfaite, plus instantanément la demande de 
capital suivra la production et moindre sera le pouvoir des banques de 
négocier sur les dépôts qui gisent stériles pour leurs propriétaires. Plus 
l'action locale est parfaite, plus aussi grandira le pouvoir d'association et 
moindre sera le rapport des instruments de circulation, soit espèces d'or 
ou d'argent, soit notes circulantes aux opérations de la communauté et au 
montant du commerce. D'après quoi, la circulation des États-Unis se 
trouvera représenter un moindre nombre de journées de travail que celle 
d'Angleterre ou de France, comme le prouvent les faits suivants: 

Les espèces de France sont estimées à 3,500,000,000 francs. La 
circulation et les dépôts de la banque moins les espèces actuellement 
dans ses caves peuvent être évaluées à. 400,000,000 ; Ce qui donne un 
total de 3,900,000,000. 

En nous réglant sur l'été de 1854, nous avons les chiffres suivants comme 
représentant la condition ordinaire de la banque: Circulation 
610,000,000, Représenté par espèces 470,000,000 pour un total de 
140,000,000 Crédits inscrits 270,000,000. Le Total est enfin de 
410,000,000 

Ou environ 110 francs par tête, une somme représentant probablement 
80 journées de travail rural. 

La quantité d'espèces dans la Grande-Bretagne est probablement 
40,000,000 liv. st. 

La circulation est 31,000,000^.. 

Les dépôts sujets à être réclamés à l'instant sont probablement. 
60,000,000. 

Total : 131,000,000. D'où, déduisant pour les espèces tenues 


ordinairement par la banque, de 11,000,000. 

Nous avons pour la circulation 120,000,000 liv. st. 

Ce qui fait environ 4 liv. 10 s. par tête ou l'équivalent de 45 journées de 
travail à 12 sh. par semaine. 

Le montant des espèces aux États-Unis, dans les banques et en dehors 
d'elles, thésaurisées et en circulation, est probablement 160,000,000 
doll. 

En y ajoutant, pour le montant des prêts pour les banques, basé sur leurs 
circulations et dépôts 370,000,000 doll. 

Nous avons un total de 530,000,000 doll. 

Ce qui donne environ 20 doll. par tête, ou équivalent de 30 jours de 
travail rural 222 .. 

Le capital de toutes les banques de New-England, au nombre de 491, est 
112,000,000 doll. 

En allouant à chacune pour profits excédant seulement 6,000 doll. on 
aurait 115,000,000. 

Leurs placements de tout genre, billets, notes, stocks, immeubles de 
banque, etc., sont 181,000,000. 

L'excédant est 57 % et monte à 66,000,000. 

D'où déduisant pour espèces en caves 7,000,000. 

Nous obtenons, comme surcroît à la circulation résultant de l'existence 
des banques 59,000,000. 

La circulation brute est 46,000,000 doll., mais la nette ne monte 
probablement pas à plus de 42,000,000. 

Laissant comme quantité de circulation résultant du doublement des 
capitaux particuliers déposés seulement 17,000,000. 

Le montant de circulation et de dépôts remboursables sur demande peut 
être évalué à environ 60,000,000. À quoi l'on peut ajouter pour les 
espèces en circulation dans la population 3,000,000. 

Ce qui donne un total de 63,000,000 doll. 

Comme circulation en usage dans une communauté de d'espèces 


thésaurisées et beaucoup 3,200,000 âmes, le montant par tête est au- 
dessous de 20 dollars, représentant environ 25 journées de travail rural. 

Ainsi la circulation de France représente le travail de 80 journées. Celle 
d'Angleterre 45. Celle des États-Unis au plus 30. Celle de New-England 
25 - 

Et c’est dans cette dernière que nous trouvons le plus des éléments de 
stabilité. 


§ 5. Le montant de métaux précieux que l'on suppose 
exister en France sous forme monnayée est d'environ 100 
francs par tête. 

Représentant le travail de plus de 

Dans la Grande-Bretagne environ 2 liv 70 
représentent 

Dans les États-Unis au plus 5.50 doll 0 , 
équivalent a ' 

En New-England 3 doll représentent moins ^ 
de 

La circulation de France est la plus coûteuse. C'est là que la monnaie est 
utilisée à un moindre degré par les notes de circulation que le besoin d'un 
instrument amélioré d'échange se fait sentir, et que le rapport de la 
circulation à la production est le plus élevé. La thésaurisation cependant y 
est très pratiquée; les révolutions fréquentes, le manque d'institutions 
locales pour les placements petits et temporaires tendent à la fois à 
produire cet effet. On peut mettre en doute si la quantité de monnaie 
dans l'usage actuel va même à moitié de la somme à laquelle on l'estime 
ordinairement et qui est donnée ci-dessus. 

La circulation anglaise est très coûteuse, mais moins que celle de France; 
la monnaie y est plus utilisée au moyen de notes. Le rapport qui existe 
entre elle et le travail est élevé, sa tendance à l'instabilité est donc très 
grande. 

Moins coûteux qu'aucun des deux, et avec plus de titres à la stabilité, le 
système des banques américaines en général est localisé à un haut degré; 
mais c'est dans New-England que nous trouvons la moins coûteuse, la 
plus utile et la plus stable de toutes les circulations du monde. Plus la 



liberté est parfaite, plus forte est la tendance à la stabilité, et moins il en 
coûte, comme on en a la preuve en passant des États du Sud et de l'Ouest, 
vers ceux du Nord et de l'Ouest 23 ®.. 


§ 6. Ce qui est surtout à désirer dans un système de 
circulation c'est la fermeté dans sa propre valeur, 

qui en fasse une mesure des changements dans la valeur des autres 
choses. C'est le cas pour les mesures de pesanteur et de longueur, comme 
le prouve abondamment le soin extrême avec lequel on a cherché à se 
pourvoir d'un étalon auquel rapporter toutes les aunes, tous les poids, et 
tous les autres instruments qui s'emploient pour déterminer les quantités 
de drap, fer, sucre, coton et autres articles qui passent de main en main. 
Que les aunes viennent à varier en longueur, ou que les poids d'une livre 
viennent à peser les uns seize onces, les autres douze, ils perdront toute 
leur utilité, employés seulement par ceux qui désirent acheter à la longue 
mesure et vendre à la courte, et qui par là s'enrichissent aux dépens de 
leurs voisins sans méfiance. De quelle importance presque infiniment 
plus grande doit donc être le besoin de fermeté dans l'instrument au 
moyen duquel nous comparons les valeurs de la terre, du travail, des 
maisons, des navires, du sucre, coton, tabac, et autres utilités et objets! 
C'est la quantité essentielle d'une circulation, et l'avantage résultant pour 
la communauté de l'usage de cet instrument, doit être en raison directe 
du degré auquel elle existe. 

La fermeté, la solidité, se trouvant dans le monde physique en raison de 
la largeur de la base à la hauteur de l'édifice, il en sera de même dans le 
monde financier; car il n'existe qu'un seul système de lois pour régir toute 
la matière, n'importe quelle forme elle revête. Le plus haut degré de 
fermeté se trouvera donc dans le système américain, et le plus haut degré 
d'instabilité dans le système anglais. Un diagramme figure l'une qui 
présente autant de hauteur que de base, tandis que l'autre présente huit 
fois plus de hauteur que de base. 

L'un décourage l'association locale et par là favorise la centralisation; 
l'autre cherche à favoriser l'association locale, et c'est dans ce sens que 
l'on arrive toujours à la fermeté d'action. 


La différence observée ici entre les deux grandes masses, n'est pas moins 
manifeste quand nous comparons les différentes parties du système des 
États-Unis. Chaque État, et il y en a trente et un, détermine lui-même les 
conditions moyennant lesquelles ses concitoyens peuvent former des 
banques, et dans plusieurs cas les restrictions et les obligations diffèrent 
considérablement. Ainsi, par exemple, Rhode-Island, en 1852, à 71 
banques ou une banque par deux milles âmes de sa population, le droit 
d'ouvrir boutique pour négoce de monnaie ayant toujours été exercé là 
avec une liberté inconnue dans aucun autre pays du monde. Leur capital 
était 14,037,000 dollars, et si nous y ajoutons plusieurs fonds de réserve, 
montant à 839,000, nous obtenons un total de 14,876,000 dollars, tandis 
que toute leur propriété, immeuble compris, ne montait qu'à 19,486,000 
dollars, n'étant que 30 % au-dessus de leurs capitaux actuels. Comme il y 
a là une large base pour un édifice de peu de hauteur, il s'en suit que les 
oscillations de la valeur de la propriété résultantes de l'action des 
banques de Rhode-Island ont été trop insignifiantes pour mériter qu'on 
en tienne la moindre notice. 

C'est tout à fait l'inverse en Pennsylvanie, un état où l'on suppose 
avantageux à la sécurité de l'action banquière, la centralisation de 
pouvoir dans les mains des directeurs d'un petit nombre d'institutions 
hautement favorisées. Le nombre des banques en 1850, était 63, c'était 
une pour 40,000 âmes de la population. Leurs capitaux allaient à 
20,357,000 dollars, soit, 8 dollars par tête; tandis que ceux de Rhode- 
Island faisaient près de 100 dollars par tête. Leurs prêts et escompte 
montaient à 44,000,000 dollars, mais le total des placements n'était que 
50,000,000 dollars, donnant un excédant de non moins de 150%, à quoi 
correspondait un degré moindre de fermeté. Dans un cas, point de 
circonstances qui puissent rendre nécessaire un changement d'action 
montant même à 5 % ; tandis que dans l'autre il faudrait un changement 
de presque 50 %, pour ramener les banques au degré de sûreté que 
présentent habituellement les banques de Rhode-Island. 

Connecticut avait, en 1850, 53 banques, une pour 7,000 âmes de sa 
population. Leurs capitaux étaient 9,907,000 dollars, soit 24 dollars par 
tête. Leurs placements montaient à 19,624,000, donnant un excédant 
d'environ 60 %. Virginie avait, à la même époque, 6 banques, une pour 




240,000 âmes. Leurs capitaux étaient 1,824,000 dollars, soit 7 dollars 
par tête; leurs prêts étaient 19,624,000 dollars, ou près du double des 
capitaux. 

Si nous comparons New-England avec New-York en ce moment, nous 
avons dans l'un 491 banques, avec 112,000,000 dollars de capitaux et 
181,000,000 de prêts, tandis que dans l’autre nous avons 338 banques 
avec 85,000,000 dollars de capitaux et des placements de toute sorte 
montant un peu moins de 220,000,000. Dans un état la décentralisation 
est presque parfaite, tandis que dans l'autre il y a centralisation presque 
aussi complète, créée au moyen d'une loi pour favoriser la liberté de 
l'action banquière. Dans l'un la stabilité est presque parfaite, tandis que 
l'autre présente un modèle d'instabilité. 

Missouri, avec une population de 700,000 âmes, a une banque dont le 
capital est 1,269,000 dollars, et les placements presque le quadruple. 
C'est ici, le lecteur le peut voir, tout à fait le contraire de ce qu'on 
rencontre en Rhode-Island, l'un présentant tous les caractères de 
stabilités comme associés à la liberté; tandis que dans l'autre se trouvent 
ceux d'instabilité, comme une conséquence de la restriction. 

La fermeté dans la circulation s'accroît, nous le voyons, en raison de la 
liberté avec laquelle les hommes satisfont à leur désir naturel 
d'association avec leurs semblables; et avec son accroissement nous 
voyons partout décliner le pouvoir de cette partie de la communauté qui 
vit aux frais de ses semblables. Les actionnaires de la banque de France 
obtiennent le triple du taux d'intérêt ordinaire, tandis que les 
propriétaires du capital dont ils se servent sont forcés de se contenter de 
la simple sécurité pour le retour de ce capital, sans intérêt. Les 
propriétaires des banques par actions en Angleterre reçoivent d'énormes 
dividendes, tandis que les dépositaires doivent se contenter de 3 %. La 
banque d'Angleterre donne 10 % de dividende, et, rien à ses dépositaires. 
Les banques de Pennsylvanie donnent 10 et 12 %, ou le double du taux 
légal. Celles de Massachusetts donnent sept; tandis que les actionnaires 
en Rhode-Island reçoivent une moyenne de six, c'est exactement le taux 
d'intérêts payés par ceux qui empruntent. Plus la liberté d'association en 
affaires de banque est parfaite, moins les obligations imposées sont 
nombreuses; plus forte est la tendance à l'égalité des droits, plus sûre est 
la circulation et moins elle coûte, 



§ 7. Le nombre moyen des banques dans New-England, de 
1811 à 1830, a été de 97. 

On a compté en vingt-cinq ans 16 faillites, soit deux tiers de 1 % par 
année. Le capital moyen a été d'environ 22,000,000, dollars, le capital 
des établissements qui ont failli a été 2,000,000 dollars, soit trente-six 
centième de 1 % par année. La perte qu'à subie la communauté ne peut 
pas avoir dépassé de beaucoup 500,000 dollars ga2 _, donnant une 
moyenne annuelle de 20,000 dollars, ou un onzième de 1 % du capital 
des banques et pas même un millième de 1 % sur les opérations facilitées 
par elles. Le risque attaché aux transactions avec les banques de New- 
England, pour une période de plus d'un quart de siècle, a monté en 
moyenne à moins d'un dollar par chaque cent mille dollars, sauf 
Connecticut, où une faillite a donné lieu à beaucoup de fraude et à une 
perte considérable, le risque n'a pas monté à deux dollars pour un 
million. 

En New-York, de 1807 à 1837, le nombre des banques a été en moyenne 
26, et il y a eu 16 faillites, c'est une moyenne annuelle de moitié de 1 %. Le 
capital a été en moyenne 16,000,000 dollars, et celui des établissements 
qui faillirent a été de 3,500,000 dollars, donnant environ sept huitièmes 
de 1 % par an. Les pertes cependant, comme dans Massachusetts, 
tombent généralement sur les actionnaires et non sur leurs créanciers. 
Mais il y a eu deux faillites entre 1825 et 1837, de sorte que dans cette 
période la moyenne annuelle a été moins que moitié de 1 % sur le chiffre 
qui existait en 1830. L'une d'elles a payé toutes ses dettes et n'a donné de 
perte que pour ses actionnaires. Le risque attaché à négocier avec une 
banque, ou à recevoir une bank-note, ne peut pas être estimé avoir 
dépassé trois dollars par millions de dollars, et peut-être même pas plus 
d'un seul dollar par chaque million de dollars, des transactions que ces 
établissements ont aidé à accomplir. 

En Pennsylvanie, le nombre des banques a été en moyenne 29, et celui 
des faillites 19, donnant une moyenne de 2 1/2 % par année. Presque 
toutes ont eu lieu dans la période qui suivit la fin de la grande guerre 
européenne, et sauf trois, toutes d'un chiffre insignifiant se trouvent dans 
la période de 1820 à 1837. Le capital moyen des banques d'États, de 1811 


à 1830, a été 15,000,000 dollars, et celui de celle qui ont failli a été 
2,000,000 dollars, ou moitié de 1 % par année. 

Le nombre moyen des banques dans ces États, de 1811 à 1830, a été 163. 
Le nombre total des faillites a été 56, donnant une moyenne de 2 1/4 par 
année, ou 1 et 3/8 % La capital moyen a été 55,000,000 dollars, à quoi il 
faut ajouter moitié de celui de la banque des États-Unis 302 ., formant un 
total de 72,000,000 dollars. Les capitaux de celles qui ont failli étaient 
10,000,000 dollars, donnant une moyenne annuelle d'un peu plus de 
moitié de 1 %. Dans les années de 1822 à 1837, leur montant excédait à 
peine 2,000,000 donnant une moyenne annuelle d'environ 133,000 
dollars, ou 1,800 dollars pour chaque million du capital. La plus grosse 
perte essuyée par ceux qui ont traité avec les banques qui ont failli, ou par 
ceux qui ont eu leurs bank-notes, durant la période entière, ne peut pas 
être estimée avoir dépassé 3,000,000 dollars; et probablement n'avoir 
pas même atteint la moitié. En admettant le montant toutefois, cela ne 
fait pas la cinq centième partie de 1 % sur les transactions des particuliers 
avec ces établissements, et donnerait un risque de 1 dollar par chaque 
50,000 dollars. Dans les dernières quinze années de la période, il ne 
dépasse pas 5 dollars pour 1 million, et il est douteux qu'il ait dépassé 1 
dollar. 

Dans aucun pays, il ne s'est accompli une telle masse de transactions 
d'une manière aussi avantageuse pour la communauté et moyennant une 
aussi faible perte; il s'en est suivi que le taux d'assurance sur les dettes 
des particuliers aux banques ou des banques aux particuliers, a 
généralement été plus bas que dans aucun autre pays du monde. 

Si nous prenons l'Union en masse, le nombre moyen des banques que 
présente cette période a été de 242, et le nombre total des faillites 167, 
dont les trois quarts au sud et à l'ouest de l'État de New-York, la 
proportion croissant avec la diminution de population et de richesse. La 
moyenne annuelle des faillites a été 2 ou 3/4 %; tandis que le nombre des 
faillites des banques privées en Angleterre, dans la période de 1814 à 
1816, a été de 240, et plus de 25 % du tout. Même entre 1821 et 1826, une 
période où rien n'est survenu d'extraordinaire, la moyenne anglaise a été 
presque aussi forte que la moyenne américaine durant un quart de siècle, 
où l'on a passé de la paix à la guerre et de la guerre à la paix, où le monde 
a été agité par des événements prodigieux qui tenaient à la grande guerre 


en Europe et à la paix qui la suivit. Un exemple frappant de l’avantage 
attaché à la liberté dans l'exercice du pouvoir d'association, comparé au 
système de monopole de l'Angleterre, c'est qu'à partir de la première 
fondation de banques en Amérique jusqu'à l'année 1837, il y a eu chez elle 
presque un tiers de moins de faillîtes qu'en Angleterre, dans les trois 
années de 1814 à 1816. De plus, s'il est vrai, comme on l'a établi, que les 
pertes du négoce dans ce dernier pays montent à 50,000,000 livres 
sterling par an, on pourrait affirmer en toute sûreté que toutes les pertes 
subies par les actionnaires, les porteurs de bank-notes, les dépositaires et 
les personnes ayant reçu de fausses bank-notes, n'ont pas aujourd'hui, à 
partir du premier défrichement dans le pays, monté au dixième des 
pertes ordinaires annuelles qui résultent des faillites privées en 
Angleterre. 


§ 8. En New-England, il n'existe point, à la lettre, de capital 
qui ne soit employé à l'avantage de ses propriétaires. 

La somme entière en dépôt, et en circulation, est peu au-dessus de celle 
nécessaire pour l'usage journalier. La classe d'individus qui, en Écosse, 
place leurs capitaux en dépôt, devient, en New-England, actionnaire et 
reçoit comme dividende le même taux d'intérêt que paye l'emprunteur, 
les dépenses sont payées par le profit de circulation. Il n'y a donc là par 
conséquent que le frottement d'une bonne locomotive sur un chemin de 
fer bien construit. Voici quelques documents qui montrent à quel point ce 
système tend à mettre en activité les petites sommes de capital qui 
pourraient autrement rester oisives et stériles. 

Un relevé fait avec soin dans toutes les banques de Portsmouth, New- 
Hampshire, au nombre de 6, et comprenant une masse de 11,045 actions, 
a montré qu'elles étaient possédées par: 



Actions 

Actions 

Femmes 

2,438 Fonctionnaires 

du 438 

Artisans 

673 gouvernement 

Fermiers 

laboureurs 

et 1,245 Marins 

434 

Banques 

d'épargnes 

1,013 Marchands 

2,038 

Tuteurs 

630 Négociants 

191 



Biens-fonds 


377 


Institutions 

charitables 

Corporations et 
état 


308 Hommes de loi 
548 Médecins 

157 Ecclésiastiques 


336 

220 


Six autres banques de cet État ont montré la même répartition de la 
propriété dans les différentes classes. 


Le nombre total des actionnaires de la banque d'Utlea, New-York était, et 
est peut-être encore, de 191, parmi lesquels: 


28 Fermiers. 


18 Marchands. 


3 


Fonctionnaires 

banque. 


de la 


Officiers de la marine 
2 ^ 

des Etats-Unis. 


15 


Tuteurs de biens, 
exécuteurs ou gardiens. 


1 Courtier. 


45 


Femmes, en général 
célibataires ou veuves. 


Église presbytérienne, 
École de district. 


1 Ecclésiastique. 


17 


Personnes âgées, 

retirées des affaires. 


9. Hommes de loi. 
1 Médecin. 


Inconnus, résidant hors 
de l'État. 


9 9 Fabricants. 191 

4 Ingénieurs civils. 

Plus d'un quart du stock entier du capital des banques dans l’État de 
Massachusetts, appartenait, il y a quelques années, à des femmes, des 
tuteurs, gardiens, exécuteurs, administrateurs, et à des caisses d'épargne. 
La répartition était ainsi: 

Montant de stock 
appartenant à des 


Femmes 

3,834,011 do fl. 

83 cents 

Tuteurs 

2,625,616 

67 

Gardiens 

588,045 

17 

Caisse d'épargne 

2,255,554 

33 

Exécuteurs et 
administrateurs. 

692,519 

17 



9,995,747 


17 


Le mode de banque en New-England est un système de caisses d'épargne. 
En Angleterre, on a jugé désavantageux d'avoir des établissements de 
banques par actions avec des coupons de 5 livres et 10 livres, parce qu'ils 
pourraient « dégénérer en pures caisses d'épargne » dans lesquels les 
domestiques des deux sexes et les petits marchands placeraient leur 
argent. Les banques avec responsabilité illimitée ont vif désir de 
présenter des noms « d'hommes de rang et de fortune comme 
actionnaires, » le crédit de l'institution résultant de la faculté qu'ont les 
créanciers de s'adresser aux fortunes particulières. Les banques de 
responsabilité limitée invitent « les petits marchands » et même « les 
domestiques de tout sexe à devenir actionnaires, » le crédit de 
l'institution dépendant de l'étendue de son capital et non du rang et de la 
fortune des propriétaires. Les premières désirent négocier avec de gros 
opérateurs, tandis que les dernières placent le capital à la disposition « 
des petits marchands ou d'artisans honorables, les mettant ainsi à même 
de suivre la voie des hommes par qui ils ont été employés. 

Les banques de Massachusetts ont reçu en dépôt les fonds excédants de la 
population, et les ont remboursés sur demande ou les ont transférés du 
compte d'un tel à un autre compte. Elles ont fourni un intermédiaire de 
circulation plus convenable que l'or. La population de cet État a joui des 
avantages résultant d'un système de crédit supérieur aux systèmes 
d'aucune autre partie du monde, excepté Rhode-Island; leur travail en a 
reçu autant d'assistance que des routes à barrières et des chemins de fer, 
et le péage à payer a été insignifiant. Durant une longue période d'années, 
les propriétaires du stock des banques ont reçu l'intérêt commun (6 %) 
pour l'usage de leur capital; et, en outre, chaque établissement a reçu en 
moyenne 5,000 dollars par année pour paiment de ses dépenses, et pour 
pertes encourues en faisant les affaires de la population. Une commission 
d'un centième de 1 % 3m _, sur les transactions facilitées par elles aurait 
monté au triple de cette somme. Les actionnaires rendent à la 
communauté de nombreux et importants services en donnant, pour 
cautionnement de gestion fidèle, tout le montant de leurs intérêts 
respectifs dans l'établissement. La sécurité ainsi limitée, ils rendent ces 
services sans qu'il en coûte rien. Augmentez leur responsabilité, leurs 
exigences se rapprocheront de celles des banques par actions 


d'Angleterre. 

Si de New-England nous passons au Sud, nous trouvons augmentation 
constante dans les dividendes des propriétaires des banques par actions 
et une augmentation également constante de la quantité de capital non 
employé, restant dans les caves de la banque sous la forme de dépôts, 
pour être employé au bénéfice des banques elles-mêmes, et à l'exclusion 
entière de ceux à qui il appartient. Comme on peut naturellement s'y 
attendre dans de telles circonstances, la circulation devient plus coûteuse, 
à mesure qu'elle perd davantage de son caractère essentiel de monnaie, 
celui qui la qualifie pour servir d'étalon, la stabilité dans sa propre valeur. 


§ 9. Le système américain pourvoit à localiser le capital, au 
bénéfice de son propriétaire et de ceux qui devront fournir 
intérêt, 

tandis que les deux systèmes, tant de Londres que de France, pourvoient 
à le centraliser dans Londres et Paris pour y être employé par des 
intermédiaires qualifiés de banquiers, qui empruntent de l'argent à bon 
marché et le prêtent à haut prix. Sous le système américain, pleinement 
développé, on trouverait partout de petits établissements agissant comme 
les caisses d'épargne, ainsi que c'est aujourd'hui le cas en New-England. 
Sous les autres systèmes, les épargnes du pauvre travailleur de Cork ou 
de Limerick doivent aller se placer dans les fonds du gouvernement; 
comme le sont en France celles de l'ouvrier de Sedan et de Rouen, du 
journalier de Provence ou du Languedoc. La décentralisation tend vers la 
fermeté, et pourtant le dernier demi-siècle n'a pas vu moins de deux 
suspensions de toutes les banques du pays; et dans une autre occasion, 
plus de moitié ont dû en venir là. De grands établissements, comme la 
banque des États-Unis et la banque Girard, ont été entièrement anéantis, 
et les actionnaires minés; grand nombre de plus petits ont perdu presque 
tout leur capital. Pourtant examinez le mouvement général des banques 
partout où vous le pouvez, vous trouvez les prêts assez petits, comparés 
avec leur capital réel, pour nous autoriser à attendre une fermeté qui 
puisse assurer à la population plus de régularité dans la circulation qu'il 
ne s'en trouve en aucun autre pays, et aux actionnaires, sécurité presque 
entière contre un danger sérieux. La cause de tout cela se trouve dans la 



proposition suivante: 

La monnaie ne peut avoir cette stabilité de valeur qui est nécessaire pour 
faire d'elle un convenable étalon de valeur, dans tout pays qui n'a pas en 
sa faveur une ferme et régulière balance de négoce payable en métaux 
précieux. 

Qu'il en doive être ainsi, le lecteur le concevra facilement. Ces métaux 
sont nécessaires à plusieurs usages dans les arts. Ils sont sujets à se 
perdre, en même temps que de tous les autres objets ils se prêtent le plus 
à la manie de thésauriser; et thésaurisés ils sont complètement inutiles à 
la communauté. C'est pour le moment comme s'ils avaient cessé d'exister. 
De plus les espèces sont sujettes à perdre de leur poids par le frais, 
comme s'en aperçoivent si bien ceux qui ont à se servir des petites pièces 
d'argent anciennes. Pour répondre à ces inconvénients un influx de 
métaux précieux est aussi nécessaire que l'est un influx de blé ou d'huile, 
de soie ou de coton, dans les pays qui ne sont pas producteurs de ces 
denrées. 

D'après quoi, il est clair qu'un pays ne peut continuer d'une manière 
durable à employer l'or et l'argent comme circulation, s'il a contre lui une 
ferme balance de négoce. Quelque quantité qu'il en ait, et quelque faible 
que soit l'excédant qu'il en exporte, cet excédant, joint à la 
consommation, réduira graduellement la quantité au point d'amener la 
défiance et la thésaurisation, chaque pas dans ce sens étant un pas 
d'accélération constante. Tout riche qu'est le Brésil, il se sert de certificats 
de papier au lieu d'espèces. Toute riche en or qu'est la Californie, le prix 
de la monnaie y est énorme et a conduit à la répudiation de ses dettes. La 
valeur du papier monnaie russe s'est bien soutenue pendant plusieurs 
années de guerre, mais elle a tellement tombé après la paix de 1815 et 
l'établissement d'une liberté comparative du négoce, que quatre roubles- 
papier ne s'échangent que contre un rouble argent. La Turquie, qui ne le 
cède à aucun de ces pays pour les avantages naturels, perçoit ses revenus 
en denrées, tandis que le gouvernement altère la monnaie d'année en 
année. Le Portugal a été mis en faillite par le traité de Méthuen, qui a 
pourvu à cette exportation de produits bruts qui devait conduire 
infailliblement à l'exportation de son stock de métaux précieux. 
L'Espagne a exporté ses matières brutes, envoyant avec elles la 
production de ses mines du Mexique et du Pérou. La France fit de même 



sous l'empire du traité de 1786, et causa par là une révolution. La balance 
du négoce, toujours favorable à l'Angleterre, l'a mise à même de se servir 
d'espèces d'or et d'argent; et cela à un degré inconnu à aucun autre pays 
du monde. Toute l'expérience prouve que la balance du négoce doit être 
contre les pays qui exportent leur production brute, que les métaux 
précieux doivent s'écouler de ces pays et que ces pays doivent, en 
poursuivant cette politique, abandonner l'idée de se servir de l'or et de 
l'argent comme d'un étalon de la valeur. 

Raisonnant maintenant a priori, nous arrivons, et cela inévitablement, 
aux mêmes résultats. Un pays non-producteur des métaux précieux doit 
se dispenser de leur usage, ou doit les importer. Pour atteindre ce dernier 
but, il doit établir en sa faveur une balance de négoce payable en ces 
métaux. S'il manque à la faire, il doit cesser de les employer dans les arts, 
et doit à la longue renoncer à s'en servir comme étalons auxquels 
rapporter les valeurs. Il serait absurde de prétendre soutenir le contraire, 
et pourtant c'est à cela que tendent les professeurs de l'économie 
politique moderne, qui suivent la voie de Hume et d'Adam Smith, 
relativement à cette importante question. 


§ 10. La politique des États-Unis a été très variable, 

tendant, à l'occasion et pour de courtes périodes, à arrêter l'exportation 
des matières brutes et de l'or. En général, cependant, la tendance a été 
dans la direction contraire, ce qui a eu pour conséquence la suspension et 
la faillite des banques dont nous venons de parler. Ces désastres ont eu 
lieu, pour la première fois, dans la période de 1817 à 1834, lorsque les 
produits manufacturés eurent entrée libre, et que les espèces sortirent 
librement; pour la seconde fois, dans l'année calamiteuse qui précéda 
l'acte passé en i842 3û2 _Sauf ces deux époques, il est douteux que toutes 
les faillites des banques de l'Union, dans les trente années de 1816 à 1846 
aient monté à la millième partie de 1 %, ou que les pertes de la 
population, par les banques, aient monté même à la millionième partie de 
1 du total des affaires qu'elles ont facilitées. Les pertes qui résultent de 
l'usage des navires, rien qu'en une année payeraient cent fois les pertes 
causées par toutes les banques du pays, pendant un siècle, en exceptant 
les six années qui finissent en 1824 et les cinq qui finissent en 1842. 


Alors comme aujourd'hui, le pays s'appliquait à amener une exportation 
de matières brutes qui épuisait le sol; et alors comme aujourd'hui les 
métaux précieux prenaient le même chemin qu'elles. La politique 
empêchait l'usage des espèces d'or et d'argent; elle nuisait à l'existence du 
crédit; et il s'ensuivit que la thésaurisation se propagea tellement dans les 
années de 1837 à 1840, que l'envoi considérable d'espèces par la banque 
d'Angleterre, en 1838, ne produisit pas le moindre effet pour rétablir la 
confiance perdue. Il en est de même aujourd'hui. La quantité d'or dans le 
pays est plus grande qu'il n'a jamais été, mais cet or est dans les caves de 
la trésorerie, à cause du manque de confiance dans les banques, ou bien il 
voyage du sud au nord, ou de l'est à l'ouest, ou bien il se thésaurise dans 
des cachettes; mais, et par la simple et claire raison que la confiance 
n'existe pas, il n'est pas dans la circulation. Tout le monde s'attend à une 
explosion pareille à celle des époques de 1817,1820 et de 1837-42; et tous 
ceux qui le peuvent prennent leurs précautions. 

C'est précisément l'inverse que nous rencontrons lorsque la politique du 
pays tend à élever les prix des matières premières indigènes et à en 
arrêter ainsi l'exportation. Sous le tarif de 1838, le prix de la farine avait 
acquis une stabilité telle, qu'il ne fut ici nullement affecté nonobstant les 
oscillations extraordinaires des marchés étrangers '. Sous ce tarif les 
métaux précieux arrivèrent et la confiance fut complète. Changement de 
politique, et l'on cesse d'ouvrir des mines, de construire des fourneaux et 
la confiance disparaît. Sous le tarif de 1842, la monnaie devient 
abondante non à cause d'un large surcroît d'importation, mais parce qu'à 
l'instant même le crédit se rétablit tant public que particulier. L'or et 
l'argent qui avaient été thésaurisés, et par conséquent annihilés pour un 
temps reparaissent, pour répondre aux usages auxquels ils sont destinés. 

Tous les faits que présentent l'histoire des États-Unis peuvent être 
invoqués à l'appui de cette assertion, que: le pays qui maintient une 
politique tendant à favoriser l'exportation des matières premières doit 
infailliblement amener contre lui une balance de négoce qui nécessité 
l'exportation des métaux précieux, et doit renoncer à leurs services 
comme mesure de valeur. 

Ces faits peuvent se résumer ainsi: 

Protection cesse en 1818, léguant à Libre-échange un commerce qui 
donnait un excédant d'importation d'espèces, un peuple chez qui existait 



une grande prospérité, un large revenu public, une dette publique en 
décroissement rapide. 

Libre-échange cesse en 1824, léguant à Protection un commerce qui 
donne un excédant d'exportation d'espèces, un peuple appauvri, un 
revenu public en déclin, une dette publique s'accroissant. 

Protection cesse en 1834-35, léguant à Libre-échange un commerce qui 
donne un excédant d'importation d'espèces, un peuple plus prospère 
qu'on en eût encore connu, un revenu tel qu'on jugea nécessaire 
d'émanciper de tout droit le thé, le café et plusieurs autres articles, et un 
trésor libre de toute charge pour compte de dette publique. 

Libre-échange cesse en 1842, léguant à Protection un commerce qui 
donne un excès en exportation d'espèces, une population ruinée et ses 
gouvernements discrédités, un trésor public en faillite, et mendiant 
partout des prêts au taux le plus élevé d'intérêt, un revenu perçu et 
dépensé en papier-monnaie non-remboursable et une très grosse dette 
publique à l'étranger. 

Protection cesse en 1847, léguant à Libre-échange un commerce qui 
donne un excès d'importation d'espèces, un peuple en haute prospérité, 
les gouvernements d'États remis en crédit, un rapide accroissement des 
affaires, un large revenu public et une dette étrangère qui va en 
décroissant. 

Depuis ce temps la Californie a fourni en or des centaines de millions de 
dollars, dont la presque totalité a été exportée ou est sous les serrures 
dans le trésor public et les caisses particulières; d'où il résulte que le 
commerce est paralysé 'que le prix de la monnaie dans les villes 
commerçantes est depuis des années entre 10 et 30 %, et que 
l'endettement vis-à-vis les nations étrangères s'est accru au point que 
pour acquitter rien que l'intérêt, il faut une somme égale à l'exportation 
moyenne de subsistances à tous les pays du monde. 


§ 11. Les documents que nous venons de donner sur les 
faillites des banques, les services rendus par elles à la 
communauté et le prix auquel elles les ont rendus se 
bornent, en général, comme le lecteur l'a vu, à l'époque 



antérieure à 1836. 


Jusqu'alors l'intervention du gouvernement fédéral dans les opérations 
de banque, et dans le négoce de monnaie, s'était bornée à la création 
d'une grande banque centrale, calculée devoir occuper, par rapport aux 
établissements de banques locales, une position presque analogue à celle 
qu'il occupe lui-même par rapport aux États dont se compose l'Union. 
Depuis lors, cependant, tout à changé, le gouvernement qui adopta pour 
la première fois la politique du libre-échange ayant aussi et presque 
simultanément entamé contre les institutions locales, le crédit en général, 
et l'usage des billets au porteur, une guerre qui n'a point encore cessé. 
L'un tendait à favoriser l'exportation des matières brutes et des métaux 
précieux qui prennent nécessairement le même chemin. L'autre chercha à 
favoriser l'usage de l'or et de l'argent et à expulser les billets au porteur; 
et voilà pourquoi depuis vingt ans il y a eu effort presque incessant pour 
accomplir un objet qui, sous le système existant, ne peut s'accomplir. 
Pour augmenter l'usage des métaux précieux, il faut un excédant 
d'importation. Le gouvernement a cherché à augmenter leur usage sous 
un système qui cause un excédant d'exportation; et comme l'objet ne peut 
aucunement s'atteindre, rien d'étonnant que l'histoire du mode de 
banque américain pour le dernier demi-siècle soit marqué par une ferme 
extension du pouvoir exécutif, tendant à annihiler les droits de l'État et à 
détruire les pouvoirs du peuple. 

Les conséquences sont un rapide accroissement de centralisation dans le 
gouvernement fédéral, par rapport à l'Union en général, et dans les 
gouvernements d'États par rapport à leurs propres institutions, et dans la 
capitale commerciale, New-York, par rapport à son autorité sur la valeur 
de la terre, du travail et de la propriété de toute sorte dans l'Union 
entière. 

Cette centralisation se manifeste dans le gouvernement fédéral par un 
effort incessant pour diminuer l'utilité de la monnaie en interdisant 
l'usage des billets au porteur, objet qu'on a un si vif désir d'atteindre, que 
tout récemment le secrétaire de la trésorerie a proposé d'annihiler le 
pouvoir des États en cette matière, en imposant des taxes fédérales sur 
les notes émises par des banques qui tiennent leur existence sous des lois 
locales. 

Dans les États elle se manifeste par une série constante de restrictions sur 



l'usage des billets au porteur, et par l'établissement de ce qu'on a appelé 
lois de banques libres, en vertu desquelles les institutions locales sont 
tenues de placer de larges portions de leur capital dans les fonds 
centraux, et de soumettre toutes leurs affaires à la révision de 
commissaires d'État. 

Dans la principale cité commerciale, elle se manifeste par des oscillations 
incessantes, les extensions et les resserrements se succédant à brefs 
intervalles, et donnant faculté à ceux qui dirigent les établissements de 
cette cité d'affecter jusqu'à des centaines de millions de dollars, la valeur 
de la propriété excitant à un moment et paralysant à un autre, le 
commerce de tous les États et villes de l'Union. 

La centralisation tend toujours à détruire individualité et liberté; et nulle 
part ceci n'est plus évident que dans les opérations financières des États- 
Unis. Le gouvernement fédéral cherche à détruire le pouvoir des États, en 
matière de circulation. Les gouvernements d'États dictent aux 
établissements locaux le mode de placement de leurs capitaux; et la cité 
centrale paralyse le commerce par un resserrement des opérations de ses 
banques, tel qu'elles équivalent à moins qu'une seule journée de la 
production du sol et du travail du pays. 

La quantité d'espèces nécessaires étant une quantité fermement 
croissante, tandis que son utilité en est une décroissante, les effets se 
manifestent dans un accroissement sans pareil de la classe des hommes 
intermédiaires, agissant en qualité de courtiers, banquiers, changeurs de 
monnaie et autres semblables, et vivant aux dépens de ceux qui 
travaillent à produire et demandent à consommer. Les palais de ces 
personnages croissent rapidement en nombre et en splendeur, et dans la 
même proportion croît la hideuse misère dans les cités négociantes. 


§ 12. De toutes les institutions d'une communauté, il n'en 
est pas de capable de rendre une plus grande somme de 
services, 

et pourtant de moins comprise ou de plus calomniée, et en général de 
plus redoutée, que les banques. Chaque communauté a besoin d'un 
comptoir à monnaie, ou d'une place qui facilite relation entre ceux qui 



possèdent la monnaie et ceux qui, ne l’ayant pas, désirent l'obtenir. Un 
individu cherche à avoir son petit stock en heu sûr, un autre demande un 
mandat pour monnaie a payer sur une autre place; un troisième veut 
avoir un billet au porteur qui lui épargne la nécessité de porter de l’or ou 
de l'argent, qui tous deux sont beaucoup plus lourds que le billet. Le 
propriétaire de mille dollars ou de mille livres sterling, les place dans une 
banque, qui les paye par dix, vingt, trente, cinquante ou cent petites 
sommes de l'exact montant désiré, épargnant ainsi à son client beaucoup 
de travail et tout risque de perte. Dans les premiers âges de société, ces 
services se payent par une commission sur les sommes déposées et 
retirées ainsi; mais plus tard les banques viennent à fournir la facilité 
plus grande de billets au porteur pour l'usage desquels elles ne prennent 
rien, l'outillage du commerce venant à coûter moins à mesure qu'il se 
perfectionne. 

Dans les diverses petites communautés qui vont s'accroissant aujourd'hui 
dans les États de l'Ouest, il y a une foule de petits capitalistes qui se 
préparent les uns à acheter une maison, ou un terrain, ou une petite 
ferme, les autres à ouvrir une boutique. Tous ces gens, en attendant, ont 
désir que leur monnaie fasse quelque profit, ce qui grossirait leur petit 
stock. Pour la communauté elle-même il est désirable que les 
accumulations du tailleur et du charpentier, les petites fortunes de la 
veuve et de l'orphelin, les épargnes du docteur et de l'ecclésiastique, 
soient tenus en opération active. En combinant leurs efforts, ces petits 
capitalistes ouvrent un comptoir dans le but de prêter leur monnaie, et de 
fournir à la population du voisinage un lieu de sûr dépôt pour telles 
portions de leurs capitaux respectifs qui peuvent de temps à autre se 
trouver sans emploi. Le stock, se trouvant possédé par actions, est 
facilement transférable, le cordonnier, une fois prêt à bâtir sa maison, 
vendant son action au tailleur; le commis, une fois prêt à ouvrir boutique 
cédant son intérêt à l'ecclésiastique. Le capital social étant pour ceux qui 
négocient avec lui sécurité de remboursement, personne ne croit 
nécessaire de cacher ou d'ensevelir son petit stock. La banque, ainsi 
organisée, aide le fermier à acheter son engrais, le boutiquier à obtenir 
plus de marchandises, le maître maçon à obtenir des briques et de la 
charpente, les petites épargnes du voisinage trouvant ainsi à s'employer 
activement sur le lieu où elles ont été faites. Pour acquitter les dépenses 
de gestion, les banquiers doivent réclamer quelque chose en échange de 



l'utilité qu'ils fournissent en recevant, gardant et remboursant à la 
volonté des propriétaires, les sommes déposées chez eux; ou bien ils 
doivent se payer sur l'intérêt qui provient de leur usage. L'avantage qui 
dérive de l'existence d'une banque est la facilité avec laquelle les petites 
sommes peuvent se placer temporairement et être rappelées, la 
communauté néanmoins profitant par le fait que toute sa richesse se 
trouve activement employée. Si le laboureur refuse à son voisin de lui 
prêter son cheval, il ne pourra lui emprunter sa charrette, et si les 
propriétaires de petites sommes de monnaie les gardent dans de vieilles 
chaussettes, ils trouveront difficilement à emprunter quand le besoin s'en 
fera sentir pour eux-mêmes. Le comptoir de monnaie ainsi formé 
constitue une petite banque d'épargnes pour le capital désengagé; comme 
les champs, les maisons, les terrains constituent des banques semblables 
dans lesquelles est placé ce qui autrement serait le travail perdu de leurs 
propriétaires. Avec le temps, les emplois venant à se diversifier, il y a à 
chaque degré de progrès dans ce sens, diminution de la quantité de 
monnaie nécessaire, le fermier échangeant alors directement avec le 
tanneur et le cordonnier, et le chapelier avec le marchand de sucre et de 
café, n'ayant à payer en monnaie que la balance. Moins de capital est 
alors nécessaire pour l'entretien de l'instrument d'échange de la main à la 
main; plus de capital et de travail peut être donné à la production et le 
rendement des deux augmente de beaucoup, résultat à l'accomplissement 
duquel le petit comptoir de monnaie a largement contribué. 

Le propriétaire de monnaie, ou de circulation, en retient alors quelque 
peu dans son portefeuille, tandis que le reste est à la banque. Dans un cas 
il est propriétaire de ce qu'on appelle « circulation et dans l'autre ils est 
propriétaire d'un dépôt, la proportion de la circulation au dépôt 
dépendant de la proximité ou de l'éloignement de la banque. S'il en est 
voisin il gardera en main très peu de notes puisqu'il peut s'en procurer à 
l'instant, son titre de déposant répondant jusqu'à concurrence, s'il en est 
loin, il aura toujours avec lui autant de notes que ses affaires en 
demandent pour une semaine, pour un mois. 


La facilité accrue d'obtenir la sorte de circulation dont on a besoin tend à 
diminuer la quantité que l'on tient en main, en même temps qu'elle 
facilite les échanges et augmente le pouvoir de combinaison. Avec 



l'accroissement de richesse et de population, il y a tendance à augmenter 
le nombre des banques; à augmenter la facilité d'obtenir l'instrument 
d'échange, et abaisser le rapport de la monnaie, soit or, argent ou billets 
au porteur, ou toute autre forme que celle transférable par titres ou effets, 
au montant du commerce. La décentralisation diminue ainsi le pouvoir 
des banques et des banquiers, tandis que la centralisation l'augmente. 

En voulons-nous la preuve la plus concluante qui soit au monde; nous 
nous adresserons aux États-Unis, et pour le plus haut degré d'évidence 
parmi ces États à celui de Rhode-Island, le pays, parmi tous, où le droit 
d'association pour des opérations de banque a toujours été exercé avec 
une liberté extrême. Là presque chaque village a son cordonnier, son 
forgeron et son comptoir à monnaie. Chacun a sous sa main une caisse 
d'épargne où il dépose ses épargnes, achetant d'abord une action, puis 
une seconde, jusqu'à ce qu'enfin il soit en état d'acheter une petite ferme, 
d'ouvrir une boutique, ou de se mettre à fabriquer pour son propre 
compte; alors il vend ses actions à quelqu'un de ses voisins qui est en voie 
de faire comme lui. La banque tire de l'usage de ses dépôts et de sa 
circulation de quoi couvrir ses dépenses et rien de plus, la somme de 
capital oisif qui reste sous forme de monnaie soit réelle, soit imaginaire, 
étant toujours petite, comme l'est le montant de circulation à entretenir. 
Nulle part dans le monde le rapport des espèces et des billets au porteur 
au montant du commerce n'est si faible, et pourtant nulle part il n'existe 
de facilités si parfaites de fournir la circulation. Nulle part l'individu 
banquier ne se montre aussi peu, nulle part la banque ne négocie 
davantage sur son capital et aussi peu sur son crédit. Nulle part donc les 
banques ne sont aussi fermes et aussi sûres. 

La liberté parfaite dans l'exercice du droit de s'associer n'a jamais existé 
ailleurs à un aussi haut degré; et il en résulte le maintien d'une circulation 
moins sujette aux oscillations qu'aucune autre qu'on ait jamais vue. De 
toutes les communautés du monde c'est celle qui se fait gloire d'avoir le 
plus grand nombre de banques, et le plus fort montant de capital placé 
chez elles en proportion de sa population; et on peut voir que ces 
banques, grâce à la liberté parfaite dont elles jouissent, ont réussi à 
traverser la période calamiteuse de 1835 à 1842 avec une altération dans 
leurs prêts de moins que 3 %. Elles ne peuvent s'étendre improprement 
parce que, grâce à la concurrence complète, des établissements rivaux 



suivraient cette extension; on voit ainsi qu'elles sont gouvernées par la 
même loi qui empêche le cordonnier et le tailleur, en exigeant des prix 
exorbitants, de fournir occasion à des ouvriers rivaux de surgir « et de les 
chasser de leurs établis. Comme elles n'ont pas faculté de s'étendre 
indûment, point de danger qu'elles aient à se resserrer. Toujours fermes 
dans leur mouvement, point de faillite de leurs clients, point de faillite 
d'elles-mêmes, comme on le voit par le fait que dans quarante années de 
guerre et de révolutions commerciales on n'a compté que deux faillites. 
L'outillage d'échange de la main à la main est là plus parfait et moins 
coûteux que partout ailleurs; et par la raison que l'homme, la terre et la 
richesse y sont moins entravés par des règlements. 

Dans de telles circonstances une banque est aussi inoffensive que le 
magasin de cordonnerie. Ce sont les mêmes lois qui les régissent tous 
deux. L'un est un heu ou des artisans cordonniers versent leurs produits 
en vue de fournir, à ceux qui en ont besoin, des souliers qui aillent à leur 
pied. Faute d'une telle place d'échange, les individus qui ont un grand 
pied parcourraient une rue sans trouver rien que des artisans qui 
n'auraient à vendre que de petits souliers, tandis que dans une autre rue 
des individus ayant un petit pied ne rencontreraient que des artisans 
ayant de grands souliers, personne ne serait chaussé. Une banque est un 
comptoir appartenant à des propriétaires de capital hors d'emplois qui 
réunissent là leurs moyens, et les fractionnent en telles sommes qu'il 
convient aux besoins des divers individus qui désirent obtenir le prêt de 
monnaie, accommodant ainsi la chaussure au pied du client. Une 
centaine de petits capitalistes, ainsi associés, peut fournir ici assistance 
au grand manufacturier, et ailleurs on peut voir quelques capitalistes plus 
puissants, propriétaires d'une banque, fournir assistance à un millier de 
fermiers, d'artisans, et de négociants 303 -. Faute d'un tel comptoir, le 
fermier aurait peine à acheter semence ou engrais; l'industriel souffrirait 
du manque d'une machine à vapeur, et le fabricant de ne pouvoir 
s'approvisionner suffisamment de matières premières et tous par la 
difficulté de trouver un individu ayant la somme exacte qu'ils désirent 
emprunter et consentant à accepter la sécurité qu'ils ont à offrir. Au 
même instant peut-être, d'autres individus, qui peuvent fournir 
l’assistance et disposés à recevoir la sécurité, cherchent en vain des 
individus qui veulent emprunter. Le comptoir de monnaie rend ici le 
même service que le magasin de souliers, accommodant le travailleur 



avec le capital, et le capitaliste avec le travail; et moins il y a 
d'interventions, mieux la chose s'ajuste. Donnez liberté au négoce de 
monnaie, le nombre des comptoirs de monnaie augmentera comme celui 
des magasins de souliers, dans un rapport quelque peu moins rapide que 
celui de la richesse et la population donnant surcroît de facilité pour une 
plus grande accumulation de richesse et de pouvoir. 

Mieux qu'en aucun autre pays du monde, le système de banque américain 
tend à réunir tous les avantages par nous mentionnés, pouvoir parfait 
d'association, accompagné d'un grand développement d'individualité, et 
suivi d'un accroissement rapide de richesse. Le système de gouvernement 
du pays est cependant directement opposé, d'où suit que d'année en 
année ces caractères tendent à disparaître, et la centralisation avec tous 
ses vices et toutes sa faiblesse tend à prendre leur place. Regardez en 
toutes choses, les États-Unis présentent les plus étranges « anomalies qui 
se puissent voir et par la raison que tandis que l'action locale y est en 
accord avec la vraie science sociale, le gouvernement fédéral adopte les 
théories de cette école moderne, qui, dans la question de monnaie, a suivi 
les traces de Hume et de Smith, dont nous allons examiner les 
enseignements. 



CHAPITRE XXXVII. 
CONTINUATION DU MÊME SUJET. 



VIII. De Hume , Smith et autres qui ont écrit sur la 

monnaie. 


§ 1. « L'argent, dit Hume, n'est pas, à proprement parler, un 
objet du commerce; 

il n'est que la mesure dont les hommes sont convenus pour faciliter 
l'échange réciproque de leurs marchandises. Il n'est pas un des rouages 
du commerce; il est l'huile qui rend le mouvement des rouages plus doux 
et plus facile 304 ..» 

Je suppose que l'auteur eût rencontré chez un autre écrivain l'assertion, 
que c'est en vertu d'une convention que les hommes se sont nourri à user 
du blé, du vin, de la chair du mouton et du bœuf comme aliments pour 
conserver leurs forces vitales. Certainement il eût demandé quelque 
preuve d'une telle convention réellement conclue; et s'ils n'ont pas été 
conduits à agir comme ils agissent aujourd'hui et comme ils ont agi 
toujours, par le fait que ces utilités ont été destinés par le Créateur pour 
l'homme, en même temps qu'il a créé des aliments d'autre sorte pour 
nourrir les vaches, chevaux, moutons et autres animaux. Il eût 
naturellement émis cette question : « Supposons que les hommes ne 
mangent pas ces choses, qu'auraient-ils autre chose à manger? et après 
qu'on lui eût répondu qu'ils durent les manger ou périr, il eût regardé cela 
comme une preuve qu'ils ont agi en vertu d'une grande loi de nature, et 
qu'il n'y a pas eu de convention passée entre eux. 

Il en est de même pour les métaux précieux. Si on lui eût demandé de 
désigner quelque autre substance, possédant les propriétés nécessaires 
pour rassembler en masse, puis diviser et distribuer et recombiner toutes 
les minimes portions de la force physique et intellectuelle qui résulte de la 
consommation quotidienne d'aliments; quelque autre calculée pour 
entretenir et accroître le pouvoir d'association parmi les hommes ; 
quelque autre qui ait autant d'aptitude pour accroître le pouvoir de 
production, de consommation et d'accumulation, il eût été forcé de 
reconnaître qu'il n'en existe pas, et que l'or et l'argent ont été destinés par 
le Créateur, comme instruments dont l'usage serait aussi nécessaire à la 



production de mouvement dans la société, que l'aliment pour la 
production de mouvement dans les animaux chaque surcroît de facilité de 
les obtenir tendant infailliblement à faciliter le progrès de l'homme vers 
cet état de développement nécessaire pour le rendre apte à occuper 
dignement le rang honorable auquel il a été appelé. 

Maintenant s'il est de vérité certaine qu'ils ont été destinés pour 
l'accomplissement d'un grand objet, on ne peut douter que la facilité 
accrue de les obtenir ne doive être une amélioration dans la condition de 
l'homme physique, moral et politique: Si au contraire ils n'avaient été que 
simplement l'objet d'une convention, on pourrait mettre en question si 
leur augmentation serait ou non avantageuse; et M. Hume ne pense pas 
qu'elle le soit, comme on voit dans le passage suivant: 

« Le plus ou moins d'abondance de monnaie est absolument indifférent 
puisque les prix des denrées et marchandises sont toujours proportionnés 
à la quantité de métaux précieux existant dans un État; et une couronne 
du temps de Henri VIII achetait autant de marchandise qu'on en achète 
aujourd'hui avec une guinée. Lorsque la monnaie devient plus abondante, 
comme il en faut davantage pour représenter la même quantité de 
denrées, cela ne peut avoir nul effet bon ou mauvais pour un État, 
considéré à part, pas plus d'effet que n'en aurait sur les livres d'un 
marchand la substitution des chiffres romains aux chiffres arabes 305 .. » 

Malheureusement pour notre auteur et pour la masse des économistes 
qui ont marché sur ses traces, les faits sont exactement l'inverse de ce 
qu'on prétend ici qu'ils sont, le prix des utilités achevées ayant fermement 
diminué à mesure que la monnaie est devenue de plus en plus abondante. 
Le montant de métaux précieux qui circulent en France a plus que doublé 
dans le dernier demi-siècle avec augmentation correspondante de la 
quantité de vêtements, de subsistances et de nécessités et convenances de 
la vie généralement, qu'on peut obtenir en échange contre une quantité 
donnée de monnaie. Le blé a haussé et ainsi ont fait les autres denrées 
brutes; mais l'agriculture s'est améliorée au point que tous les produits 
d'une plus haute culture ont été mis à la portée du travailleur vulgaire. 
Terre et travail ont gagné en prix, tandis que les utilités consommées par 
le travailleur ont baissé au point de lui permettre de jouir d'une somme 
de confort qu'on n'aurait pas imaginée dans les jours où le passage à été 
écrit. Telle aussi la marche des choses dans chaque pays du monde vers 


lesquels la monnaie a coulé, comme on le voit pour l'Angleterre, la 
Belgique, le Danemark, et l'Allemagne et pour les États-Unis chaque fois 
que leur politique a tendu à produire accroissement de 
l'approvisionnement de ces métaux qui constituent l'instrument 
d'association; tandis qu'on observe directement l'inverse en Irlande, 
Turquie, Inde, et dans tous ces autres pays où l'approvisionnement de 
monnaie a diminué. Chez eux tous les prix de la terre et du travail ont 
tombé, tandis que s'est augmentée la difficulté d'obtenir drap, fer et les 
autres nécessités de la vie. La théorie et les faits sont ainsi directement en 
guerre. 


§ 2. Le surcroît d'approvisionnement des métaux précieux, 
nous affirme M. Hume, est « une cause de perte pour une 
nation dans son commerce avec les étrangers, 

parce qu'ils élèvent le prix du travail et ceux des marchandises, » 
obligeant chacun de payer un plus grand nombre, que par le passé, de ces 
petites pièces blanches et jaunes. 

C'est néanmoins dans ces pays où la quantité augmente que les prix des 
matières brutes et ceux des utilités achevées tendent le plus à se 
rapprocher, permettant à l'homme qui sème le blé et fait venir la laine, de 
consommer plus de subsistances et de vêtement. Les commodités 
achevées étant à bon marché, l'or, le sucre, le café et le coton se 
présentent pour les acheter, et de là vient que le commerce avec les pays 
lointains s'accroît dans les pays qui importent l'or, tandis qu'il décroît 
dans ceux qui l'exportent. Pour plus d'un siècle la Grande-Bretagne a eu 
le commerce étranger le plus considérable; et par la raison qu'elle a 
exporté drap et fer avec lequel payer l'or. Le commerce étranger de la 
France, aujourd'hui le plus large récipient de l'or de Californie et 
d'Australie, s'est rapidement accru, comme l'a fait celui d'Allemagne, 
depuis l'adoption d'une politique qui tend à diversifier les emplois et par 
conséquent à favoriser l'association; la différence est aussi remarquable 
par son caractère que par son étendue. En 1825, on transportait sur l'Elbe 
et de là à Hambourg 170,000 tonneaux, dont 104,000 en aval et 66,000 
en amont; l'Allemagne à cette époque exportant sa laine et ses autres 
denrées brutes, et important drap et fer. Aujourd'hui, qu'elle convertit sa 



laine en drap et qu'elle fabrique son fer, il en résulte que le négoce de 
l'Elbe a augmenté de près de 500,000 tonneaux et que le plus grand 
volume du fret est en amont, ne laissant qu'un peu plus d'un tiers pour les 
utilités achevées et de moindre poids pour l'aval. À mesure qu'elle a 
augmenté le degré d'utilité dans sa laine et ses subsistances, elle a 
diminué la valeur du drap et du fer. Si nous passons aux pays où la 
quantité des métaux précieux diminue, Turquie, Portugal, Irlande, Inde 
et Indes occidentales, nous trouvons l'inverse de ceci, le pouvoir 
d'entretenir commerce, tant à l'intérieur qu'au dehors, étant en ferme 
déclin. Là encore nous trouvons que la réalité des faits et la théorie de M. 
Hume sont les deux antipodes. 


§ 3. En opposition non moins forte aux passages que le 
lecteur vient de lire, 

se trouve dans le même essai, un passage donné dans un chapitre 
précédent, où M. Hume affirme que « chaque fois que la monnaie afflue 
dans un pays chaque chose prend une face nouvelle, et le travail et 
l'industrie prennent plus de vie. Ailleurs il nous dit « qu'il est aisé de 
suivre la trace de l'accroissement des métaux dans une nation lorsque l'on 
voit que c'est le premier moyen pour exciter l'esprit industrieux du peuple 
avant d'y augmenter le prix du travail. » Néanmoins nous le trouvons peu 
après, affirmant «qu'il est indifférent au bonheur d'un État de posséder 
plus ou moins de monnaie. » Se contredisant de nouveau, il nous assure 
que « lorsque la monnaie diminue, le peuple souffre, et que viennent 
alors la pauvreté, la mendicité, la fainéantise »et que ces pays qui n'ont 
que peu de monnaie, comme c'est le cas de l'Autriche, a n'ont pas dans la 
balance de l'Europe un poids proportionné à leur étendue, leur 
population et leur culture. Les faits se trouvant ainsi en opposition à sa 
théorie, il recherche « comment ils peuvent s'accorder avec ce principe de 
raison, que la quantité d'or et d'argent est chose parfaitement 
indifférente. » Les pièces en lesquelles ces métaux se divisent, selon lui, 
serviraient tout aussi bien aux fins de l'échange quelque puissent être leur 
nombre et leur couleur. 

« À ces difficultés, dit-il, je réponds que ce qu'on attribue à la rareté des 
espèces, est l'effet des mœurs et des coutumes des habitants et que nous 



confondons à cet égard, » ainsi que cela nous arrive souvent, l'effet 
nécessaire avec la cause. La contradiction n'est qu'apparente... Personne 
ne peut contester que la valeur des denrées et des marchandises ne soit 
toujours dans la proportion de leur quantité avec celle des espèces d'or et 
d'argent... La grande quantité des marchandises les fait baisser de valeur, 
leur rareté en augmente le prix; de même la grande quantité d'espèces 
augmente le prix des marchandises et leur rareté fait la baisse, et voilà 
comment « il réconcilie la raison avec l'expérience 3 ^.. » 

C'est là ce qu'on appelle le mode métaphysique d'investigation d'après 
lequel les hommes cherchent au fond de leur propre intelligence les lois 
naturelles qui gouvernent les hommes. C'est comme si le chimiste, 
laissant son laboratoire, s'enfermait dans son cabinet pour étudier au 
fond de son intelligence ce que doit être la composition de l'air, de l'eau et 
des métaux. M Ricardo, qui suit la même voie, a été conduit à placer ses 
défricheurs primitifs sur des fonds de vallée et des relais de fleuves, 
tandis que l'observation journalière montre qu'ils commencent sur les 
sols de qualité inférieure et que c'est seulement à mesure que la richesse 
et la population augmentent qu'ils acquièrent pouvoir de cultiver les sols 
plus riches, et tandis que l'histoire nous prouve qu'il en a été ainsi depuis 
les temps les plus éloignés jusqu'à l'époque actuelle. Il était naturel qu'un 
gentleman assis, dans sa bibliothèque, s'imaginât qu'un homme qui a le 
choix entre les sols riches et les sols pauvres prendra certainement les 
premiers; cependant s'il eût réfléchi que le colon primitif est un pauvre 
diable, avec des outils très inférieurs, il eût vu l'impossibilité dans de 
telles conditions de nettoyer, assécher et cultiver les sols riches. Il n'était 
pas moins naturel que M. Hume s'imaginât que plus la quantité de 
monnaie augmente, plus hausseront les prix de toutes les utilités pour 
lesquelles il faudra donner monnaie. Cependant s'il eût réfléchi qu'elle 
n'est qu'un grand instrument fourni par la nature pour produire la 
circulation parmi les hommes et parmi leurs produits, et que les effets 
bienfaisants , que lui-même a décrits si bien, ne sont que les 
conséquences naturelles d'un accroissement du pouvoir d'association, 
résultant de la facilité accrue d'obtenir la disposition de cet instrument, il 
eût trouvé l'harmonie parfaite entre les faits et « les principes de la 
raison. » 


§ 4. « Les pièces en lesquelles ces métaux sont divisés 
serviraient aux mêmes fins d'échange, quelque soient leur 

nombre ou leur couleur^.» 

Cette assertion est vraie ou fausse. Si vraie, elle est la justification des 
écrivains qui prétendent enseigner qu'il y a avantage à exporter l'or et 
l'argent qu'on ne peut ni manger ni boire, ni porter en vêtement, et à 
recevoir en échange du drap que l'on peut porter, du fer dont on peut se 
servir, et du sucre que l'on peut manger. Si non vraie, ils sont alors dans 
la position d'un aveugle qui prétend conduire un autre aveugle, avec 
danger pour tous deux de tomber dans le puits. 

Pour qu'elle fût vraie, il faudrait qu'à mesure que le nombre de pièces 
diminue, la circulation de celles qui restent gagnât en vitesse, le 
mouvement devenant alors un mouvement constamment accéléré. 
Cependant interrogeons les faits. L'or et l'argent se meuvent-ils plus 
rapidement demain en main, à mesure que leurs quantités diminuent? 
Au contraire, la diminution de vitesse dans la circulation des pièces 
marche même plus rapidement que la diminution de leur nombre, une 
centaine de pièces n'accomplissant pas autant d'échanges à une époque 
ou la quantité de monnaie diminue graduellement que n'en accomplirait 
une seule pièce à une époque d'augmentation ferme et régulière. Dans un 
cas, la confiance en l'avenir va déclinant de jour en jour et l'on thésaurise 
partout la monnaie, comme c'est aujourd'hui le cas aux États-Unis. Dans 
l'autre, la confiance se renforçant de jour en jour et chacun désirant faire 
valoir son capital, la masse entière est mise à profit pour toutes les 
entreprises de la société. 

C'est où il y a peu de monnaie, comme en Espagne et Portugal, Turquie et 
Italie, Pologne et Laponie, que chaque pièce individuellement fait peu de 
besogne; et c'est où il y en a beaucoup comme dans toutes les nations 
avancées, que chaque pièce accomplit une grande somme de services. La 
circulation sociétaire augmente donc, en proportion géométrique, à 
mesure que nous passons de ces pays ou de ces époques où la quantité de 
monnaie diminue à ceux où elle augmente, tandis qu'elle diminue dans la 
proportion identique à mesure que nous passons de ceux où elle 
augmente à ceux où elle diminue. D'après quoi, nous pouvons aisément 



comprendre pourquoi dans ceux qui ont la balance du négoce en leur 
faveur, richesse et pouvoir s'accroissent si vite, produisant un ferme 
influx des métaux précieux; tandis que déclinent tellement ceux qui ont la 
balance fermement défavorable produisant un efflux non moins constant 
de ces métaux. 

Dans l'Europe du nord, la circulation va s'accélérant d'année en année, 
avec une constante augmentation de force, tandis qu'en Irlande, Inde et 
Turquie elle s'alanguit d'année en année, avec constant déclin de force. 
Aux États-Unis, elle a toujours été rapide dans ces périodes où la 
politique du pays a tendu à élever le prix des matières brutes qu'ils ont à 
vendre et à abaisser ceux des utilités achevées qu'ils ont besoin d'acheter, 
produisant ainsi une favorable balance du négoce. L'inverse s'est vu 
invariablement dans les périodes où la politique a tendu dans le sens 
opposé, produisant ainsi une balance défavorable, payable en espèces. La 
circulation alors a diminué, comme dans la période qui se termine à l'acte 
passé en 1824, dans celle qui finit en 1842, dans celle qui se termine au 
développement des trésors de la Californie en 1851, et comme au moment 
où nous écrivons. Regardez n'importe où, au dedans ou au dehors, dans 
le présent ou dans le passé, les faits démentent la théorie de M. Hume et 
de tous ceux qui depuis ont marché dans cette voie. 


§ 5. En un point, toutefois, M. Hume est dans le vrai. 

« Un gouvernement, selon lui, n'a rien à craindre d'une balance 
défavorable du négoce, s'il préserve avec soin sa population et ses 
manufactures. » Ce faisant, il peut en ce qui concerne sa monnaie, « se 
fier en sûreté au cours des affaires humaines, sans crainte et sans 
jalousie. » Nous en avons la preuve dans l'exemple de l'Angleterre du 
siècle dernier, dans celui de la France, dans ceux de tous les pays du nord 
de l'Europe d'aujourd'hui ; et dans celui des États-Unis chaque fois que 
leur politique a tendu à favoriser l'association, à diversifier les emplois, à 
développer les pouvoirs de la terre et des hommes qui la cultivent, à créer 
un marché domestique, et à soulager le fermier de la plus oppressive de 
toutes les taxes, la taxe du transport. Soigneux « pour leur population et 
leurs manufactures ils ont alors, et seulement alors, eu en leur faveur une 



balance du négoce fermement croissante, accompagnée d'une prospérité 
telle qu'on n'avait jamais connue. 


§ 6. En matière de monnaie, Adam Smith a suivi de près les 
traces de M. Hume, 

soutenant avec lui que la monnaie ne forme qu'une petite partie du 
capital d'une nation, « et toujours la partie dont elle tire le moins de 
profit 30 ^..» 


C'est néanmoins l'utilité que tous les hommes cherchent à se procurer, 
que toutes les nations ont joie de recevoir et que toutes ont regret de voir 
partir, le sens commun de l'humanité et la théorie des économistes étant 
ainsi les deux pôles opposés. Qui a raison? Pour répondre à la question, 
que le lecteur veuille bien calculer le montant d'échanges facilité par une 
flotte qui pourra avoir coûté dix ou vingt millions de dollars et qu'il le 
compare avec ceux effectués au moyen d'une simple somme de cent mille 
dollars en piécettes de trois, cinq ou dix cents, et il trouvera que la 
dernière fait plus de besogne en un mois que la flotte n'en pourrait faire 
dans une année, pour ne pas dire dans des années. Dans l'opinion du Dr 
Smith, néanmoins, « la monnaie d'or et d'argent qui circule dans tout 
pays, et au moyen de laquelle la production de sa terre et de son travail 
circule et se distribue aux consommateurs est tout un capital mort 309 ,. 
Selon lui, lorsqu'ils tombent à meilleur marché, ils deviennent moins 
propres qu'auparavant au service de monnaie. « Pour faire le même 
achat, il nous faut, dit-il, nous charger d'une plus grande quantité de ces 
métaux et mettre dans nos poches un schilling au lieu d'un groat (quatre 
pence) 310 .. » 

La diminution de valeur de ces métaux dans tout pays pris à part, tend, 
selon le Dr Smith, à faire, « chacun réellement plus pauvre, ce qui 
équivaut à dire : que la facilité accrue d'obtenir le grand instrument 
fourni par le Créateur pour faciliter l'association parmi les hommes, doit 
être considérée comme une preuve de pauvreté et non de richesse! C'est à 
peine si l'on peut croire que l'homme qui a écrit ces paroles ait étudié le 
sujet sur lequel il se proposait d'éclairer le monde. 



Comment il se fait que l'idée, tellement universelle parmi les hommes, 
que richesse, bonheur, progrès sont associés avec l’augmentation de la 
quantité de monnaie, soit une idée tellement erronée, le voici, à ce qu'on 
nous affirme. 

La hausse du prix en argent de toutes les denrées et marchandises, qui, 
dans ce cas, est une circonstance particulière à ce pays, tend à y 
décourager plus ou moins toute espèce d'industrie au dedans, et à mettre 
les nations étrangères à portée de fournir presque toutes les diverses 
sortes de marchandises pour moins d'argent que ne le pourraient faire les 
ouvriers du pays, et par là de les supplanter non-seulement sur les 
marchés étrangers, mais même sur leur propre marché intérieur 311 .. 

La réponse à ses assertions se trouve dans le fait que dans tous les pays 
vers lesquels ces métaux précieux coulent, il y a tendance constante au 
rapprochement des prix, ceux des denrées brutes de la terre s'élevant, et 
ceux des utilités achevées s'abaissant, et les pays eux-mêmes devenant les 
meilleurs marchés sur lesquels vendre et acheter; comme le prouve le cas 
de l'Angleterre dans le passé, et de la France et de l'Allemagne dans le 
présent. La théorie et les faits ne sont point en harmonie, et pourtant c'est 
sur cette supposition de faits qui n'ont jamais existé, et qui ne peuvent 
jamais exister, qu'est basée tout entière la célèbre argumentation au sujet 
de « la balance du négoce ». 


§ 7. La théorie du Dr Smith étant donc, comme celle de M. 
Hume, vicieuse, rien d'étonnant de le voir inconséquent 
avec lui-même, 

comme nous avons trouvé celui-ci. Croyant à l'avantage qui résulte de 
l'usage des bank-notes, il dit: « Que toute épargne dans la formation et 
l'entretien de cette partie du capital circulant, qui consiste en argent, est 
une amélioration; que la substitution du papier à la place de la monnaie 
d'or et d'argent est une manière de remplacer un instrument 
extrêmement dispendieux, par un autre qui coûte infiniment moins et qui 
est tout aussi commode; que par cette opération 20,000 livres en or et en 
argent font absolument la fonction de 100,000; « et qu'ainsi s'opère un 


très considérable surcroît à la quantité de cette industrie et par 
conséquent à la valeur du montant produit par la terre et le travail 312 ..» 

Voilà certainement des choses difficiles à concilier avec l'idée que le bon 
marché des métaux précieux « rend en réalité les hommes plus pauvres 
qu'auparavant. 

Le négoce étranger, nous apprend-on, tend à corriger la difficulté, l'usage 
des billets produisant un débordement de métaux, jusqu'à pleine 
concurrence du papier émis, le montant d'or et d'argent étant envoyé au 
dehors, et le montant total de la circulation restant « ce qu'il était 
auparavant. » 313 _ 

L'usage des billets de circulation a pour effet, le Dr Smith l'admet, 
d'ajouter à l'utilité des métaux précieux, en permettant à une quantité 
petite de faire la besogne qui auparavant en aurait exigé une grande en en 
produisant ainsi, néanmoins, une large exportation. Pouvons-nous 
cependant trouver quelque autre article au sujet duquel cette proposition 
serait exacte? Difficilement, ce nous semble. Le coton, la laine, la houille 
et le fer tendent vers les lieux où leur utilité est portée au plus haut degré 
et où la valeur du drap, de la quincaillerie et des articles achevés est au 
plus bas; et cela par la raison, qu'à chaque extension du pouvoir de 
l'homme sur la matière, ils se produit accroissement du pouvoir 
d'association, accompagné d'accroissement de production, de 
consommation et d'accumulation. Il en est exactement de même pour les 
métaux précieux. Ils vont aux lieux où leur utilité est portée au plus haut 
degré. C'est pourquoi nous les trouvons passant du Mexique et de la 
Californie, où les bank-notes ne sont point en usage, vers le New-England 
et la Grande-Bretagne, les parties des deux continents où l'on fait le plus 
usage de tels billets et où les emplois sont les plus diversifiés. 

L'expérience du monde est directement contraire à cette théorie du Dr 
Smith ; et pourtant l'on affirme constamment que les prohibitions de 
bank-notes sont nécessaires au maintien d'une saine circulation, la 
tendance étant toujours, nous assure-t-on, vers l'usage de ce qui est 
mauvais, de préférence à l'usage de ce qui est bon. Partout ailleurs, 
cependant, c'est l'inverse qui est le vrai. » II n'est pas nécessaire de 
prohiber les mauvaises routes ou les usines médiocres pour assurer la 
demande des services de bonnes routes ou d'usines et de machines 
supérieures. La circulation est nécessairement mauvaise dans les pays qui 


ont contre eux la balance du négoce; c'est l'état de choses existant dans 
tous ceux qui se trouvent forcés d'exporter leur production sous sa forme 
la plus primitive. 

Dans tous, à mesure que les emplois vont se diversifiant, et à mesure que 
s'accroît le pouvoir d'association, il y a ferme tendance à ce que le 
médium supérieur d'échange se substitue à l'inférieur; et par la même 
raison que les hommes passent du sentier à bon marché et sans valeur de 
l'Indien au coûteux chemin de fer. Lorsqu'au contraire le pouvoir 
d'association décline et la production diminue, le mouvement est en sens 
contraire, le papier monnaie non remboursable prenant la place des 
métaux précieux. Les hommes se servent de mauvaises machines, 
uniquement à cause de la difficulté d'acquérir celle qui est bonne, 
nonobstant la supposition des économistes, qu'ils ne feraient point usage 
de bonne monnaie à moins qu'on ne prohibât l'usage de celle qui est 
mauvaise. Pour qu'ils aient occasion de se servir de la première, il faut 
d'abord qu'ils soient aptes à l'acquérir; ce qui ne se peut, en l'absence de 
cette diversification d'emplois qui est nécessaire pour donner valeur au 
travail et à la terre. Le Brésil, avec ses exportations d'or, a une circulation 
de papier et de cuivre. Buenos-Ayres n'a que du papier, Mexico a peu de 
circulation d'aucune sorte, la masse de la population troquant son travail 
et ses produits pour tels articles dont ils ont besoin. L'Autriche a une 
circulation de papier non remboursable, à l'exclusion des métaux 
précieux; c'est une semblable qui existait dans tous les pays du nord de 
l'Europe, vers lesquels l'or a coulé si vite depuis l'adoption de leur 
présente politique. Il en a été ainsi aux États-Unis dans les périodes de 
libre échange qui ont précédé les lois protectrices rendues en 1824 et 
1842. Dans toutes deux, la production diminua considérablement et tous 
les échanges dans les États du Milieu et du Sud s'effectuèrent au moyen 
de morceaux de papier portant promesse de payer un, deux, trois ou cinq 
cents, un quart, une moitié de dollar, ou de pleins dollars. Dans toutes 
deux, le papier disparut aussitôt que surgit l'aptitude à acheter l'or et 
l'argent nécessaires pour la circulation. Chez toutes les nations la qualité 
de circulation a tendu à s'améliorer avec l'accroissement de richesse qui 
est toujours une conséquence de l'accroissement du pouvoir de 
combinaison. 



§ 8. Un médium de circulation, apte à rassembler et puis à 
diviser et à subdiviser les fruits des efforts de milliers, 

de dizaines de milliers et même de millions d'hommes, si bien que chacun 
soit à même d'obtenir sa part de la production unie, est un des besoins 
capitaux de l'homme. Sans lui point de combinaison d'effort sauf sur une 
petite échelle; et cependant parmi les hommes pauvres et disséminés des 
premiers âges de société, le pouvoir manque d'acheter un tel instrument 
d'échange. C'est pourquoi dans ces âges ceux qui travaillent sont toujours 
à bien peu près les esclaves du trafiquant qui se tient entre eux et les 
consommateurs de leurs produits qui accumulent fortune à leurs 
dépens 314 .. 

L'inverse de ceci se trouve quand les échanges de service, tant physique 
qu'intellectuel, viennent à s'opérer petit à petit, et minute à minute, à 
mesure que des milliers d'individus combinent leurs efforts, en masse ou 
par groupe, pour la production de cinquante ou cent mille feuilles de 
papier imprimé, à répartir à un demi-million de lecteurs, dont chacun 
aura, pour une fraction infinitésimale d'une once d'argent, sa part du 
travail de tous les individus intéressés dans l'œuvre de la production, 
chacun de ces derniers obtenant sa part de la somme à laquelle 
contribuent ceux qui consomment ses produits. Cette série de 
composition, décomposition et recomposition ne s'accomplirait jamais 
sans un médium d'échange universellement acceptable et susceptible 
d'une composition et recomposition assez minutieuse pour la rendre apte 
aux plus grands comme aux plus petits échanges. Les métaux précieux 
possèdent seuls ces propriétés, c'est la raison pour laquelle, dans tous les 
âges, les hommes ont senti que leur condition s'améliorait à chaque 
accroissement de la facilité qu'on aurait à les obtenir. 

De là vient que toutes les nations ont aspiré à un état de choses qui 
établisse en leur faveur une balance payable en espèces, et c'est le désir 
très naturel d'obtenir un instrument de la plus haute valeur qui est 
considéré comme si déraisonnable par l'auteur de la Richesse des 
nations, lorsqu'il dit, dans son examen de ce qu'on est convenu d'appeler 
le système mercantile: 

«Un pays qui a de quoi acheter du vin aura toujours tout le vin dont il 
aura besoin, et un pays qui aura de quoi acheter de l'or et de l'argent ne 


manquera jamais de ces métaux. On trouve à les acheter pour leur prix, 
comme toute autre marchandise, et s’ils servent de prix à toutes les autres 
marchandises, toutes servent aussi de prix à l’or et à l'argent. Nous nous 
reposons en toute sûreté sur l'opération du commerce, sans que le 
gouvernement s'en mêle en aucune façon, pour nous procurer tout le vin 
dont nous avons besoin; nous pouvons donc bien nous reposer sur elle, 
avec autant de confiance, pour nous faire avoir tout l'or et l'argent que 
nous sommes dans le cas d'acheter ou d'employer soit pour la circulation 
de nos denrées, soit|pour d'autres usages 315 ..» 

Cela est vrai, et aurait pu se dire avec autant de vérité à propos de la laine, 
du coton, de l'huile ou de tout autre article quelconque. Les Finnois et les 
Lapons, sans doute, obtiennent tout le drap « à l'achat duquel ils peuvent 
fournir. » 3J ^_Mais pourquoi n'en peuvent-ils acheter davantage? Par quels 
moyens les mettre en état d'être de meilleurs clients pour les pays qui 
produisent le coton et la laine? À ces questions relatives à la monnaie, le 
Dr Smith ne répond pas; et pourtant de toutes les utilités en usage parmi 
les hommes, il n'en est point une seule dont la demande soit aussi 
générale, ou au sujet de laquelle une croyance aussi générale règne parmi 
les hommes qu'un amendement ou une altération dans leur condition se 
lie directement avec l'accroissement ou la diminution de la quantité, 
comme c'est le cas pour les métaux précieux. 

Les journalistes mêmes qui attaquent le plus ce qu'ils qualifient un 
préjugé, prouvent qu'ils le partagent par le soin qu'ils prennent de 
signaler l'afflux de monnaie comme sujet de joie, et son départ comme 
cause de regret. Depuis la classe la plus élevée jusqu'à la plus infime, 
partout les hommes regardent le premier comme l'avant-coureur de 
temps meilleurs, et l'autre comme le précurseur de temps où les échanges 
vont diminuer et les hommes souffrir faute de subsistances et de 
vêtements; et ce que tout le monde désire savoir, c'est par quel moyen 
peut-on assurer pour jamais les temps meilleurs? Pour s'éclairer quelque 
peu là-dessus, ils s'adressent en vain à la Richesse des Nations, dont tous 
les enseignements, en tant ce qui concerne la monnaie, sont en 
opposition directe non seulement avec le sens commun de l'humanité, 
mais avec les faits que fournit l'histoire du monde entier. 


§ 9. « Si l'or et l'argent, dit Smith, pouvaient une fois venir à 
manquer dans un pays qui aurait de quoi en acheter, ce 
pays trouverait plus d'expédients pour suppléer à ce 
défaut, 

qu'à celui de presque toute autre marchandise quelconque. Si les matières 
premières manquent aux manufactures, il faut que l'industrie s'arrête. Si 
les vivres viennent à manquer, il faut que le peuple meure de faim. Mais 
si c'est l'argent qui manque, on pourra y suppléer, quoique d'une manière 
fort incommode, par des trocs en nature. On pourra y suppléer encore et 
d'une manière moins incommode, en vendant et achetant sur crédit ou 
sur des comptes courants que les marchands balancent respectivement 
une fois par mois ou une fois par an. Enfin, un papier-monnaie bien réglé 
pourra en tenir heu, non-seulement sans inconvénient, mais encore avec 
plusieurs avantages. » Ainsi, sous tous les rapports, l'attention du 
gouvernement ne saurait jamais être plus mal employée que quand il 
s'occupe de surveiller la conservation ou l'augmentation de la quantité 
d'argent dans le pays 312 .. 

L'on suppose ici que le crédit remplace la monnaie qui s'écoule, tandis 
que l'expérience nous apprend que le crédit croît à mesure que croissent 
les facilités d'obtenir la monnaie. » donnant ainsi à ces petites quantités 
une grande utilité. Il diminue avec la diminution de ces facilités, une 
grande quantité de monnaie étant alors nécessaire pour accomplir un 
faible montant du commerce, comme on peut le voir dans tous les pays 
du monde purement agricoles et appauvris. L'utilité de la monnaie 
diminue, mais sa valeur augmente, c'est alors que l'on thésaurise. Cet 
accroissement de valeur, accompagnant le déclin d'utilité, se montre dans 
toutes les opérations de la société; mais dans aucune aussi pleinement et 
fréquemment que dans celles qui ont trait à la monnaie. 

Pour bien apprécier l'importance comparative d'un faible 
approvisionnement de matières de manufacture ou de monnaie, 
examinons un peu ce qui a beu d'année en année au sujet du colon. 

La récolte de 1854-5 était, à celle de 1852-3, inférieure de 400,000 balles 
équivalant à plusieurs millions de dollars; et pourtant son effet sur les 
consommations de coton se borna à ce que ceux qui auparavant 
achetaient une demi-douzaine de chemises se résignèrent à n'en acheter 


que cinq, ou bien à payer un surcroît de vingt cents pour leur fourniture 
habituelle. De même pour le sucre, le café et autres articles dont chaque 
excès ou chaque déficit dans la récolte d'un pays se compense 
généralement par un déficit ou un excès ailleurs, toutes choses restant, à 
la fin de la saison, à peu près ce qu'elles étaient auparavant, le prix plus 
haut du coton se compensant par les prix plus faibles du sucre et du 
tabac. 

Ce sont de tels articles que les oscillations dans la quantité de monnaie 
affectent le moins, à cause de la facilité qu'on a de les expédier aux pays 
où la monnaie est plus abondante. Il en est d'autres qui ne peuvent aller 
au dehors et doivent rester en place pour subir les chances du marché de 
monnaie, ce sont la terre et le travail. De toutes les utilités, l'homme, est 
la dernière à déplacer aisément, la terre excepté. Le surcroît dans la 
quantité de monnaie atteste surtout leurs prix, il en est de même d'une 
diminution. C'est pourquoi, lorsque la monnaie devient rare, il y a tant de 
souffrance parmi ceux qui ont à vendre leur travail, et tant de ruine parmi 
ceux qui se sont hasardés à construire des routes, bâtir des usines et des 
fourneaux, ou faire toutes autres choses qui tendent à donner valeur à la 
terre. On peut exporter le coton et le sucre, et non les chemins de fer. Le 
drap, le fer peuvent aller au dehors en quête d'un marché; le travailleur, 
avec sa femme et ses enfants, est lié à sa demeure. La terre, et la 
population qui la possède et l'occupe doivent rester, et il suffit dans la 
quantité de monnaie d'une diminution de quinze ou vingt millions pour 
causer une réduction qui aille à 30, 40, ou même 50 p. % de la valeur 
totale, laquelle monte à des milliers de millions de dollars, tandis qu'une 
diminution dans la production de sucre et de coton qui serait du triple se 
répartit tellement parmi les producteurs et les consommateurs du monde 
entier qu'elle est à peu près insensible. 

L'exportation de monnaie des États-Unis, dans la période de 1838 à 1842, 
a dépassé l'importation de moins de 9,000,000 doll., et pourtant la 
réduction de valeur du travail et de la terre qui s'en est suivie n'a pas été 
moins de 2,000,000,000 dollars. L'excédant d'importation de 1842 à 
1846 était au dessous de 25,000,000 de dollars, et pourtant 
l'augmentation dans le prix du travail et de la terre, dans cette période, se 
compte par milliers de millions. 

Le docteur Smith nous dit cependant que nous avons possibilité de 



retourner au troc, et c'est précisément ce que l'expérience a montré 
chaque fois que la quantité de monnaie a diminué, 

le mouvement sociétaire ayant presque cessé. Il y a eu encombrement 
d'articles de toute sorte, la monnaie seule excepté. Tout le monde a 
cherché à vendre; mais il y a eu peu d'acheteurs, 

la suspension de la demande du travail ayant produit cessation du 
pouvoir d'acheter le produit du travail. 

Cette suggestion étrange du docteur Smith prouve qu'il n'a pas étudié le 
sujet avec tout le soin qu'il mérite par son importance. C'est comme si 
l'on prétendait consoler quelqu'un de la destruction du canal ou du 
chemin de fer qui lui permettait d'aller à peu de frais au marché, en lui 
disant qu'il lui reste un sentier à travers la montagne, lequel n'est pas 
ruiné. C'est ainsi que notre auteur agit avec les nations, qui ne seront pas 
ruinées quand bien même l'or et l'argent ne pourraient se procurer en 
échange pour les articles destinés à les acheter. « La valeur de la terre et 
du travail, assure-t-il à ses lecteurs, restera la même ou presque la même, 
parce que le même ou presque le même capital consommable sera 
employé à le maintenir 31 ^.. » 

Il est difficile d'imaginer une assertion plus mal fondée que celle 
contenue dans cette sentence. De tous les capitaux, le plus périssable est 
le travail, qui se produit à chaque instant et qui périt à l'instant même s'il 
ne trouve un emploi reproductif. Pour produire ce pouvoir-travail, il faut 
consommation d'aliments, et quand le pouvoir est non employé cet 
aliment est à déduire du capital du pays. Le premier effet d'une 
diminution de la quantité de monnaie se fait sentir par une grande 
déperdition de travail, suite d'une diminution du pouvoir de combinaison 
d'effort; et le premier effet d'un accroissement dans la quantité se fait 
sentir par la demande accrue du travail, suite d'un accroissement du 
pouvoir de combinaison, toutes choses dont les États-Unis ont fourni la 
preuve répétée. La diminution de quantité, longtemps soutenue, amène 
paralysie, comme ce fut le cas en 1842. L'accroissement soutenu amène 
activité aussi grande que celle qu'à connue le pays dans les quelques 
années qui finissent en 1835 et celles qui finissent en 1847. Dans ces 
périodes, la politique du pays tendit à favoriser l'association; tandis 
qu'elle tend aujourd'hui à la réprimer, et à l'exportation des métaux 
précieux qui en est la conséquence. 


Cherchons-nous vers quels pays l'or exporté a si rapide tendance; nous 
trouvons que c’est vers la France, la Belgique et l'Allemagne, dont la 
politique est aujourd'hui la même que celle des États-Unis dans les 
susdites périodes de prospérité. Quant aux pays desquels les métaux 
précieux s'écoulent régulièrement, nous trouvons que leur politique est la 
même que celle des États-Unis dans les périodes calamiteuses qui 
précèdent les tarifs protecteurs de 1824 et 1842. Les mêmes causes 
engendrent toujours les mêmes effets. La centralisation de manufactures 
ayant tendu à produire un flux constant des métaux précieux vers la 
Grande-Bretagne pour y changer de forme et servir aux mille usages 
auxquels ils s'adaptent si bien, les pays qui ont résisté à un système si 
préjudiciable, sont aujourd'hui les seuls à avoir en leur faveur une 
balance du négoce, qui leur permette d'obtenir et de retenir les quantités 
d'or nécessaires à leurs opérations. Dans eux tous, terre et travail gagnent 
du prix; tandis que dans ceux qui suivent le conseil du Dr Smith, ce prix 
s'avilit rapidement, en même temps que le peuple va perdant 
constamment dans l'estime du monde. 


§ 10. Selon le Dr Smith, rien ne serait plus absurde que la 
doctrine entière de la balance de négoce. 

« Une nation, dit-il, peut importer une plus grande valeur qu'elle 
n'exporte pendant tout un demi-siècle peut-être; l'or et l'argent qui y 
vient pendant tout ce temps peut en sortir immédiatement; sa monnaie 
circulante peut diminuer graduellement; différentes sortes de monnaie 
s'y peuvent substituer et même les dettes qu'elle contracte vis-à-vis des 
nations puissantes avec lesquelles elle traite peuvent s'accroître 
graduellement; et cependant sa richesse réelle, la valeur échangeable de 
sa terre et de son travail peut, durant la même période, avoir été croissant 
dans une proportion beaucoup plus forte 312 .. » 

Pareille chose, dite au sujet d'un homme pris individuellement, 
semblerait le comble de l'absurdité, et pourtant on l'affirme au sujet des 
nations, comme si les lois qui régissent des communautés de milliers et 
de millions d'individus, étaient autres que celles qui régissent chacun des 
hommes dont ces communautés se composent. L'homme qui dépense 
plus qu'il ne gagne et trouve qu'il a de moins en moins de monnaie à sa 


disposition et qu'il est de plus en plus dans la nécessité de faire des 
dettes, s'aperçoit à la longue que son crédit à suivi sa monnaie, et qu'à 
chaque pas dans cette voie, il y a eu diminution dans la valeur de son 
travail, ce qui tend graduellement à le conduire à la prison ou à la maison 
des pauvres; et c'est précisément de même pour les nations. C'est 
pourtant par des assertions semblables que le Dr Smith prouve, à en 
croire ses partisans, « que rien n'est plus absurde que toute la balance du 
commerce, »et qu'un déficit dans la quantité de coton et de sucre a plus 
d'importance pour une nation, qu'une diminution du grand instrument 
destiné à mettre les hommes à même de combiner leurs efforts, et par là 
d'augmenter leur pouvoir primitif.. 

Les colonies, du temps du Dr Smith, étaient dans une situation presque 
semblable à celle de la Jamaïque aujourd'hui. Leur population, qui 
souffrait d'une lourde dette, était à la merci de ses créanciers; et par la 
raison que la mère patrie cherchait à empêcher toute combinaison 
d'action ayant pour objet de rapprocher le métier de la charme. C'est au 
sentiment que cette politique était mineuse pour leurs plus grands 
intérêts et non à la misérable taxe sur le thé que l'on a dû la révolution 
américaine. La Jamaïque a depuis marché dans la voie qui était alors 
prescrite à ces colonies, précisément celle que le Dr Smith indique 
comme présumée conduire à l'augmentation de valeur du travail et de la 
terre; pourtant le résultat a été tout différent de celui qu'il annonçait, la 
valeur des deux ayant été détruite. Des théories contraires, comme c'est le 
cas pour celles qui nous occupent, aux faits reproduits constamment, 
sembleraient mériter à peine l'attention que nous leur accordons, si cette 
partie spéciale du grand ouvrage du Dr Smith, celle où il a le plus erré 
n'était considérée par les économistes modernes comme celle où il s'est le 
plus distingué. 

Plus qu'aucun pays de l'Europe, la Turquie a agi en conformité avec les 
enseignements de Hume et de Smith, et les observations d'un homme qui 
a voyagé récemment dans ce pays, nous permettent d'apprécier le 
résultat. « Ici, dit Thornton, la chimère de la balance du commerce n'est 
jamais entrée dans les cerveaux, au point de rêver à ce calcul, s'il y a plus 
de profit à vendre ou à acheter. » 

« Ici, poursuit-il, tout objet d'échange est admis et circule sans rencontrer 
d'autre obstacle que l’acquittement d'une fraction infiniment petite, 3 %, 



de leur valeur à la douane. » 


Sous ce système, les fabriques turques ont été anéanties, et avantagée 
qu'elle est de manière à pouvoir fournir le monde entier de soie, de drap, 
de fer et d'autres métaux, toute la population de l'empire s'est 
transformée en misérables cultivateurs d'une part, de l'autre en 
trafiquants rapineurs, effets accompagnés de la disparition presque 
complète de monnaie, tant pour le service du peuple que pour celui du 
gouvernement. La grande masse des fermiers cultivent les mêmes articles 
de production et suivent la même routine de culture; d'où résulte que 
chacun possède en superflu l'article que son voisin est désireux de vendre 
et qui par conséquent est à un prix avili, tandis qu'il y a cherté pour le 
drap et le fer. 

L'absence de monnaie crée la nécessité de percevoir les taxes en nature, 
et les règlements qu'impose le gouvernement, « pour prévenir la fraude, 
confine la routine agricole dans la limite la plus primitive 322 ^» 
L'industrie du propriétaire étant ainsi entravée, la classe rurale vit dans 
un état de société bien caractérisée par le mot barbarie, la récolte de 
céréales tout entière reste exposée près de deux mois aux intempéries sur 
l'aire à battre le grain, dans le seul but d'empêcher les cultivateurs d'en 
prélever la moindre portion, pour l'usage de sa famille, sans avoir 
acquitté au gouvernement la dîme sur cette bagatelle. 

La monnaie tendant toujours à s'écouler au dehors, le gouvernement est 
conduit à une dépréciation constante de la circulation, direction dans 
laquelle le mouvement est devenu rapide à l'extrême pendant le présent 
siècle qui a vu la chute totale de toute espèce de fabrique. Chaque fois que 
les espèces dans le trésor du sultan n'ont pu satisfaire aux payements 
immédiats, on a suppléé au déficit en augmentant la quantité d'alliage 
pour parfaire le volume de métaux précieux en circulation; et de la sorte 
on a souvent payé une dette de trois onces d'argent avec deux onces de ce 
métal et une de cuivre ou d'étain. 

Comme, avec le déclin du pouvoir d'association, il y a eu déclin continu 
du pouvoir de construire ou d'entretenir routes et ponts, pour 
communiquer avec les marchés lointains, « la dépense de transport dans 
les dernières années a augmenté, et comme conséquence la culture et 


l'exportation de quelques articles spécialement adaptés au sol et au climat 
a diminué. » Il en est résulté destruction presque entière de la valeur du 
travail et de la terre, ce qui est directement l'inverse des faits observés 
dans tous ces pays dont la politique a tendu à favoriser l'association 
domestique et à établir une balance favorable payable en ces métaux, qui 
seuls fournissent à l'homme les moyens de combiner ses efforts avec ceux 
de ses voisins. 

Néanmoins, si nous nous adressons à Hume et à Smith, nous trouvons 
que la question de la balance du négoce est tout à fait indigne d'occuper 
l'attention des hommes chargés des fonctions gouvernementales, et leur 
doctrine a été répétée, avec peu de modifications, par tous ceux qui ont 
écrit sur la monnaie depuis leur époque jusqu'à nos jours. Aujourd'hui on 
ne peut étudier les écrits de l'un et de l'autre sans arriver à conclure qu'ils 
n'ont que très imparfaitement apprécié l'importance des services que 
rend la monnaie; et qu'après avoir étudié dans leur cabinet les lois de la 
nature, ils ont oublié de vérifier leurs conclusions en étudiant les 
opérations du monde autour d'eux. 


§ 11. En examinant ainsi les doctrines des écrivains 
anglais qui ont les premiers traité la question de monnaie, 
nous nous trouvons de fait avoir examiné celles de l'école 
Ricardo-Malthusienne d'aujourd'hui, 

MM. Mac Culloch et Mill diffèrent peu de MM. Hume et Smith. « Nous 
pourrions, dit M. Mill, supposer avec Hume, qu'un beau matin chaque 
citoyen trouve une pièce d'or dans sa poche, ou plutôt supposons une 
addition soudaine d'un penny, d'un shilling, ou d'une livre à chaque 
penny, chaque shilling, chaque livre que possède chaque personne. La 
demande de monnaie, c'est-à-dire le prix de toutes choses, augmenterait. 
Cette augmentation de valeur ne profiterait à personne, ne produirait 
aucun changement autre que de faire entrer dans les comptes plus de 
livres, plus de shillings et plus de pence 321 .. » 

Notre haute estime pour l'écrivain ne nous empêchera pas de représenter 
que la nécessité de recourir à des cas non supposables, dénote fortement 
la faiblesse de la position. Si un tremblement de terre venait à renverser 



les murs de toutes les usines à coton d'Angleterre, il en résulterait une 
hausse subite dans le prix de l'étoffe et en même temps une baisse subite 
du prix du coton; mais pas un économiste ne s’appuierait du fait pour 
prouver que le prix de l'étoffe tendait naturellement à monter, celui du 
coton à baisser. On le pourrait cependant faire avec tout autant de raison 
que dans les cas de MM. Hume et Mill. 

Il nous faut des faits, non des suppositions. L'expérience du monde 
montre que dans tous les pays la circulation sociétaire s'accélère à mesure 
que s'améliore l'outillage de circulation, qu'il y a alors économie du 
pouvoir humain, intellectuel et musculaire, que la consommation suit 
plus instantanément la production, que terre et travail, et la production 
brute de tous deux gagnent du prix, que le prix baisse des plus hauts 
produits d'une agriculture savante et des commodités achevées de toute 
sorte, et que nous avons là la plus évidente de toutes les preuves d'une 
civilisation qui avance, diminution de la quote part, de la production du 
travail qui va à l'homme intermédiaire et diminution du pouvoir du 
trafiquant de dominer les mouvements de la société. Tels sont les faits 
que fournit l'étude de l'histoire du monde, le lecteur s'en peut assurer par 
lui-même, pourtant il serait aisé de trouver tant des périodes que des 
pays où l'inverse de cela a toute l'apparence d'être vraie. Venons-nous 
cependant à examiner les causes de ces apparences, nous trouvons 
invariablement qu'elles sont susceptibles d'une explication facile, et 
qu'elles laissent parfaitement intact le grand principe en vertu duquel les 
prix se rapprochent à mesure que les hommes gagnent en pouvoir, 
moralité, intellect, et tous les autres caractères d'une civilisation avancée. 

Dans le cours naturel des choses, population et richesse tendent à 
s'accroître, et les prix de tous les métaux, or, argent, cuivre, étain, fer, 
plomb et tout autre, mesurés par le blé ou la laine tendent à tomber; et 
plus s'accélère la tendance dans cette direction, plus il y a progrès en 
richesse, force et pouvoir. L'expérience du monde depuis la création 
jusqu'à nos jours prouve que cela est. L'expérience particulière de la 
Grande-Bretagne, pour une suite de siècles, et celle de tous les pays de 
l'Europe du Nord, dans le dernier demi-siècle, prouve aussi que cela est. 
Néanmoins, le peuple des États-Unis persiste d'année en année, de 
décade en décade, à donner plus de blé et de coton pour moins de chacun 
des produits métallurgiques de la terre, agissant en cela comme tous les 



pays du monde purement agricoles. Y a-t-il là cependant de quoi 
invalider le grand principe dont on trouve partout la vérité prouvée? 
Certainement non. C'est l'exception qui prouve la règle, et qui établit une 
nécessité pour tous ces pays de changer de politique, de manière à tendre 
à favoriser l'association, à développer l'individualité, à développer ce 
commerce qui, dans tant de pays, s'éteint sous les étreintes du trafic. 


§ 12. M. Mill a de plus en commun avec Hume, une faible 
opinion de l'efficacité de la monnaie dans l'économie de la 
société. 

Il la regarde comme intrinsèq